Fla­sh­back char­lotte aillaud, en toute lé­gè­re­té

Elle est l’âme de Saint-Ger­maindes-Prés et in­carne comme per­sonne l’es­prit d’une bo­hème artistique et chic qui se don­nait ren­dez-vous chez elle, rue du Dragon. Elle est la soeur de Ju­liette Gré­co, elle a vé­cu l’hor­reur de la dé­por­ta­tion avant de connaître

Vanity Fair (France) - - Sommaire -

La reine de Saint-Ger­main ra­con­tée par . Charles Dant­zig

ÀSaintGer­main- des-Prés, il y a une église. La plus an­cienne de Pa­ris. Unique exemple de style ro­man dans ce Nord go­thique. Dé­jà, la sin­gu­la­ri­té d’un quar­tier. Comme il est beau, ce gros clo­cher simple, ce si­gnal vil­la­geois d’un quar­tier qui n’a pas l’élé­gance Louis XIV du Ma­rais, le confort IIIe Ré­pu­blique de Pas­sy ! Les lieux, ce sont des gens. Les im­meubles de Pas­sy sont plus luxueux que ceux de Saint- Ger­main- des-Prés mais per­sonne ne rêve de Pas­sy parce qu’on y trouve moins de gens ori­gi­naux. Saint- Ger­main- des-Prés est, comme on le sait, le quar­tier de la lit­té­ra­ture et de l’édi­tion, et de­puis long­temps puisque les pre­miers im­pri­meurs de France s’y étaient éta­blis, comme Pierre Le­vet, en 1494, « au Fau­bourg Sainct Ger­main Des Pres, à l’en­seigne de la Crois d’Or » ; et bien avant Jean-Paul Sartre au Ca­fé de Flore, on a vu Fran­çois Villon, que Le­vet avait pu­blié, dans les ta­vernes proches de la Sor­bonne.

Saint-Ger­main- des-Prés a mau­vaise ré­pu­ta­tion, ce qui est une preuve de son pres­tige dans un pays en­vieux comme la France. Il ne se passe pas trois mois sans qu’un ma­ga­zine ne nous pré­vienne que c’est dé­mo­dé, nul, fi­ni. Comme le di­sait quel­qu’un, les gens qui disent du mal de Saint-Ger­main- des­Prés sont ceux qui n’ont pas réus­si à avoir une bonne table chez Lipp. Dans ce quar­tier où l’on mé­dit, m’édite et mé­dite, il y a des gens mé­con­nus du grand pu­blic, mais le grand pu­blic ne connaît pas la dif­fé­rence entre être im­por­tant et im­por­ter. Char­lotte Aillaud im­porte à Saint-Ger­main- des-Prés. Elle ha­bite rue Ja­cob. Elle y donne des dî­ners in­times où ce qui compte n’est pas le pou­voir mais le ta­lent. Elle a ha­bi­té de l’autre cô­té de la place, rue du Dragon. De 1958 à 1978, elle y a or­ga­ni­sé des fêtes dont le sou­ve­nir en­chante ceux qui y ont par­ti­ci­pé. Pen-

Son se­cret : « Elle n’a ja­mais été JA­LOUSE DES FEMMES. »

Tha­dée Klos­sows­ki

(un ami de Char­lotte Aillaud)

dant vingt ans, dans cette pe­tite rue où un dragon ne pas­se­rait pas (le nom vient d’une sculp­ture au- des­sus de la porte d’un hô­tel par­ti­cu­lier au­jourd’hui dis­pa­ru), à 2 heures du ma­tin, on a en­ten­du des « c’était dé­li­cieux ! », des « au re­voir » chu­cho­tés, des rires qui l’étaient moins, des cla­que­ments de por­tières de voi­ture et même le cé­lèbre « merde ! J’ai cas­sé mon ta­lon ! » d’une prin­cesse ita­lienne. Rue du Dragon, nu­mé­ro 10. Char­lotte Aillaud di­sait : « Vous vien­drez au Dragon, di­manche ? » Re­tour­nons au Dragon.

Ces fêtes avaient ce­ci de rare, rien n’étant plus dif­fi­cile que de mé­lan­ger des gens de mi­lieux dif­fé­rents, qu’elles ras­sem­blaient des ar­tistes, des écri­vains, des co­mé­diens et ce qu’on ap­pe­lait des gens du monde. Quand on de­mande à Char­lotte Aillaud ce qui fait une bonne maî­tresse de mai­son, elle ré­pond : « Une bonne se­cré­taire, une bonne liste d’in­vi­tés, un bon trai­teur. » C’est faux, bien en­ten­du. On a connu des femmes riches qui avaient tout ce­la mais chez qui on n’al­lait pas parce qu’elles étaient en­nuyeuses. Elles rap­pellent ce couple d’aris­to­crates aux ré­cep­tions de qui per­sonne ne se ren­dait, ce qui fai­sait dire au duc de Saint- Si­mon : « L’herbe pous­sait chez eux. »

Une des fêtes les plus mé­mo­rables de la rue du Dragon a été don­née pour Leo­nard Bern­stein, dont Char­lotte Aillaud avait fait la connais­sance au Fes­ti­val de Salz­bourg où il di­ri­geait ; elle a fait par­tie de ces gi­tans de luxe de la mu­sique qui al­laient en juillet au Fes­ti­val de Bay­reuth, puis à ce­lui de Mu­nich, puis à Salz­bourg, et par­fois à Aix- en- Pro­vence. Le soir de la fête,

Bern­stein est ar­ri­vé en re­tard, avec une cape noire, et s’est plan­té au mi­lieu du salon en at­ten­dant l’ova­tion. Il était beau et ca­bot, Bern­stein. On trou­vait des Roth­schild en nombre, Alexis de Re­dé, Hélène Rochas, les Ber­ger- Saint Laurent, Tha­dée Klos­sows­ki et sa femme Lou­lou de la Fa­laise. Ru­dolf Nou­reev était- il là ? « Il avait l’air d’un loup, confie Char­lotte Aillaud. L’opé­ra­tion d’un bec- de-lièvre dans son en­fance lui avait lais­sé au- des­sus de la lèvre une ci­ca­trice qui don­nait à son sou­rire quelque chose de cruel qui était très beau. » Comme il n’y a pas de fête réus­sie sans un petit es­clandre qui crée du ro­ma­nesque à rap­por­ter en­suite, Char­lotte, qui ac­cueillait ses in­vi­tés à l’en­trée, en a écon­duit un qu’elle avait en­ten­du chu­cho­ter des hor­reurs sur Bern­stein pen­dant le concert que ce­lui- ci avait don­né la veille. À cette fête ou à une autre, des peintres, Gilles Aillaud, son beau­fils, mais aus­si Eduar­do Ar­royo, Va­le­rio Ada­mi, Leo­nar­do Cre­mo­ni­ni, des écri­vains comme Fran­çoise Sa­gan, des mu­si­ciens comme Fran­cis Pou­lenc, Georges Au­ric, Hen­ri Sau­guet. Il ar­ri­vait que des co­mé­diens viennent après le spec­tacle, comme, de la Co­mé­die-Fran­çaise, Jean Le Pou­lain et Ro­bert Hirsch. Un soir, ils se fau­filent dans une penderie, en­filent des robes de Char­lotte Aillaud et des­cendent dans le jar­din pour exé­cu­ter un nu­mé­ro de tra­ves­ti sur l’air de « Cours, mon ai­guille, dans la laine » des Noces de Jean­nette. Je veux bien croire que c’était dé­so­pi­lant : dans son journal, Jean Coc­teau ra­conte que, lors de la dé­li­bé­ra­tion d’un prix du ro­man à l’Aca­dé­mie fran­çaise, il a ob­te­nu la voix de Pierre Gaxotte, très conser­va­teur his­to­rien du Fi­ga­ro, en fa­veur de son can­di­dat, contre la pro­messe que Coc­teau fe­rait faire à Ro­bert Hirsch un nu­mé­ro de tra­ves­ti pour lui.

L’AMOUR DES ÉCRI­VAINS

C’était une mai­son avec un jar­din à la fran­çaise. Une ter­rasse en marbre au fond du jar­din était pré­cé­dée de deux grands arbres, un mar­ron­nier et un sy­co­more. Au mi­lieu, une fon­taine en pierre avec des an­ge­lots cra­chant de l’eau. En s’ins­tal­lant, Char­lotte Aillaud avait fait des­si­ner des buis taillés en forme de pommes et de poires, « mais de près ils avaient l’air de tas mous », et elle les a fait re­mo­de­ler se­lon des formes géo­mé­triques. (« Un jar­din à la fran­çaise n’est pas un des­sin ani­mé », avait dit le fan­tôme de Louis XIV fai­sant son ins­pec­tion des plan­ta­tions du quar­tier.) Un or­chestre de jeunes An­glais à che­veux longs, genre Beatles, fai­sait dan­ser les filles. On a vu, dans la pièce où ils se chan­geaient, une vi­com­tesse hau­taine (elle était ve­nue en robe de bro­cart et en pan­toufles) ti­tiller les bra­guettes de ces jeunes gens. N’était pas ca­naille qui on croyait l’être. Ce­la a beau­coup fait rire la maî­tresse de mai­son. Ah ! un se­cret des fêtes réus­sies de Char­lotte Aillaud m’a été ré­vé­lé par Tha­dée Klos­sows­ki : « Elle n’a ja­mais été ja­louse des femmes. »

Dans les an­nées 1950, elle était de­ve­nue amie avec Ro­ger Stéphane, an­cien ré­sis­tant, jour­na­liste, qui, avec quelques amis, ve­nait de fon­der L’Ob­ser­va­teur (de­puis Le Nou­vel Ob­ser­va­teur). Un proche de ses neveux était un jeune homme nom­mé Gilles Aillaud, peintre du mou­ve­ment qu’on ap­pel­le­ra la Fi­gu­ra­tion nar­ra­tive. Cet été-là, elle loue une mai­son près de Tou­lon. Gilles Aillaud re­vient d’Ita­lie avec sa soeur et leur père, Émile. « Si on s’ar­rê­tait au re­tour ? » de­mande-t-il. Émile Aillaud, qui de­vien­dra un ar­chi­tecte pu­blic très in­fluent des an­nées 1970 (« l’ar­chi­tecte de Pom­pi­dou »), était ma­rié. « Com­ment était sa femme ? » ai-je de­man­dé à Char­lotte Aillaud. « Je lui ai pris son ma­ri, je ne peux

pas en dire de mal. » Char­lotte Aillaud a de l’es­prit. C’est aus­si pour ça qu’on al­lait à ses fêtes.

Quelques an­nées plus tard, cette femme qui a beau­coup ai­mé les écri­vains ren­contre Pierre Her­bart, homme dis­cret et pré­cieux, au­teur d’ex­cel­lents livres dont on se don­ne­ra long­temps les titres comme on offre un pré­sent, an­cien ré­sis­tant lui aus­si ; il a li­bé­ré la ville de Rennes. Trop non­cha­lant pour faire car­rière sur le bien qu’il avait pu faire, il s’est écar­té de toute po­li­tique comme de tout jour­na­lisme et de toute cé­lé­bri­té. An­cien amour de Coc­teau, se­cré­taire d’An­dré Gide puis proche de Ro­ger Mar­tin du Gard, il sug­gère à Char­lotte Aillaud d’in­vi­ter ce der­nier, qui s’en­nuyait dans un ap­par­te­ment à Nice, dans la mai­son qu’elle avait louée pour l’été dans l’ar­rière- pays ni­çois. On ne di­ra ja­mais as­sez le rôle des mai­sons d’été dans le des­tin des hommes en temps de paix. « Mar­tin du Gard est ve­nu dé­jeu­ner un jour, il a fi­ni par ve­nir tous les jours. » Char­lotte dé­cou­pait des pe­tites an­nonces immobilières qu’elle en­voyait à son ma­ri res­té à Pa­ris. « Que cher­chez-vous ? » lui de­mande Mar­tin du Gard. « Je vou­drais une pe­tite mai­son, pas dans les beaux quar­tiers mais dans un en­droit que j’aime, comme le VIe ar­ron­dis­se­ment, et qui ait un jar­din don­nant une lu­mière verte. » Mar­tin du Gard pos­sède exac­te­ment ce­la : « Le jour où je mour­rai, et je suis ma­lade, je n’en ai plus pour long­temps, pré­ci­pi­tez-vous. » Char­lotte, re­ve­nue à Pa­ris, ap­prend la mort de l’écri­vain et, alors même qu’elle ve­nait de confir­mer l’achat d’un ap­par­te­ment rue de Tour­non, son ma­ri lui achète le 10, rue du Dragon sans qu’elle l’ait même vi­si­té. La pa­role d’un écri­vain vaut mieux que la des­crip­tion d’un agent immobilier, c’est sa­gesse.

C« QUEL­QU’UN QUI PARLE COMME VOUS

avec un man­teau de mous­se­line m’in­té­resse. »

« SA­GAN ÉTAIT UN MEC »

Fran­çoise Sa­gan

har­lotte Aillaud a lu, chose rare chez des gens qui dînent plus sou­vent qu’ils ne lisent. Non qu’ils n’aiment pas la lit­té­ra­ture, tout au contraire, mais entre dî­ner et té­lé­pho­ner pour re­mer­cier des dî­ners, on n’a plus un ins­tant. Heu­reu­se­ment que Proust n’a pas réel­le­ment connu le té­lé­phone, il s’y se­rait noyé comme Truman Ca­pote, qui à la fin de sa vie n’écri­vait plus mais té­lé­pho­nait. (Ou alors il l’au­rait sur­mon­té et au­rait en­glou­ti les conver­sa­tions té­lé­pho­niques dans la mer de son ro­man.) De Proust, Char­lotte Aillaud cite sou­vent le pas­sage de la reine de Naples ven­geant le ba­ron de Char­lus de l’hu­mi­lia­tion que lui a fait su­bir Mme Ver­du­rin : « Vous n’avez pas l’air bien, mon cher cousin. Ap­puyez-vous sur mon bras. Soyez sûr qu’il vous sou­tien­dra tou­jours. Il est as­sez so­lide pour ce­la. Vous sa­vez qu’au­tre­fois à Gaète, il a dé­jà te­nu en res­pect la ca­naille. Il sau­ra vous ser­vir de rem­part. » Elle a ren­con­tré quel­qu’un qui a bien connu Proust : Jean Coc­teau. « J’étais à Milly pour un dî­ner. Coc­teau, qui avait froid, s’est ap­pro­ché de la che­mi­née et s’est mis à par­ler, avec ses mains qui des­si­naient le contour des choses. J’au­rais vou­lu que ça ne s’ar­rête ja­mais. Il par­lait d’un hô­tel proche de la Ma­de­leine où il avait vé­cu dans les an­nées 1930 ; Pierre Her­bart y était aus­si, si c’était lui, ou peut- être Jean Des­bordes, en tout cas ils se ren­daient vi­site en des­cen­dant les es­ca­liers en pei­gnoir blanc. J’y ai pris le goût des pei­gnoirs blancs pour le res­tant de mes jours. » Je soup­çonne que le rêve de Char­lotte Aillaud n’est pas de de­ve­nir écri­vain, comme l’es­pèrent ceux qui ai­me­raient la voir écrire ses Mé­moires, mais per­son­nage de fic­tion. Ce qui la ca­rac­té­rise me semble moins son es­prit (qui est vif), sa drô­le­rie (qui est constante), que sa rê­ve­rie. Elle fait par­tie des gens qui ont orien­té leur vie se­lon leur rêve.

Une de ses plus proches amies a été Fran­çoise Sa­gan. (C’est chez Sa­gan, qui avait loué une mai­son à Saint-Tro­pez, en 1964, qu’elle a fait la connais­sance d’Yves Saint Laurent et Pierre Ber­gé, deux autres de ses in­times.) « Je sor­tais du New Jim­my’s à 2 heures du ma­tin. Sa­gan a de­man­dé à Jacques Cha­zot qui était cette femme en man­teau de mous­se­line. Il nous pré­sente. Elle a été as­sez sèche. Le len­de­main, je po­sais chez la femme de Gas­ton Bou­thoul, vous sa­vez, le phi­lo­sophe qui jus­ti­fiait la guerre comme pur­geant des ex­cès de po­pu­la­tion, elle était peintre. Le té­lé­phone sonne. “C’est Jacques ? Il est la seule per­sonne à sa­voir que je suis ici. – Non, c’est pour vous.” C’était Fran­çoise. “Bon­jour, j’ai­me­rais vous re­voir. Quel­qu’un qui parle comme vous avec un man­teau de mous­se­line m’in­té­resse.” » Sa­gan a vou­lu cou­cher avec Char­lotte Aillaud, qui n’a pas don­né suite. La vo­race ro­man­cière fait une nouvelle ten­ta­tive. Elle té­lé­phone : « Je vais prendre ma voi­ture et al­ler dans le Mi­di en rou­lant à la vi­tesse où je roule d’ha­bi­tude sans frei­ner une seule fois. » Char­lotte Aillaud est bou­le­ver­sée, jus­qu’à ce qu’elle com­prenne qu’elle men­tait. « C’était un mec. Elle of­frait des fleurs, comme un mec. Elle of­frait des bi­joux, comme un mec. Elle men­tait, comme un mec. Avec un na­tu­rel, une au­dace et un ta­lent in­croyables. » Sa­gan lui a dé­dié Des bleus à l’âme, comme un pré­sent de fin de pour­suite, et elles sont res­tées amies.

Toute cette lé­gè­re­té pro­cède d’une chose lourde. Et c’est ce qui rend Char­lotte Aillaud si sin­gu­lière. La vie de Char­lotte Aillaud, c’est l’in­verse des pièces de Mus­set qui com­mencent dans la lé­gè­re­té et fi­nissent dans le drame. Un grand drame a lais­sé une ombre en elle. Du cô­té de sa mère, elle est ori­gi­naire du vil­lage de Mon­sac, près de Beaumont- du-Pé­ri­gord, en Dor­dogne. Du cô­té de son père, c’est la Corse, mais elle a très peu connu son père, ce Gé­rard Gré­co qui n’est pas­sé dans la vie de sa mère, Ju­liette La­fey­chine, que le temps de lui faire deux en­fants : elle, l’aî­née, et Ju­liette, qui a gar­dé son nom de nais­sance dans sa car­rière d’ar­tiste. Il se trouve que Ju­liette Gré­co est la soeur de Char­lotte Aillaud. C’est avec le com­pa­gnon sui­vant de leur mère, la­quelle avait pour­tant un pen­chant pour les femmes, qu’elles ont été pla­cées sous le signe de Saint-Ger­main- des-Prés. L’his­to­rien de l’art Élie Faure, dont les ou­vrages avaient été de grands suc­cès et sont

tou­jours ré­édi­tés, ha­bi­tait juste en face de l’église. Il di­sait à leur mère en ob­ser­vant Char­lotte : « Cet en­fant a un crâne d’ar­tiste », ce qui l’in­tri­guait beau­coup (quoique moins que l’arbre qu’elle a long­temps cher­ché après que sa mère, qui n’était pas une grande af­fec­tueuse, lui a dit : « Tu es le fruit d’un viol »). Il ac­com­pa­gnait Char­lotte à l’école, par­lant sans cesse du­rant le tra­jet. Elle s’en­nuyait et n’écou­tait pas ce qu’il di­sait. Voi­là com­ment on manque une for­ma­tion en his­toire de l’art. Pen­dant la guerre, Char­lotte et Ju­liette, par­ties s’ins­tal­ler en Dor­dogne, vont à l’école à Ber­ge­rac.

« Elle a eu trop faim, elle a eu trop froid,

ELLE A EU TROP PEUR. »

Ju­liette Gré­co

(sa soeur)

Un jour qu’elles en re­viennent, elles trouvent la mai­son dé­vas­tée. Les gens du vil­lage : « Les Al­le­mands sont ve­nus. » Ils ont ame­né leur mère à la Ges­ta­po de Pé­ri­gueux. Les deux ado­les­centes prennent une paire de bas que les Al­le­mands n’avaient pas vo­lée, pré­parent ra­pi­de­ment une tourte et se rendent à Pé­ri­gueux. Leur mère n’a vu ni bas ni tourte. Elle était en­fer­mée dans une cel­lule, la moi­tié du corps dans l’eau. Sept fois par jour, on l’ame­nait au pe­lo­ton d’exé­cu­tion, et on ne fai­sait pas feu. Elle n’a pas par­lé, ce n’était pas son genre. Char­lotte : « On va à Pa­ris. » Elle em­por­tait avec elle les pa­piers que leur mère lui avait confiés pour les don­ner à un homme.

En sep­tembre 1943, une jeune fille de 17 ans se rend sur la place de la Ma­de­leine pour re­mettre des do­cu­ments à la Ré­sis­tance. Sa soeur de 15 ans et de­mi l’at­tend en face, au Pam-Pam, où elles ont ren­dez-vous. Une vieille dame : « Si ça n’est pas mal­heu­reux, ces mi­traillettes pour une pe­tite fille ! » Char­lotte, qui por­tait une robe d’été aux bras nus, est em­bar­quée par des Fran­çais de la Ges­ta­po. Ju­liette se pré­ci­pite, tape à la porte de la voi­ture qui s’ar­rête. Elle est ar­rê­tée elle aus­si. Cette in­tré­pi­di­té a sau­vé la vie de sa soeur. Dans la voi­ture, elle est as­sise sur les genoux d’un des ges­ta­pistes. Les deux soeurs échangent des re­gards. Elles portent le même sac à ban­dou­lière. Char­lotte laisse glis­ser le sien, Ju­liette laisse glis­ser le sien. À la Ges­ta­po, 84, ave­nue Foch, Ju­liette se dé­bar­rasse des pa­piers du sac de Char­lotte dans les toi­lettes luxueuses de cet hô­tel par­ti­cu­lier conver­ti en bu­reaux de tor­ture. (« Re­garde le pri­son­nier qui entre dans une vil­la luxueuse et se de­mande pour­quoi on lui donne une salle de bains. Il n’a pas en­core en­ten­du par­ler de la bai­gnoire », dit An­dré Mal­raux dans son dis­cours pour la trans­la­tion des cendres de Jean Mou­lin au Pan­théon.) Ju­liette a été in­car­cé­rée à Fresnes, où après un mois et de­mi on la re­lâche. Toute la guerre, elle a at­ten­du sa soeur, Char­lotte. Elle igno­rait où elle était. Et elle a cette phrase qui ex­plique com­ment on s’est pro­té­gé dans cette ai­mable pé­riode : « Je n’ima­gi­nais rien. »

CNUMÉRO 27 443

har­lotte était à Fresnes. Elle a été ra­me­née plu­sieurs fois ave­nue Foch. Avec le sens de la li­tote qui la ca­rac­té­rise (ceux qui ont su­bi le mal n’ont au­cune em­phase), elle confesse : « Je me suis tou­jours sen­tie mal dans les lieux fer­més. Quand on m’ame­nait de Fresnes à Pa­ris pour être tor­tu­rée par la Ges­ta­po, ce que je trou­vais le plus pé­nible, ce n’était pas les in­ter­ro­ga­toires, mais les tra­jets en four­gon cellulaire. » Elle est dé­por­tée à Ra­vens­brück. Par ha­sard, elle y re­trouve sa mère, et parce que celle- ci avait pris le nom de sa propre mère après son divorce, les Al­le­mands ne les ont pas sé­pa­rées. Ju­liette Gau­bry, forte, im­pa­vide, a pro­té­gé sa fille jus­qu’à leur li­bé­ra­tion. Char­lotte Aillaud avait pour com­pagne de châ­lit Ge­ne­viève de Gaulle, la nièce du gé­né­ral de Gaulle. « Elle lais­sait tom­ber de la paille sur moi. “Il fau­dra des mé­dailles pour ceux qui ont ré­sis­té à ta paille”, lui di­sais-je. » On com­prend les so­li­da­ri­tés éter­nelles que ce genre de choses crée. Il y avait aus­si Char­lotte Del­bo, Ger­maine Til­lion, Catherine Dior, la soeur de Ch­ris­tian Dior. Char­lotte Aillaud por­tait le tri­angle rouge des po­li­tiques et le nu­mé­ro 27 443. « Le con­voi des 27 000 était vrai­ment chic. Je n’en au­rais pas ac­cep­té un autre. » L’iro­nie sert à chas­ser le tra­gique. Ce con­voi com­pre­nait Mme de Mont­laur, la femme de l’ami­ral L’Her­mi­nier, Mme de Ro­bien et Mme de Mont­fort qui ras­su­rait ses com­pagnes en di­sant : « Ne nous ca­chons pas que nos en­ne­mis sont à quia » (elle est morte au camp). Elles pré­le­vaient chaque jour un peu de mie sur les 100 grammes quo­ti­diens aux­quels elles avaient droit, l’hu­mec­taient, l’ag­glo­mé­raient à la mie de la veille et, à la fin de la se­maine, re­tour­naient le tout et se ser­vaient des parts de « cake ». « Chère, vous pren­drez bien... » De la per­pé­tua­tion des usages an­ciens contre la bar­ba­rie des nou­veaux. La pri­son­nière que Char­lotte Aillaud a pré­fé­rée était « Pas de chance », une pros­ti­tuée bor­de­laise qui avait vo­lé le por­te­feuille d’un Al­le­mand. Elle a été as­sas­si­née à Bor­deaux par un sou­te­neur après la guerre. Avant que l’Ar­mée rouge ne li­bère le camp, les na­zis ont ame­né des pri­son­nières, dont Char­lotte et sa mère, au camp de Hol­lei­schen, en

Slo­va­quie. (« Dans le wa­gon, les gens se pis­saient des­sus. ») Des Tchèques ayant ap­pris que leurs femmes se trou­vaient là « ont at­ta­qué le camp avec des fu­sils, comme dans un wes­tern », et voi­là com­ment Char­lotte Aillaud a été li­bé­rée. Les Amé­ri­cains sont ar­ri­vés. Elle garde le sou­ve­nir d’un très jeune lieu­te­nant qui pleu­rait. « Ça pour­rait être ma soeur, ça pour­rait être ma soeur. » Il la pei­gnait. Épui­sée, pe­sant 30 kg, elle re­vient à Pa­ris avec sa mère, la­quelle ob­tient son ho­mo­lo­ga­tion dans la ma­rine et de­vien­dra aide de camp du vice-ami­ral Bat­tet. Char­lotte est ame­née à l’hô­tel Lu­te­tia, où sa soeur, qu’elle sur­nomme par­fois « l’in­fâme Juju » en sou­riant, ce­la doit être un sou­ve­nir d’en­fance, vient la cher­cher. Et c’est là que com­mence sa car­rière dans la lé­gè­re­té.

Comme tant de res­ca­pés, elle ne veut plus en­tendre par­ler de ce qu’elle a su­bi. « La com­mé­mo­ra­tion de l’hor­reur, non. “Tu te sou­viens quand on a pen­du... ?” » Ju­liette Gré­co : « Elle a eu trop faim, elle a eu trop froid, elle a eu trop peur. Ce­la ne se pro­dui­rait plus ja­mais. » Et après tant de noir, le rose. L’amour, les choses de l’es­prit. Rire. Par­ler, par­ler, par­ler. Ad­mi­rer, mo­quer. Grif­fer, ca­res­ser. Dan­ser ? Pas dans les boîtes. C’est Ju­liette qui y va ; pour Char­lotte, à cause de ses ma­laises dans les lieux fer­més, le Ta­bou, c’est ta­bou. On les confond. « Nous nous res­sem­blons au point que l’on prend par­fois l’une pour l’autre, dit Ju­liette Gré­co. Nous n’avons pour­tant au­cun dé­tail en com­mun. Char­lotte est pâle, je suis mate. Char­lotte a des re­flets roux, je suis châ­tain. Char­lotte a de pe­tites at­taches, je suis so­li­de­ment plan­tée avec de grandes épaules. » Char­lotte a écrit deux chan­sons pour Ju­liette, La Sieste et Le Voya­geur. « Ce n’est pas qu’elles aient fait un mal­heur », dit- elle en sou­riant. C’est avec Ju­liette, quand elles étaient en­fants, qu’elle a vu la pre­mière re­pré­sen­ta­tion d’une de ses formes ar­tis­tiques pré­fé­rées, l’opé­ra. C’était Les Noces de Fi­ga­ro. « J’étais en­chan­tée, comme une folle. » Et elle n’a plus ces­sé d’al­ler à l’opé­ra, de même que tous ceux qui parlent d’elles ra­content le mo­ment où ils l’ont connue, ré­flé­chissent puis disent : « Et je n’ai plus ces­sé de la voir. » C’est la plus simple dé­fi­ni­tion de l’ami­tié.

FUIR PLU­TÔT QUE PE­SER

Ily a deux choses qu’on ne fait pas en com­pa­gnie de Char­lotte Aillaud (ne pas mettre les coudes sur la table va de soi) : dire du mal des juifs et des gays. Et ce ne sont pas des choses si rares dans les temps dé­li­cats où nous sommes re­ve­nus. Elle a eu des ami­tiés pro­fondes avec des gays. Avec Pierre Her­bart, elle a même eu une his­toire d’amour. Est- ce de ce ré­sis­tant, est- ce de Ro­ger Stéphane, qu’elle a ti­ré la maxime qu’elle pro­nonce sou­vent : « Les gays sont cou­ra­geux » ? Ils ont ré­sis­té à trop d’in­jures pour ne pas de­voir l’être. Bau­de­laire, dans une des phrases niaises qu’il a pu écrire sous l’ef­fet de l’amer­tume, cette mau­vaise mo­ra­liste, a dé­ci­dé qu’« ai­mer les femmes in­tel­li­gentes est un plai­sir de pé­dé­raste ». Conser­vant ce mot dé­mo­dé, on pour­rait dire qu’ai­mer les pé­dé­rastes est un plai­sir de femme in­tel­li­gente. Char­lotte Aillaud le prouve. Her­bart, Re­dé, Saint Laurent (elle rit de ceux qui le voient comme une tu­lipe et parle de sa so­li­di­té), Joseph Lo­sey... Si on en­lève tous ces gens de la dé­mo­gra­phie es­thé­tique du monde, il va se trou­ver un peu sec. Comme Bet­ty Ca­troux, une autre de ses amies, elle dé­teste les hommes- hommes, trou­vant qu’ils rient trop fort de choses trop épaisses, disent des choses dé­pla­cées, veulent se faire ad­mi­rer pour des choses in­ad­mi­rables, comme la force. C’est avec un de ses nom­breux amis gays qu’elle est al­lée, dans les an­nées 1960, à un dî­ner pour Sa­gan don­né par Mag­gy Van Zuy­len dans son hô­tel de l’ave­nue Foch. Dans le salon, elle se sent mal. On lui ap­porte un verre d’eau. Son ami : « Tu sais pour­quoi tu te sens mal ? C’était le siège de la Ges­ta­po. » L’es­prit avait ef­fa­cé, le corps fai­sait re­sur­gir. L’es­prit trie, le corps conserve. Nous ne pou­vons pas ou­blier. C’est par­fois re­gret­table. De Ra­vens­brück, Char­lotte Aillaud a rap­por­té des ver­tiges qui la ter­rassent ré­gu­liè­re­ment.

Elle ne se plaint ja­mais de tout ce­la, bien sûr, ayant dé­ci­dé que Char­lotte Aillaud se­rait ce per­son­nage gai, rieur, vif, qui fui­rait plu­tôt que pe­ser. Char­lotte Aillaud est pe­tite, tient la tête iro­ni­que­ment pen­chée en avant, marche comme un oi­seau, a plus de dé­ter­mi­na­tion que per­sonne. Elle an­nonce ses bons mots par un plis­se­ment de l’oeil et un sou­rire de chat content du lait qu’il s’ap­prête à la­per. Quand elle parle, elle a des pe­tits à- coups de la tête, deux coups en avant. C’est sa fa­çon de par­ler qu’elle a de plus re­mar­quable. Elle m’a fait com­prendre qu’une femme de conver­sa­tion – l’es­pèce est aus­si rare que les hommes de conver­sa­tion – est un écri­vain qui n’écri­rait pas. La pres­tesse de sa re­par­tie est éton­nante et, plus en­core, elle parle dans un fran­çais écrit. Elle aime for­mer des phrases. Elle in­vente ses propres images. Elle a réuni des gens, elle a réuni des mots. Char­lotte Aillaud est un art. %

TENDRE EST LA NUIT Au châ­teau de Ferrières (page de gauche). Avec Hélène Rochas et le prince Sa­drud­din Aga Khan (ci- des­sus). Chez elle, rue du Dragon, avec Yves Saint Laurent en 1978 (ci- contre).

UNE DIANE FRAN­ÇAISE Char­lotte et Ju­liette Gré­co en­fants (à gauche). Après la dé­por­ta­tion et la guerre, Char­lotte « com­mence sa car­rière dans la lé­gè­re­té ».

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