« MON TRA­VAIL CONSISTE À SU­BLI­MER LES CHAN­SONS »

On a ten­dance à l’ou­blier mais Louis Ber­ti­gnac est aus­si pro­duc­teur. Un rôle qu’il aborde comme un psy­cho­logue.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ALEXANDRE COMTE

En France, on ne réa­lise pas tou­jours l’im­por­tance du tra­vail du pro­duc­teur, alors qu’aux États-Unis, c’est mieux com­pris : cer­taines per­sonnes achètent tous les al­bums des pro­duc­teurs qu’ils adorent comme on achè­te­rait tous les CD de son groupe pré­fé­ré. La si­gna­ture, la patte d’un pro­duc­teur, le son... The Wall des n’au­rait ja­mais son­né pa­reil sans le tra­vail de

Pink Floyd Bob et n’au­rait pas eu

Ezrin Da­vid Bo­wie la même car­rière sans .

To­ny Vis­con­ti Beau­coup de gens ne re­con­naissent pas ça. Un grand al­bum, c’est pour­tant la ren­contre d’un grand ar­tiste et d’un grand pro­duc­teur. Il existe des tas de bons al­bums où il n’y en a qu’un des deux qui était gé­nial. Mais quand tu as les deux, c’est ma­gique, le plomb se trans­forme en or. Le pro­duc­teur est un al­chi­miste. Pour que ça prenne, il faut qu’il se passe quelque chose dès la pre­mière étape, c’est-à- dire dès l’écoute du ma­té­riau d’ori­gine : la ma­quette que te pro­pose un ar­tiste – ses com­po­si­tions.

Pour que j’ac­cepte un projet, il faut que la voix et la mé­lo­die me sé­duisent et m’ins­pirent im­mé­dia­te­ment. Tu ne peux pas faire une belle pro­duc­tion s’il n’y a pas, au dé­part, une belle chan­son. Je ne crois pas qu’un bon pro­duc­teur puisse sau­ver un mau­vais ar­tiste. On peut es­sayer mais moi, ça m’em­merde. En re­vanche, tu peux amé­lio­rer des com­po­si­tions moins bonnes que d’autres. L’es­sen­tiel de mon tra­vail de pro­duc­teur consiste à su­bli­mer les chan­sons de l’ar­tiste. Quand j’en­tends une com­po, je vois as­sez vite com­ment de­vra son­ner la ver­sion fi­nale. Je n’ai pas en­core tout pla­ni­fié mais j’ai dé­jà une vision glo­bale de la ryth­mique, du groove, des sons, des ar­ran­ge­ments que je vais re­cher­cher et je vais tout faire pour que le disque res­semble à ce que j’ai dans la tête. Je réa­lise d’abord seul une nouvelle ma­quette, as­sez ra­pi­de­ment, avec mon or­di­na­teur et mes ins­tru­ments. Je teste des trucs – une in­tro à la gui­tare sèche sur telle chan­son, des per­cus­sions qui ar­rivent à tel mo­ment sur une autre... Quand ça me plaît, je fais ve­nir l’ar­tiste et je lui pro­pose ma vision.

sur l’iPad C’est l’étape de l’en­re­gis­tre­ment. La prise de son né­ces­site des connais­sances tech­niques mais le pro­duc­teur ne doit pas se conten­ter d’être un in­gé­nieur. Je donne des conseils aux ar­tistes, je les guide, je leur de­mande de chan­ter plu­tôt comme ci ou comme ça – exac­te­ment comme un met­teur en scène de théâtre ou de ci­né­ma. Je suis très di­rec­tif. L’ar­tiste peut bien sûr ap­por­ter ses idées, c’est ar­ri­vé avec qui re­bon­dis­sait sur mon

Car­la Bru­ni tra­vail pour ap­por­ter de nou­velles pro­po­si­tions, qui m’ins­pi­raient à mon tour. Il peut aus­si ar­ri­ver que l’ar­tiste ne soit pas em­bal­lé par une idée et un dé­bat s’en­gage. Les pro­duc­teurs sont de grands psy­cho­logues, ça fait par­tie du job, il faut res­pec­ter l’ar­tiste et le mettre à l’aise. Il y a des pe­tits trucs pour cho­per la bonne prise. Par exemple, je ne pré­viens pas for­cé­ment quand je suis en train d’en­re­gis­trer. J’ai fein­té Car­la plu­sieurs fois comme ça. Je lui de­man­dais de chan­ter, soi- di­sant pour ré­gler le mi­cro (qui était en fait par­fai­te­ment opé­ra­tion­nel). Et sou­vent, c’était la bonne prise, car elle était plus na­tu­relle, moins cris­pée. Quand l’ar­tiste a po­sé toutes ses voix, tu te re­trouves à nou­veau tout seul. Tu mets en forme, tu cherches à re­trou­ver ta vision d’ori­gine en in­té­grant les im­pré­vus de l’en­re­gis­tre­ment – une émo­tion par­ti­cu­lière sur une prise, un ef­fet in­vo­lon­taire mais qui se ré­vèle gé­nial sur un ins­tru­ment. L’en­semble du pro­ces­sus dure gé­né­ra­le­ment deux ou trois mois. Et puis, une fois l’al­bum fi­ni, les chan­sons partent vivre leur vie sans toi. C’est la beau­té du mé­tier de pro­duc­teur. Toi, tu as fi­ni ton bou­lot. C’est l’ar­tiste qui va au char­bon main­te­nant. La scène lui ap­par­tient. Mais peut- être bien qu’au fond, tu as été au coeur de la par­tie la plus pla­nante, la plus jouis­sive du tra­vail. Et ça, tu es le seul à le sa­voir. » —

pho­to­gra­phié

pour

Louis Ber­ti­gnac

dans son stu­dio

Va­ni­ty Fair

le 7 oc­tobre.

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