Mé­de­cin et Gou­rou du TOUT-PA­RIS

L’étrange cas du doc­teur Sald­mann

Vanity Fair (France) - - La Une - Al­ber El­baz (di­rec­teur artistique de Lan­vin)

L’ar­ri­vée en Bent­ley rose avait fait sen­sa­tion de­vant l’hô­pi­tal. Mais sur le di­van d’exa­men, sans son per­fec­to et ses sou­liers ver­nis en croco, Jacques- An­toine Gran­jon, dit JAG, n’avait plus tout à fait la mine d’un ca­dor. Le mil­liar­daire, pa­tron du site Vente- pri­vée.com, n’a pas ou­blié cette pre­mière consul­ta­tion : « Pen­dant l’écho­gra­phie, il m’a mon­tré l’in­té­rieur de mon ventre sur grand écran et m’a dit : “Vous avez le foie d’un gros ca­nard.” » Le mé­de­cin, un petit homme svelte, at­ten­dait tout sou­rire l’ef­fet pro­duit. JAG est res­té fi­gé, ses longs che­veux en sus­pen­sion, sa so­lide car­casse im­mo­bile, comme té­ta­ni­sée. Nou­veau zoom sur l’or­gane jaune et bour­sou­flé : « Re­gar­dez tout ce gras, in­sis­tait le spé­cia­liste. Si vous con­ti­nuez comme ça, vous al­lez cre­ver. Main­te­nant, c’est à vous de voir... » Gran­jon l’as­sure, le « choc fut im­mé­diat ». Au­cun mé­de­cin n’avait ja­mais été aus­si « cash ». Au­cun ne l’avait abor­dé de cette ma­nière en lui par­lant de son poids, certes, de ses ar­tères, de son coeur, mais aus­si de la vie en gé­né­ral, du cap de la cin­quan­taine, de la sexua­li­té, des folles ca­dences du monde mo­derne. Il a ai­mé ses théo­rèmes dé­bi­tés en ra­fale : 30 % de ca­lo­ries en plus, c’est 20 % de vie en moins ; trente mi­nutes d’exer­cice par jour, c’est moins de 40 % de risques de ma­la­dies car­dio-vas­cu­laires, de can­cer, d’Alz­hei­mer ; il faut qua­rante- cinq mi­nutes de jog­ging pour perdre un crois­sant. Son or­don­nance était ra­di­cale mais simple, des re­pas lé­gers (idéa­le­ment sans pain, sans sel, sans viande rouge, sans des­sert) et du sport, au moins une de­mi- heure par jour. « Je n’au­rai ja­mais le temps », a ten­té Gran­jon, avant de s’en­tendre ré­tor­quer : « Ré­flé­chis­sez, qu’y a- t- il de vrai­ment plus im­por­tant dans votre exis­tence ? » C’était il y a deux ans. De­puis, Gran­jon a per­du 18 ki­los et il conseille à tous ceux qu’il croise d’al­ler voir Fré­dé­ric Sald­mann.

Le doc­teur Sald­mann re­çoit sur ren­dez-vous, deux ou trois ma­ti­nées par se­maine, à l’hô­pi­tal eu­ro­péen Georges Pom­pi­dou, joyau de la mé­de­cine pu­blique. Deuxième étage, ser­vice des « ex­plo­ra­tions fonc­tion­nelles ». Il n’est pas sou­vent là mais il est ré­pu­té pour son goût des lu­mières (des ca­mé­ras de té­lé le filment sou­vent, aux yeux de tous, sur la pas­se­relle du grand hall) et pour la re­nom­mée de sa pa­tien­tèle. Dans le cou­loir, on peut croi­ser Alain De­lon, Isa­belle Ad­ja­ni, So­phie Mar­ceau, Ber­nard Ta­pie, Jack Lang, Claude Le­louch ou Char­lotte Rampling. On peut aus­si aper­ce­voir, sa­ge­ment as­sis sur les sièges dis­po­sés de­vant sa porte, l’écri­vain Alexandre Jar­din, le dé­pu­té Olivier Das­sault (fils de l’avion­neur), le ci­néaste Ro­man Po­lans­ki, l’hu­mo­riste Stéphane De Groodt. Quelques cé­lé­bri­tés de­mandent à le voir en de­hors de l’hô­pi­tal, comme Fran­çois Hol­lande, qui a droit à des consul­ta­tions à l’Ély­sée. Le mé­de­cin fa­vo­ri des VIP au­rait- il ré­cem­ment pres­crit un chan­ge­ment de ré­gime au Pré­sident ? « N’al­lez pas sur ce terrain-là, je ne vous di­rai rien, pré­vient Sald­mann. Les po­li­tiques dé­testent qu’on parle de leur san­té. Et le se­cret mé­di­cal est ins­crit dans le ser­ment d’Hip­po­crate. Je suis une tombe. »

Les pa­tients, eux, sont sou­vent ra­vis de par­ler de lui. Cer­tains l’ap­pellent par son pré­nom. « Fré­dé­ric est tel­le­ment unique ! » s’en­flamme le cou­tu­rier is­raé­lo- amé­ri­cain Al­ber El­baz, di­rec­teur artistique de Lan­vin. Pour­tant il en bave, de­puis que sa balance est connec­tée au té­lé­phone por­table de Sald­mann. « J’ai peur, confie- t- il un soir d’hiver dans un sa­vou­reux nu­mé­ro à la Woo­dy Al­len. Je suis su­per­sti­tieux, je suis en plein pro­cess, ce n’est pas en­core ga­gné. Mais Fré­dé­ric is great, c’est un ange tom­bé du ciel. » Le mé­de­cin l’a d’abord re­çu en avril 2014, à la veille d’un dé­fi­lé, à l’hô­pi­tal Pom­pi­dou, puis à son do­mi­cile, un du­plex avec vue plon­geante sur la tour Eif­fel. Al­ber El­baz a « ado­ré l’en­droit somp­tueux, la dé­co so chic, tout en noir et blanc », ain­si que ce mé­de­cin « qui ne se prend pas au sé­rieux et vous com­prend si bien ». Là, entre deux gor­gées de ci­tron pres­sé, Fré­dé­ric Sald­mann a sor­ti son arme fa­tale : une pho­to de lui prise vingt ans plus tôt... avec 20 ki­los de plus. « Eh oui, a- t- il confes­sé, je suis un an­cien gros ! »

ta­rif sé­cu

Car­dio­logue, nu­tri­tion­niste, ex­pert au­to­pro­cla­mé en mé­de­cine pré­dic­tive (une dis­ci­pline non r econ­nue p ar la f acul­té de m éde­cine), fon­du de mé­de­cine chi­noise et de mé­di­ta­tion, Sald­mann est le nou­vel oracle du bien- être et de l’éter­nelle jeu­nesse. Cet homme- là pré­tend que tout est af­faire de vo­lon­té et d’at­ten­tion à son corps. Que la re­traite est la pire des dé­faites. Que l’on peut à tout âge faire l’amour et gra­vir des mon­tagnes. Vivre cent cin­quante ans et bien­tôt peut- être plus en­core. Les ba­by- boo­mers adorent, a for­tio­ri quand ils sont cé­lèbres, for­tu­nés, puis­sants mais tel­le­ment

dé­mu­nis pour af­fron­ter les affres du temps. Sald­mann est leur Dieu, non pas parce qu’il consulte au ta­rif sé­cu (la plu­part de ses pa­tients n’ont pas de pro­blèmes de fins de mois), mais parce qu’il leur offre, sous le la­bel de l’as­sis­tance pu­blique, une mé­de­cine haute cou­ture, un ser­vice per­son­na­li­sé, ra­pide et ef­fi­cace. Un pa­tient re­com­man­dé peut être re­çu dans les qua­rante- huit heures. Pour le qui­dam, c’est évi­dem­ment beau­coup plus long. « J’ai un ren­dez-vous le 15 no­vembre à 14 heures », m’a pro­po­sé sa se­cré­taire d’une voix désa­bu­sée. Nous étions en décembre, s’agis­sait- il d’une er­reur ? « Non, c’est bien ce­la, comp­tez un peu moins d’un an. Le plan­ning est plein. »

La place se li­bère pour une in­ter­view. Ce lun­di ma­tin, dans sa blouse blanche, Fré­dé­ric Sald­mann res­semble à un lu­tin joyeux. Mèche sage, re­gard bleu ma­li­cieux, il sa­lue à l’amé­ri­caine, d’un hug cha­leu­reux, parce que « rien de tel pour at­tra­per des mi­crobes que de ser­rer des pinces ». Il a les dents du bon­heur, l’éner­gie du sexa­gé­naire do­pé dès l’aube au jus de gre­nade. Son bu­reau à l’hô­pi­tal Pom­pi­dou est mi­ni­ma­liste, une grande table, un ta­bleau gri­bouillé de sché­mas in­com­pré­hen­sibles et, aux murs, un dragon chi­nois, des af­fiches de Staël et de Pi­cas­so. Du maestro ca­ta­lan, il garde cette phrase culte : « On met long­temps à de­ve­nir jeune », une pi­rouette comme il les aime, une ma­nière de dire qu’il l’est en­core, lui, à 61ans, et que l’âge per­met toutes les li­ber­tés. « J’aime la vie et tout m’amuse », lance- t- il. Une étude dé­ni­chée le ma­tin même sur In­ter­net, tan­dis qu’il trans­pi­rait sur son vé­lo d’ap­par­te­ment, l’a mis en joie. « Des Chi­nois ont fabriqué des neu­rones à par­tir de cel­lules souches pré­le­vées dans du pi­pi. For­mi­dable ! » De­puis trente ans, Sald­mann com­pile des don­nées ve­nues du monde en­tier, sur toutes les spé­cia­li­tés. Pour amé­lio­rer ses connais­sances, il lui ar­rive sou­vent de consul­ter les meilleurs de ses confrères. C’est ain­si qu’en 2008, il a té­lé­pho­né au pro­fes­seur Gé­rard Fried­lan­der, chef de ser­vice à l’hô­pi­tal Pom­pi­dou, (et au­jourd’hui doyen de la fa­cul­té de mé­de­cine Pa­ris- Des­cartes) pour avoir « des infos sur la phy­sio­lo­gie des reins ». Les deux hommes ont sym­pa­thi­sé, au point de mon­ter en­semble, quelques mois plus tard, une consul­ta­tion spé­cia­li­sée dans les check- up, l’équi­valent mé­di­cal d’une com­plète ré­vi­sion au­to­mo­bile. Avec ces bi­lans, jus­qu’alors inédits à l’As­sis­tance pu­blique, le tan­dem concur­rence les fa­meux check- up de l’Hô­pi­tal amé­ri­cain, qui drai­naient na­guère la plu­part des beau­ti­ful people. « Je suis en quelque sorte le mé­de­cin des pauvres pour les riches », plai­sante Sald­mann, en pré­ci­sant tout de même que ses cinq cents pa­tients an­nuels ne sont pas seu­le­ment des « gens de paillettes ». Il est le même pour tous, in­siste- t- il, et son exa­men com­mence tou­jours de la même fa­çon : « Je re­garde at­ten­ti­ve­ment les vi­sages, c’est in­ima­gi­nable ce que l’on peut dé­ce­ler sur une peau, un re­gard. Puis je pars ex­plo­rer l’in­té­rieur des corps. »

tour­née en co­rée

Sald­mann a tou­jours eu le don de ra­con­ter les his­toires, à com­men­cer par la sienne. Celle d’un en­fant, pe­tits- fils de fri­piers po­lo­nais qui, dans la bou­tique de tex­tile de ses pa­rents, au Havre, écou­lait gaie­ment les in­ven­dus. Il rit en­core de son slo­gan fé­tiche : « Mes­dames, al­lez-y, fouillez dans mes cu­lottes. » L’école le bar­bait. « En 4e, on m’a consi­dé­ré in­adap­té, men­tal et phy­sique, parce que le sport m’em­mer­dait », un comble pour un homme qui s’as­treint au­jourd’hui à une heure mi­ni­mum de sport par jour. Il pei­gnait alors des femmes nues, énormes, qui au­raient plu à Bo­te­ro. Il dé­cro­cha son bac en can­di­dat libre et s’ins­cri­vit en mé­de­cine à Pa­ris, en 1973, puis en car­dio­lo­gie pour faire plai­sir à sa mère qui ai­mait les his­toires de coeur. Lui les trou­va bien tristes. Un soir, de­vant une jeune veuve en larmes qui ve­nait de perdre son ma­ri d’un ar­rêt car­diaque, il se dit : « Si seu­le­ment j’avais ren­con­tré cet homme vingt ans plus tôt, je lui au­rais sans doute sau­vé la vie. Alors, ra­conte- t- il, j’en ai eu marre d’être pom­pier, je vou­lais exer­cer ce mé­tier au­tre­ment. »

La mé­de­cine pré­dic­tive, voi­là l’ave­nir. Sald­mann se met au ser­vice des bien- por­tants, en li­bé­ral d’abord, dans un ca­bi­net si­tué sur l’élé­gante place des Vosges, puis à l’hô­pi­tal Ne­cker. Il s’in­té­resse aux mé­ca­nismes du vieillis­se­ment,

fonde, en 1988, Die­te­ti­ca, le pre­mier con­grès de dié­té­tique, sans faire pour sa part trop at­ten­tion à sa ligne. À 40 ans, il pèse 85 ki­los. Il va fondre – dans tous les sens du terme – « en un re­gard », à la vue d’une vi­si­teuse mé­di­cale aux faux airs de Jes­si­ca Lange qui de­vien­dra sa troi­sième épouse. La ren­contre, à l’en­tendre, est digne d’une scène de film : « Je l’ai vue dans un con­grès, je lui ai dit : “Je suis gros, fau­ché, je vis à l’hô­tel, je suis di­vor­cé avec quatre en­fants, mais j’ai une carte de 40 % de ré­duc­tion à la SNCF.” Vi­si­ble­ment, ça lui a plu ! »

Sald­mann au­rait pu être ac­teur. Il s’y est es­sayé, une fois, dans le rôle d’un mé­de­cin lé­giste pour le film d’Alexandre Ar­ca­dy, 24 jours, qui re­trace le meurtre d’Ilan Ha­li­mi. « Fré­dé­ric m’a fait cet hon­neur », confie le ci­néaste qui l’avait ren­con­tré en 2012 lors d’un dî­ner chez l’homme d’af­faires sé­né­ga­lais Pape N’Diaye. Le jour du tour­nage, Manuel Valls as­sis­tait aux prises de vues et le car­dio­logue pre­nait son rôle très à coeur. Claude Le­louch, lui, n’a pas fait jouer son tou­bib fa­vo­ri, mais il lui a don­né une place de choix dans son der­nier long- mé­trage Sa­laud, on t’aime. Ed­dy Mit­chell y in­ter­prète un cer­tain Fré­dé­ric Sald­mann, ve­nu rendre vi­site à son com­plice de tou­jours (in­car­né par John­ny Hal­li­day) à qui il re­com­mande un « nou­veau pro­cé­dé pour ar­rê­ter de clo­per... » Au dé­but du film, les deux hommes se char­rient. « Si tu conti­nues comme ça, dit le mé­de­cin, un jour ou l’autre le Bon Dieu va se fâ­cher. » Le fu­meur de­mande : « De­puis quand crois- tu au Bon Dieu ? » Et Fré­dé­ric sou­rit : « De­puis que j’ai ven­du 500 000 exem­plaires avec mon nou­veau bou­quin ! »

Avec ce titre gé­nial, Le meilleur mé­di­ca­ment, c’est vous, Sald­mann a en­fin réa­li­sé son rêve. « Un jour, j’écri­rai un best- sel­ler », di­sait- il de­puis vingt ans. Ses amis n’y croyaient plus, à force de le voir en­chaî­ner les ou­vrages, onze en tout, ( le pre­mier en 1995, sur les omé­ga-3, puis sur les ré­gimes, la nouvelle cuisine, les vi­ta­mines, les risques ali­men­taires, l’hy­giène, la lon­gé­vi­té...). Pre­mier suc­cès en 2007 avec une ode à la pro­pre­té, On s’en lave les mains – plus de 70 000 lec­teurs – et le triomphe, en­fin, en 2013 avec ce ma­nus­crit qui ne pa­rais­sait pas si dif­fé­rent des autres. 550 000 exem­plaires ven­dus, des tra­duc­tions dans 22 pays. « C’était in­es­pé­ré, ju­bile Lise Boell, son édi­trice chez Al­bin Michel, qui lui a aus­si­tôt com­man­dé la suite. Cette fois, Sald­mann pro­pose cinq clés ca­pi­tales qui vont chan­ger notre concep­tion de la san­té. Ça va faire du bruit. » La sor­tie est pré­vue pour le mois d’avril. D’ici là, la nouvelle star d’Al­bin Michel au­ra as­su­ré la promotion du pre­mier tome en Co­rée du Sud, à Hong Kong et aux ÉtatsU­nis. « Je suis dans l’air du temps, ana­lyse Sald­mann. Les gens sont an­gois­sés, ils se mé­fient des la­bos, ils pensent qu’ils n’au­ront peut- être pas de re­traite, pas les moyens de se soi­gner. Moi je leur dis : “De­ve­nez votre propre en­tre­pre­neur de san­té.” C’est une ap­proche très in­di­vi­dua­liste qui n’au­rait pas mar­ché il y a en­core cinq ans. Mais la so­cié­té change, le suc­cès de mon livre le prouve. »

L’ou­vrage est à son image, un cu­rieux mé­lange de prag­ma­tisme et d’éru­di­tion, d’ar­gu­men­ta­tions so­lides et de fan­tai­sies. On y trouve des c ita­tions d e Mon­taigne, Woo­dy A llen, Pierre Dac (« L’éter­nue­ment est l’or­gasme du pauvre »), des le­çons de choses, d’hy­giène, des re­cettes de grands- mères, quelques en­vo­lées fu­tu­ristes, de la psy­cho­lo­gie po­si­tive et beau­coup de bonnes nou­velles. La gé­né­tique ne pèse que 15 %, la li­bi­do mas­cu­line s’en­tre­tient ad vi­tam æter­nam et la mé­no­pause, avec une bonne hy­giène de vie, peut re­cu­ler de sept ans ! Il est ques­tion de sexe, de stress, d’épices, de mé­di­ta­tion et même de consti­pa­tion. « Avec un petit ta­bou­ret de­vant soi sur le trône, jambes al­lon­gées, l’angle ano- rec­tal est moins fer­mé, le tran­sit fa­ci­li­té. On gagne une heure par se­maine et un ventre plat ! » Rien de tel aus­si qu’une douche froide – 200 ca­lo­ries en moins –, du cho­co­lat noir à 100 % en cas de frin­gale, un petit jeûne heb­do­ma­daire pour « ren­for­cer l’ADN. Chez les sou­ris, vingt- quatre heures sans man­ger en­traînent une baisse de 20 % des can­cers ». Il en jette tou­jours, Sald­mann, avec ses études par­fois re­cy­clées d’un livre à l’autre. Cer­taines, un peu lou­foques, portent sur le temps de coït idéal (« sept à treize mi­nutes, au- de­là tout le monde s’en­nuie »), les ver­tus des épouses jeunes (qui main­tien­draient les ma­ris en vie plus long­temps, se­lon une pu­bli­ca­tion ba­roque sur les pierres tom­bales), les bien­faits du jus de ce­rise sur l’en­dor­mis­se­ment et des pistaches sur les troubles de l’érec­tion (se­lon un ques­tion­naire réa­li­sé sur dix- sept Turcs !). Fré­dé­ric Sald­mann s’est d’ailleurs­vu dé­cer­ner « la sa­lade d’or » du site LaNu­tri­tion.fr, pour sa ti­rade sur les bé­né­fices d’un som­meil à gauche du lit conju­gal. Il s’ap­puyait sur un émi­nent son­dage réa­li­sé par un hô­te­lier bri­tan­nique, Pre­mier Inn, dans le­quel 25 % des dor­meurs de gauche dé­cla­raient avoir un ré­veil po­si­tif, contre 18 % chez leur par­te­naire.

Les cri­tiques, Sald­mann s’en moque : « Il faut aus­si du lé­ger dans un ou­vrage. » Et puis le c ar­dio­logue s ait aus­si être sé­rieux, no­tam­ment quand il parle des té­lo­mères, « ces pe­tits man­chons qui sont au bout des chro­mo­somes, comme les pe­tits bouts en plas­tique à l’ex­tré­mi­té des la­cets ». Longs, ils sont signe de bonne san­té. Courts, ron­gés par le stress

« je suis en quelque sorte le mé­de­cin des pauvres

pour les riches. » best sel­ler mon­dial Avec ce livre de conseils, tra­duit en 22 langues, le doc­teur Sald­mann est l’un des au­teurs fran­çais les plus lus de la pla­nète.

Il peut cau­ser de tout, des bIen­faIts de

l’écharpe, de la ca­rotte, du poIvre, de l’éja­cu­la­tion

pré­coce.

et les sou­cis, ils an­noncent une es­pé­rance de vie plus faible. « Mais la bonne nouvelle, c’est qu’on peut les ral­lon­ger avec une bonne hy­giène de vie », clai­ronne- t- il. Il y a en­vi­ron un an, alors qu’il cher­chait un la­bo­ra­toire sus­cep­tible de me­su­rer les té­lo­mères de ses pa­tients, il a contac­té Ma­rie- Pierre Moi­san, cher­cheuse à l’In­ra, spé­cia­liste re­con­nue en la ma­tière. La jeune femme sou­rit tou­jours quand elle en­tend les pro­phé­ties du doc­teur Sald­mann : « Il est ca­ri­ca­tu­ral, quand il dit, par exemple, qu’avec une de­mi- heure de sport par jour, les té­lo­mères re­poussent. Ce n’est pas aus­si simple et pour l’ins­tant il n’est pas éta­bli qu’une bonne hy­giène de vie les ral­longe. Mais son dis­cours est utile et pas fon­ciè­re­ment faux. »

La com­mu­nau­té scien­ti­fique n e fait p as tou­jours preuve de tant d’in­dul­gence. Dans PubMed, la bible des cher­cheurs qui re­cense toutes les pu­bli­ca­tions scien­ti­fiques, Sald­mann n’a lais­sé au­cune trace, hor­mis un petit ar­ticle de 1991 sur des pa­tients at­teints de dé­mence sé­nile. Mais dans les médias, il est par­tout. Dans Le Point, L’Obs, Top San­té, Psy­cho­lo­gies Ma­ga­zine, au Grand Journal de Ca­nal +, à Té­lé­ma­tin, sur RMC où il tient sou­vent le mi­cro dans l’émis­sion sur la sexua­li­té de Bri­gitte La­haie, tout comme dans celle, sur France 5, de son ami Yves Cal­vi. « J’ai connu Fré­dé­ric il y a vingt ans, se sou­vient le jour­na­liste de C dans l’air. Je me suis d’abord dit : “Qu’est- ce que c’est que ce zo­zo ?” avant de réa­li­ser qu’il a du fond. Il avait fait un sa­cré ta­page avec une étude an­glaise sur les traces d’urine re­trou­vées dans les bols de ca­ca­huètes des pubs an­glais. Il a été l’un des pre­miers à écrire des livres de vul­ga­ri­sa­tion in­tel­li­gente sur la bonne san­té. De­puis, je l’in­vite ré­gu­liè­re­ment dans mes émis­sions et je ne suis ja­mais dé­çu. » Sald­mann, qui fit ses pre­mières ch­ro­niques sur la Cinq de Ber­lus­co­ni, a bien pro­gres­sé grâce aux conseils de Cal­vi. Pé­da­gogue, tou­jours dis­po­nible, i l est de­ve­nu ce qu’on ap­pelle un « bon client ». Il peut cau­ser de tout, des bien­faits de l’écharpe, de la ca­rotte et du poivre, des al­ler­gies, de l’éja­cu­la­tion pré­coce, de la chi­rur­gie es­thé­tique et du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Et pen­dant ce temps, loin des pro­jec­teurs, le car­dio­logue mène tran­quille­ment son autre vie, de bu­si­ness­man.

conseils pour da­none et co­ca

L’autre Sald­mann of­fi­cie non loin du Tro­ca­dé­ro, square Pé­trarque, dans un dis­cret hô­tel par­ti­cu­lier, siège de sa so­cié­té Sprim – 350 col­la­bo­ra­teurs et consul­tants se­lon son site, une quin­zaine de sa­la­riés, chiffre d’af­faires non pu­blié. L’en­tre­prise pro­pose des conseils en tous genres, concep­tion de pro­duits pour l’industrie agro- ali­men­taire, pré­ven­tion des crises et des risques sa­ni­taires, cam­pagnes de com­mu­ni­ca­tion, créa­tion d’études, de con­grès, de la­bels... « La mé­ca­nique est for­mi­da­ble­ment hui­lée, dit Fran­çois Bri­caire, chef du ser­vice des ma­la­dies in­fec­tieuses de la Pi­tié- Sal­pê­trière, et au­teur avec Sald­mann de l’es­sai Les nou­velles épi­dé­mies, com­ment s’en pro­té­ger ? (Flam­ma­rion, 2009). Fré­dé­ric a un large ré­seau d’uni­ver­si­taires qu’il sol­li­cite pour ses ou­vrages ou ses af­faires. Ain­si, il m’a ap­pe­lé un jour pour que je conseille Co­ca- Co­la sur le bio­ter­ro­risme ali­men­taire et aus­si cer­tains la­bo­ra­toires pour des pro­jets de vac­cin. Le type est vif, ma­lin, sa pe­tite en­tre­prise tourne bien. » Les géants comme Da­none, Nest­lé, Her­ta et Blé­di­na ont ré­gu­liè­re­ment re­cours aux ser­vices de Sprim, tout comme les pro­duc­teurs de cé­réales, de vo­lailles, ou le Co­mi­té in­ter­pro­fes­sion­nel du Ca­nard à Rô­tir. Pour les éle­veurs de poules, la so­cié­té du doc­teur Sald­mann a conçu ce slo­gan : « Un oeuf par jour, en forme tou­jours » ( lui a per­son­nel­le­ment une pré­fé­rence pour les ome­lettes blanches, sans gras). Sprim as­siste les in­dus­triels dé­si­reux de créer des départements « light » ou « no glu­ten » et leur porte se­cours, si un de leur pro­duit se vend moins bien ou s’il est at­ta­qué dans les médias. Son spectre est large, la so­cié­té crée aus­si des call- cen­ters (à la de­mande des pou­voirs pu­blics) pour ras­su­rer les usa­gers en cas d’in­fec­tion dans une can­tine ou un hô­pi­tal. À l’évo­ca­tion de toutes ces ac­ti­vi­tés, le doc­teur Sald­mann est sou­dain moins pro­lixe : « J’ai pris un peu le large avec tout ça », élude- t- il. Mais il ne re­nie rien : « Ce bu­si­ness m’a per­mis de faire la mé­de­cine que j’aime, à mon rythme, en consa­crant du temps à mes pa­tients sans prendre de dé­pas­se­ments ni me pré­oc­cu­per des ques­tions d’ar­gent. » Son poste d’at­ta­ché à l’hô­pi­tal Pom­pi­dou lui rap­porte moins de 2 500 eu­ros par mois, à peine de quoi in­vi­ter sa femme dans ses res­tau­rants étoi­lés pré­fé­rés.

quatre ma­riages et au­cun dieu

MSald­mann aus­si boit du jus de ci­tron par­fu­mé au gin­gembre. C’est elle qui, de­puis l’été der­nier, pré­side of­fi­ciel­le­ment Sprim : « Fré­dé­ric donne les idées et moi, j’exé­cute », souffle- t- elle en si­ro­tant son breu­vage dans un salon de thé désuet du VIIe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Elle non plus ne veut guère don­ner trop de dé­tails sur l’en­tre­prise conju­gale : « Nous sommes un pont entre l’industrie et le monde mé­di­cal. On in­ter­vient aus­si en amont en cas de crise et si vous n’en en­ten­dez pas par­ler, c’est qu’on fait bien notre bou­lot. » Sil­houette fine, teint de rose, elle est la plus belle des pu­bli­ci­tés pour le ré­gime de son ma­ri. Sur Ins­ta­gram, pour ses 135 000 fol­lo­wers, la blonde qua­dra­gé­naire poste ré­gu­liè­re­ment des pho­tos de ses séances de gym, ses es­ca­pades à Ibi­za ou à Ca­pri, ses der­nières Lou­bou­tin, son nou­veau sac Cha­nel, ses sou­ve­nirs d’un dé­fi­lé aux

cô­tés d’Alaïa ou de Kim Kar­da­shian. « Feel like a bar­bie girl » , écrit- elle lors d’un cock­tail mo­né­gasque. « La mode est ma pas­sion », confesse- t- elle. Alors, quand Al­ber El­baz a dé­bar­qué chez elle avec ses an­goisses pon­dé­rales, elle a cru rê­ver. « Ne me payez pas, a in­sis­té Sald­mann, mais in­vi­tez- nous, ma femme et moi, à vos dé­fi­lés. »

Quand s’ouvre chez les Sald­mann la sai­son des dî­ners – « de no­vembre à avril », pré­cisent- ils –, Ma­dame com­pose le me­nu et Mon­sieur lance les in­vi­ta­tions. Dans la vie aus­si, il aime le mé­lange des genres. Proust se se­rait dé­lec­té dans ces as­sem­blées très pa­ri­siennes où voi­sinent les Ta­pie, les Gran­jon, les Mul­liez ( pro­prié­taire du groupe Au­chan), les Cour­tin ( hé­ri­tiers de Cla­rins), l’homme d’af­faires JeanC­laude Dar­mon, Michel Leeb, Isa­belle Ad­ja­ni, Ch­ris­tophe Lam­bert, l’ab­bé de la Mo­ran­dais, Or­lan­do (le frère de Da­li­da), Di­dier Bar­be­li­vien... « Les plus belles tables de Pa­ris », es­time Alain Weill, le pré­sident du groupe NextRa­dioTV (BFM et RMC). La plu­part des convives sont aus­si des pa­tients, ou ils le de­vien­dront bien­tôt. Doc­teur Sald­mann, d’un trait d’hu­mour, pré­sente cha­cun de ses hôtes, le me­nu est évi­dem­ment light, lé­gumes sous toutes les formes, pois­son grillé, sor­bets. « Il nous laisse quand même boire du vin », plai­sante Char­lotte Rampling, de son jo­li sou­rire tendre et iro­nique. Là, sous les lu­mières de la tour Eif­fel, on rit, on pa­pote, on ré­seaute. On ima­gine la pro­chaine noce des Sald­mann, dé­jà ma­riés à l’ab­baye de Ville­neuve il y a vingt ans, au Ra­jas­than dans un temple hin­douiste (il montre fiè­re­ment la pho­to), à Phu­ket avec un moine boud­dhiste, puis à Las Ve­gas avec leurs six en­fants. Lui rêve dé­sor­mais d’une cé­ré­mo­nie or­tho­doxe à Saint- Pé­ters­bourg, elle d’une grande fête juive à Brook­lyn. À moins qu’ils n’in­ves­tissent leur mo­deste mo­nas­tère, si­tué à Availles-sur- Chi­zé, dans les Deux- Sèvres. « On pas­se­ra dans toutes les re­li­gions, s’amuse le ma­ri, qui pour­tant ne croit en rien. Comme je ne sais pas trop quel est le plan là- haut, au ciel, je veux avoir toutes les cartes, ne dé­ce­voir au­cun Dieu ! »

Dia­ble­ment pré­voyant, le doc­teur Sald­mann a aus­si conge­lé son sang et ses cel­lules dans des banques pri­vées aux Pays- Bas, au cas où la science, un jour, per­met­trait d’échap­per à la fa­ta­li­té. Cer­tains de ses convives pensent en faire au­tant. « Fré­dé­ric m’a presque con­vain­cu de conge­ler mon sang, ad­met Ch­ris­tian Cour­tin. Ce­la peut être utile pour se ré­gé­né­rer en cas de ma­la­die ou d’une opé­ra­tion grave. » Chez les Sald­mann, rien n’est ta­bou, on parle du temps qui passe, des en­fants qui foutent le camp, des té­lo­mères qui rac­cour­cissent. « Alors Mes­sieurs, avez­vous bien eu vos douze rap­ports ce mois- ci ? » ta­quine le doc­teur (se­lon lui, un tel score fait ga­gner huit ans d’es­pé­rance de vie). En apar­té, il peut éven­tuel­le­ment conseiller quelques im­plants ca­pil­laires, une pe­tite li­po­suc­cion, des pi­lules mi­racles. Quand ces dames tous­sotent, il adore en ra­jou­ter : « Avec les tech­niques d’au­jourd’hui, on peut as­su­rer à 90 ans, comme un ac­teur de film por­no. » Les in­vi­tés re­partent tou­jours heu­reux d’une soi­rée chez le lu­tin joyeux.

pe­tite cryo­gé­ni­sa­tion entre amis

Face aux jar­dins de l’Ély­sée, rue du Cirque, dans son du­plex prin­cier, BHL re­gorge de mots tendres pour l’ami Fré­dé­ric. C’est un banc de mé­duses qui l’a mis sur sa route. Il y a quinze ans, à l’hô­tel du Cap d’An­tibes, son épouse Arielle, pi­quée à la poi­trine, sor­tait de l’eau en hur­lant. « Per­met­tez-vous que je soigne cette vi­laine bles­sure », s’ap­pro­cha Sald­mann avant d’al­ler cher­cher une se­ringue de cor­ti­coïdes. De­puis, ce mé­de­cin a tou­jours été d’un grand se­cours pour les pe­tits et les grands bo­bos de la vie. Peu de gens savent que l’in­tel­lec­tuel mé­dia­tique a un frère ca­det han­di­ca­pé de­puis l’âge de 16 ans, en rai­son d’un ter­rible ac­ci­dent de la route. Lorsque ce­lui- ci a ten­té de mettre fin à ces jours en 2012, c’est Fré­dé­ric Sald­mann qui s’est ren­du à son che­vet. Lui aus­si qui a trou­vé les meilleurs spé­cia­listes pour son fils An­to­nin, ré­cem­ment vic­time d’un ac­ci­dent de scoo­ter. « Fré­dé­ric a le plus sûr diag­nos­tic que je connaisse », réa­lise BHL. « Il sent les choses et les gens, il a les pieds dans la terre et la tête dans les étoiles. C’est rare. » Le phi­lo­sophe ne s’est pas en­core mis à la mé­di­ta­tion ni au jus de gre­nade. Mais il se plie dé­sor­mais à une séance de gym­nas­tique quo­ti­dienne. Il a conge­lé ses cel­lules et, pour 1 000 eu­ros, fait me­su­rer ses té­lo­mères aux Pays-Bas. Arielle n’a pas vou­lu ten­ter l’exa­men : « Moi, je ne suis nul­le­ment an­gois­sée par l’idée du temps et de la mort, mur­mure l’élé­gante, en pi­co­rant de ses doigts fins trois noi­settes. Fré­dé­ric, c’est un per­son­nage de science- fic­tion, c’est Phi­lip K. Dick. Et Ber­nard-Hen­ri, lui, est un con­qué­rant, un gla­dia­teur qui dé­fie tout. Même les étoiles. » Un ma­tin, Sald­mann a frap­pé rue du Cirque : « Fé­li­ci­ta­tions Ber­nard ! J’ai tes ré­sul­tats, tu as le corps d’un homme de 45 ans. » Le phi­lo­sophe se re­dresse, gonfle le torse, confesse : « Je l’ai fait sur­tout pour faire plai­sir à Fré­dé­ric... » I l ne manque ja­mais d ’égards en­vers c et ami qu’il r ecom­mande à ses ca­ma­rades de com­bats, Turcs et Ly­biens, comme à son cercle pa­ri­sien. Ain­si Jacques We­ber a- t- il été prié d’al­ler consul­ter Sald­mann avant de jouer sa pièce Hô­tel Eu­rope : « Je pe­sais 130 ki­los, rap­pelle l’ac­teur. Il m’a dit qu’il fal­lait mai­grir d’ur­gence ou bien je ris­quais ma vie.

mes pa­tients, mes amis (1) Le di­rec­teur artistique de Lan­vin, Al­ber El­baz, (2) l’ac­teur Ch­ris­tophe Lam­bert, (3) l’ac­trice Char­lotte Rampling comptent par­mi les fi­dèles du doc­teur Sald­mann.

noces mul­tiples Sou­ve­nirs de deux des quatre ma­riages des Sald­mann, à Las Ve­gas (ci- contre) et au Ra­jas­than.

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