CUL­TURE PHY­SIQUE

Si­gnée le 21 juin, la ces­sion du groupe fran­çais à l’amé­ri­cain Ge­ne­ral Elec­tric n’a pas seu­le­ment été une ba­taille in­dus­trielle et fi­nan­cière mais une par­tie d’échecs où s’est peut-être jouée la po­li­tique éco­no­mique de la France. CLAUDE AS­KO­LO­VITCH en a r

Vanity Fair (France) - - Vanity Fair A La Une -

Ré­gime et exer­cice : Jeff Koons s’as­treint à une dis­ci­pline stricte et quo­ti­dienne. Il a même fait ins­tal­ler une salle de sport au der­nier étage de son ate­lier de Chel­sea, à New York.

L’idée d’une ex­po­si­tion Koons au Whitney a un peu pré­ci­pi­té les choses. « Jeff est le Wa­rhol de notre époque », af­firme Adam Wein­berg, di­rec­teur du Whitney. Scott Ro­th­kopf, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion, ajoute : « On ne vou­lait pas quit­ter nos murs sur une note nos­tal­gique, en re­gar­dant en ar­rière ; on sou­hai­tait quelque chose de très au­da­cieux qui soit une nou­veau­té à la fois pour le Whitney, pour Jeff et pour New York. » De fa­çon gé­né­rale, c’est une grande an­née pour Koons. Au même mo­ment, Split-Ro­cker (2000), sa deuxième sculp­ture en fleurs vi­vantes, était pré­sen­tée à New York pour la pre­mière fois cet été, au Ro­cke­fel­ler Cen­ter, sous l’égide de la ga­le­rie Ga­go­sian et du Pu­blic Art Fund. Forte de ses ré­fé­rences au cu­bisme de Pi­cas­so, il s’agit à mon avis d’une oeuvre qui pos­sède en­core plus de ni­veaux de si­gni­fi­ca­tion (et pro­cure par là même d’au­tant plus de plai­sir au spec­ta­teur) que l’autre « tube des tubes » en fleurs vi­vantes de Koons, Pup­py, qui pos­sède lui aus­si son propre ter­reau et un sys­tème d’ir­ri­ga­tion in­terne pour en­tre­te­nir les fleurs. L’ex­po­si­tion au Whitney a at­ti­ré les foules, au point que le mu­sée a dû ou­vrir ses portes le lun­di et pré­voir une noc­turne le ven­dre­di afin d’ac­cueillir tout le pu­blic qui s’y pres­sait. La pre­mière étape de la tour­née mon­diale de la ré­tros­pec­tive se­ra, comme il se doit, Pa­ris. Ce se­ra sans au­cun doute un énorme suc­cès, même si l’ins­tal­la­tion au centre Georges-Pom­pi­dou (du 26 no­vembre 2014 au 27 avril 2015) se­ra lé­gè­re­ment dif­fé­rente en rai­son d’un es­pace plus res­treint qu’à New York (2 000 m2 pour la ga­le­rie 1 de Pom­pi­dou)

dé­sor­mais la su­per­star d’un consor­tium de trois ga­le­ries puis­santes (Ga­go­sian, Da­vid Zwir­ner et Son­na­bend, dont cha­cune tra­vaille avec lui de fa­çon au­to­nome) et, aus­si in­vrai­sem­blable que ce­la puisse pa­raître, les prix pour­tant dé­jà im­por­tants aux­quels ses oeuvres se né­go­ciaient à l’époque semblent au­jourd’hui ri­di­cu­le­ment bas com­pa­rés aux ventes aux en­chères ré­centes (elles ont at­teint un to­tal de 177 mil­lions de dol­lars en 2013, soit plus de 130 mil­lions d’eu­ros) : 28,2 mil­lions de dol­lars pour son Po­peye (2009-2011) en Inox po­li ; 33,8 mil­lions de dol­lars pour le Jim Beam-J.B. Tur­ner Train (1986) en Inox ; 58,4 mil­lions de dol­lars pour Bal­loon Dog (Orange) (1994-2000), soit le prix le plus éle­vé ja­mais payé pour l’oeuvre d’un ar­tiste vi­vant.

De l’obs­cu­ri­té à la lu­mière, puis de la faillite presque to­tale au som­met de l’Olympe pop, le par­cours de Koons s’ins­crit dans la plus pure tra­di­tion amé­ri­caine : un ré­cit où triomphent la ré­in­ven­tion per­ma­nente de son propre mythe, une vo­lon­té sans faille et un sens de la dé­brouille à toute épreuve, mais aus­si un cer­tain gé­nie com­mer­cial et un ta­lent in­dé­niable pour la com­mu­ni­ca­tion.

Voi­là un ar­tiste qui n’a au­cun pro­blème à as­su­mer qu’il est un bon ven­deur. Quand je lui ai ren­du vi­site au prin­temps dans sa ferme de la Penn­syl­va­nie ru­rale (qui fut la pro­prié­té de ses grands-pa­rents ma­ter­nels, Nell et Ralph Sit­ler, et qu’il a ra­che­tée en 2005 pour en faire une ré­si­dence se­con­daire), Koons m’a em­me­née au ci­me­tière de la bour­gade voi­sine d’East Pros­pect, où est en­ter­rée sa fa­mille ma­ter­nelle. De­vant une ran­gée de tombes marquées « Sit­ler », il a énu­mé­ré les pré­noms et la bio­gra­phie de cha­cun de ses aïeux. La plu­part étaient com­mer­çants : son oncle Carl avait un com­merce de ci­gares, son oncle Roy était pro­prié­taire de la grande épi­ce­rie lo­cale, et ain­si de suite. Quant au père de Jeff, Hen­ry Koons, c’était un dé­co­ra­teur d’in­té­rieur qui avait pour clients tout ce que York, alors petit centre in­dus­triel flo­ris­sant, comp­tait de ci­toyens for­tu­nés.

Le jeune Koons ne fait pas tache dans ce dé­cor. En plus d’ai­der son père (par­fois même en pei­gnant des ta­bleaux qui ont fi­ni par dé­co­rer son ma­ga­sin de meubles), il ne re­chigne pas à faire du porte-à-porte pour vendre des ru­bans, des den­telles et du pa­pier ca­deau. Il pro­pose aus­si du Co­ca-Co­la sur le par­cours de golf lo­cal : « Tout le monde ven­dait du Kool-Aid [l’équi­valent amé­ri­cain du Tang], mais moi je ven­dais du Co­ca dans un très jo­li pi­chet, se sou­vient Koons. J’éten­dais une ser­viette, j’em­pi­lais soi­gneu­se­ment tous mes go­be­lets et je fai­sais de mon mieux pour que cette ex­pé­rience soit à la fois agréable et hy­gié­nique. » (L’ex­trême sen­si­bi­li­té de Koons à l’hy­giène et aux odeurs cor­po­relles re­lève presque du co­mique.)

Les pre­miers ar­tistes que Koons admire sont ceux qui ont un rap­port di­rect avec sa vie, comme Dalí, dont il découvre l’oeuvre dans un livre of­fert par ses pa­rents – son pre­mier livre d’art. Étu­diant à l’école des Beaux-Arts de Bal­ti­more, Koons se dé­brouille pour lo­ca­li­ser le peintre ca­ta­lan à l’hô­tel St. Re­gis, à New York, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le gar­çon qui a (au­jourd’hui en­core) l’air pro­pret d’une il­lus­tra­tion de boîte de cé­réales or­ga­nise une ren­contre mé­mo­rable avec l’homme qui in­ven­ta l’eu­ro- dé­ca­dence. (Iden­ti­fier les clins d’oeil à l’illustre moustache qui par­sèment l’oeuvre de Koons reste un jeu dé­li­cieux.) De même, Koons est tel­le­ment ébloui par une ex­po­si­tion de ta­bleaux de Jim Nutt au Whitney en 1974 qu’il dé­cide de pas­ser sa der­nière an­née d’études au School of the Arts Ins­ti­tute

« Nous créons une moyenne de 6,75 ta­bleaux

et entre 15 et 20 sculp­tures par an. »

de Chi­ca­go, dans la ville même où cet ar­tiste par­ti­cipe à un col­lec­tif in­for­mel, les ima­gistes de Chi­ca­go. Là-bas, Koons fi­nit par tra­vailler comme as­sis­tant dans l’ate­lier d’Ed Pa­schke, membre clé des ima­gistes dont la pa­lette cau­che­mar­desque et l’ico­no­gra­phie sor­tie du royaume des en­fers font tou­jours leur petit ef­fet. Pa­schke se sou­vient de Koons comme d’un as­sis­tant si dé­voué que ses mains sai­gnaient à force de ti­rer sur les toiles pour qu’elles soient par­fai­te­ment lisses.

Une fois ar­ri­vé à New York, Koons dé­croche le bou­lot par­fait – en­fin, par­fait pour lui – au MoMA : res­pon­sable du gui­chet des abonnements. À l’époque, j’étais lau­réate d’une bourse de pho­to­gra­phie du Na­tio­nal En­dow­ment for the Arts et je tra­vaillais moi aus­si au MoMA. Plus d’une fois, je l’ai ob­ser­vé dans le hall avec ses te­nues flam­boyantes et ses ac­ces­soires ex­cen­triques (ba­voirs en pa­pier, doubles cra­vates et fleurs gon­flables au­tour du cou). Son petit ma­nège a don­né lieu à des épi­sodes sa­vou­reux comme le jour où Ri­chard Ol­den­burg, qui di­ri­geait alors le MoMA, lui a de­man­dé po­li­ment de dé­guer­pir et de ne re­ve­nir que quand le hall se­rait vide. Ol­den­burg obéis­sait à William Ru­bin (di­rec­teur du dé­par­te­ment pein­ture et sculp­ture et to­ta­le­ment dé­pour­vu d’hu­mour) qui, dans les sou­ve­nirs de Koons, at­ten­dait une dé­lé­ga­tion de Rus­sie. Ru­bin avait pour es­poir que ses Russes fi­nancent une ex­po­si­tion ou deux, et il avait peur que les ex­tra­va­gances de Koons ne les en dis­suadent. (J’ai par ailleurs ra­con­té la même anec­dote à An­na­belle Sell­dorf, qui a tra­vaillé avec Koons et m’a fait re­mar­quer que ces mêmes col­lec­tion­neurs achètent au­jourd’hui ses oeuvres.)

les conseils d’un prix no­bel de phy­sique

Le bou­lot de Koons au MoMA lui donne l’oc­ca­sion de s’im­mer­ger dans le mo­der­nisme, en par­ti­cu­lier dans les théo­ries de Mar­cel Du­champ, qui a trans­for­mé l’his­toire de l’art en mon­trant com­ment les ob­jets du quo­ti­dien (les fa­meux rea­dy­made) pou­vaient être éle­vés au rang d’oeuvre en fonc­tion du contexte. La pen­sée de Du­champ est une ré­vé­la­tion pour Koons. Alors qu’il tra­vaille en­core au MoMA, il s’amuse à tri­tu­rer quelques bal­lons gon­flables en forme de fleurs et de la­pins, comme pour faire une va­ria­tion sur le thème des ready-made de Du­champ, et les ac­croche aux mi­roirs de son ap­par­te­ment. « La puis­sance sexuelle de cette ima­ge­rie m’a sau­té aux yeux avec une telle force que j’ai dû al­ler boire un verre, se sou­vient-il. Je suis al­lé chez Slug­ger Ann, le bar de la grand-mère de Ja­ckie Cur­tis » [cé­lèbre créa­ture de la Fac­to­ry de Wa­rhol].

L’al­lu­sion re­lie Koons à la der­nière avant-garde digne de ce nom – et c’est un pe­di­gree qui lui plaît bien. Cur­tis, qui re­fu­sait qu’on la qua­li­fie de drag- queen, était une fi­gure pion­nière du mou­ve­ment LGBT, à l’ins­tar de Can­dy Dar­ling, éga­le­ment ren­due cé­lèbre par Wa­rhol. À n’en pas dou­ter, Koons se dé­lecte du fait qu’au­jourd’hui, lui et Wa­rhol sont sou­vent ci­tés côte à côte même s’ils sont, en réa­li­té, dia­mé­tra­le­ment op­po­sés, à la fois en tant qu’ar­tistes et en tant qu’hommes. Wa­rhol s’est tou­jours te­nu à la marge : il était le fils d’im­mi­grés slo­vaques et ho­mo­sexuel à une époque où c’était au­tre­ment plus com­pli­qué qu’au­jourd’hui ; Koons, lui, a gran­di plei­ne­ment pro­té­gé par un so­lide sen­ti­ment d’in­clu­sion. Si Wa­rhol ai­mait s’en­tou­rer de très jeunes gens à la Fac­to­ry, il ne lui se­rait ja­mais ve­nu à l’es­prit de pondre les siens ; Koons en a en­gen­dré as­sez (huit en tout) pour mon­ter sa propre ver­sion de La Mé­lo­die du bon­heur. Là où la lé­gè­re­té de Wa­rhol confi­nait au zen quand il s’agis­sait de pro­duire son art et de le mettre sur le mar­ché, Koons su­bit les pires affres pour chaque oeuvre, au point que sa pro­duc­tion reste re­la­ti­ve­ment mo­deste : « Nous créons une moyenne de 6,75 ta­bleaux et entre 15 et 20 sculp­tures par an », m’a-t-il confié avec la pré­ci­sion qui le ca­rac­té­rise en toutes choses. En­fin, Wa­rhol ne s’ex­pri­mait guère qu’en mo­no­syl­labes avec les cri­tiques, les mar­chands et les col­lec­tion­neurs d’art, tan­dis que Koons est re­mar­qua­ble­ment pro­lixe.

S’il est un ar­tiste qui ins­pire Koons à ce mo­ment pré­cis de son par­cours, c’est Pi­cas­so, au­quel il fait sou­vent al­lu­sion. À 59 ans, Koons met toutes les chances de son cô­té pour pou­voir, comme Pi­cas­so, conti­nuer à exer­cer en pleine pos­ses­sion de ses moyens au­de­là de 80 ans en se pliant à une dis­ci­pline de vie stricte – ré­gime et exer­cice. Quand il tra­vaille dans son ate­lier, il uti­lise tous les jours la

salle de sport qu’il a fait ins­tal­ler au der­nier étage puis dé­jeune lé­gè­re­ment. Le reste de l’après-mi­di, il pi­core des noix, des cé­réales, des lé­gumes frais et des barres éner­gé­tiques. De temps en temps, il s’ex­cuse en cas de fla­tu­lences s’il a man­gé du bro­co­li.

Il y a bien une chose que Wa­rhol et Koons ont en com­mun, ce­pen­dant : l’éton­nante ca­pa­ci­té d’iso­ler un ob­jet ou une image et de leur faire in­car­ner par­fai­te­ment l’es­prit du temps. C’est en 1979, à peu près au mo­ment où il quitte le MoMA, que Koons en a l’in­tui­tion pour la pre­mière fois. Ce­la fait alors un bout de temps qu’il bri­cole des ex­pé­riences ar­tis­tiques avec des ap­pa­reils élec­tro­mé­na­gers (grille-pain, fri­go, fri­teuse) en les ac­cro­chant à des néons. C’est ain­si que naît « The New », pre­mière sé­rie com­plète de Koons qui com­prend des as­pi­ra­teurs et des sham­pooi­neuses à mo­quette flam­bant neufs pré­sen­tés dans des vi­trines en Plexi­glas et éclai­rés par des néons. « Je les en­vi­sa­geais comme une sorte d’il­lus­tra­tion de la vir­gi­ni­té éter­nelle », dit Koons. À cette époque-là, il paie ses fac­tures en ven­dant des fonds de pla­ce­ment. Ses oeuvres com­mencent à faire par­ler d’elles dans la com­mu­nau­té artistique de Manhattan et Ma­ry Boone, la pa­pesse des mar­chands d’art de l’époque, le prend même briè­ve­ment sous son aile. Comme il le mur­mure à l’oreille de quelques fi­dèles ca­ma­rades ar­tistes, Koons est ra­vi à l’idée de de­ve­nir un « Boo­ney ». Fi­na­le­ment, l’as­so­cia­tion avec Boone ne se fait pas. Un autre mar­chand d’art rend l’une de ses oeuvres, réa­li­sée à par­tir d’un as­pi­ra­teur. À court d’ar­gent et le coeur bri­sé, Koons marque une pause et va pas­ser six mois chez ses pa­rents, qui ont dé­mé­na­gé en Flo­ride. Là-bas, il est em­ployé comme dé­mar­cheur po­li­tique et met de l’ar­gent de cô­té.

À son re­tour à New York, tout bas­cule avec sa sé­rie « Equi­li­brium ». À nou­veau, il tra­vaille dans le monde sous haute ten­sion de la fi­nance, cette fois- ci comme cour­tier en ma­tières pre­mières, mais le soir il pré­pare ce qui va de­ve­nir son pre­mier coup d’éclat. « Equi­li­brium » dé­note une vision du monde sombre et nietz­schéenne qui est presque la par­faite an­ti­thèse de l’ico­no­gra­phie joyeuse qui a fait de­puis la marque de fa­brique de Koons. Ain­si, quand on re­garde Aqua­lung, un sca­phandre de plon­gée en bronze fon­du, ou le bronze Li­fe­boat (ca­not de sau­ve­tage), tous deux réa­li­sés en 1985, on voit tout de suite qu’ils ne sont pas des­ti­nés à

Ob­jec­tif : réa­li­ser dans l’art l’équi­valent de la mu­sique des Beatles.

se­cou­rir qui que ce soit. Ils ont plu­tôt l’air de vou­loir en­traî­ner ce­lui qui les re­garde au fond de l’eau.

Les oeuvres qui com­posent « Equi­li­brium » sont pré­sen­tées en 1985 dans sa pre­mière ex­po­si­tion mo­no­gra­phique, chez In­ter­na­tio­nal with Mo­nu­ment, une ga­le­rie éphé­mère gé­rée par des ar­tistes dans l’East Vil­lage. Le col­lec­tion­neur grec Da­kis Joan­nou, qui va de­ve­nir l’un des grands dé­fen­seurs de Koons, est ébloui par l’ex­po­si­tion. « Une des pièces, One Ball To­tal Equi­li­brium Tank, avec un bal­lon de basket, m’a tel­le­ment in­tri­gué que j’ai vou­lu l’ache­ter », se sou­vient-il. Ces oeuvres de­ve­nues ico­niques fi­gu­rant un ou plu­sieurs bal­lons de basket sus­pen­dus dans des aqua­riums ont été réa­li­sées à la suite de très nom­breuses ex­pé­ri­men­ta­tions et au­tant de coups de fil à des scien­ti­fiques, par­mi les­quels le Prix No­bel de phy­sique Ri­chard P. Feyn­man. Ce der­nier en­cou­rage Koons dans ses ef­forts pour trou­ver la juste pro­por­tion d’eau douce et d’eau sa­lée pour que les bal­lons de basket ne re­montent à la sur­face ni ne coulent. Da­kis Joan­nou de­mande à ren­con­trer Koons et le dé­crit ain­si : « Il était sé­rieux ; il avait de l’épais­seur, une vision, un uni­vers gi­gan­tesque qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et qu’il n’avait même pas vrai­ment com­men­cé à ex­plo­rer. » (Joan­nou ac­quiert la sculp­ture pour 2 700 dol­lars, soit 2 000 eu­ros ac­tuels.)

LEs bou­tons sur LE cuL dE La cic­cio­Li­na

Au Whitney, « Jeff Koons : A re­tros­pec­tive » contient des mor­ceaux choi­sis du hit-pa­rade de l’ar­tiste, de ses pre­mières oeuvres jus­qu’aux plus ré­centes, y com­pris des ob­jets en Inox des sé­ries « Luxu­ry and Degradation » ( Tra­vel Bar, Jim Beam-J.B. Tur­ner Train, etc.) et « Sta­tua­ry », qui com­prend entre autres Rab­bit (1986), l’oeuvre de Koons la plus ad­mi­rée par la cri­tique. Cet énig­ma­tique la­pin ar­gen­té en acier inoxy­dable po­li a, à lui seul, con­vain­cu conser­va­teurs, his­to­riens et cri­tiques d’art – jus­qu’alors peu en­thou­siastes – qui y vont vu une va­ria­tion contem­po­raine sur une pa­lette de ré­fé­rences ico­no­gra­phiques très riche qui va des la­pins de Play­boy aux en­vols épu­rés de Bran­cu­si. Mais Koons ne veut pas plaire qu’à l’élite éclai­rée du monde de l’art, et ce dé­sir saute aux yeux dans sa sé­rie « Ba­na­li­ties », fa­bri­quée à la fin des an­nées 1980 à par­tir de por­ce­laine et de bois pro­duits dans des ate­liers tra­di­tion­nels en Ita­lie et en Al­le­magne. Ces sculp­tures dé­clinent toute la gamme d’un pa­ra­dis po­pu­laire vir­tuel qui va de saint Jean-Bap­tiste à un Mi­ckael Jack­son blanc et or qui berce ten­dre­ment un petit singe do­mes­tique. À l’ori­gine de la sé­rie, on trouve des ob­jets de la vie cou­rante et des bi­be­lots po­pu­laires, que Koons trans­forme d’un coup de ba­guette ma­gique. Ces oeuvres sont pré­sen­tées à la ga­le­rie Son­na­bend, où Koons fi­nit par élire do­mi­cile. Tout semble alors in­di­quer qu’il est en passe d’at­teindre son ob­jec­tif, qu’il a un jour dé­crit en toute mo­des­tie comme la vo­lon­té de réa­li­ser dans le monde de l’art l’équi­valent de ce qu’avaient fait les Beatles dans la mu­sique.

Pour le meilleur ou pour le pire, Koons réus­sit tou­jours à cap­tu­rer l’air du temps. Aus­si la sé­rie « Made in Hea­ven », exposée chez Son­na­bend à l’au­tomne 1991, cadre-t- elle par­fai­te­ment avec cette époque où le si­da sort le sexe de la sphère pri­vée pour le mettre sur la place pu­blique. Les ta­bleaux et les sculp­tures qui com­posent « Made in Hea­ven » (créés sur du bois, du marbre, du verre et des toiles avec une im­pres­sion pho­to­mé­ca­nique et des encres à huile) sont l’équi­valent hé­té­ro des pho­tos choc de Ro­bert Map­ple­thorpe mon­trant deux hommes en train de faire l’amour – soit dit en pas­sant, « Made in Hea­ven » contient cer­taines des images de sexe les plus crues ja­mais re­pré­sen­tées dans l’art oc­ci­den­tal des­ti­né à être ex­po­sé au pu­blic. Il est im­pos­sible d’ima­gi­ner ce qu’au­rait été ce tra­vail sans sa ve­dette Ilo­na Stal­ler, alias la Cic­cio­li­na, créa­ture que seule l’Ita­lie des an­nées 1980 pou­vait pro­duire et que Koons ren­contre après avoir vu sa pho­to dans un ma­ga­zine. Ils ap­prennent im­mé­dia­te­ment à mieux se connaître, et plus car af­fi­ni­tés. Stal­ler, née en Hon­grie, ex-star du por­no, icône de la vi­déo éro­tique et femme po­li­tique, est à ce jour le seul rea­dy­made hu­main de Koons. Sauf qu’un être hu­main, c’est for­cé­ment plus dif­fi­cile à gé­rer qu’un ob­jet. Les ta­bleaux réa­li­sés à par­tir de leurs ébats re­pré­sentent des pé­né­tra­tions anales et va­gi­nales ain­si que de gé­né­reuses quan­ti­tés de sperme. À pro­pos d’une des oeuvres les plus crues de la sé­rie, Koons af­firme : « Ce qui me plaît le plus dans cette toile-là, ce sont les bou­tons sur le cul d’Ilo­na. Il faut une sa­crée confiance en soi pour ex­po­ser son cul comme ça. C’est un peu mon hom­mage à L’Ori­gine du monde de Cour­bet. » Et il a l’air de le pen­ser.

Pen­dant un cer­tain temps, leur vie imite son art et vice-ver­sa. Ilo­na et Jeff tombent amou­reux, se ma­rient à Bu­da­pest, passent une pe­tite an­née à Mu­nich où Jeff su­per­vise la pro­duc­tion de « Made in Hea­ven » puis re­partent à New York. « Mon père m’a

dit qu’il pen­sait que tout ça était com­plè­te­ment fou, mais il était très to­lé­rant », se sou­vient Koons. Pa­pa Koons n’est pas le seul à ju­ger que Jeff a dé­vis­sé.

Comme on pou­vait s’y at­tendre, l’ex­po­si­tion « Made in Hea­ven » at­tire des hordes de cu­rieux et une presse avide, mais c’est un échec re­ten­tis­sant au­près des élites ar­tis­tiques. Beau­coup se disent que Koons vient de com­mettre un sui­cide pro­fes­sion­nel. An­na­belle Sell­dorf se rap­pelle à quel point le monde en­tier semble cho­qué à l’époque : « Un jour, je me suis re­trou­vée toute seule dans l’ate­lier de­vant trois gi­gan­tesques ta­bleaux de pé­né­tra­tion et je me rap­pelle m’être dit : “Jésus-Ma­rie-Joseph ! On n’est pas sor­tis de l’au­berge.” » Vendre les oeuvres de cette sé­rie n’est pas une mince af­faire – elles ont coû­té très cher à pro­duire et la pa­nique fi­nan­cière due à la ré­ces­sion du dé­but des an­nées 1990 n’ar­range pas les choses. Son­na­bend com­mence à avoir du mal à ré­pondre aux be­soins de Koons, et l’in­ima­gi­nable fi­nit par se pro­duire : Koons et Son­na­bend mettent fin à leur col­la­bo­ra­tion. An­to­nio Ho­mem, qui a di­ri­gé la ga­le­rie avec Ilea­na Son­na­bend pen­dant près de qua­rante ans (jus­qu’à la mort de cette der­nière) et qui en est de­puis de­ve­nu pro­prié­taire, se sou­vient : « C’était une pé­riode très dif­fi­cile. Même si Ilea­na et [son ma­ri] Mi­chael avaient une col­lec­tion énorme, ils vi­vaient au jour le jour. Pour nous, la fa­bri­ca­tion à l’avance de toutes les pièces de “Made in Hea­ven”, très chère, po­sait des pro­blèmes de fi­nan­ce­ment. Jeff vou­lait ab­so­lu­ment que tout soit édi­té dès le dé­part. Je lui ai ex­pli­qué que nous ne pou­vions plus suivre. Il l’a vé­cu comme une tra­hi­son, il s’est dit que nous ne croyions pas en lui et que nous ne vou­lions pas fi­nan­cer son oeuvre. Bref, il l’a très mal pris. Pour­tant, nous n’avions vrai­ment au­cune in­ten­tion de le trahir. C’était un épi­sode très dou­lou­reux pour tout le monde. »

Au­jourd’hui, la sé­rie « Made in Hea­ven » est en­fin re­con­nue à sa juste va­leur. Dieu mer­ci, Koons ne l’a pas dé­truite comme il l’au­rait sou­hai­té à l’époque – pré­ci­sé­ment parce qu’elle était construite dans des ma­té­riaux si so­lides (une par­tie est exposée dans la ré­tros­pec­tive du Whitney et le se­ra à Pom­pi­dou, as­sor­tie des in­ter­dic­tions d’usage aux mi­neurs). « “Made in Hea­ven” est une oeuvre tout bon­ne­ment stu­pé­fiante, af­firme Dan Co­len, un des ar­tistes les plus ta­len­tueux de la gé­né­ra­tion qui suit im­mé­dia­te­ment celle de Koons. C’est un tra­vail sans fron­tières et sans li­mites, sans au­cune sé­pa­ra­tion entre l’ar­tiste et son oeuvre. Ce qu’il a fait va au- de­là de Du­champ, au- de­là de Wa­rhol, au- de­là du ready-made. » D’au­cuns ont pu af­fir­mer que « Made in Hea­ven » va aus­si au- de­là du rai­son­nable et au- de­là du mar­ché, mais Koons n’est pas du genre à faire des com­pro­mis avec son art. En au­cun cas. Comme le dit An­to­nio Ho­mem : « Jeff me pous­se­rait par la fe­nêtre pour son art mais il sau­te­rait avec moi sans au­cune hé­si­ta­tion. C’est l’ar­tiste le plus ro­man­tique que j’aie ja­mais ren­con­tré. »

Les pé­ri­pé­ties ro­cam­bo­lesques de l’his­toire d’amour entre Koons et la Cic­cio­li­na sont dé­sor­mais lé­gen­daires dans le monde de l’art. Ilo­na Stal­ler n’en­ten­dait pas re­non­cer à être une star du por­no ; Koons, lui, vou­lait qu’elle s’en tienne à ses voeux de ma­riage. Pour com­pli­quer les choses, le couple a un fils, Lud­wig, né en oc­tobre 1992. Après des épi­sodes dignes d’un grand feuille­ton ro­ma­nesque, la Cic­cio­li­na fi­nit par dé­jouer la mé­fiance d’un des gardes du corps que l’ar­tiste a en­ga­gés pour la sur­veiller et s’en­fuit à Rome avec Lud­wig. Koons passe alors plus de dix ans et dé­pense des mil­lions pour es­sayer de ré­cu­pé­rer son fils – sans suc­cès. Il prend très sou­vent l’avion pour Rome dans l’es­poir de le voir mais, une fois sur place, on lui re­fuse de ren­con­trer Lud­wig, dont il est rayé de la vie. Alors il dé­verse toutes ses émo­tions dans la sé­rie « Ce­le­bra­tion », com­men­cée en 1993, qui est sa fa­çon de dire à Lud­wig qu’il lui manque : avec une sculp­ture mas­sive de chat aux grands yeux ac­cro­ché à une corde à linge (Cat on a

« Un ami m’a dit un jour : “Écoute, Jeff, c’est fi­ni.

Ar­rête les frAis.” »

Clo­thes­line) ; avec un ta­bleau re­pré­sen­tant un jeu de construc­tion (Buil­ding Blocks) ; avec un coeur géant en acier inoxy­dable do­ré sus­pen­du au pla­fond par des ru­bans en Inox rouge sang (Han­ging Heart) ; avec un chien réa­li­sé à par­tir de bal­lons gon­flables en Inox (Bal­loon Dog), che­val de Troie mo­derne. La sim­pli­ci­té de la sé­rie contre­dit la com­plexi­té de son exé­cu­tion, sou­mise aux exi­gences dras­tiques de Koons. Ses coûts de pro­duc­tion, en plus des frais en­ga­gés dans son com­bat ju­ri­dique pour la garde de son fils, ont bien failli me­ner l’ar­tiste à la ban­que­route. Mais il

« Jeff, c’est une ver­sion sub­ver­sive, sub­ver­tie et à paillettes de l’alié­na­tion que dé­crit Pi­ket­ty. » Bar­ba­ra Kru­ger

(ar­tiste)

par­vient à re­cons­truire sa vie. Il se sou­vient : « Un ami m’a dit un jour : “Écoute, Jeff, c’est fi­ni. Tu as fait tout ce que tu as pu. Ar­rête les frais, res­sai­sis- toi, et re­prends le cours de ta vie.” J’avais tout per­du. » Koons n’a ce­pen­dant ja­mais re­non­cé à Lud­wig, qui a main­te­nant 21 ans. Afin d’ai­der d’autres en­fants, il s’est en­ga­gé au­près du Centre in­ter­na­tio­nal pour les en­fants dis­pa­rus et ex­ploi­tés (ICMEC), en­ga­ge­ment qui a per­mis la créa­tion d’un centre de re­cherche, le Koons Fa­mi­ly Ins­ti­tute on In­ter­na­tio­nal Law and Po­li­cy. Koons a éga­le­ment re­trou­vé sa fille Shan­non, née quand il fai­sait ses études et qui avait été confiée à l’adop­tion ; ils ont fi­ni par dé­ve­lop­per une vraie re­la­tion. En 2002, Koons épouse l’ar­tiste Jus­tine Whee­ler, an­cienne as­sis­tante dans son ate­lier. Au­jourd’hui, les pho­tos de leurs en­fants, ain­si que celles de Shan­non et Lud­wig, ornent les murs des pro­prié­tés fa­mi­liales.

Un art qUi n’in­ti­mide pas

Au plus fort de la crise que tra­verse Koons, ses sources de fi­nan­ce­ment se ta­rissent et il doit se sé­pa­rer petit à petit de plus de 70 col­la­bo­ra­teurs et as­sis­tants. Le fisc amé­ri­cain émet à son en­contre un avis de re­dres­se­ment de 3 mil­lions de dol­lars en 1999. Il n’est alors pas rare que Koons, son di­rec­teur d’ate­lier Ga­ry McC­raw et Jus­tine Whee­ler aient l’im­mense ate­lier pour eux tout seuls (c’est à cette époque que Koons et sa fu­ture femme se rap­prochent). Mais leur stra­té­gie pour pré­ser­ver « Ce­le­bra­tion » fi­nit par payer. « Au dé­but de sa car­rière, un des gros pro­blèmes de Jeff était qu’il com­men­çait tou­jours ses oeuvres sans idée pré­cise de la ma­nière dont il al­lait les fi­nir, ex­plique An­to­nio Ho­mem. Tout pou­vait s’ar­rê­ter parce qu’on ren­con­trait des pro­blèmes. Même si cer­taines de ses oeuvres prennent en­core des an­nées à réa­li­ser, Dieu mer­ci, il tra­vaille de moins en moins comme ça. » Et fi­na­le­ment les pièces de la sé­rie « Ce­le­bra­tion » com­mencent pro­gres­si­ve­ment à voir le jour grâce à une obs­ti­na­tion sans faille, une nouvelle mé­thode de tra­vail, la force de frappe de Ga­go­sian, de Son­na­bend, et une ma­nière plus ra­tion­nelle de ré­soudre les pro­blèmes.

L’une des dif­fi­cul­tés fon­da­men­tales de la sé­rie ré­side dans le fait que les tech­niques et les pro­cé­dés de fa­bri­ca­tion n’avancent pas aus­si vite que la vision de Koons. Ces technologies en pleine évo­lu­tion sont si so­phis­ti­quées et forment une par­tie tel­le­ment ca­pi­tale du tra­vail de Koons que le Whitney y consacre un cha­pitre en­tier, ré­di­gé par Mi­chelle Kuo, ré­dac­trice en chef de la re­vue Artfo­rum, dans le ca­ta­logue de l’ex­po­si­tion. C’est en li­sant ces pages sur la to­mo­den­si­to­mé­trie, les ba­layages à lu­mière struc­tu­rée, les don­nées vo­lu­mé­triques, les lo­gi­ciels et les tech­niques de fa­bri­ca­tion per­son­na­li­sés que j’ai com­men­cé à com­prendre pour­quoi Koons avait be­soin de s’en­tou­rer d’au­tant de gens. La plu­part du temps, ils ne sont pas moins de 128 à s’ac­ti­ver dans son ate­lier : cer­tains font exac­te­ment comme les as­sis­tants de Michel-Ange (mé­lan­ger les cou­leurs, par exemple), mais les autres ont plus l’air de jeunes cher­cheurs en ra­dio­lo­gie en pleine ex­pé­rience dans un la­bo­ra­toire.

C’est l’am­pleur de cette ma­chine de guerre, à la­quelle s’ajoute l’exi­gence d’une exé­cu­tion par­faite, qui ex­plique pour­quoi les oeuvres de Koons sont si chères à pro­duire et pour­quoi il se dé­mène au­tant pour les fi­nan­cer. L’ar­tiste Bar­ba­ra Kru­ger, dont les for­mules la­pi­daires croquent le monde de l’art avec une rare acui­té de­puis plu­sieurs dé­cen­nies, a connu Koons il y a une tren­taine d’an­nées, quand tous les deux dé­bu­taient à New York. Quand je lui ai de­man­dé de me par­ler de lui, sa pre­mière ré­ac­tion fut : « Jeff. Com­ment dire ? » Elle a de­man­dé à ré­flé­chir. Elle m’a en­suite écrit les lignes sui­vantes : « Jeff, c’est l’homme providentiel. Dans cette pé­riode ab­surde où l’art est de­ve­nu un pro­duit à plus-va­lue comme les autres et où la spé­cu­la­tion est reine, il est soit la ce­rise sur le gâ­teau, soit une sorte de hé­raut du re­tour à la dis­tan­cia­tion de Brecht mais à la sauce Pi­ket­ty. Autre op­tion : c’est une ver­sion sub­ver­sive, sub­ver­tie et à paillettes de l’alié­na­tion que dé­crit Pi­ket­ty. C’est lui qui ap­porte le gâ­teau, mais ce sont les autres qui le mangent. » La ré­fé­rence de Kru­ger à Tho­mas Pi­ket­ty, l’éco­no­miste fran­çais dont le livre sur l’écart entre les très riches et les très pauvres est en train de de­ve­nir une ré­fé­rence in­con­tour­nable, ne dé­tonne pas dans le contexte : il y a des réa­li­tés so­ciales que l’on ne peut pas igno­rer quand on voit les prix pra­ti­qués pour l’art contem­po­rain au­jourd’hui – et les oeuvres de Koons en par­ti­cu­lier. Ce qui est étrange (et ce sur quoi s’ac­cordent beau­coup de ceux qui le connaissent bien, y com­pris Bar­ba­ra Kru­ger), c’est que l’ar­gent ne l’in­té­resse pas. Il se contente de trois luxes très pri­vés : sa mai­son à New York, la ferme fa­mi­liale en Penn­syl­va­nie, et sa col­lec­tion d’art des XIXe et XXe siècles, dont des ta­bleaux de Ma­gritte, Cour­bet et Ma­net. La ferme, qui a été agran­die pour pas­ser d’une quin­zaine à plus de 320 hec­tares, pour­rait être prise pour une oeuvre de Koons. Les bâ­ti­ments sont peints en rouge écre­visse, jaune et blanc, se­lon la pa­lette de cou­leurs très vives qui fait par­tie de la tra­di­tion lo­cale. Dans le corps prin­ci­pal, les pa­piers peints aux mo­tifs an­ciens changent de pièce en pièce et donnent l’im­pres­sion d’être au coeur d’un ka­léi­do­scope. Mais la ferme consti­tue avant tout une re­traite très pri­vée pour toute la fa­mille. La vie pu­blique de Koons est dé­pouillée de tous les ori­peaux criards de ceux qui sont riches et qui veulent que ça se voie. L’ar­gent consti­tue pour lui un moyen pour ar­ri­ver à une fin : pro­duire son art. Ce dont il a be­soin, en re­vanche, c’est de la gé­né­ro­si­té de ses mé­cènes. Scott Ro­th­kopf, dont la ré­tros­pec­tive pour le Whitney est re­mar­qua­ble­ment lu­cide et équi­li­brée, l’ex­plique en ces termes : « Puisque pro­duire chaque nouvelle oeuvre coûte plu­sieurs mil­lions de dol­lars, il faut qu’il sol­li­cite les res­sources de mé­cènes très gé­né­reux. Par l’in­ter­mé­diaire des mar­chands

d’art, il doit donc convaincre des gens ex­trê­me­ment riches d’ache­ter un rêve d’ob­jet par­fait. »

Si Koons a conti­nué ses va­ria­tions sur l’ima­ge­rie po­pu­laire (no­tam­ment avec les fi­gures de Hulk et de Po­peye, dont il com­pare les épi­nards avec le pou­voir de trans­for­ma­tion de l’art), ces der­nières an­nées il a éga­le­ment pro­duit des ta­bleaux et sculp­tures d’un autre type, qui re­flètent de ma­nière fla­grante sa fas­ci­na­tion pour les an­ti­qui­tés et l’art clas­sique. En 2013, pour son ex­po­si­tion ma­jeure « Ga­zing Ball » à la ga­le­rie Da­vid Zwir­ner à New York (qui a se­coué le mi­lieu artistique d’une ru­meur choc mais in­fon­dée se­lon la­quelle Koons et la ga­le­rie Ga­go­sian se sé­pa­raient), il a col­la­bo­ré no­tam­ment avec les ate­liers de mou­lage du Louvre et du Staatliche Museen de Ber­lin. Un ex­pert du mou­lage et du tra­vail de la pierre du Me­tro­po­li­tan Mu­seum a ai­dé à éta­blir la for­mule des mou­lages que Koons a uti­li­sés pour ses sculp­tures (un plâtre mo­derne aus­si dur que le marbre). Pla­cé à un en­droit stra­té­gique pour chaque oeuvre, un globe ré­flé­chis­sant bleu élec­trique (de ces boules de verre vé­ni­tiennes cou­rantes au XIIIe siècle et que la pé­riode vic­to­rienne a re­mis au goût du jour).

Eric R. Kan­del, neu­ro­psy­chiatre et prix No­bel de mé­de­cine en 2000, a été si im­pres­sion­né par l’ex­po­si­tion qu’il a en­voyé un e-mail à Koons après l’avoir vue. Je lui ai de­man­dé pour­quoi. « Je m’in­té­resse de­puis long­temps à “la part du spec­ta­teur”, un concept que l’on doit à l’his­to­rien de l’art au­tri­chien Aloïs Rie­gl, m’a-t-il ex­pli­qué. Gros­siè­re­ment, ce­la veut dire que quand un ar­tiste peint un ta­bleau ou pro­duit une sculp­ture, son oeuvre n’est pas ter­mi­née avant qu’un spec­ta­teur, un pu­blic, n’y ré­agisse. » Il ajoute, à pro­pos des pièces de l’ex­po­si­tion « Ga­zing Ball » : « Quand on re­garde les sculp­tures, on se voit à l’in­té­rieur des globes ré­flé­chis­sants. Ce­la ar­rive que les ar­tistes in­tègrent des mi­roirs dans leurs oeuvres, mais ils ne pensent pas l’en­semble pour que le pu­blic se re­trouve re­flé­té sur le bras ou la poi­trine d’une sta­tue. Or c’est ce que Jeff a fait. »

Quand j’ai ren­du vi­site à l’ar­tiste et sa fa­mille dans leur ferme de Penn­syl­va­nie et que nous sommes tous (Jeff, Jus­tine, les en­fants et moi) mon­tés dans la Koons­mo­bile, un mi­ni­bus-li­mou­sine avec un siège ca­pi­taine pour chaque en­fant, je ne l’avais ja­mais vu aus­si heu­reux de­puis notre pre­mière ren­contre, il y a trente ans. « Une des choses dont je suis le plus fier, m’a-t-il confié, c’est de pro­duire un art qui n’in­ti­mide pas ceux qui le re­gardent, mais qui leur donne l’im­pres­sion d’y par­ti­ci­per plei­ne­ment avec leurs sens et leur in­tel­lect ; de le maî­tri­ser et d’y avoir ac­cès ; mais aus­si de pou­voir s’en ex­traire, ou en­core de s’en ser­vir pour s’éle­ver eux-mêmes. » En tra­ver­sant en voi­ture les pe­tites villes in­dus­trielles de Penn­syl­va­nie, qui ont à l’évi­dence connu des jours meilleurs, Koons a at­ti­ré mon at­ten­tion sur les dé­co­ra­tions in­ra­tables qui trônent dans les jar­di­nets de­vant de nom­breuses mai­sons : ses globes ré­flé­chis­sants, ses la­pins gon­flables. Dé­ci­dé­ment, ce monde est le sien. �

Pa­trick Kron, PDG d’Al­stom, boit un ca­fé dans le bu­reau d’Ar­naud Mon­te­bourg, mi­nistre de l’éco­no­mie et du re­dres­se­ment pro­duc­tif qui l’as­sas­sine de mots. « Vous voyez ce bu­reau ? Vous ne le ver­rez plus. Vous voyez ces ta­bleaux ? C’est la der­nière fois que vous les voyez. Vous sa­vez où vous êtes as­sis ? [Ils sont ins­tal­lés de­vant une grande table de tra­vail, le long d’une fe­nêtre pa­no­ra­mique d’où l’on peut contem­pler la Seine.] C’est là, à cette place, que Phi­lippe Va­rin a per­du sa re­traite do­rée. Vous ne re­vien­drez ja­mais ici. Votre ca­fé, c’est le der­nier ca­fé du condam­né ! » Et ain­si de suite, dans le verbe haut de cet avo­cat de­ve­nu po­li­tique qui théâ­tra­lise la co­lère de l’État face aux pa­trons qui lui manquent. Phi­lippe Va­rin, pré­sident de PSA, s’était mé­na­gé une re­traite- cha­peau de 21 mil­lions d’eu­ros dans une en­tre­prise que l’État s’ap­prê­tait à sau­ver ; sous la pres­sion, il a dû y re­non­cer. Aux yeux de Mon­te­bourg, Pa­trick Kron a fait pire : il s’est ca­ché pour vendre Al­stom aux Amé­ri­cains de Ge­ne­ral Elec­tric – en fait, tout le pôle éner­gie du groupe, soit 70 % de son chiffre d’af­faires. Il a né­go­cié sans rien dire pour cé­der à l’étran­ger un mor­ceau de pa­tri­moine na­tio­nal. « Ex­pli­quez-moi ! » exige le mi­nistre du PDG, mais les ex­pli­ca­tions tournent à vide, la guerre est dé­cla­rée. « Je ne suis ja­mais ve­nu ici sans être in­vi­té », ob­jecte Kron. Ce 24 avril 2014, ils se quittent sur ce constat de désac­cord.

Ain­si dé­bute l’af­faire Al­stom. Les jours sui­vants, Ar­naud Mon­te­bourg s’em­ploie à em­pê­cher ce que Kron a vou­lu. Il alerte, s’agite, écha­faude des scé­na­rios pour em­pê­cher la prise d’Al­stom par Ge­ne­ral Elec­tric. Il s’im­pose en tu­teur de l’en­tre­prise, traite son di­ri­geant de men­teur de­vant la na­tion, né­go­cie son ave­nir en l’igno­rant, le soup­çonne du pire – et à voix haute. En vain. Quand les deux hommes se re­voient, deux mois plus tard, le ton a chan­gé. Le 19 juin, la ren­contre est noc­turne, tou­jours à Ber­cy mais cette fois dans l’ap­par­te­ment du mi­nistre. Mon­te­bourg a le verbe plus doux. Il a com­pris quelques heures plus tôt, lors d’une réunion à l’Ély­sée, que ses so­lu­tions ne se­ront pas re­te­nues, donc que GE (pour faire ini­tié, dites « Dji-i ») a ga­gné. De cet in­ache­vé, il veut faire de la po­li­tique. Il ne dit rien à Kron. L’autre, amai­gri, hu­mi­lié par deux mois d’exil, n’a pas plié. Il re­garde le mi­nistre : « Vous pou­vez m’em­pê­cher de vendre à GE. L’État peut in­ter­dire cette vente. Mais vous ne pou­vez pas m’im­po­ser vos so­lu­tions. » Puisque le ca­fé lui est in­ter­dit, Kron de­mande un co­gnac. Il y voit un cer­tain pa­nache.

Entre le ca­fé et le co­gnac, cin­quante- six jours ont pas­sé : un mo­ment fran­çais. Plein de charges hé­roïques, de ré­sis­tance à l’ordre des choses, de ca­pi­tu­la­tions ma­quillées. À l’ar­ri­vée, Ge­ne­ral Elec­tric a bien ra­che­té la branche éner­gie d’Al­stom et au prix conve­nu à l’ori­gine : 16,9 mil­liards de dol­lars (12,35 mil­liards d’eu­ros). Si la beau­té est dans les dé­tails, on peut re­le­ver des dif­fé­rences entre l’offre de dé­part et le point d’ar­ri­vée : ca­pi­taux par­ta­gés, joint-ven­tures, par­ti­ci­pa­tion de l’État... Rien n’est né­gli­geable quand le pou­voir dé­ploie sa co­lère, quand sont mo­bi­li­sés les grandes banques d’af­faires et les avo­cats in­fluents, quand sont convo­qués dans un psy­cho­drame po­li­ti­co- éco­no­mique les géants in­dus­triels Sie­mens et Mit­su­bi­shi, le pré­ten­dant amé­ri­cain, la chan­ce­lière al­le­mande, et quand le pré­sident de la Ré­pu­blique au­di­tionne les grands pa­trons pour ar­bi­trer une opé­ra­tion pri­vée. Dans cette ba­taille-là, peut- être s’agis­sait-il moins de faire plier le ca­pi­ta­lisme que de faire re­cu­ler le scep­ti­cisme. À dé­faut d’ob­te­nir des ré­sul­tats, il fal­lait que le gou­ver­ne­ment ait une po­li­tique – par les temps qui courent, ce n’est pas rien.

le « scoop » de bloom­berg

La ba­taille d’Al­stom s’est li­vrée sur tous les fronts : éco­no­mique, po­li­tique, ju­ri­dique et mé­dia­tique. Elle marque l’apo­gée du mi­nistre Mon­te­bourg, quelques se­maines avant la crise qui l’ex­pul­se­ra du gou­ver­ne­ment, et en même temps, elle an­nonce cette crise. Mon­te­bourg se construit alors une fi­gure de vo­lon­ta­risme dans un ma­rais de pas­si­vi­té. Pour ses contemp­teurs, il in­carne l’em­bar­ras­sante va­ni­té de la jac­tance. Face à lui, Pa­trick Kron : ami du chef d’or­chestre ba­roque William Ch­ris­tie, grand ama­teur de golf et de notes bien or­don­nées, il dé­teste les bru­ta­li­tés dont il n’a pas l’ini­tia­tive. Il passe pour quel­qu’un d’ar­ro­gant ; il est à vif sous cette ap­pa­rence. C’est un X-Mines qui sup­porte mal la més­es­time – ja­mais il n’a été bous­cu­lé ain­si. Lorsque tout se­ra fi­ni, Kron fe­ra le compte de ceux qui l’ont sou­te­nu du­rant ces deux mois où il fut pa­ria. Com­bien de ses pairs ont té­moi­gné pour lui au tri­bu­nal de l’opi­nion, quand un mi­nistre le bro­car­dait à l’As­sem­blée na­tio­nale ?

« Mais vous, lui ai-je ré­pon­du, dans le ca­fé du XVIe ar­ron­dis­se­ment où il a ac­cep­té de me li­vrer sa ver­sion de l’his­toire, avez-vous dé­fen­du Da­niel Bou­ton, le pa­tron de la So­cié­té gé­né­rale, quand votre ami Sar­ko­zy le traî­nait dans la boue ? » Il ad­met que non (au mo­ment de l’af­faire Ker­viel, l’an­cien pré­sident avait re­pro­ché au ban­quier de ne pas as­su­mer ses res­pon­sa­bi­li­tés). Le pa­tro­nat est un monde de so­li­tude.

Quand s’ouvre la pièce, au dé­but de l’an­née, Al­stom est sur la mau­vaise pente. Ses dif­fi­cul­tés sont écrites. Un an ? trois ans ? C’est une ques­tion de taille, de struc­ture, de mar­ché. Le groupe a deux jambes, cha­cune est em­bour­bée. Le sec­teur de l’éner­gie souffre de la crise et Al­stom construit des cen­trales élec­triques. Les transports sont ra­len­tis par la sa­tu­ra­tion du mar­ché eu­ro­péen et Al­stom fa­brique des trains et des tram­ways. La concur­rence asia­tique est rude. Pour se re­lan­cer, il fau­drait être plus fort, plus riche, in­no­ver en­core, pou­voir ga­ran­tir et fi­nan­cer les pro­jets que l’on ap­porte aux clients. Son ac­tion­naire de ré­fé­rence, Bouygues (co­losse du BTP, de l’au­dio­vi­suel et des té­lé­com­mu­ni­ca­tions) manque de li­qui­di­tés. Kron est un dur. Il a osé at­ta­quer en justice la SNCF, Eu­ros­tar, EDF pour des mar­chés qu’on lui re­fu­sait. Mais là, il ne sait pas faire. « Quand une en­tre­prise s’en­gage dans le to­bog­gan, c’est très dur de s’ar­rê­ter », dit-il.

Al­stom qui file entre ses doigts, c’est l’his­toire de sa vie. La pre­mière fois, c’était en 2003. Une ac­qui­si­tion à risques, les tur­bines à gaz ABB, avait plom­bé les comptes. Les banques se dé­fi­laient. « J’ai com­mis deux er­reurs, confesse Kron. J’ai sous- es­ti­mé la ca­tas­trophe et sur­es­ti­mé ma ca­pa­ci­té à y faire face. » La pre­mière se­maine de son man­dat de PDG, il était chez Sie­mens à Mu­nich pour les ap­pe­ler à l’aide : Al­stom était à vendre. « On vous ré­pond vite », avaient men­ti les Al­le­mands – ils pré­fé­raient at­tendre sa faillite pour par­ti­ci­per au dé­pe­çage. Kron a aus­si sol­li­ci­té une al­liance avec Are­va. La pa­tronne de l’époque, Anne Lau­ver­geon, a re­fu­sé. Al­stom s’en est sor­ti grâce à l’État qui l’a ren­floué avec des fonds pu­blics, mais plus ja­mais ça ! Dix ans plus tard, il ne se rend pas à Mu­nich mais en Amé­rique. L’an­goisse est re­ve­nue, la chute semble iné­luc­table. À l’orée du prin­temps 2014, lui qui n’est ja­mais ma­lade souffre d’in­toxi­ca­tions ali­men­taires en sé­rie.

« Tu achètes ou tu vends ? lui a de­man­dé son épouse, de­vi­nant qu’il so­ma­tise. – Je vends. – J’au­rais pré­fé­ré le contraire. » Kron vient alors d’en­trer dans la danse du dé­sir avec Ge­ne­ral Elec­tric.

Voi­ci com­ment les choses ont com­men­cé. Gré­goire Poux-Guillaume, in­gé­nieur fran­çais pas­sé par le pé­trole et la fi­nance, di­rige la branche Grid d’Al­stom (les ré­seaux élec­triques). Il a un ami amé­ri­cain chez GE, avec le­quel il ba­varde. « On vous in­té­res­se­rait ? » lui lâche- t-il en pas­sant, à l’été 2013. Quatre mois s’écoulent et l’ami quitte GE. Entre-temps, il a trans­mis à ses chefs le ba­di­nage qui est de­ve­nu un dos­sier, trai­té en per­sonne par John Flan­ne­ry, le res­pon­sable des fu­sions-ac­qui­si­tions du groupe amé­ri­cain – un des maîtres de l’Em­pire, pas loin de l’Em­pe­reur lui même, l’im­po­sant Jeff Im­melt, l’homme qui pèse 260 mil­liards de dol­lars quand il entre dans une pièce.

Le di­manche 9 fé­vrier, dans un salon de l’hô­tel Bris­tol, le pa­lace pa­ri­sien pré­fé­ré des puis­sants (à deux pas de l’Ély­sée), deux Fran­çais et une tri­plette d’Amé­ri­cains se re­trouvent à dî­ner : Jeff Im­melt, John Flan­ne­ry et Steve Bolze (pa­tron de l’éner­gie chez GE), Kron et Poux-Guillaume. No­tons ce­ci. Pour une pre­mière ap­proche, les Amé­ri­cains ont sor­ti la dream team. La ces­sion d’Al­stom est au me­nu. Après coup, Pa­trick Kron plai­de­ra la bonne foi : « Je n’ai pas aver­ti le gou­ver­ne­ment parce qu’il n’y avait rien à dire. » Il ex­pli­que­ra que ces agapes entre pa­trons sont ba­nales, qu’ils peuvent se de­man­der s’il y a « des choses in­tel­li­gentes à faire en­semble » sans né­go­cier en se­cret. Sauf qu’il est des ren­contres qu’on in­ves­tit et d’autres qu’on anec­do­tise. Le len­de­main ma­tin, Kron est à nou­veau au Bris­tol : il a ren­dez-vous pour le petit- dé­jeu­ner avec Joe Kae­ser, le PDG de Sie­mens. La coïn­ci­dence est sa­vou­reuse. Kae­ser est por­teur d’une offre ami­cale. Il veut re­con­naître les torts pas­sés, re­par­tir sur d’autres bases – les tur­bines à gaz d’Al­stom l’in­té­ressent. Kron se montre sim­ple­ment po­li. Pour lui, Sie­mens est un concur­rent, voire un en­ne­mi, et GE un par­te­naire.

Le 23 mars, le pa­tron d’Al­stom est à New York. Il ouvre sa boîte noire, ses comptes, sa da­ta room aux émis­saires de Ge­ne­ral Elec­tric : on ne sau­rait ache­ter à l’aveugle. Les ban­quiers (Cré­dit Suisse, La­zard, Roth­schild) et les ju­ristes (le ca­bi­net pa­ri­sien Bre­din-Prat) sont sur le pont : l’in­gé­nie­rie d’un deal qui se monte. Le 23 avril, Kron s’en­vole pour Chi­ca­go où se tient l’as­sem­blée gé­né­rale de GE. Im­melt l’y at­tend. Ses ac­tion­naires sont contents, il a le champ libre pour trai­ter avec les Fran­çais. Kron se bat – même se vendre est une conquête. Il ne veut pas cou­rir le risque d’une ré­trac­ta­tion amé­ri­caine qui lais­se­rait Al­stom fra­gi­li­sé de s’être ain­si of­fert. Im­melt joue le coup. Lui qui

« Vous ne pou­Vez pas m’im­po­ser vos so­lu­tions. » Pa­trick Kron (PDG d’Al­stom)

à Ar­naud Mon­te­bourg

Ar­naud Mon­te­bourg

(ex-mi­nistre de l’éco­no­mie)

« Sar­ko­zy a Sau­vé al­Stom.

Nous Ne pou­voNs pas lais­ser par­tir al­stom. »

a « dé­fi­nan­cia­ri­sé » pour re­faire de GE une puis­sance in­dus­trielle pré­pare la plus grande ac­qui­si­tion de l’his­toire de l’en­tre­prise. Il pré­sente une offre en­ga­geante sur le pôle éner­gie d’Al­stom : les tur­bines à gaz et à va­peur, les éner­gies re­nou­ve­lables, l’hy­drau­lique, les ré­seaux... Tout. Le cash ver­sé par GE ren­for­ce­ra le pôle transports – ce qui res­te­ra de l’en­tre­prise fran­çaise. Le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion d’Al­stom dis­po­se­ra d’un mois pour ac­cep­ter l’offre, sans re­trait pos­sible pour l’Amé­ri­cain. En échange, les Fran­çais s’in­ter­disent de sol­li­ci­ter d’autres re­pre­neurs (ils peuvent ce­pen­dant étu­dier des offres com­pa­rables s’il y en a).

Est- ce as­sez simple, les af­faires ? At the end of the day, on a un ac­cord. At the ve­ry end of the day, on a un pro­blème. L’agence d’in­for­ma­tions éco­no­miques Bloom­berg dé­gaine un scoop : GE s’ap­prête à ra­che­ter Al­stom pour 13 mil­liards de dol­lars (un peu moins de 10 mil­liards d’eu­ros). Le mon­tant est faux et l’offre de GE ne porte pas sur la to­ta­li­té d’Al­stom – cette er­reur au­to­rise les in­té­res­sés à dé­men­tir. Il n’em­pêche : la bombe est lâ­chée. Le per­son­nel d’Al­stom, la France, le monde en­tier dé­couvrent par sur­prise une al­liance à peine scel­lée. « Ça va tan­guer, tu vas de­voir ve­nir à Pa­ris plus vite que pré­vu », souffle Kron à Im­melt.

Dans l’es­prit des deux pa­trons, tout était clair. Ils comp­taient pré­sen­ter leur ac­cord aux au­to­ri­tés fran­çaises, exa­mi­ner ce qui pou­vait achop­per et en­suite seu­le­ment le rendre pu­blic. Le pro­ces­sus de la vente pour­rait alors s’ou­vrir : ré­cep­tion de l’offre par Al­stom, feu vert des ad­mi­nis­tra­teurs, né­go­cia­tions jus­qu’à la va­li­da­tion ul­time par l’as­sem­blée gé­né­rale des ac­tion­naires. Kron es­pé­rait at­tendre jus­qu’au 7 mai, après la pu­bli­ca­tion de ses comptes an­nuels. Ce­la fai­sait moins de quinze jours pour dis­cu­ter avec l’État. Les conseils fran­çais de GE l’ont re­le­vé ; ils en ont dé­duit que ce pa­tron-là ne vou­lait rien cé­der à ce gou­ver­ne­ment-là, ou tout juste le mi­ni­mum, et ce ne se­rait pas sans risque. Avec la fuite, le mal est fait.

Kron convoque un conseil d’ur­gence, pen­dant le week- end. Le pavillon Ga­briel est ré­ser­vé : un lieu de pres­tige (lui aus­si tout proche de l’Ély­sée) où Kron et Im­melt pré­voient de pro­cla­mer leur en­tente. Pen­dant que Kron rentre à Pa­ris, la France s’in­quiète de cette nouvelle ra­pine de la mon­dia­li­sa­tion. Ar­naud Mon­te­bourg jure qu’il s’arme de « vi­gi­lance pa­trio­tique ».

D’où est ve­nue la fuite ? Au plus fort de la guerre, les ad­ver­saires de l’axe fran­co- amé­ri­cain mur­mu­re­ront qu’elle a été or­ga­ni­sée par GE pour rendre l’opé­ra­tion ir­ré­ver­sible. On di­ra aus­si que Kron agis­sait sous la me­nace d’une af­faire de cor­rup­tion (des pots- de-vin ver­sés en 2002 sur un mar­ché in­do­né­sien et sur les­quels la justice amé­ri­caine en­quête) ; les soup­çons qui l’in­quié­taient pou­vaient se dis­soudre dans la ces­sion à GE. On en­tend alors par­ler de Fré­dé­ric Pie­ruc­ci, an­cien cadre di­ri­geant d’Al­stom em­pri­son­né aux États- Unis puis li­bé­ré après avoir plai­dé cou­pable, dont les aveux pour­raient faire trem­bler sa vieille mai­son. Ar­naud Mon­te­bourg a cru à cette thèse d’une vente for­cée par la peur. Il l’a dit. Une part de lui y croit peut- être en­core. An­cien avo­cat et vo­lon­tiers dé­non­cia­teur de scan­dales, le mi­nistre a vou­lu prendre pu­bli­que­ment la dé­fense de Pie­ruc­ci, quitte à avi­ver une contro­verse en­core dif­fuse. Son en­tou­rage l’en a dis­sua­dé.

un fief au gou­ver­ne­ment

Ar­naud Mon­te­bourg ra­conte son grand com­bat comme une épo­pée. Au dé­but de l’été, peu après le dé­noue­ment, il m’ac­cueille dans son vaste bu­reau au cin­quième étage de Ber­cy, dont il n’ima­gine pas en­core qu’il de­vra bien­tôt le quit­ter. Pour l’heure, il ha­bite l’es­pace de la voix et du geste. « L’État est le plus fort, il ne doit plus se lais­ser faire ! » lance- t-il avec em­phase. Il iro­nise sur Fran­çois Hol­lande qui ne vou­lait pas d’une na­tio­na­li­sa­tion d’Al­stom et qui a pour­tant dû cé­der. « Hol­lande n’est pas de gauche ! » Quand il s’em­porte ain­si, je lis l’in­quié­tude dans les yeux de sa conseillère pour la presse. Il est ain­si : l’im­pru­dence est une de ses armes dans la ges­tion mi­nu­tieuse de ce que les autres pensent être sa fo­lie.

En avril, quand l’af­faire éclate, Mon­te­bourg est fort mais in­cer­tain. Il vient de se tailler un fief au coeur du gou­ver­ne­ment (l’éco­no­mie et l’industrie) après avoir contri­bué à ren­ver­ser Jean-Marc Ay­rault (qu’il dé­teste) et pous­sé Manuel Valls à Ma­ti­gnon. Valls est son contem­po­rain et son contraire – so­cial-li­bé­ral si lui est éta­tiste – mais c’est un dur, avec qui les ac­cords sont pos­sibles : tel est alors leur cre­do. Mon­te­bourg a connu des dé­faites ; il doit af­fir­mer sa marque. Il sort alors d’une charge in­fruc­tueuse contre le ra­chat de SFR par Nu­me­ri­cable alors que l’État pré­fé­rait l’offre de Bouygues. Deux ans plus tôt, il a ré­cla­mé la na­tio­na­li­sa­tion de l’usine si­dé­rur­gique de Flo­range, en Lor­raine, pour em­pê­cher sa fer­me­ture par le groupe in­dien Mit­tal. Ay­rault l’a désa­voué. Mon­te­bourg a des re­vanches à construire et de l’en­du­rance en ré­serve. Al­stom lui en four­nit l’oc­ca­sion.

Lorsque les pre­miers cla­po­tis de Bloom­berg at­teignent Pa­ris, Mon­te­bourg lance : « C’est de la conne­rie ! » Ce n’en est pas. En at­ten­dant que Kron at­ter­risse, on consulte Clara Gay­mard, la pré­si­dente de GE en France (une énarque et femme d’af­faires en ta­lons hauts dont le ma­ri, dé­pu­té UMP, fut mi­nistre de l’éco­no­mie sous Chi­rac). Elle confirme que quelque chose se passe. Le mi­nis­tère s’ébroue. Les conseillers se mo­bi­lisent – des jeunes gens joyeux et saou­lés de ba­tailles qui forment au­tour du mi­nistre un pack de bru­ta­li­té com­pé­tente. Les ré­seaux se lèvent. La co­lère dis­sipe l’im­pres­sion de fa­ta­li­té. « On ne peut pas lais­ser faire ça », dit Ni­co­las Du­fourcq, le di­rec­teur de la Banque pu­blique d’in­ves­tis­se­ment (BPI) à son ami Da­vid Azé­ma, son ho­mo­logue à la tête de l’Agence des par­ti­ci­pa­tions de l’État. Alors que le bruit monte, l’État se coa­gule et énu­mère ses rai­sons d’agir.

D’abord, les tur­bines qu’il fa­brique pour les cen­trales nu­cléaires placent Al­stom au coeur d’une industrie hau­te­ment stra­té­gique ; com­ment l’ima­gi­ner sous contrôle amé­ri­cain ? En­suite, Al­stom n’est pas une en­tre­prise tout à fait pri­vée : elle a été sau­vée par l’État dix ans plus tôt et ses com­mandes pu­bliques l’obligent (elles font le gros de son chiffre d’af­faires). Il y a aus­si le fait qu’avec la tran­sac­tion qui se pro­file, Bouygues va faire une jo­lie culbute. Et quand il de­man­dait l’ap­pui de l’Ély­sée pour cro­quer SFR, était-il dé­jà en train de bra­der Al­stom aux Yan­kees ? À Ber­cy, cette sus­pi­cion ne laisse pas in­dif­fé­rent. Plus gé­né­ra­le­ment, on ne peut pas dire aux mar­chés, aux banques, aux conquis­ta­dors de la fi­nance et de l’industrie, que tout chez nous est bon à prendre. En­fin, sur­tout, le fa­meux sau­ve­tage d’Al­stom, en 2004, est un sym­bole po­li­tique. Il avait été vou­lu par Jacques Chi­rac, conçu par Fran­cis Mer (mi­nistre de l’éco­no­mie ve­nu de l’industrie mais qui ne fit que pas­ser) et mis en oeuvre par Ni­co­las Sar­ko­zy. Et c’est ce der­nier qui a ins­crit « sau­veur d’Al­stom » sur son bla­son. Pa­trick Kron, le PDG, est même ca­ta­lo­gué sar­ko­zyste. Il était à la soi­rée du Fou­quet’s le 6 mai 2007, tou­jours ci­té de­puis lors comme l’un des in­vi­tés de ce bling-bling inau­gu­ral. En réa­li­té, Kron as­sure qu’il est pas­sé de­vant le res­tau­rant par ha­sard, est en­tré pour fê­ter la vic­toire et a été ac­cueilli comme un membre de la fa­mille. Les so­cia­listes y voient la preuve qu’Al­stom est un fief de l’ad­ver­saire. Et Mon­te­bourg le ré­pé­te­ra des se­maines du­rant : « Sar­ko­zy a sau­vé Al­stom, nous ne pou­vons pas lais­ser par­tir Al­stom. » Le pou­voir ne découvre rien des dé­tresses d’Al­stom. De­puis un an, deux rap­ports ont été com­man­dés sur l’en­tre­prise, ses fai­blesses et ses be­soins d’al­liance. Le pre­mier a été vou­lu par Em­ma­nuel Ma­cron, alors se­cré­taire gé­né­ral ad­joint de l’Ély­sée. Le se­cond a été ré­di­gé par un proche de Mon­te­bourg, Ha­kim El Ka­roui, an­cien haut fonc­tion­naire qui a re­joint un ca­bi­net de conseil en stra­té­gie, Ro­land Ber­ger. Quand Kron a ap­pris qu’un au­dit était en cours, il s’est bra­qué contre ces « sta­giaires de HEC » qu’on lui dépêchait. Puis il a ful­mi­né lorsque l’exis­tence de l’étude a « fui­té » dans la presse (en fé­vrier), don­nant d’Al­stom une im­pres­sion de fra­gi­li­té. Quand il dé­cide de taire à Ber­cy ses contacts avec GE, l’épi­sode fait par­tie de ses pré­ven­tions contre le monde po­li­tique. Mais avait-il be­soin d’une rai­son ?

Al­stom a be­soin de ren­fort, donc, et l’État le sa­vait. Mais Kron ne de­vait pas al­ler le cher­cher seul hors des usages de la France cen­tra­li­sée. Em­ma­nuel Ma­cron, frin­gant éco­no­miste en chef du sys­tème Hol­lande, n’est pas vrai­ment un rouge. C’est un ins­pec­teur des fi­nances pas­sé par la Banque Roth­schild, il en­tend les rai­sons des en­tre­prises. Mais ce tren­te­naire fin et élé­gant, s’abri­tant à ses heures de l’iro­nie des élites, siffle hors-jeu. « Si Kron ne vou­lait pas par­ler à Ar­naud, il pou­vait me par­ler », confie- t-il a pos­te­rio­ri. En sau­tant aus­si la case Ély­sée, en met­tant dans le même sac le réa­liste Ma­cron et le flam­boyant Mon­te­bourg, Kron s’est mis en faute. Il paie­ra.

ma­ri­lyn mon­roe sur France 2

Du­rant le week- end des 26 et 27 avril, l’État se dur­cit. On fait poi­reau­ter Im­melt qui ar­rive à Pa­ris pour voir Hol­lande et pen­sait être re­çu sur-le- champ ? Ce n’est pas à GE de maî­tri­ser le calendrier du pré­sident, il le ver­ra lun­di ! On fait don­ner l’Au­to­ri­té des mar­chés fi­nan­ciers pour qu’elle re­tarde la fi­na­li­sa­tion de la vente au nom du droit des pe­tits ac­tion­naires. On cherche la faille dans le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion d’Al­stom. La dé­sta­bi­li­sa­tion est en marche. À Mar­tin Bouygues, re­çu à l’Ély­sée, Em­ma­nuel Ma­cron de­mande car­ré­ment : « Pour­quoi Kron agit-il ain­si ? Vous le payez ? Im­melt le paye ? » Bouygues a ra­che­té en 2006 les ac­tions de l’État et veut à pré­sent s’en dé­faire ; il pour­rait être ce­lui à qui le crime pro­fite. Une mé­fiance monte dans les cercles po­li­tiques, mé­fiance en­vers les di­ri­geants d’une en­tre­prise que l’on veut dé­fendre. Les in­dus­triels prennent sou­vent les po­li­tiques pour des ver­beux in­com­pé­tents, « des caves » comme on dit chez les truands. Par­fois, les caves se re­biffent. Kron s’en­tend dire par un in­ter­lo­cu­teur haut pla­cé : « Tu as vou­lu nous pendre en le­vrette, l’État s’est re­tour­né. » Lui qui ap­pré­cie la gau­loi­se­rie en reste in­ter­dit. L’État, qu’il te­nait pour un re­paire de pu­ceaux, se­rait donc ca­pable d’une vi­ri­li­té de condot­tiere ?

Il peut même faire pire, l’État. La vio­lence est po­li­tique, et le men­songe contri­bue au rap­port de force ! Le pou­voir sait bien qu’une vente ne sau­rait être bou­clée en un week- end. « Le gou­ver­ne­ment n’ac­cepte pas le fait ac­com­pli d’être in­for­mé un ven­dre­di qu’un de ses fleu­rons na­tio­naux, qui vit de la com­mande pu­blique, soit ven­du le di­manche soir », lance Ar­naud Mon­te­bourg de­vant les dé­pu­tés, lun­di 28 avril. Un tel calendrier était im­pos­sible mais le risque était qu’une évi­dence s’ins­talle qui ren­drait le pro­ces­sus ir­ré­ver­sible. La du­re­té ne sert qu’à ce­la. Bri­ser l’évi­dence pour se don­ner de l’air. C’est une du­re­té tac­tique. Elle ne vient pas que de Mon­te­bourg. On frappe de­puis l’Ély­sée, même de­puis Ma­ti­gnon où l’on cultive pour­tant une ligne « bu­si­ness friend­ly » . Quand Jeff Im­melt, le pa­tron de GE, of­fi­cia­lise son offre sur Al­stom Éner­gie, le 30 avril, ce sont les mêmes mots qui sur­gissent. Hol­lande : « In­ac­cep­table » ; Valls : « Pas ac­cep­table » ; Mon­te­bourg : « Pas ac­cep­table en l’état ». Mais le re­fus s’ex­prime avec po­li­tesse, dans une in­vite à re­for­mu­ler. De fait, Im­melt a bien été re­çu par le chef de l’État le lun­di 28 avril. On le traite avec égard, de puis­sance à puis­sance mais on lui fait sa­voir qu’il n’est pas seul au monde.

Ce même lun­di, Joe Kae­ser aus­si est de pas­sage à l’Ély­sée. L’État est al­lé cher­cher Sie­mens pour s’in­ven­ter un cham­pion. L’Al­le­mand écrit une « lettre d’in­ten­tion » dans la­quelle il pro­pose d’ac­qué­rir Al­stom Éner­gie, comme GE, mais d’ap­por­ter

en contre­par­tie ses ac­ti­vi­tés fer­ro­viaires – no­tam­ment l’ICE 3, concur­rent ger­ma­nique du TGV. Ain­si, l’opé­ra­tion en­gen­dre­rait « deux Air­bus » : deux « géants eu­ro­péens » dans l’éner­gie et les transports. Le mot Air­bus dé­clenche des en­thou­siastes pav­lo­viens.

Il y a, der­rière l’ar­ri­vée de Sie­mens, le croi­se­ment de mythes po­si­tifs et de consi­dé­ra­tions prag­ma­tiques. Le pré­sident du conseil de sur­veillance de Sie­mens, Ge­rhard Cromme, est de ces di­ri­geants qui ont pas­sé leur vie à bâ­tir l’en­tente entre les deux rives du Rhin. Pas un tendre, cet homme de la Rhur, mais mo­de­lé par Saint- Go­bain (il en a été ad­mi­nis­tra­teur), des va­cances sur la Côte d’Azur, des col­loques fran­co- al­le­mands... C’est le di­rec­teur ad­joint du ca­bi­net de Mon­te­bourg,

« Notre projet est boN pour al­stom, bon pour la france. »

Jeff Im­melt (PDG de Ge­ne­ral Elec­tric)

Ma­thias Le­lièvre, qui l’a ap­pro­ché. Cromme ren­voie sur Kae­ser, le­quel n’avait be­soin de per­sonne pour com­prendre que l’ab­sorp­tion de 70 % d’Al­stom par GE était une me­nace pour Sie­mens. Al­stom était un petit concur­rent ; al­lié aux Amé­ri­cains, il de­vien­drait un puis­sant ri­val. Il faut le contrer. Le groupe BNP- Pa­ri­bas, qui se­ra la banque- conseil des Al­le­mands, alerte l’Ély­sée où la nouvelle ra­vit. Si Al­stom sus­cite l’in­té­rêt, si le monde en­tier lorgne l’en­tre­prise, rien ne jus­ti­fiait la pré­ci­pi­ta­tion de Kron : il y avait d’autres so­lu­tions.

Po­li­ti­que­ment, le jeu du pou­voir té­moigne d’une maî­trise stra­té­gique. C’est du sto­ry­tel­ling : l’ins­tal­la­tion d’une nar­ra­tion fa­vo­rable, loin du désar­roi ini­tial. Trans­for­mer Al­stom en ob­jet de dé­sir. Ac­ter l’idée que le po­li­tique est maître du temps. Ra­ni­mer le vieux sen­ti­ment pa­trio­tique. Ef­fa­cer les laz­zis d’une op­po­si­tion de droite qui fus­tige le pi­lo­tage dé­faillant du na­vire France. La pré­sen­ta­tion de Kron en en­ne­mi em­blé­ma­tique (« Est- ce que le mi­nistre de l’éco­no­mie doit ins­tal­ler un dé­tec­teur de men­songes dans son bu­reau pour les pré­si­dents du CAC 40 ? » lance Mon­te­bourg à l’As­sem­blée na­tio­nale) per­met de mé­na­ger les ave­nirs. Bouygues n’est plus une cible, si­non mez­za voce, GE est un in­ter­lo­cu­teur es­ti­mable, Sie­mens un al­lié choi­si. Si Kron est le seul sa­laud, tout est pos­sible ailleurs, donc rien n’est in­ter­dit.

À ce mo­ment-là, un pay­sage éton­nant se dé­voile. L’État se pose en cu­ra­teur d’Al­stom, sans au­cun titre à le faire. L’État né­go­cie Al­stom au mieux of­frant, le pro­clame et cha­cun l’ac­cepte. L’État s’at­table avec GE pour re­mo­de­ler son offre. L’État or­donne à Al­stom d’ou­vrir ses livres à Sie­mens sur la foi d’une simple « lettre d’in­ten­tion ». Kron ob­tem­père, re­lé­gué avec ses lieu­te­nants au rang de com­parse de sa propre his­toire. Les di­ri­geants de Ge­ne­ral Elec­tric l’in­forment et le consultent – Im­melt ho­nore cet al­lié bles­sé – mais les Amé­ri­cains traitent sans lui avec le pou­voir. Ses cadres doivent co­opé­rer. Au nom de l’in­dé­pen­dance na­tio­nale, Al­stom res­semble à un groupe oc­cu­pé.

Di­rec­teur gé­né­ral de l’Agence des par­ti­ci­pa­tions de l’État, l’une des ci­ta­delles de Ber­cy, Da­vid Azé­ma est nom­mé né­go­cia­teur du gou­ver­ne­ment. Il dé­pend de Mon­te­bourg. Il en ré­fère aus­si à Ma­cron. Voir le haut fonc­tion­naire char­gé de gé­rer les biens de l’État s’oc­cu­per d’une en­tre­prise dont l’État n’est pas ac­tion­naire est en soi une cu­rio­si­té. En fait, cet homme de gauche, pas­sé par la SNCF, pos­sède et loue la cul­ture du pri­vé (de­puis lors, il a d’ailleurs re­joint la Bank of Ame­ri­ca). Il sait que l’État manque d’ex­per­tise, que les ma­chines ad­mi­nis­tra­tives ne savent plus ap­pré­hen­der la sub­ti­li­té du monde. Avec

Mon­te­bourg, il forme une équipe mé­tisse. Pour épau­ler les jeunes durs de Ber­cy, l’État re­crute dans le sec­teur pri­vé : Pierre-Yves Cha­bert, avo­cat d’af­faires ré­pu­té, as­so­cié chez Clea­ry-Got­tlieb ; le ban­quier Arié Flack, ami du mi­nistre, qui a créé une struc­ture à son nom, la Com­pa­gnie fi­nan­cière du lion (Arié si­gni­fie lion en hé­breu) ; Ha­kim El Ka­roui, por­teur de la ligne po­li­tique. Al­stom et GE, de leur cô­té, sol­li­citent les grands com­mu­ni­cants : Pu­bli­cis Consul­tants et DGM Conseil pour le pre­mier, Ha­vas World­wide pour le se­cond. Le 30 avril, Im­melt est sur France 2, Kron sur TF1. Leurs mots se com­plètent, l’opé­ra­tion est par­fai­te­ment hui­lée. « Notre projet est bon pour Al­stom, bon pour la France », as­sure le PDG amé­ri­cain. Les jeunes gens de Mon­te­bourg rient jaune. « On est fou­tus, il est trop beau. C’est Ma­ri­lyn Mon­roe ! » lance l’un d’eux.

mon­te­bourg lâ­ché par ma­cron

Et comme « Ma­ri­lyn Mon­roe » se sent bien à Pa­ris, elle y re­vien­dra au­tant de fois qu’il se­ra né­ces­saire. Les pontes de GE, ai­guillon­nés par leurs ex­perts ès- pu­blic af­fairs (les spé­cia­listes des dos­siers po­li­tiques) se sont de­man­dé s’il fal­lait po­li­ti­ser l’af­faire et faire don­ner Oba­ma, puisque Hol­lande était dans la par­tie. Im­melt a écar­té l’idée. La ligne des Amé­ri­cains ne se­ra qu’in­dus­trielle et po­si­tive. On ne par­le­ra pas d’ab­sorp­tion mais d’al­liance et GE est pour ain­si dire dé­jà une en­tre­prise fran­çaise, forte de 11 000 sa­la­riés en France. Une ville sym­bo­lise l’union : Bel­fort, où GE et Al­stom co­existent sur le même site et dis­posent d’une can­tine com­mune. Al­stom y fa­brique ses tur­bines à va­peur, GE des tur­bines à gaz, au­tre­fois fa­bri­quées sous li­cence par Al­stom. Ah, la can­tine com­mune ! C’est la belle image qu’a mise en scène le camp amé­ri­cain quand il ne dou­tait de rien. GE pro­met 1 000 em­plois comme les GI dis­tri­buaient les che­wing- gums – en vain­queurs. Le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion d’Al­stom a dé­ci­dé d’étu­dier l’offre. Pour la forme, Al­stom fait mine de consi­dé­rer la lettre de Sie­mens, qui ju­ri­di­que­ment ne vaut rien. Tout avance comme pré­vu, non­obs­tant les « in­ac­cep­table » du pou­voir. « Si nous sommes in­ac­cep­tables pour l’ins­tant, dites-nous ce que nous de­vons faire pour de­ve­nir ac­cep­tables », de­mandent les Amé­ri­cains. On ne leur ré­pond pas vrai­ment. Aux pre­miers jours des né­go­cia­tions, les re­pré­sen­tants de GE toisent les équipes de l’État. Dans les lo­caux de La­zard, ban­que­con­seil de GE, ils jouent à do­mi­cile. « Nous avons lis­té les pro­blèmes ju­ri­diques éven­tuels », lâche le 13 mai l’avo­cat Olivier As­sant, as­so­cié du grand ca­bi­net Bre­din-Prat. En fait, il ne re­cense que des brou­tilles. Mais le len­de­main, tout est bous­cu­lé. Mon­te­bourg ju­bile : il pu­blie un dé­cret qui l’au­to­rise à in­ter­dire une vente si elle porte at­teinte aux in­té­rêts stra­té­giques de la France. Ma­lin, le mi­nistre a fait élar­gir le champ d’un texte de 2005 qui concer­nait prin­ci­pa­le­ment la dé­fense na­tio­nale : l’éner­gie, les transports et la san­té sont dé­sor­mais in­clus – c’était le but. La dis­po­si­tion se­rait sû­re­ment contes­table de­vant les ins­tances eu­ro­péennes mais qu’im­porte : le geste est po­li­tique. Mon­te­bourg l’a de­man­dé à Valls le 1er mai, en tête-à-tête. Il ar­rive juste à point. « Fi­na­le­ment, c’est toute l’opé­ra­tion qui peut po­ser pro­blème », constate As­sant, pince-sans-rire, quand les trac­ta­tions re­prennent. Tac­ti­que­ment, c’est bien joué ; cultu­rel­le­ment, c’est fas­ci­nant. Le dé­cret pa­trio­tique a été ré­di­gé par Pierre-Yves Cha­bert, l’avo­cat d’af­faires re­cru­té par Mon­te­bourg : le vice du pri­vé au ser­vice de la ver­tu pu­blique.

Pour GE, la sur­prise est to­tale. Et si le « non » était de­ve­nu pos­sible – GE bou­té par les Fran­çais sous l’oeil iro­nique des mar­chés ? « Qui contrôle Mon­te­bourg ? » de­mande Im­melt à Kron. « Heu­reu­se­ment que j’ai le sens de l’hu­mour parce que cer­tains ma­tins, je me de­mande ce que je suis ve­nu faire dans ce mer­dier », ri­cane par­fois le grand Yan­kee. Dans les faits, le dé­cret ren­force Mon­te­bourg mais ne bloque pas les dis­cus­sions – on né­go­cie mieux quand le par­te­naire existe. En somme, les Fran­çais n’ont fait qu’imi­ter l’Amé­rique, dont le Com­mit­tee on Fo­rei­gn In­vest­ment (co­mi­té pour l’in­ves­tis­se­ment étran­ger) est un ou­til re­con­nu. La dis­cus­sion re­prend, l’offre évo­lue pour s’adap­ter aux craintes fran­çaises. Elle mé­na­ge­ra des niches, des com­pen­sa­tions. Elle ré­ta­bli­ra de la France dans l’amé­ri­ca­ni­sa­tion d’Al­stom. Ce­la suf­fi­ra.

Per­sonne ne le dit en­core mais Ge­ne­ral Elec­tric a dé­jà ga­gné. Dans les plus hautes sphères du pou­voir – à l’Ély­sée, à Ma­ti­gnon, à Ber­cy même, mais chez Michel Sa­pin, mi­nistre des fi­nances, qui siège un étage au- des­sus de Mon­te­bourg à Ber­cy (ils ne se par­tagent pas le mi­nis­tère, ils co­ha­bitent) –, on a vite ad­mis que GE se­rait l’abou­tis­se­ment, pour peu que le géant amé­ri­cain y mette les formes. Évi­dence in­dus­trielle : GE et Al­stom se com­plètent quand Sie­mens et Al­stom se che­vauchent – on ne les ma­rie­rait pas sans dou­leur.

MER­KEL TRANCHE

À l’au­tomne 2013, Mi­chael Suess, nu­mé­ro 2 de Sie­mens, avait dis­crè­te­ment sol­li­ci­té Em­ma­nuel Ma­cron à l’Ély­sée. Il vou­lait dé­jà tes­ter l’hy­po­thèse d’une re­prise des ac­ti­vi­tés éner­gé­tiques de Sie­mens. Ma­cron a fait ana­ly­ser les consé­quences d’une telle opé­ra­tion par les ser­vices de Ber­cy. Diag­nos­tic ? « Six mille mecs sur le car­reau », se sou­vient-il. Même l’étude du ca­bi­net Ro­land Ber­ger, qu’avait com­man­dée Mon­te­bourg, conclut que GE fe­rait pour Al­stom un meilleur ma­rié. Tout le monde le sait mais per­sonne ne tient à per­tur­ber l’his­toire ap­pa­rente. Seule Sé­go­lène Royal, nouvelle mi­nistre de l’en­vi­ron­ne­ment, casse le mor­ceau dans Pa­ris Match : « Ge­ne­ral Elec­tric a le meilleur projet in­dus­triel. Pour­quoi ne pas le dire ? » Per­sonne ne re­lève et les mes­sages conti­nuent de pas­ser.

Jeff Im­melt, lui, com­prend tout et au­de­là, suave et res­pec­tueux jusque de­vant les dé­pu­tés de la com­mis­sion des af­faires éco­no­miques de l’As­sem­blée na­tio­nale. Dé­ci­dé­ment, il n’était pas utile de mo­bi­li­ser Oba­ma ! Tant de ca­naux per­mettent de par­ler... Fran­çois Rous­se­ly, an­cien PDG d’EDF au­jourd’hui vice-pré­sident de Cré­dit Suisse en Eu­rope, l’autre ban­que­con­seil des Amé­ri­cains, est un pa­tron de gauche qui a di­ri­gé des ca­bi­nets so­cia­listes. En temps utile, il ver­ra Manuel Valls qui est un in­time de Stéphane Fouks, di­ri­geant de Ha­vas World­wide, le com­mu­ni­cant de GE. Mon­te­bourg le fait re­mar­quer au pre­mier mi­nistre, sur le mode de l’aver­tis­se­ment ami­cal. Ré­ponse nette de Valls : « Avec Stéphane, on n’évoque pas les dos­siers. » Pour­quoi le fe­raient-ils, d’ailleurs ? Tout se com­prend à de­mi-mot.

Pour le grand pu­blic, ce sont quelques se­maines où un faux sus­pense s’ins­talle ; pour les né­go­cia­teurs, c’est un mo­ment clé. Les équipes d’Azé­ma mènent le dia­logue sur tous les fronts. On écha­faude des so­lu­tions na­tio­nales, on teste Are­va, on ap­proche la BPI (au cas où la na­tio­na- li­sa­tion re­vien­drait au goût du jour). Dans une note secrète à ses mi­nistres de tu­telle, Azé­ma en per­sonne fait le point : « GE a pour le mo­ment mo­di­fié son offre à la marge », écrit-il. Il sug­gère de for­mu­ler des de­mandes plus fermes, dont un partenariat à 50-50 dans l’éner­gie va­peur. « L’ac­cep­ta­bi­li­té d’un tel sché­ma pour GE, Al­stom et les ac­tion­naires d’Al­stom se­ra faible voire nulle [mais] notre ca­pa­ci­té à ap­pro­cher de cette cible dé­pen­dra en­suite de l’offre de Sie­mens », pour­suit-il. En clair : seule une offre mo­ti­vante de Sie­mens pour­rait faire bou­ger da­van­tage GE. C’est de la dia­lec­tique. Les Al­le­mands ne ga­gne­ront pas la par­tie mais le rap­port de forces avec les Amé­ri­cains dé­pend d’eux.

Cette par­tie-là est la moins simple. L’at­ti­tude des Al­le­mands a quelque chose d’étrange. Que veut réel­le­ment Joe Kae­ser – per­tur­ber GE ou s’em­pa­rer d’Al­stom ? Le dos­sier est ar­ri­vé sur son bu­reau alors que Sie­mens était en pleine phase de ra­tio­na­li­sa­tion, des plans de dé­part se pro­fi­laient. Quand il a ren­du vi­site à Mon­te­bourg, fin avril, il l’a séduit par sa sim­pli­ci­té. Il a des­si­né une offre sur un bout de pa­pier – le mi­nistre l’a gar­dé. C’est le fa­meux scé­na­rio des « deux Air­bus » (l’éner­gie et les transports). Mon­te­bourg pousse en ce sens. Le 9 mai, il est al­lé à Ber­lin confor­ter sa vision au­près de Sig­mar Ga­briel, mi­nistre de l’éco­no­mie (so­cial- dé­mo­crate) d’An­ge­la Mer­kel. Le mi­nistre du « made in France » veut en­rô­ler le gou­ver­ne­ment al­le­mand dans son projet. Peine per­due. Le même jour, Fran­çois Hol­lande est re­çu par An­ge­la Mer­kel. La chan­ce­lière clôt le su­jet : « Nous ne nous im­pli­que­rons pas. »

PLE GROUPE BEN LA­DEN

en­dant ce temps, le jeu de Sie­mens est tout sauf clair. À l’As­sem­blée na­tio­nale, son res­pon­sable en France, Ch­ris­tophe de Maistre, vante la grande so­lu­tion eu­ro­péenne mais l’offre al­le­mande n’est tou­jours pas dé­po­sée. Kae­ser dis­cute avec Azé­ma et le ban­quier Flack flan­qué de Karl-Heinz Sei­bert, son res­pon­sable fi­nan­cier, de Ro­land Busch, son res­pon­sable des in­fra­struc­tures, et du ban­quier Thier­ry Va­rène, res­pon­sable des fu­sion­sac­qui­si­tions chez BNP-Pa­ri­bas. Les Fran­çais s’ef­forcent de le convaincre de mettre dans la cor­beille du fu­tur « Air­bus du rail » l’ac­ti­vi­té de si­gna­li­sa­tion de Sie­mens. Un jour, Kae­ser lâche. Le len­de­main, Busch dit non. À n’y plus rien com­prendre. Bien­tôt sur­git un nou­vel ar­gu­ment : les Al­le­mands ne veulent plus avan­cer seuls – de peur d’être blo­qués par les règles antitrust eu­ro­péennes, di­ront-ils. L’État fran­çais pour­rait-il s’en­ga­ger ? Pour­rait- on trou­ver des par­te­naires ?

C’EST MON­TE­BOURG LUI-MÊME QUI EST AU COEUR DU DEAL. IL A ÉTÉ COU­VÉ, TRAI­TÉ, MÉ­NA­GÉ

PAR TOUS CEUX QUI SE PRÉ­TEN­DAIENT SES AL­LIÉS.

À la fin mai, les hommes de Sie­mens an­noncent : « Nous avons mon­té un tour de table. » Sur­prise : il n’y a plus d’Air­bus qui tienne, plus de grand des­sein eu­ro­péen. Ils pro­posent de consti­tuer un trium­vi­rat in­édit avec les Ja­po­nais de Mit­su­bi­shi Hea­vy In­dus­tries et le fonds sou­ve­rain du Qa­tar, Qa­tar Hol­ding. Une réunion a lieu à Ber­cy. L’af­faire de­vient étrange. Heu­reu­se­ment, elle ne s’ébruite pas. En­ga­gée sous les aus­pices de la « vi­gi­lance pa­trio­tique », la contre- of­fen­sive me­née par le gou­ver­ne­ment ne peut pas fi­nir en une OPA hos­tile fi­nan­cée par les Qa­ta­ris ! Anne Lau­ver­geon, l’ex-pa­tronne d’Are­va, a une autre idée. Elle a fon­dé une so­cié­té de conseil, Mit­su­bi­shi est l’un de ses clients. En pa­ral­lèle, elle ap­puie Sie­mens de son in­fluence. Elle pour­suit ain­si le conflit qui l’op­pose de­puis dix ans à Pa­trick Kron, ce ma­cho qui vou­lait la for­cer à ra­che­ter Al­stom pour ab­sor­ber en­suite Are­va, ce sar­ko­ziste qui s’ac­ti­vait à la dé­sta­bi­li­ser. Lau­ver­geon, donc, a une piste. Elle est saou­dienne... et osée. Il s’agit de Glo­bal Ener­gy, consor­tium lié au groupe Ben La­den (ce­lui de la fa­mille dont le fon­da­teur d’Al-Qaï­da était le fils mau­dit). Les Ben La­den tra­vaillent dans les transports avec Al­stom mais l’éner­gie n’est pas leur su­jet. Et leur in­ter­ven­tion dans le dos­sier se­rait dif­fi­cile à as­su­mer pour le gou­ver­ne­ment. Mon­te­bourg en est quitte pour un dî­ner en ville.

En juin, l’offre ger­ma­no-nip­ponne fi­nit par émer­ger. Da­vid Azé­ma re­nonce à une soi­rée à la Sca­la de Mi­lan pour en en­tendre le dé­tail. Sie­mens n’achè­te­rait que les tur­bines à gaz, Mit­su­bi­shi s’em­pa­re­rait du reste – mais en ne pre­nant que 10 % des ac­tions, dans un assemblage de co­en­tre­prises. Le sché­ma est com­plexe mais la com­plexi­té est mo­derne. Et il peut s’énon­cer sim­ple­ment : Al­stom est main­te­nu. Mieux : il a trou­vé un al­lié qui a l’élé­gance de ne pas re­ven­di­quer le contrôle et qui sou­haite au sur­plus que l’État fran­çais se joigne à lui. La France pre­nant 10 % d’Al­stom, c’est le « partenariat » tant dé­si­ré, le contraire d’un as­ser­vis­se­ment. Il faut juste chan­ger d’élé­ments de lan­gage : exit le rêve eu­ro­péen, on in­vo­que­ra d’autres pré­cé­dents – l’en­tente Re­nault-Nissan, le sau­ve­tage conjoint de PSA par l’État et le construc­teur chi­nois Dong­feng. Ce­la se tient aus­si.

En quelques jours, le Ja­pon rafle les coeurs. Mon­te­bourg connaît le pa­tron de Mit­su­bi­shi, Shu­ni­chi Miya­na­ga, d’un voyage à To­kyo. Ils pro­gressent en­semble. L’État s’em­balle. Entre les 14 et 15 juin, dans la cha­leur d’un week- end, Mon­te­bourg et Ma­cron se de­mandent même si l’idéal ne se­rait pas de sor­tir Sie­mens du pay­sage. Après tout, psy­cho­lo­gisent-ils, Kron et Al­stom, tel­le­ment bra­qués contre les Al­le­mands, pour­raient-ils mieux ac­cep­ter un ac­cord avec les seuls Nip­pons ? Mais Kae­ser re­fuse de s’ef­fa­cer. Le 16 juin, l’offre conjointe Sie­mens-Mit­su­bi­shi est ren­due pu­blique. Elle a le mé­rite d’im­pres­sion­ner GE qui va s’as­sou­plir dans les né­go­cia­tions fi­nales.

Vu d’Al­stom, tout ce­ci com­mence à las­ser. Les réunions im­po­sées avec Sie­mens (au nom de l’éga­li­té entre les pré­ten­dants) se font sur un mode aigre- doux. Les Fran­çais re­chignent à ou­vrir leur da­ta room aux Al­le­mands. À quoi bon cette in­tru­sion ? « Je ne peux rien t’ap­por­ter, tu ne peux rien m’ap­por­ter, nous sommes en concur­rence fron­tale, nous pou­vons juste perdre notre temps ! » lance Poux-Guillaume à son ho­mo­logue de Sie­mens, après une séance de plu­sieurs heures. Rire gé­né­ral. Mit­su­bi­shi, en re­vanche, ne de­mande rien. Les gens d’Al­stom en sont presque vexés. Un haut cadre du groupe ja­po­nais a confié à ses in­ter­lo­cu­teurs fran­çais qu’il n’était là que pour rendre ser­vice à Sie­mens, et que Sie­mens ne ve­nait que pour faire ca­po­ter l’ac­cord avec GE. Pa­ra­noïa ? Un e-mail cir­cule au som­met d’Al­stom où il est ques­tion de la fo­lie des po­li­tiques qui lais­se­raient en­trer Mit­su­bi­shi à l’in­té­rieur du groupe comme un che­val de Troie. Reste que le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion est sou­dé der­rière Kron et ac­quis à la so­lu­tion amé­ri­caine. Or c’est lui qui a le der­nier mot. À moins que l’État soit vrai­ment fou, qu’il bran­disse son dé­cret et qu’il casse tout.

Pour­tant, ces an­goisses n’ont pas lieu d’être. Tout est sous contrôle. Fran­çois Rous­se­ly a vu Manuel Valls. Em­ma­nuel Ma­cron a pas­sé les mes­sages. Ge­ne­ral Elec­tric a mo­du­lé ses pré­ten­tions pour les faire col­ler aux pré­oc­cu­pa­tions fran­çaises. Le géant amé­ri­cain ne pré­tend plus contrô­ler seul toute l’éner­gie d’Al­stom ; il veut en prendre la ma­jeure par­tie mais ac­cepte trois joint-ven­tures à éga­li­té avec les Fran­çais sur les tur­bines nu­cléaires (fa­bri­quées en France), les ré­seaux et les éner­gies re­nou­ve­lables. En outre, GE cé­de­ra sa branche si­gna­li­sa­tion à Al­stom. Dans l’ur­gence, en­fin, Sie­mens lâche à son tour sa si­gna­li­sa­tion. Nous sommes le jeu­di 19 juin. C’est fi­ni.

« CU­BA SANS LE SO­LEIL »

À l’Ély­sée, il est 20 heures, Fran­çois Hol­lande plai­sante. « Alors, les in­ter­mit­tents ra­chètent Al­stom ? » De­hors, les pe­tites mains du spec­tacle me­nacent d’une grève qui gâ­che­rait l’été des fes­ti­vals. Quand le sé­rieux re­vient, Ar­naud Mon­te­bourg est le hé­raut de sa propre aven­ture : « Nous avons deux so­lu­tions, dit-il. Celle de Mit­su­bi­shi et Sie­mens est la meilleure. Je sou­haite uti­li­ser le dé­cret pour em­pê­cher le ra­chat par Ge­ne­ral Elec­tric. » Il est écou­té mais pas en­ten­du. Blo­quer GE est une chose, mais com­ment faire ac­cep­ter l’axe ger­ma­no-nip­pon à un conseil d’ad­mi­nis­tra­tion qui n’en vou­dra pas ?

Quand Mon­te­bourg re­cons­ti­tue la scène, il dé­crit une am­biance ten­due, in­tense. Il ne s’agit plus seu­le­ment d’Al­stom mais de la co­hé­rence même de l’État. Au­tour du mi­nistre flotte un ha­lo de dis­si­dence, et il sait en jouer. Son por­tait orne la couverture du Nou­vel Ob­ser­va­teur avec ce titre : « La bombe Mon­te­bourg ». L’heb­do­ma­daire cen­tral de la gauche af­firme qu’il se pré­pare à dé­mis­sion­ner et qu’il pour­rait se ser­vir d’Al­stom comme pré­texte.

Fac­tuel­le­ment, c’est faux ; en sen­sa­tion, c’est un peu vrai. Avec le re­cul, c’est sai­sis­sant. Le 24 août, une charge vi­ru­lente du mi­nistre contre la po­li­tique d’aus­té­ri­té don­ne­ra à Manuel Valls et à Fran­çois Hol­lande l’oc­ca­sion d’une « cla­ri­fi­ca­tion » : un nou­veau gou­ver­ne­ment, sans lui. Ce 19 juin, tout est en germe mais le mo­ment n’est pas ve­nu. Mon­te­bourg, c’est vrai, a peu d’es­time pour le pré­sident qui l’a nom­mé – ja­dis, quand Hol­lande di­ri­geait le PS, c’est lui qui, le pre­mier, l’a sur­nom­mé « Flan­by ». Il lui ar­rive de pro­cla­mer : « Je le com­bats po­li­ti­que­ment. » Quand il a pro­po­sé, à l’oc­ca­sion d’une en­tre­vue avec Hol­lande et Ma­cron, que l’État entre au ca­pi­tal d’Al­stom, Hol­lande a dit non. Sè­che­ment. Mon­te­bourg n’ou­blie rien. Mais il n’est pas le seul à faire de la po­li­tique.

Sans qu’un mot violent ne soit échan­gé, la réunion du 19 juin à l’Ély­sée ré­vèle la vé­ri­té po­li­tique des huit se­maines écou­lées. Ce n’est pas seu­le­ment Al­stom qui a été l’ob­jet des né­go­cia­tions, ni l’offre amé­ri­caine, ni la waltz- hé­si­ta­tion al­le­mande. C’est le mi­nistre lui-même qui a été au coeur de la tran­sac­tion. Mon­te­bourg a été cou­vé, trai­té, mé­na­gé par tous ceux qui se pré­ten­daient ses al­liés. « Qui contrôle Mon­te­bourg ? » de­man­dait Im­melt. La ré­ponse : ils l’ont tous contrô­lé – en l’ac­com­pa­gnant.

Quand Mon­te­bourg aver­tis­sait : « Sar­ko­zy a sau­vé Al­stom, ne le per­dons pas », Valls com­plé­tait : « Ne re­com­men­çons pas Flo­range. » Il ne fal­lait pas que le mi­nistre de l’éco­no­mie, ri­val et ami, re­parte en dis­si­dence et fi­nisse seul, bruyant et nu, dans une co­lère qui af­fai­bli­rait tout le monde. Mon­te­bourg l’a com­pris. On l’a lais­sé agir, on lui cè­de­ra jus­qu’au bout les hon­neurs et les ap­pa­rences. On l’a lais­sé pous­ser ses pions, construire ses im­pos­sibles. Mais on l’a conduit aus­si à l’épui­se­ment même de son échap­pée. Il y a une li­mite : il n’est pas conce­vable d’uti­li­ser le dé­cret du 14 mai contre Ge­ne­ral Elec­tric. Pas en­vi­sa­geable de pri­ver Al­stom d’une so­lu­tion in­dus­trielle. Il faut sa­voir conclure un sto­ry­tel­ling. Ce 19 juin, il faut don­ner tort à Mon­te­bourg sans le perdre.

Em­ma­nuel Ma­cron prend la pa­role. Ce n’est pas for­cé­ment la donne, qu’un conseiller s’immisce avec force dans un dé­bat du pou­voir, mais Ma­cron peut par­ler d’au­tant plus net – au reste, il est sur le dé­part puis­qu’il s’ap­prête à quit­ter l’Ély­sée pour en­sei­gner dans une uni­ver­si­té amé­ri­caine. L’an­cien ban­quier af­fec­tionne les mé­ta­phores la­ti­no-amé­ri­caines. « Tu fais Cu­ba sans le so­leil », avait-il écrit à Hol­lande en pleine cam­pagne de 2012 à pro­pos de la taxe à 75 % sur les hauts sa­laires. Cette fois, c’est Chá­vez qu’il ré­veille : « Une en­tre­prise pri­vée à qui on im­pose un ac­cord, ça n’existe pas sauf au Ve­ne­zue­la. » Mon­te­bourg ri­cane de la « ma­cro­ni­sa­tion de l’éco­no­mie fran­çaise » mais il en­caisse. « Ma­cron m’a lâ­ché », di­ra- t-il en re­trou­vant son équipe. Les deux hommes se sont sou­vent en­ten­dus, ils ne s’en­tendent plus. Ni l’un ni l’autre ne savent qu’ils vont se suc­cé­der à Ber­cy mais le ver­nis com­mence à cra­quer. Le len­de­main, un conseiller de Mon­te­bourg agres­se­ra ver­ba­le­ment Ma­cron.

Sur l’ins­tant, Manuel Valls joue son rôle de pa­ci­fi­ca­teur. Il faut bien maî­tri­ser les consé­quences d’une in­vo­ca­tion du dé­cret, dit-il. Si l’État bloque le scé­na­rio amé­ri­cain, que se pas­se­ra- t-il ? « Kron nous fe­ra la guerre, nous n’y ga­gne­rons rien. »

Ce se­ra donc GE. Mais avec Mon­te­bourg. Si c’est GE, il faut d’autres condi­tions, plaide- t-il. L’État doit en­trer au ca­pi­tal d’Al­stom pour ga­ran­tir la suite. Il se­ra pré­sent dans l’en­tre­prise ré­ma­nente, in­ter­vien­dra dans les co­en­tre­prises, se­ra vi­gi­lant à la fu­sion. Il se­ra là. Mon­te­bourg joue ga­gnant. Dans sa note du 3 juin, Da­vid Azé­ma en­vi­sa­geait « un in­ves­tis­se­ment de l’État au ca­pi­tal » du nou­vel Al­stom et la re­prise « d’une par­tie » des ac­tions de Bouygues. Ce que Hol­lande lui avait re­fu­sé à Flo­range, ce qu’il lui re­fu­sait en­core pour Al­stom quelques se­maines plus tôt, le mi­nistre va fi­na­le­ment l’ob­te­nir. Valls ap­puie. L’État achè­te­ra du Al­stom. Com­bien : 10 % ? 15 % ? Ce se­ra 20 %. Jean-Pierre Jouyet, se­cré­taire gé­né­ral de l’Ély­sée, ap­puie Mon­te­bourg à son tour. Il a été di­rec­teur du Tré­sor, a gou­ver­né la Caisse des dé­pôts. Il connaît les en­tre­prises. Ami de jeu­nesse de Hol­lande, il a été mi­nistre des af­faires eu­ro­péennes sous Sar­ko­zy. C’est un homme d’équi­libre. Quand la réunion se ter­mine, Mon­te­bourg se couvre en­core : « J’ai ren­dez-vous ce soir avec Kron. Je vais le tes­ter sur Mit­su­bi­shi. »

C’est la nuit du des­tin. Dans son ap­par­te­ment de Ber­cy, Mon­te­bourg offre du co­gnac à Kron. Le PDG a ga­gné, il l’ignore pour­tant. Il a sol­li­ci­té cette conver­sa­tion pour dire sa vé­ri­té au mi­nistre. « Je ne veux pas sa­voir où vous en êtes, je ne vous le de­mande pas », dit-il. Il veut seu­le­ment le pré­ve­nir qu’on ne lui im­po­se­ra pas Mit­su­bi­shi ni Sie­mens. Le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion re­fu­se­ra. Si l’État bloque la so­lu­tion GE, il n’y au­ra rien. « Alors vous fe­rez quoi ? » de­mande Mon­te­bourg. « Un plan so­cial est in­évi­table, vous le sa­vez ; il est prêt », ré­pond Kron. Cinq mille em­plois flottent dans l’at­mo­sphère. Mon­te­bourg sent un bluff. En France, ce plan vi­se­ra au pire quelques cen­taines d’em­plois. Est-il ten­té par la joute ? De toute fa­çon, il n’est plus temps. Au fond, le mi­nistre avait be­soin d’en­tendre la me­nace pour se convaincre de cé­der. Signe qu’il est temps de faire la paix, Kron n’est d’ailleurs pas ve­nu seul mais flan­qué d’un ami com­mun : Mau­rice Be­nas­sayag, vé­té­ran du mit­ter­ran­disme et vice-pré­sident d’Al­stom en fausse re­traite. Il aime les deux hommes : Kron qu’il dé­fend chez ses amis so­cia­listes, Mon­te­bourg qu’il a vu dé­bu­ter, jeune étu­diant qui mi­li­tait dans son as­so­cia­tion, Es­pace 89. Ha­kim El Ka­roui est là éga­le­ment. Kron n’est plus un sa­laud. Bu­vons ce co­gnac.

À l’Ély­sée, dans le bu­reau d’Em­ma­nuel Ma­cron, les conseillers ont at­ten­du que s’achève la réunion au som­met. Ils boivent eux aus­si, fi­nissent une bou­teille de tequila qui traî­nait en in­ven­tant les der­nières condi­tions po­sées à GE pour em­bal­ler l’ac­cord. On veut que les cadres des co­en­tre­prises soient fran­çais, ba­sés en France, que les centres de dé­ci­sion soient fran­çais. Tout passe, sauf quand la réa­li­té du pou­voir est en jeu. « Et si l’État de­vient ac­tion­naire d’Al­stom, y voyez­vous un pro­blème ? » de­mandent-ils aux Amé­ri­cains. Pas de pro­blème. Au ma­tin, l’af­faire est pliée. Ar­naud Mon­te­bourg va si­gner en toute so­len­ni­té une lettre à Ge­ne­ral Elec­tric par­fai­te­ment ca­li­brée, exi­geant d’ul­times conces­sions... qui sont dé­jà ac­cep­tées. Fran­çois Hol­lande a re­çu les per­dants. Il an­nonce à Im­melt ce que l’Amé­ri­cain sait dé­jà. C’est fait.

ET BOUYGUES DE­VINT LE MÉ­CHANT

En fin d’après- mi­di, ven­dre­di 20 juin, Mon­te­bourg acte la vic­toire de GE en confé­rence de presse. La dé­cla­ra­tion a été pré­cé­dée d’échanges vi­gou­reux entre sa conseillère en com­mu­ni­ca­tion et ce­lui de Manuel Valls. Le pre­mier mi­nistre est en Saô­neet-Loire, le dé­par­te­ment du mi­nistre : à l’ori­gine, Mon­te­bourg de­vait l’ac­com­pa­gner. Mais au­cun écart de lan­gage ne lui échappe : Mon­te­bourg pré­fé­rait « l’offre Mit­su­bi­shi ados­sée à Sie­mens » alors que le gou­ver­ne­ment « dans sa di­ver­si­té » a choi­si GE. Cette fran­chise le po­si­tionne. D’au­tant qu’il re­ven­dique une vic­toire :

l’État va ra­che­ter les ac­tions de Bouygues (en fait, 20 % des 29 % dé­te­nus par l’in­dus­triel). La na­tio­na­li­sa­tion, fût- elle par­tielle, est la preuve que le mi­nistre existe, qu’il pèse. Valls, lui, com­mu­nique sur « l’an­ti-Flo­range », donc son sa­voir-faire. En ap­pa­rence, le pou­voir est res­té uni.

Tout est ré­glé ? Sauf un dé­tail. Il reste un homme qui a échap­pé au bruit de­puis le dé­but de l’his­toire. « Alors, M. Bouygues, dites-moi com­ment on en est ar­ri­vé là », lui avait lan­cé Fran­çois Hol­lande au dé­but de la crise, avant de le rendre à la quié­tude mé­dia­tique que sa puis­sance ins­pi­rait. Le voi­là en pre­mière ligne. Kron a re­fi­lé le mis­ti­gri à son ac­tion­naire. Bouygues doit vendre ses ac­tions ou l’État ap­pli­que­ra le dé­cret du 14 mai. Si tout est ra­té, ce se­ra sa faute. Au ca­bi­net Mon­te­bourg, on hausse le ton. Bouygues doit rendre gorge ! Il a vou­lu GE, il ne s’en­ri­chi­ra pas de cette opé­ra­tion.

Mar­tin Bouygues, à l’heure où se ter­mine cette his­toire, de­vient le mé­chant du dis­cours pu­blic. Il est en­tré dans Al­stom en es­pé­rant Are­va. Il n’a pas eu Are­va. Il a pris l’ha­bi­tude d’être dé­çu par l’État. Il n’avait pas en­core été sa cible. « J’ai dé­ci­dé que l’État en­tre­rait au ca­pi­tal d’Al­stom, pro­clame Hol­lande. Cette condi­tion est ma­jeure pour l’ac­cep­ta­tion par le gou­ver­ne­ment de l’al­liance qui vient d’être nouée entre Ge­ne­ral Elec­tric et Al­stom. S’il n’y avait pas cette vente à un prix qui, pour le gou­ver­ne­ment, soit ac­cep­table, alors il y au­rait né­ces­sai­re­ment à re­ve­nir sur l’al­liance telle qu’elle vient d’être an­non­cée. »

Sou­rions un peu. Un prix rai­son­nable ? Sur le mar­ché, les ac­tions Al­stom valent alors 24 eu­ros. Bouygues en veut 35. On ne peut pas le for­cer ? Jean-Michel Dar­rois, maître avo­cat sur la place de Pa­ris, laisse ve­nir à lui les hommes de l’État. À l’ar­ri­vée, ce se­ra 35 eu­ros. À condi­tion que ce cours soit at­teint dans les vingt mois qui suivent la vente – si­non, ce se­ra au prix du mar­ché. C’est long, vingt mois. Ce­la se fe­ra. Ou pas. Peut- être ja­mais, mur­mure le mi­nistre des fi­nances Michel Sa­pin, quelques jours plus tard. Où se­ra Mon­te­bourg quand il fau­dra si­gner cette vente ? Nul ne le sait. Dé­jà, on res­sent que le bel équi­libre du pou­voir ne se­ra pas éternel. En at­ten­dant, Bouygues prête à l’État ses droits de vote chez Al­stom. Nous sommes en terre ci­vi­li­sée.

Kron et Im­melt vont fê­ter l’al­liance à Bel­fort – tou­jours Bel­fort. Kron et Mon­te­bourg cé­lé­bre­ront la paix en Saône- et-Loire où le mi­nistre ex­hibe le PDG comme sa plus belle conquête. Puis cha­cun ren­tre­ra chez soi. De Mu­nich, Joe Kae­ser iro­nise dans une lettre à ses sa­la­riés sur ces ré­jouis­sances dont il est ex­clu : « La mise en place de l’ac­cord va beau­coup oc­cu­per deux de nos concur­rents pen­dant des an­nées. (...) Et avec le gou­ver­ne­ment fran­çais comme ac­tion­naire ma­jeur, il se­ra dif­fi­cile [ pour GE] de mettre en place une pro­duc­ti­vi­té à l’amé­ri­caine et des me­sures de re­struc­tu­ra­tion. » Kron le trouve « mau­vais per­dant » et se re­met aux ma­chines ; il a une vente à réa­li­ser et ses équipes s’en vont dé­cou­vrir l’Amé­rique. Mon­te­bourg, lui, a une France à conqué­rir. Tel un gé­né­ral, il rêve dé­jà de ses pro­chaines guerres.

Sa­me­di 21 juin, Ar­naud Mon­te­bourg sa­voure sa bonne hu­meur, tran­quille­ment ins­tal­lé dans un ca­fé de la rue du fau­bourg-Saint-Ho­no­ré, pen­dant qu’on l’at­tend dans un im­meuble voi­sin, non loin de l’Ély­sée et tout près du Bris­tol où tout a com­men­cé. Au ca­bi­net d’avo­cats Bre­din-Prat, Pa­trick Kron et Jeff Im­melt doivent si­gner l’ac­cord tant at­ten­du. Le mi­nistre de l’éco­no­mie s’est in­vi­té à la fête. Pour ap­pa­raître, il at­tend juste qu’on le ras­sure sur les né­go­cia­tions avec Bouygues. À l’ins­tant où il est en­fin sûr de son coup, il se lève, ra­vi, et dé­boule chez les avo­cats. « Je viens si­gner ! » Im­melt aus­si est joueur. Il ouvre les bras, théâ­tral, et lance : « Hey ! This is the best ne­go­cia­tor in the world ! You have no­thing else to ask me ? » (voi­ci le meilleur né­go­cia­teur du monde ! Rien d’autre à me de­man­der ?) Quelques mois plus tard, Ar­naud Mon­te­bourg en riait en­core. Il vi­vait ses der­niers jours de mi­nistre heu­reux. �

MON­TE­BOURG A UNE FRANCE À CONQUÉ­RIR. TEL UN GÉ­NÉ­RAL, IL RÊVE DÉ­JÀ DES PRO­CHAINES

GUERRES.

HO­MARD à L’AMé­Ri­cAine Le crus­ta­cé « gon­flable »

Los­ter (2003, sé­rie « Po­peye »), tout en alu­mi­nium .

sculp­tu­ral Ci- des­sus Rab­bit, le la­pin qui l’a fait connaître du grand pu­blic à par­tir de 1986 (sé­rie « Sta­tua­ry »). Page de droite, Koons dé­voile son Far­nese

Her­cule (sé­rie « Ga­zing Ball ») en­core in­ache­vé.

un ar­tiste pro­li­fique Jeff Koons, sa femme Jus­tine Whee­ler et leurs en­fants dans leur ferme de Penn­syl­va­nie, pho­to­gra­phiés par An­nie Lei­bo­vitz pour Va­ni­ty Fair.

Les ac­teurs de la vente d’Al­stom, de gauche à droite : Ar­naud Mon­te­bourg, Joe Kae­ser ( PDG de Sie­mens), Pa­trick Kron (PDG d’Al­stom), Fran­çois Hol­lande et Jeff Im­melt ( PDG de Ge­ne­ral Elec­tric). En ar­rière- plan, construc­tion d’une tur­bine dans une usine Al­stom.

le pa­tron... Pa­trick Kron, PDG d’Al­stom. Il a lan­cé les trac­ta­tions sans pré­ve­nir le gou­ver­ne­ment.

... et le mi­nistre Ar­naud Mon­te­bourg dans l’usine d’Al­stom au Creu­sot, le 25 juin 2014, quelques jours après l’ac­cord pas­sé entre l’en­tre­prise, l’État et Ge­ne­ral Elec­tric.

en cam­pagne 21 fé­vrier 2012. L’an­cien pré­sident s’est at­tri­bué le sau­ve­tage d’Al­stom en 2004.

MA­RIAGE HEU­REUX Jeff Im­melt (PDG de Ge­ne­ral Elec­tric) et Pa­trick Kron (PDG d’Al­stom), à Bel­fort, en juin 2014.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.