Pyon­gyang Se­cret

La Co­rée du Nord est le pays le plus im­pé­né­trable du monde. Des VIP fran­çais s’y rendent pour­tant ré­gu­liè­re­ment, sur in­vi­ta­tion ou par goût de l’aven­ture. Ils ont confié à PIERRE BOIS­SON et Tho­mas PI­TREL les sou­ve­nirs et les images de ces in­cur­sions confi

Vanity Fair (France) - - Vanity Fair Enquête -

Un petit homme sec es­cor­té par des sbires si­len­cieux fran­chit les portes de l’hô­pi­tal Co­chin. Il se di­rige vers le pavillon Al­bar­ran qui hé­berge le ser­vice d’uro­lo­gie. La salle d’at­tente du pro­fes­seur Ber­nard De­bré est bon­dée. L’homme s’as­soit. Il porte un cos­tume sombre et de fines lu­nettes. À quelques mètres, un agent des ser­vices se­crets fran­çais pa­tiente, incognito. Après quelques ins­tants, Ber­nard De­bré ouvre la porte de son bu­reau et in­vite le ma­lade à en­trer. Tou­jours sans dire un mot, les hommes qui l’ac­com­pagnent lui re­tirent son man­teau et avancent une chaise. « Je ne sa­vais pas qui il était mais c’était plu­tôt sur­pre­nant, ex­plique au­jourd’hui le mé­de­cin et dé­pu­té UMP, en al­lu­mant une ci­ga­rette de bon ma­tin dans son bu­reau de l’As­sem­blée na­tio­nale. En fait, le ren­dez-vous avait été pris par la dé­lé­ga­tion nord- co­réenne à Pa­ris et la date était fixée deux se­maines plus tard. Mais il est ve­nu ce jour-là, je l’ai vu et je lui ai don­né son trai­te­ment. » Après son dé­part, la per­sonne sui­vante s’est pré­sen­tée comme un confrère : « Doc­teur Chou­kroune », a- t-il an­non­cé. « C’était le mé­de­cin de la DGSE, ex­plique Ber­nard De­bré. Il m’a dit : “Nous écou­tons tout : nous sa­vons que vous al­lez re­ce­voir dans quinze jours le nu­mé­ro deux de la Co­rée du Nord.” J’ai sou­ri et j’ai ré­pon­du : “Vous êtes sûr de vous ? Parce que je crois bien que vous étiez as­sis à cô­té de lui il y a quinze mi­nutes...” »

C’était en 2009. Le pro­fes­seur De­bré ren­con­trait pour la pre­mière fois Jang Song- thaek, vice-pré­sident de la com­mis­sion de dé­fense na­tio­nale, oncle et men­tor de Kim Jong-un, le dic­ta­teur de Pyon­gyang. D’autres ren­dez-vous ont eu lieu par la suite mais si Jang Song- thaek a échap­pé à la ma­la­die et à la cu­rio­si­té des ser­vices se­crets fran­çais, il n’a pas évi­té le pire : le 13 décembre 2013, l’agence de presse nord- co­réenne KCNA an­non­çait son exé­cu­tion. Les pho­tos de son ar­res­ta­tion en pleine as­sem­blée du par­ti s’éta­lèrent dans la presse in­ter­na­tio­nale, as­sor­ties de théo­ries mul­tiples sur sa mort. On l’a dit fu­sillé ou dé­vo­ré par des chiens af­fa­més. Sa condam­na­tion a été ex­pli­quée par – au choix – une ten­ta­tive de putsch, son in­fi­dé­li­té au « lea­der », sa conduite dé­bau­chée, de trop ju­teuses af­faires trai­tées avec les Chi­nois... L’exis­tence de tant de ver­sions dif­fé­rentes montre que le pou­voir nord- co­réen reste im­pé­né­trable. Aus­si Ber­nard De­bré est-il l’un des rares à pou­voir pré­tendre l’avoir exa­mi­né de l’in­té­rieur (si l’on ose dire). Sa der­nière ren­contre avec Jang Song­thaek re­monte à fin 2011, dans un res­tau­rant tour­nant si­tué au som­met d’une tour qui do­mine Pyon­gyang.

« Kim il-SUNG,

Vous ne lui au­riez pas don­né deux sous

dans la rue. »

Claude Es­tier (membre de la dé­lé­ga­tion de Fran­çois Mit­ter­rand en 1981)

« J’avais tra­vaillé comme un fou pour le sau­ver. Il m’en était re­con­nais­sant, ra­conte- t-il. Quand j’ai été in­vi­té à opé­rer en Co­rée, il a pris un avion spé­cial pour ve­nir dî­ner avec moi. » Leur tête-à- tête au som­met fut ar­ro­sé de cham­pagne, puis de vins (blanc et rouge) et d’un di­ges­tif. De­bré dit y avoir dé­cou­vert un per­son­nage ou­vert et in­quié­tant. « Il était ma­lade de son idéo­lo­gie, ex­trê­me­ment oi­sif et non­cha­lant. Il consom­mait des drogues, gas­pillait des de­vises dans les casinos alors qu’il était soi­gné à l’étran­ger aux frais du par­ti. En même temps, il s’est mon­tré convi­vial et sym­pa­thique. Nous avons eu une dis­cus­sion as­sez su­per­fi­cielle. Je lui ai de­man­dé com­ment il voyait la Co­rée dans les vingt ans à ve­nir et il m’a par­lé de leur port en eau pro­fonde, de leur main- d’oeuvre nom­breuse, qua­li­fiée et bon mar­ché. Il m’a dit qu’ils al­laient s’ou­vrir. »

Fon­dée en 1948 par Kim Il-sung, la Ré­pu­blique po­pu­laire dé­mo­cra­tique de Co­rée

n’a eu d’autre ré­gime qu’une dic­ta­ture com­mu­niste opaque, vio­lente et hé­ré­di­taire qui en a fait un pays cou­pé du monde. Pyon­gyang a tou­jours re­fu­sé de se plier au droit in­ter­na­tio­nal, mul­ti­plié les pro­vo­ca­tions à l’ex­té­rieur et les exac­tions à l’in­té­rieur. Ces der­nières an­nées, le ré­gime a ef­fec­tué trois es­sais nu­cléaires et re­dou­blé ses dé­cla­ra­tions bel­li­queuses en­vers les États-Unis, la Co­rée du Sud et le Ja­pon, ses en­ne­mis his­to­riques (comme ces der­niers, la France n’a pas de re­la­tions di­plo­ma­tiques avec lui, mal­gré une re­con­nais­sance de fait après l’adhé­sion de la Co­rée du Nord à l’ONU). Son iso­le­ment ren­force le mys­tère : le stade d’avan­ce­ment de son pro­gramme ato­mique est se­cret, tout comme le nombre de dé­te­nus dans ses gou­lags, la com­po­si­tion des ins­tances di­ri­geantes ou les luttes in­tes­tines qui s’y tiennent. Pour y en­trer, l’ac­cord des au­to­ri­tés est in­dis­pen­sable et au­cun dé­tail du sé­jour ne leur échappe. Les jour­na­listes ne peuvent y tra­vailler li­bre­ment, les contacts avec la po­pu­la­tion sont li­mi­tés et sur­veillés, beau­coup de lieux sont in­ter­dits d’ac­cès aux étran­gers. Le tout contri­bue à faire de la Co­rée du Nord un pays étrange, hors du temps et de l’es­pace, presque surnaturel. Cé­lèbres ou in­con­nus, of­fi­ciels ou of­fi­cieux, en mis­sion ex­plo­ra­toire ou en ser­vice com­man­dé... Au­cun de ceux qui y ont sé­jour­né ne peut pré­tendre en avoir trou­vé la clé mais tous sont re­ve­nus mar­qués par cette aven­ture, comme si, en ef­fec­tuant ce voyage, ils étaient mo­men­ta­né­ment pas­sés de l’autre cô­té de la rai­son.

Des fi­gu­rants pour Mit­ter­rand

Le pre­mier vi­si­teur fran­çais de marque à Pyon­gyang s’ap­pelle Fran­çois Mit­ter­rand. En 1981, il tra­verse la Chine pour conso­li­der sa sta­ture avant l’élec­tion qui le por­te­ra au pou­voir. L’un de ses conseillers, Jean-Ma­rie Cam­ba­cé­rès (fu­tur dé­pu­té so­cia­liste et fa­mi­lier de l’Asie), l’a con­vain­cu de pous­ser jus­qu’en Co­rée avec sa garde rap­pro­chée : Gas­ton Def­ferre, Lio­nel Jos­pin, Claude Es­tier et le réa­li­sa­teur de té­lé­vi­sion Serge Moa­ti, dé­pê­ché par le Par­ti so­cia­liste pour tour­ner un film sur le voyage – les images de l’ex­pé­di­tion co­réenne ont cu­rieu­se­ment dis­pa­ru, nous a-t-il confié, énig­ma­tique. « C’était fou ! Vous ima­gi­nez le bor­del si on al­lait en voyage se­cret avec Hol­lande en Co­rée du Nord ? » s’amuse en­core Cam­ba­cé­rès, de­ve­nu trente- trois ans plus tard l’un des vi­si­teurs du soir de l’ac­tuel pré­sident à l’Ély­sée. À l’époque, au­cun di­ri­geant oc­ci­den­tal ne s’était ren­du dans le pays. Mais « Mit­ter­rand était bor­der­line, ex­plique- t-il. Il vou­lait faire des trucs que per­sonne n’avait ja­mais faits ». Le 14 fé­vrier 1981, il pose le pied en Co­rée du Nord, un bou­quet de fleurs à la main. Serge Moa­ti est des­cen­du de l’avion le pre­mier pour im­mor­ta­li­ser l’ar­ri­vée. Le ciel est bleu sur Pyon­gyang. Il fait beau mais très froid. Moa­ti se sou­vient : « C’était stu­pé­fiant. Une foule im­mense chan­tait en fran­çais “Bien­ve­nue au grand lea­der”. Mit­ter­rand me fait un clin d’oeil, Def­ferre prend un air très digne – ces mecs-là n’étaient pas vrai­ment des com­mu­nistes fa­rouches. Ils suivent le ta­pis rouge et montent dans une somp­tueuse li­mou­sine noire aux vitres fu­mées. Et là, frayeur : un coup de sif­flet et tout le monde a dis­pa­ru. Les spec­ta­teurs n’étaient que des fi­gu­rants ! Les haut-par­leurs conti­nuaient à cra­cher : “Bien­ve­nue au grand lea­der”. C’était du play-back et les fleurs étaient en plas­tique... »

Le cor­tège tra­verse les rues de la ca­pi­tale. Les pas­sa­gers ob­servent le spec­tacle : des néons qui cli­gnotent, de pe­tites filles aux che­veux tres­sés et en robes vi­chy qui tiennent la main de leurs pa­rents, des pas­sants au sou­rire heu­reux, élé­gam­ment vê­tus de gris ou de noir. Du ci­né­ma. « Au mo­ment où la voi­ture s’en va, on fait un tra­vel­ling la­té­ral, ra­conte Serge Moa­ti. Il n’y avait rien der­rière les fa­çades. C’était comme un dé­cor de wes­tern. Tout était faux, mis en scène. » Mit­ter­rand et sa suite rendent vi­site au roi Si­ha­nouk, l’ex­cen­trique sou­ve­rain du Cam­bodge en exil à Pyon­gyang qui les ac­cueille en cos­tume et cra­vate à pois, offre le cham­pagne et donne à Mit­ter­rand du « M. le pré­sident ». Le soir, après un pas­sage au théâtre, ils dînent dans une salle gi­gan­tesque, Mit­ter­rand et Jos­pin as­sis de part et d’autre de Kim Il- sung à la table d’hon­neur, en­tou­rés d’une cen­taine d’in­con­nus en te­nue de soi­rée. Per­sonne ne parle, si­lence to­tal.

La ren­contre of­fi­cielle n’a lieu que le len­de­main. Après une ma­ti­née pas­sée à ad­mi­rer les por­traits géants du chef de l’État nord- co­réen ex­po­sés dans la ville, le contraste est sai­sis­sant entre la réa­li­té et la pro­pa­gande. « J’étais à deux mètres de lui, ra­conte l’an­cien sé­na­teur Claude Es­tier. Il n’avait au­cun rap­port avec les af­fiches ! Un per­son­nage ra­bou­gri avec un énorme goitre, au­cun cha­risme. Vous ne lui au­riez pas don­né deux sous dans la rue. » En re­vanche, le ty­ran co­réen s’avère pas­sion­né par la po­li­tique fran­çaise. Son en­tre­tien – de près de trois heures – avec Mit­ter­rand y est es­sen­tiel­le­ment consa­cré : il lui parle de l’élec­tion à ve­nir, sou­lève des ques­tions sur le pro­gramme com­mun ( du PS et du PCF) et conclut avec pres­cience : « Je suis très heu­reux et très ho­no­ré d’avoir ren­con­tré le pro­chain pré­sident de la Ré­pu­blique fran­çaise. »

De­puis cette es­ca­pade confi­den­tielle, plu­sieurs di­zaines de Fran­çais ont pé­né­tré en Co­rée du Nord – par­fois pour cher­cher l’aven­ture, par goût de l’ar­gent ou du dan­ger, ou tout sim­ple­ment « pour voir ». La plu­part disent avoir été as­saillis, d’abord, par la peur. « Ça com­mence dans l’avion, as­sure le pres­ti­di­gi­ta­teur Claude Jan qui a par­ti­ci­pé deux fois au fes­ti­val de ma­gie de Pyon­gyang. Les vols ne partent que de Mos­cou et de Pé­kin, parce que les ap­pa­reils d’Air Ko­ryo, la com­pa­gnie nord- co­réenne, sont si peu sûrs qu’on les re­fuse par­tout ailleurs. Ils datent de l’ère so­vié­tique : il y a des sièges cas­sés, pas de coffres à ba­gages... » Bru­no Ben­said, en­tre­pre­neur éta­bli à Shan­ghai et par­ti ins­tal­ler un four so­laire dans un or­phe­li­nat de Pyon­gyang en 2003, a pu ap­pré­cier le ser­vice à bord : « Sur le vol du re­tour, ils nous ont ser­vi du ca­fé. Quelques heures après, j’ai eu une gas­tro- en­té­rite et l’Amé­ri­cain qui voya­geait avec moi s’est éva­noui. L’eau était souillée. » Dès l’at­ter­ris­sage, les ar­ri­vants sont gé­né­ra­le­ment dé­pos­sé­dés de leurs ap­pa­reils élec­tro­niques (té­lé­phone, or­di­na­teur, ta­blette, ap­pa­reil pho­to) ain­si que de leur pas­se­port et du billet re­tour. Cha­cun se voit en­suite at­tri­bué un guide qui se charge sur­tout de li­mi­ter les re­la­tions avec la po­pu­la­tion co­réenne. Il est for­mel­le­ment in­ter­dit de quit­ter son hô­tel sans l’ac­cord de son ange gar­dien.

Double mé­daille de bronze aux cham­pion­nats du monde de patinage artistique, Nathalie Pé­cha­lat a ef­fec­tué trois sé­jours à Pyon­gyang pour des ga­las mais son sta­tut de spor­tive ne l’a pas pré­ser­vée du cli­mat de claus­tro­pho­bie et de pa­ra­noïa que sé­crète cette sur­veillance in­ces­sante. « Le pre­mier ma­tin, dit- elle, j’ai fait une crise d’an­goisse. C’est là que j’ai réa­li­sé où j’étais. On avait à peine du chauf­fage, pas d’eau chaude, on man­geait froid. C’était la ga­lère. On était vrai­ment pau­més. Le té­lé­phone ne mar­chait pas du tout. Je n’ar­ri­vais plus à bou­ger, à sor­tir de la chambre. Je me suis dit que j’al­lais mou­rir ici et je ne pou­vais même pas ap­pe­ler ma mère. J’étais pau­mée au mi­lieu de nulle part. »

« Je me suis dit que J’al­lais mou­rir ici, et Je ne pou­vais même pas ap­pe­ler ma mère. » Nathalie Pé­cha­lat (pa­ti­neuse sur glace)

L’en­ca­dre­ment strict des étran­gers – qu’im­portent leur rang et la fré­quence de leurs ve­nues – pré­voit (en fait, il fau­drait dire : im­pose) une longue vi­site gui­dée des mo­nu­ments phares de la dic­ta­ture nord- co­réenne de­vant les­quels on s’in­cline à contre­coeur mais qui offrent une idée as­sez pré­cise de l’image que le pays veut don­ner de lui-même. Avant tout, la gran­deur : la tour du Juche (pro­non­cez « djout­ché »), bap­ti­sée du nom de l’idéo­lo­gie ins­tau­rée par Kim Il-sung, sorte de lé­ni­nisme re­vi­si­té à la sauce nord- co­réenne, est un obé­lisque de 170 mètres sur­plom­bé d’une flamme rouge ; l’arc de triomphe de Kim Il- sung qui cé­lèbre la ré­sis­tance face au Ja­pon, dé­passe de 9 mètres ce­lui de Pa­ris. Creu­sé à même la mon­tagne, le mu­sée de l’Ex­po­si­tion in­ter­na­tio­nale de l’ami­tié ras­semble quelque 160 000 pré­sents of­ferts aux lea­ders suc­ces­sifs par des per­son­na­li­tés étran­gères. Jean-Fran­çois Man­cel, dé­pu­té UMP de l’Oise qui a ac­com­pa­gné à Pyon­gyang un or­chestre de son dé­par­te­ment, ra­conte en s’es­claf­fant y avoir dé­ni­ché « plein de ca­deaux de la mai­rie de Mon­treuil » à l’époque où l’édile en était le com­mu­niste Jean-Pierre Brard (lui-même ne dit pas quel pré­sent il avait ap­por­té).

Le par­cours com­porte aus­si une étape obli­ga­toire au pa­lais du So­leil Kum­su­san, trans­for­mé en mau­so­lée géant à la mort de Kim Il- sung en 1994. Il n’existe au­cune pho­to de l’in­té­rieur du bâ­ti­ment. L’en­tre­pre­neur Bru­no Ben­said dé­crit les lieux : « Il y a d’abord plu­sieurs sas de dé­con­ta­mi­na­tion avec plu­sieurs ni­veaux de ta­pis pour s’es­suyer les pieds. Puis tu entres dans une salle avec de l’air pul­sé et des as­pi­ra­teurs qui en­lèvent les pous­sières que tu pour­rais avoir sur toi avant de voir la mo­mie. » Pour s’ap­pro­cher de la dépouille mor­telle de Kim Il-sung, il faut en­core em­prun­ter un long trot­toir rou­lant sur le­quel il est in­ter­dit de mar­cher. « Le tra­jet im­mo­bile dure cinq mi­nutes, re­cons­ti­tue en li­sant ses notes le pho­to­graphe Phi­lippe Chan­cel qui a ef­fec­tué de mul­tiples re­por­tages en Co­rée du Nord. Un cou­loir rec­ti­ligne de marbre gris et de gra­nit que j’éva­lue à 300 mètres al­ler-re­tour. Au bout, on tourne à droite, puis un Es­ca­la­tor et un nou­veau cou­loir dont les murs sont or­nés de grands por­traits de Kim Il-sung dans des cadres do­rés. » (En ex­pert, il juge la qua­li­té des agran­dis­se­ments « in­croyable ».)

Ar­rive le clou de la vi­site : « On dé­bouche sur une pièce grande comme un terrain de foot d’où s’élance un es­ca­lier de marbre en sus­pen­sion, en deux z in­ver­sés (cha­cun a la lar­geur d’une au­to­route). Une bat­te­rie d’as­cen­seurs conduit deux étages plus haut, au seuil d’une autre pers­pec­tive de marbre à rendre ja­loux les Égyp­tiens de Kar­nak : un ali­gne­ment de co­lonnes sur 200 à 250 mètres de pro­fon­deur, au bout du­quel ap­pa­raissent deux im­menses sculp­tures blanches, dans le style in­imi­table de la Co­rée du Nord, qui se dé­tachent d’un mur ré­tro- éclai­ré aux cou­leurs bleu et rose fon­dues. » Après un sa­lut à 90 de­grés, on peut en­fin en­trer dans le saint des saints.

Le gi­sant de Kim Il- sung re­pose sur un socle de marbre noir, au mi­lieu d’une salle bai­gnée d’une pé­nombre rouge, re­cou­vert jus­qu’à la poi­trine d’une étoffe écar­late. « Il faut s’ap­pro­cher et s’in­cli­ner par­fai­te­ment de face, de chaque cô­té du corps, dans un si­lence ab­so­lu et un re­cueille­ment plus que mor­tel, re­lève Phi­lippe Chan­cel. Dans les angles mar­qués par des pi­liers, des soldats en te­nue d’ap­pa­rat veillent sur nous, tan­dis que le corps de Kim Il- sung se re­flète dans les pa­rois de cris­tal. » Le cé­ré­mo­nial se ré­pète pour Kim Jong-il, ins­tal­lé ici un an après sa mort. Viennent en­suite deux salles aux mé­dailles, puis les wa­gons de train avec les­quels les deux tyrans dé­funts se sont dé­pla­cés toute leur vie à l’in­té­rieur du pays. Ce­lui à bord du­quel Kim Jong-il est cen­sé avoir ren­du son der­nier souffle a été lais­sé en l’état. « Son MacBook der­nier cri est res­té ou­vert sur la table, à cô­té de ses bottes et d’une mal­lette en cuir Her­mès. »

La Lettre que Jack Lang n’a pas re­mise

D’autres touches de mo­der­ni­té ca­pi­ta­liste peuvent sur­gir au mi­lieu d’un dé­cor qui semble igno­rer le temps. Les rares Oc­ci­den­taux dont la pré­sence sur place a ex­cé­dé quelques jours dé­crivent une vie quo­ti­dienne plus nuan­cée que le ré­gime lui-même ne la pré­sente. Ré­mi Chayé, réa­li­sa­teur et scé­na­riste de films d’ani­ma­tion, a été en­voyé par un stu­dio pour pro­fi­ter du faible coût et de la ra­pi­di­té de la main- d’oeuvre nord- co­réenne. L’at­mo­sphère qu’il dé­crit est celle d’un pays dont le to­ta­li­ta­risme prin­ci­pal est l’en­nui. « C’est très mo­na­cal. Tu restes dans ton hô­tel et, le soir, tu n’as pas grand­chose à faire de toute fa­çon. Tu peux al­ler te bour­rer la gueule au bar mais c’est si­nistre. Au mieux, tu joues au billard en écou­tant du dis­co des an­nées 1970. »

Vé­ro­nique Mon­don, chef de mis­sion pour Pre­mière Ur­gence-Aide mé­di­cale in­ter­na­tio­nale, l’une des deux ONG fran­çaises éta­blies dans le pays, est re­ve­nue à Pyon­gyang après y avoir vé­cu de 2002 à 2005. Elle pi­lote une mis­sion de sé­cu­ri­té ali­men­taire et aide des ex­ploi­ta­tions agri­coles à dé­ve­lop­per leur pro­duc­tion.« Nous ha­bi­tons dans le com­pound [quar­tier sé­cu­ri­sé] des am­bas­sades, nous pou­vons nous dé­pla­cer li­bre­ment dans la ville, nous avons tous notre per­mis, nous ex­plique-t- elle par Skype, grâce à la connexion In­ter­net dis­po­nible dans cette zone. On in­ter­vient en pro­vince mais on ne peut pas sor­tir de Pyon­gyang sans être es­cor­té par un Co­réen. On va sur le terrain du lun­di au ven­dre­di maxi­mum. » Ré­si­der dans la ca­pi­tale deux fois à dix ans d’in­ter­valle lui per­met d’ob­ser­ver les chan­ge­ments. « Il y a de plus en plus de pis­cines, de parcs d’at­trac­tions, de res­tau­rants, de bou­tiques pour les Co­réens, énu­mère-t- elle. Ici, c’est tou­jours com­pli­qué d’éva­luer ce qui se passe mais il y a des mo­di­fi­ca­tions de­puis quelques mois. On voit clai­re­ment l’émer­gence d’une classe moyenne. » Fin 2008, un ré­seau de té­lé­pho­nie mo­bile a été ou­vert par l’opé­ra­teur égyp­tien Oras­com qui a an­non­cé cinq ans plus tard avoir dé­pas­sé les deux mil­lions d’uti­li­sa­teurs de por­tables. La cir­cu­la­tion au­to­mo­bile se den­si­fie et plu­sieurs com­pa­gnies de taxis ont vu le jour. Ce qui était ré­ser­vé à une oli­gar­chie semble se dé­mo­cra­ti­ser lé­gè­re­ment. « La si­tua­tion s’ar­range aus­si dans les cam­pagnes, pour­suit l’hu­ma­ni­taire. Les co­opé­ra­tives agri­coles ont de plus en plus

d’au­to­no­mie. Leurs pro­duc­tions ne vont plus à 100 % dans le pot com­mun de l’État. On voit ap­pa­raître des mar­chés pay­sans, même s’ils sont ré­gle­men­tés. Il y a du troc. Cer­tains vendent leur sur­plus contre du fuel pour leur trac­teur ou louent un trac­teur contre cer­tains pro­duits. » À ce rythme, la Co­rée du Nord n’en a plus que pour quelques siècles avant de res­sem­bler à un pays dé­ve­lop­pé.

Une autre Fran­çaise a le pri­vi­lège de se rendre ré­gu­liè­re­ment dans l’ar­rière- pays nord- co­réen, in­ac­ces­sible aux vi­si­teurs de­puis les fa­mines qui ont ra­va­gé ses cam­pagnes dans les an­nées 1990. Ins­tal­lée en Co­rée du Sud de­puis 1986, Éli­sa­beth Chaba­nol est la seule ar­chéo­logue étran­gère à tra­vailler au Nord de­puis 2003, lors­qu’elle a dé­ci­dé d’ex­plo­rer les sites de Kae­song, ca­pi­tale cultu­relle et éco­no­mique de la Co­rée mé­dié­vale. Elle s’est ren­due entre quinze et vingt fois sur place et a me­né plu­sieurs cam­pagnes de fouilles sur la for­te­resse (qui a été clas­sée au pa­tri­moine mon­dial de l’hu­ma­ni­té en 2013). « À Kae­song, on dort dans une mai­son d’hôte, une sorte d’au­berge, dé­crit- elle. Il y a un gé­né­ra­teur mais on n’a pas tou­jours d’eau chaude ni d’élec­tri­ci­té. Ce sont des mai­sons tra­di­tion­nelles avec des fe­nêtres en pa­pier de riz. Il y a un feu à l’en­trée : par­fois on crame ou la fu­mée vous étouffe. » Pour­tant, la mis­sion qu’elle conduit est tout sauf of­fi­cieuse : « Nous tra­vaillons dans un cadre de coo­pé­ra­tion. Ce projet est une prio­ri­té claire du gou­ver­ne­ment. » En­tou­rée d’une équipe ex­clu­si­ve­ment for­mée de Nord- Co­réens, l’ar­chéo­logue est aux pre­mières loges pour éprou­ver l’évo­lu­tion des men­ta­li­tés. « L’ar­ri­vée de Kim Jong-un [en 2011] a coïn­ci­dé avec un nou­veau dy­na­misme, une forme d’ou­ver­ture. Des jeunes ont été nom­més à des postes im­por­tants. Je tra­vaille avec des gens très qua­li­fiés et il n’y a au­cun contrôle. Nous tra­vaillons tous dans le même trou : nous dis­cu­tons, nous avons une re­la­tion ami­cale. La pé­riode n’est pas spé­cia­le­ment idéo­lo­gique. »

Non loin de la mai­son de Vé­ro­nique Mon­don dans Mun­su­dong, le quar­tier di­plo­ma­tique de Pyon­gyang, l’am­bas­sade d’Al­le­magne en Co­rée du Nord a été hé­ri­tée de l’an­cienne RDA. Elle en a l’ar­chi­tec­ture mas­sive et les pro­por­tions dé­me­su­rées. Cet énorme bloc de murs gris est si vaste qu’il ac­cueille éga­le­ment les ser­vices di­plo­ma­tiques de la Suède et du Royaume-Uni. C’est là que tra­vaille Em­ma­nuel Rousseau, di­rec­teur du bu­reau fran­çais de coo­pé­ra­tion à Pyon­gyang où il est char­gé (à dé­faut d’am­bas­sade) d’ob­ser­ver la vie po­li­tique lo­cale, d’éta­blir des re­la­tions et de par­ti­ci­per à la coo­pé­ra­tion eu­ro­péenne dans le pays. La pein­ture est presque fraîche. Le bu­reau, ou­vert le 10 oc­tobre 2011, est la prin­ci­pale trace du pas­sage d’un autre Fran­çais illustre : Jack Lang. L’an­cien mi­nistre so­cia­liste dit avoir « sug­gé­ré per­son­nel­le­ment au pré­sident Sar­ko­zy d’al­ler ex­plo­rer en Co­rée du Nord les pos­si­bi­li­tés d’une re­con­nais­sance, non pas im­mé­diate mais par étapes ». Confor­ta­ble­ment ins­tal­lé dans l’un des ca­na­pés de son bu­reau de l’Ins­ti­tut du monde arabe (qu’il pré­side de­puis 2013), il ra­conte : « Il m’a dit d’ac­cord et j’ai été dé­si­gné comme en­voyé spé­cial pour étu­dier dans quelles condi­tions la France pour­rait faire un pre­mier pas. »

À l’au­tomne 2009, Lang a pas­sé cinq jours et de­mi à Pyon­gyang. Vi­site des ins­ti­tu­tions cultu­relles, de l’hô­pi­tal et d’un pol­der aménagé à Kae­song, ren­contre avec les ONG fran­çaises et avec quelques di­gni­taires nord- co­réens. « J’ai été re­çu très cor­rec­te­ment, juge- t-il avec as­su­rance. On a eu les en­tre­tiens qu’on vou­lait, on a abor­dé tous les su­jets – nu­cléaire, droits de la per­sonne, kid­nap­pés ja­po­nais. » Il dit avoir « ob­te­nu des ré­ponses concrètes sauf sur la ques­tion nu­cléaire ». Il doit ce­pen­dant ad­mettre que son ob­jec­tif prin­ci­pal n’a pas été at­teint. À Pyon­gyang, Jack Lang était por­teur d’une lettre per­son­nelle de Ni­co­las Sar­ko­zy pour Kim Jong-il – « très cour­toise et po­si­tive », dit-il, et à re­mettre en mains propres. Mais il n’a pu ren­con­trer le « Cher Lea­der » et a dû ren­trer à Pa­ris avec la lettre, au risque de vexer ses hôtes. « Peu­têtre qu’on a fait une pe­tite er­reur, je n’en sais rien », confesse- t-il avec le re­cul. Le mi­nistre co­réen des af­faires étran­gères a in­sis­té pour prendre la mis­sive pré­si­den­tielle – « Je ne pou­vais l’ac­cep­ter ». Outre la créa­tion du bu­reau de coo­pé­ra­tion, qu’il consi­dère comme un pre­mier pas vers l’éta­blis­se­ment de re­la­tions di­plo­ma­tiques, Jack Lang a pro­po­sé d’at­tri­buer à la re­pré­sen­ta­tion de la Co­rée du Nord à l’Unesco le titre de « dé­lé­ga­tion gé­né­rale ». Ber­nard Kouch­ner, alors mi­nistre des af­faires étran­gères, s’y op­po­sait mais Sar­ko­zy a tran­ché en fa­veur de Lang.

« Vous aVez Vu le James Bond “meurs un autre Jour ?” C’est pa­reil. » Jean-Ma­rie Cam­ba­cé­rès

(dé­pu­té PS)

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