Pas­sion NI­CHOL­SON par An­je­li­ca Hus­ton

À 21 ans, AN­JE­LI­CA HUS­TON, man­ne­quin, ac­trice en de­ve­nir et fille du ci­néaste John Hus­ton, dé­barque à Hol­ly­wood et tombe im­mé­dia­te­ment sous le charme de Jack Ni­chol­son. Dans un récit ex­clu­sif, ti­ré de ses Mé­moires Sui­vez mon re­gard (à pa­raître aux Édi­tion

Vanity Fair (France) - - La Une -

On vous connaît comme ac­trice mais vos ta­lents d’écri­vain étaient res­tés ca­chés jus­qu’à pré­sent. Vos Mé­moires ont re­çu un ex­cellent ac­cueil cri­tique. De même que votre père, John Hus­ton, était écri­vain, réa­li­sa­teur, acteur, peintre, etc., vous avez, vous aus­si, une car­rière à trait d’union : man­ne­quin-ac­trice-écri­vain...

Mon père m’a tou­jours mise en garde contre les dan­gers du di­let­tan­tisme. J’ai donc tou­jours un peu re­gar­dé de tra­vers les gens qui tou­chaient à tout au lieu de se concen­trer sur le seul do­maine qui compte peut- être vrai­ment. Pour moi – et je dis ça avec énor­mé­ment de bien­veillance à l’égard de ma pro­fes­sion –, le jeu d’acteur est can­ton­né à l’in­ter­pré­ta­tion. Il faut être dans un état as­sez calme et ré­cep­tif, qui n’est pas né­ces­sai­re­ment ce­lui dans le­quel on est le plus créa­tif, et pas for­cé­ment ce­lui dans le­quel il est in­té­res­sant de convo­quer son pas­sé. Les gens at­tendent sim­ple­ment de vous que vous jouiez et que vous fas­siez bien votre bou­lot. C’est pour­tant à tra­vers ma car­rière d’ac­trice que je me suis for­gée des opi­nions sur un cer­tain nombre de choses.

Et il était temps de les ex­pri­mer ? Mon ma­ri Ro­bert [Graham, le sculp­teur] est mort il y a sept ans et le sol s’est dé­ro­bé sous mes pieds. Il était temps pour moi de faire le point sur mon his­toire, dire qui je suis, d’où je viens, par­ler de mes pa­rents et de ce qu’a été ma vie. Ça a été une aven­ture, même si au dé­part je me suis as­sise et j’ai écrit 900 pages.

En ra­con­tant votre vie, vous faites le récit fas­ci­nant de la ma­nière dont Hol­ly­wood et l’in­dus­trie ci­né­ma­to­gra­phique ont chan­gé, et aus­si dont le monde de l’art à Los An­geles a chan­gé. C’est un monde très dif­fé­rent de ce­lui d’au­jourd’hui, avec tel­le­ment de ni­vel­le­ment par le bas, le culte du ré­sul­tat, tel­le­ment de pres­sion pour pro­duire des block­bus­ters et prendre la tête du box- of­fice le jour même de la sor­tie du film. Votre Hol­ly­wood res­semble à une autre pla­nète.

C’est vrai. C’était une époque in­croyable, vi­brante. Quand je re­lis mon jour­nal, je me dis : « Ouah, il se pas­sait quelque chose chaque jour. » Vous avez vu avec qui j’étais, aus­si ? Je fré­quen­tais un des types les plus brillants de sa gé­né­ra­tion – non qu’il ne le soit plus, bien sûr, mais en ce temps-là, Jack était tout ce que tout le monde rê­vait d’être. Il était au centre de l’at­ten­tion et il s’écla­tait. C’était for­mi­dable d’être au coeur de ce cercle ; les gens qu’il fré­quen­tait, ceux qu’il m’a pré­sen­tés, les gens que j’y ai ame­nés. C’était très éclec­tique. Tout le monde vi­vait à 100 à l’heure.

Le sys­tème de va­leurs de l’époque était très dif­fé­rent de ce­lui de Hol­ly­wood au­jourd’hui.

Il n’y a plus de va­leurs ; il n’y a plus que de l’avi­di­té.

Et de la ner­vo­si­té.

Et de la su­per­fi­cia­li­té parce que plus per­sonne ne sait ce que font les autres. D’abord, ils sont tous der­rière leurs or­di­na­teurs ou les grilles de leurs vil­las. Tout est comme nim­bé de mys­tère. Tout est de­ve­nu tel­le­ment ar­ti­fi­ciel. Il n’est plus ques­tion que de ta­pis rouges. On ne s’in­té­resse plus qu’aux marques des robes, à qui les por­taient le mieux. J’ai bien ri­go­lé aux Os­car cette an­née parce qu’ils avaient cette bling ca­me­ra [qui per­met de faire les gros plans sur les mains] et je me di­sais que le comble de la pro­voc pour une ac­trice au­jourd’hui, c’est de re­fu­ser de mon­trer ses bi­joux à la bling ca­me­ra.

Vous ne pen­sez pas que ça ex­plique le fait que le pu­blic se soit tour­né vers la bonne vieille té­lé ?

De toute évi­dence, oui. Si vous vou­lez al­ler au ci­né­ma, re­mer­ciez le ciel de ne pas avoir de fa­mille nom­breuse à nour­rir, parce que ça coûte une for­tune. Si vous êtes plu­sieurs, il faut bien comp­ter 100 dol­lars. Tant pis si vous vou­liez un Co­ca et du pop- corn. La plu­part des salles sont de­ve­nues exé­crables et elles ont com­plè­te­ment rui­né le plai­sir d’al­ler se faire une toile en trans­for­mant ce­la en ba­nale pro­jo té­lé. Pour les gens nor­maux – la classe moyenne, quoi, qui n’existe d’ailleurs plus de toute fa­çon –, c’est très dif­fi­cile. Per­sonne n’a d’ar­gent à part ceux qui en ont trop. Et puis à peine ont-ils vu le film qu’il est dis­po­nible à la té­lé. C’est vrai­ment triste parce que le ci­né­ma était une ma­gni­fique ex­pé­rience so­ciale.

Il ar­rive en­core que ce soit plai­sant mais c’est de plus en plus rare. Je pense que c’est pour cette rai­son que la gas­tro­no­mie est de­ve­nue tel­le­ment dy­na­mique et à la mode. Au lieu d’al­ler au ci­né­ma, les gens vont au res­tau­rant. Ça coûte moins cher que d’ache­ter des fringues. Plu­tôt que d’al­ler faire du shop­ping au centre com­mer­cial, les gens se rem­plissent l’es­to­mac.

Par­lons des Hus­ton. Ils sont tous écri­vains, réa­li­sa­teurs, ac­teurs... Di­sons que c’est ma­man [Ri­cki So­ma qui était bal­le­rine] et papa, cette fu­sion gé­né­tique. Ce que mon grand-père et mon père ont ap­por­té dans le mé­lange, c’est le pa­tro­nyme, leur in­croyable in­ves­tis­se­ment dans le do­maine ar­tis­tique et le plai­sir qu’ils ont pu en ti­rer. Et ils ont été très bons.

Quand on pense à la fil­mo­gra­phie de votre père – pour ne ci­ter que Le Fau­con mal­tais, Afri­can Queen, Mou­lin Rouge, La Nuit de l’iguane, Quand la ville dort...

... Et Gens de Du­blin, notre der­nier film en­semble.

C’est vrai, adap­té du ro­man de James Joyce. Et puis il y a la liste des films aux­quels vous avez brillam­ment contri­bué : L’Hon­neur des Priz­zi, Les Ar­na­queurs, La Fa­mille Ad­dams, La Fa­mille Te­nen­baum, À bord du Dar­jee­ling Li­mi­ted et ce­lui qui sort pro­chai­ne­ment, The Mas­ter Cleanse.

Je ne veux pas en dire plus mais le pos­tu­lat de dé­part est vrai­ment très in­té­res­sant. Il y est ques­tion de se dé­bar­ras­ser de ses dé­mons.

À ce propos, re­ve­nons- en à votre en­fance ir­lan­daise à St. Cle­rans. Vous êtes pen­sion­naire au couvent et sou­dain, vous voi­là man­ne­quin à New York, ac­cla­mée par le mi­lieu de la mode. C’est un sa­cré tour­nant.

Oui, en­fin... il y a eu quelques obs­tacles sur la route. Il y a eu ce film que j’ai fait avec mon père, Pro­me­nade avec l’amour et la mort.

Oui, vous avez pris cher avec ce film, n’est- ce pas ? En fait, le film a re­çu un bon ac­cueil en France, contrai­re­ment au reste de la pla­nète, ce qui nous a un peu dé­ten­dus tous les deux. La France a tou­jours été bien­veillante à l’égard de ce film, c’est gé­nial. Après le tour­nage, je suis par­tie à Londres où j’ai été la dou­blure de Ma­rianne Fai­th­full dans le Ham­let de To­ny Ri­chard­son. Puis ma mère s’est tuée dans un ac­ci­dent de voi­ture. J’ai quit­té Londres – j’ai fait mes va­lises et voi­là. Je ne m’ima­gi­nais pas conti­nuer à vivre dans cette mai­son après sa mort. Ça a chan­gé ma vie.

La mode a dû vous sem­bler un monde à part ? Je pense que la meilleure dé­fi­ni­tion, c’est, comme tou­jours, celle de Mike Ni­chols sur la cou­ver­ture de mon livre. Il qua­li­fie la mode de « gla­mour bru­tal ». C’est pas brillant, ça ?

Si, d’au­tant que vous étiez avec Bob Ri­chard­son, un des plus grands pho­to­graphes de cette époque – et père de Ter­ry Ri­chard­son –, mais dans la vie c’était un par­te­naire plu­tôt bru­tal, en ef­fet. Vous étiez en­semble à un mo­ment cru­cial que l’on peut difficilement qua­li­fier de bon mo­ment.

Non, ça n’était pas un bon mo­ment, même s’il était brillant et dé­ran­gé et as­sez pa­thé­tique à la fin. Vous sa­vez, tout le monde était li­gué contre lui. Bob était un grand pa­ra­noïaque et il est as­sez dif­fi­cile de se re­le­ver de ça quand on est très jeune et no­vice face à ce genre d’homme à la fois fas­ci­nant, brillant, do­mi­na­teur et d’hu­meur chan­geante. C’est très dif­fi­cile.

Il s’est avé­ré qu’il était schi­zo­phrène, entre autres pro­blèmes, mais, à l’époque, c’était la co­que­luche du Tout-New York. Avec des grosses va­lises, ce­pen­dant. Dieu mer­ci, votre père vous a en­cou­ra­gée à sor­tir de cette re­la­tion.

Ouais. Je pense que je n’au­rais pas pu m’en sor­tir sans papa.

« Au­jourd’hui, au lieu d’al­ler au ci­né­ma, LES GENS voNt au rES­tau­raNt. »

Pas­sons à une his­toire plus heu­reuse, votre ma­riage avec Ro­bert Graham. Il a joué un rôle très im­por­tant plus tard dans votre vie, à Ve­nice, en Ca­li­for­nie.

Oui, c’était un autre genre. Il était ex­trê­me­ment gen­til et po­sé – et à sa ma­nière plein d’es­prit, drôle et brillant. Mais il était très res­pon­sable dans ses re­la­tions aux autres et avait de grandes qua­li­tés émo­tion­nelles. Bien sûr, c’était un ar­tiste et donc il n’ap­por­tait pas for­cé­ment la sé­cu­ri­té que l’on pour­rait cher­cher dans l’autre. Comme celle que pro­cure l’ar­gent, par exemple.

Com­ment vous êtes-vous ren­con­trés ? J’ai d’abord fait la connais­sance de ses torses olym­piques. Il est l’au­teur des deux sta­tues à l’en­trée du stade olym­pique des Jeux de 1984 à Los An­geles. C’était un été for­mi­dable. On avait conseillé à tout le monde de fuir la ville, parce que ça al­lait être hor­rible, bon­dé et ef­frayant. Et la plu­part des gens avaient sui­vi ce conseil. La ville n’a ja­mais été aus­si belle. Pas un nuage ni une trace de brume. Jack et moi al­lions au stade avec nos amis Gre­ta et Bert Sch­nei­der. On se don­nait gé­né­ra­le­ment ren­dez-vous sous les torses. C’était notre point de re­père. J’ai­mais ad­mi­rer ces sta­tues chaque jour. Elles sym­bo­li­saient le pou­voir, la force et la pu­re­té des Jeux. Je crois que j’ai ren­con­tré Bob en­vi­ron un an plus tard. Je lui ai de­man­dé son avis sur le ca­rac­tère phy­sique du torse fé­mi­nin, où tout est ex­po­sé. Il m’a dit qu’il sculp­tait ce qu’il voyait. J’ai trou­vé ça as­sez im­pres­sion­nant. Il m’a plu tout de suite. Il avait les plus belles mains d’homme que j’ai ja­mais vues. Et de très beaux yeux avec des cils très noirs. Et, vous l’ad­met­trez, une mer­veilleuse na­ture de che­veux. C’était un très bel homme, une per­sonne fa­bu­leuse. —

Pro Pos recueillis Par in­grid si­schy

C’est à cet en­droit, à l’âge de 21 ans, que j’ai rom­pu avec Bob Ri­chard­son, un pho­to­graphe de mode au­da­cieux et pro­vo­ca­teur de 24 ans mon aî­né avec qui j’en­tre­te­nais de­puis quatre ans une liai­son ora­geuse. Jus­qu’alors nous avions par­ta­gé un ap­par­te­ment à Gra­mer­cy Park, à New York. Sans le sou­tien de mon père et de sa femme, Ci­ci, avec qui Bob et moi ve­nions de par­tir en va­cances à La Paz, je n’au­rais sans doute ja­mais eu le sur­saut de cou­rage né­ces­saire pour le quit­ter.

Je comp­tais sé­jour­ner au ranch de Pa­ci­fic Pa­li­sades que Ci­ci avait ache­té avant son ma­riage avec papa. Elle le re­dé­co­rait pour y ac­cueillir les tré­sors de notre an­cienne vie de St. Cle­rans, pro­prié­té bu­co­lique dans l’ouest de l’Ir­lande où mon frère To­ny et moi avions gran­di. Bi­zar­re­ment, en ar­ri­vant en Ca­li­for­nie, j’ai eu l’im­pres­sion de ren­trer chez moi. J’étais née à Los An­geles. Au- des­sus du dé­sert, le ciel était clair et im­ma­cu­lé. Ha­bi­ter de nou­veau avec papa [le ci­néaste John Hus­ton] m’a fait un drôle d’ef­fet, mais il al­lait ra­pi­de­ment tour­ner Le Piège à New York.

Ma nou­velle vie a com­men­cé de­vant le car­rou­sel à ba­gages des douanes de l’aé­ro­port de Los An­geles, en mars 1973. Papa a toi­sé Jack d’un air ter­rible : « Il pa­raît que vous cou­chez avec ma fIlle. »

Je rou­lais sur Sun­set Bou­le­vard sous un so­leil pâle et de­vant moi dé­fi­lait un pay­sage nu, fait d’en­tre­pôts et de bâ­ti­ments à un étage aux cou­leurs criardes. De grands pal­miers et des ja­ca­ran­das vio­lets ja­lon­naient la route, ba­layée par un vent sec et par­fu­mé. Un store à rayures jaunes om­bra­geait la bou­tique de Geor­gio sur Ro­deo Drive et des bru­mi­sa­teurs ex­té­rieurs pul­vé­ri­saient le par­fum de la marque. Ré­si­gnés, des ma­ris si­ro­taient des ex­pres­sos ac­cou­dés à un zinc ru­ti­lant pen­dant que leurs épouses ache­taient des robes de chambres toutes en plumes et des robes de soi­rée or­nées de perles. À cette époque, Los An­geles n’était en­core qu’une pe­tite ville, à la fois gla­mour et pro­vin­ciale.

Un jour d’avril, Ci­ci a été in­vi­tée par Bri­git­ta, une de ses amies sué­doises, à une fête chez l’acteur Jack Ni­chol­son. Ci­ci a de­man­dé si elle pou­vait ve­nir ac­com­pa­gnée de sa belle-fille et Bri­git­ta a vo­lon­tiers ac­cep­té. Jack cé­lé­brait son an­ni­ver­saire et il ado­rait les jo­lies femmes.

Ci­ci m’a prê­té une belle robe de soi­rée – noire, longue et dos nu, avec un fer­moir en strass. Bri­git­ta est pas­sée nous prendre en voi­ture et nous sommes par­ties chez Jack, di­rec­tion Mulholland Drive. Sur cette haute cor­niche sé­pa­rant Be­ver­ly Hills de la val­lée de San Fer­nan­do, on se sen­tait sur le toit du monde.

La porte d’une mo­deste mai­son à un étage de style ranch s’est ou­verte et le fa­meux sou­rire est ap­pa­ru. Plus tard, après la consé­cra­tion de Jack et sa cou­ver­ture de Time, Dia­na Vree­land [an­cienne ré­dac­trice en chef du ma­ga­zine Vogue] l’a bap­ti­sé « le sou­rire du tueur ». Mais sur le mo­ment, je me suis sim­ple­ment dit : « Voi­là un homme dont on peut tom­ber amou­reuse ! »

En 1969, quand j’ha­bi­tais en­core Londres, j’avais vu Ea­sy Ri­der avec des amis à Pic­ca­dilly Cir­cus, puis j’y étais re­tour­née seule quelques jours après. Le mé­lange d’ai­sance et d’exu­bé­rance de Jack m’avait cap­ti­vée dès son ap­pa­ri­tion à l’écran. Je crois que c’est avec ce film que, comme beau­coup d’autres, je suis tom­bée amou­reuse de lui pour la pre­mière fois.

La se­conde fois a été quand il nous a ac­cueillies en ce dé­but de soi­rée, dans les rayons do­rés du so­leil cou­chant. « Bon­soir mes­dames », a- t-il lan­cé, ra­dieux, avant d’ajou­ter d’une voix traî­nante : « C’est moi Jack, ra­vi que vous soyez ve­nues. »

Il nous a fait signe d’en­trer. Le sa­lon était bas de pla­fond, éclai­ré à la bou­gie et rem­pli d’in­con­nus. Il y avait un buf­fet grec et de la mu­sique. J’ai dan­sé avec Jack pen­dant des heures. Quand il m’a pro­po­sé de res­ter pour la nuit, j’ai de­man­dé conseil à Ci­ci.

« Tu plai­santes ? m’a- t- elle ré­pon­du. Fonce ! » Le len­de­main ma­tin, je me suis ré­veillée et j’ai en­fi­lé ma robe de soi­rée. Jack était dé­jà en bas. Ce­lui que j’iden­ti­fie­rais plus tard comme le scé­na­riste Ro­bert Towne est en­tré dans la mai­son et m’a toi­sée du bas de l’es­ca­lier. Jack est ap­pa­ru et a lan­cé : « Si ça ne

te dé­range pas, je t’ap­pelle un taxi, parce que je dois al­ler à un match de ba­se­ball. »

Une de­mi-heure après, j’étais à Pa­li­sades. Lorsque je suis des­cen­due du taxi avec ma robe dos nu, Ci­ci était à la porte. Elle a se­coué la tête. « Je n’ar­rive pas à croire que tu n’aies pas in­sis­té pour qu’il te rac­com­pagne, a- t- elle dit. Où avais- tu la tête ? S’il veut à nou­veau te voir, il doit pas­ser te prendre et te rac­com­pa­gner. »

Jack m’a ap­pe­lée quelques jours plus tard pour me pro­po­ser un ren­dez-vous. J’ai dit : « D’ac­cord. Mais il fau­dra que tu passes me prendre et que tu me rac­com­pagnes. – En­ten­du. Sa­me­di, ça te va ? – Très bien. Mais tu passes me cher­cher. » Le sa­me­di, il m’a an­non­cé qu’il était na­vré, qu’il de­vait an­nu­ler notre ren­dez-vous, parce qu’il avait dé­jà pris un en­ga­ge­ment sur le­quel il ne pou­vait re­ve­nir. « Ça si­gni­fie que je passe en deuxième ? ai-je de­man­dé.

– Ne dis pas ça. Ce n’est pas très in­tel­li­gent et ça ne nous rend pas hon­neur. »

J’ai rac­cro­ché, dé­çue. Ce soir-là, j’ai dé­ci­dé de sor­tir avec [le dé­co­ra­teur] Je­re­my [Rail­ton], [les scé­na­ristes] Gail Parent et Ken­ny Solms. Nous dî­nions à l’Old World Ca­fé sur Sun­set Bou­le­vard quand ils se sont mis à chu­cho­ter et à pouf­fer de rire. Fi­na­le­ment, Gail m’a dit : « Tu n’étais pas cen­sée voir Jack, ce soir ? – Oui, mais il avait dé­jà un en­ga­ge­ment. – Eh bien, son en­ga­ge­ment est une jo­lie blonde avec qui il vient de mon­ter à l’étage », a ex­pli­qué Ken­ny.

J’ai sai­si mon verre de vin et, le coeur bat­tant, j’ai mon­té l’es­ca­lier à mon tour. Jack était en com­pa­gnie d’une belle jeune femme que j’ai im­mé­dia­te­ment re­con­nue : c’était son ex-pe­tite amie, Mi­chelle Phil­lips. Je l’avais vue dans des ma­ga­zines quand j’ha­bi­tais New York ; elle fai­sait par­tie [du groupe de rock] The Ma­mas & the Pa­pas. Quand je suis ar­ri­vée à leur table, une ombre lé­gère est pas­sée sur le vi­sage de Jack, comme un nuage jette un voile sur le so­leil. J’ai joyeu­se­ment le­vé mon verre en lan­çant : « Je

suis en bas, je vou­lais sim­ple­ment dire bon­jour. » Im­per­tur­bable, Jack m’a pré­sen­té Mi­chelle. C’est sûr, elle était char­mante. Mais leur his­toire tou­chait à sa fin. Quelques se­maines après cette rencontre, elle est pas­sée chez lui un ma­tin pour ré­cu­pé­rer des af­faires. Quand elle s’est aper­çue que j’étais là avec Jack, elle est ve­nue nous voir dans sa chambre avec deux verres de jus d’orange. À comp­ter de cet ins­tant, nous sommes de­ve­nues amies.

FOus RiREs Et cOnvER­sa­tiOns phi­LO­sO­phiquEs

Au dé­but de notre re­la­tion, Jack m’a en­voyé des si­gnaux contra­dic­toires. Il me sup­pliait de res­ter pour la nuit et fi­na­le­ment ne me rap­pe­lait pas, même après avoir pro­mis de le faire. Un jour, il m’a an­non­cé qu’il fal­lait cal­mer le jeu entre nous, puis il m’a té­lé­pho­né quelque temps après pour me pro­po­ser de dî­ner. Il m’a don­né une quan­ti­té de sur­noms. Ça a com­men­cé par « Fab », pour « La Grande Fa­bu­leuse » qui est de­ve­nu, avec l’ac­cent al­le­mand, « La Gran­teu Fa­pu­leu­zeu ». Quand je suis ar­ri­vée à Los An­geles, Je­re­my et Ken­ny ré­pé­taient sans cesse « le plus fa­bu­leux », un tic de lan­gage que j’avais vite adop­té. Puis, sans que je sache pour­quoi, Jack s’est mis à m’ap­pe­ler « Toot », qui ri­mait avec « Foot », ou « Too­tie », bien­tôt rem­pla­cés par « Toot­man Fa­pu­leu­zeu ». Puis il y a eu « La Gran­teu » et, plus sim­ple­ment, « Mine » et « Mi­nyl ». Il m’ap­pe­lait par­fois « mon pote », à mon grand déses­poir. C’était tout sauf ro­man­tique ! Je ne vou­lais pas être sa co­pine, mais l’amour de sa vie.

Jack don­nait un sur­nom à la plu­part des gens. War­ren Beat­ty était « Le Pro », Mar­lon Bran­do « Mar­loon », Ar­thur Gar­fun­kel « Ce bon vieux G ». Sa voi­ture, une ma­gni­fique Mer­cedes 800 rouge ce­rise, fut bap­ti­sée quant à elle « Bing ». Il ai­mait tant le nom de Har­ry Dean Stan­ton qu’il trou­vait tou­jours le moyen de le pla­cer dans ses tour­nages. Si on y prête at­ten­tion, on peut aper­ce­voir les ini­tiales HDS gra­vées sur le mur d’une cel­lule de pri­son ou sur l’écorce d’un arbre dans un wes­tern.

Après avoir joué dans Pro­fes­sion : re­por­ter [de Mi­che­lan­ge­lo An­to­nio­ni], Jack a en­chaî­né avec Chi­na­town, sans doute le film le plus beau et le plus au­then­tique sur Los An­geles, tour­né en dé­cors réels. De l’al­liance par­faite de l’ar­chi­tec­ture més­es­ti­mée de la ville aux in­té­rieurs ins­pi­rés de Ri­chard Syl­bert, en pas­sant par la pho­to­gra­phie ori­gi­nale de John A. Alon­zo, le tra­vail de la grande cos­tu­mière An­thea Syl­bert et la mise en scène ma­gis­trale de Ro­man Polanski, le film res­semble à un mer­veilleux clas­sique en noir et blanc, co­lo­ri­sé d’un coup de ba­guette ma­gique. Tout sonne juste, des plans d’oran­ge­ries aux voi­tures d’époque. La pho­to­gra­phie sa­tu­rée des scènes en in­té­rieur offre un contraste sai­sis­sant avec les ex­té­rieurs, aus­si brû­lés et arides qu’un pay­sage dé­ser­tique. C’est un film sur la cor­rup­tion à LA. Le jeu des ac­teurs est tout en mys­tère. Faye Du­na­way, gra­cile comme un lé­vrier ita­lien, joue Eve­lyn Mul­wray, l’hé­roïne qui porte en elle un ter­rible se­cret. Jack in­carne le détective privé J.J. Gittes, qui re­monte la piste de la cor­rup­tion jus­qu’à Noah Cross, joué par mon père.

Jack était dé­jà ami avec Ro­man et il s’en­ten­dait à mer­veille avec papa. Ils avaient l’un et l’autre le même goût pour les conver­sa­tions phi­lo­so­phiques et les fous rires. C’est pen­dant le tour­nage de Chi­na­town que je me suis ins­tal­lée chez Jack. Quand papa m’a de­man­dé de ve­nir le voir sur le pla­teau de Chi­na­town, j’ai ac­cep­té – je ne l’avais pas vu de­puis six mois. Pen­dant le dé­jeu­ner, sié­geant à une longue table que pré­si­dait Polanski, je suis res­tée si­len­cieuse, face à mon père et au cô­té de Jack. Sans la moindre rai­son, papa l’a toi­sé d’un air ter­rible et lui a lan­cé : « Il pa­raît que vous cou­chez avec ma fille » – un long si­lence se fit – « M. Gittes. » J’ai rou­gi comme une pi­voine, puis j’ai com­pris : ils ré­pé­taient les dia­logues du film. Tout le monde a écla­té de rire.

Le der­nier jour du tour­nage, j’ai dî­né avec l’as­sis­tante de Jack, An­nie Mar­shall, avant de me rendre sur le pla­teau. La nuit était tom­bée. Par la fe­nêtre de la ca­ra­vane de papa, j’ai vu une bou­teille à moi­tié vide de [vod­ka] Sto­lich­naya po­sée sur la table. J’ai frap­pé à sa porte et il a crié d’en­trer. L’ac­cueil a été gla­cial. Pour­quoi avais-je été si longue ? Qu’est- ce que je fa­bri­quais ?

Sur le pla­teau, on s’ac­ti­vait pour ré­gler la lu­mière du ter­rible dé­noue­ment du film, dans le­quel Noah Cross et sa fille règlent leurs comptes. La réa­li­té et la fic­tion se mêlent par­fois et j’ai com­pris que c’était son rôle que papa ré­pé­tait un peu plus tôt avec moi dans la ca­ra­vane. Puis l’équipe s’est dis­per­sée pour le sou­per. Il de­vait être 1 heure du ma­tin. Papa, An­nie, Jack et moi étions ins­tal­lés dans un box au fond d’un res­tau­rant pour dé­gus­ter des oeufs foo-yung. Dis­trait, papa a fait tom­ber une nouille sur le re­vers de sa veste. Jack l’a dé­li­ca­te­ment re­ti­rée avec ses ba­guettes. « Lais­sez-moi faire, John », a- t-il dit gen­ti­ment. Ils ont bou­clé la scène fi­nale à 5 heures du ma­tin.

La pre­mière fois que j’ai vu Las Ve­gas, c’était avec Jack par la vitre ou­verte d’une limousine. Il fai­sait dé­jà nuit noire, mais le Strip était en­core brû­lant du so­leil de plomb de la jour­née et le rou­geoie­ment d’une par­tie du ciel éclai­rait une faille dans le sable du dé­sert. De­vant nous, un ru­ban de lu­mières mul­ti­co­lores. Des deux cô­tés de l’ave­nue qui brillait de tous les feux du kitsch – rose élec­trique du ca­si­no Le Fla­min­go, blan­cheur des co­lonnes ro­maines du Cae­sars Pa­lace – et sur le trot­toir dé­am­bu­laient les gens de pas­sage, ac­cros à l’adré­na­line, ven­deurs à la sau­vette, pros­ti­tuées, strip­tea­seuses, gang­sters avec leurs pe­tites amies et leurs gardes du corps.

Jack et moi étions ve­nus voir Frank Si­na­tra, en­core au­réo­lé du suc­cès d’un al­bum en forme de come-back. Sur la scène du Cae­sars Pa­lace, un whis­ky dans une main, une ci­ga­rette dans l’autre, Si­na­tra se ba­la­dait avec non­cha­lance et pre­nait pos­ses­sion du pu­blic, comme un roi en son do­maine. Il avait les yeux bleu per­venche ; sa voix avait des ac­cents lé­gè­re­ment mo­queurs mais elle pos­sé­dait tou­jours ce ton soyeux qui jaillis­sait de l’élec­tro­phone quand, il y a bien long­temps, nous écou­tions à St. Cle­rans In the Wee Small Hours. Sur la po­chette, Si­na­tra est de­bout sous un ré­ver­bère, coif­fé d’un feutre gris. À la fin du concert, nous sommes mon­tés le re­trou­ver dans sa suite, un vaste pen­thouse dé­co­ré d’un ta­pis blanc à poils longs, d’une mo­saïque do­rée et d’un sol de marbre brillant. Après avoir at­ten­du une bonne ving­taine de mi­nutes, la porte de la suite s’est ou­verte en grand. En­tou­ré de gardes du corps, Si­na­tra a dé­bou­lé dans l’en­trée en ap­pe­lant sa fille Ti­na. Sa garde rap­pro­chée écar­tait tout le monde sur son pas­sage, pro­vo­quant une cer­taine confu­sion dans son sillage.

La soeur de Jack était en fait sa mère. Après une grande par­tie de sa vie dans le men­songe, il n’est guère sur­pre­nant qu’il soit de­ve­nu quelque peu cy­nique.

Une autre fois, nous sommes re­ve­nus à Las Ve­gas avec le meilleur ami de Jack, Lou Ad­ler, et sa nou­velle com­pagne, Phyl­lis So­mer, pour as­sis­ter à un com­bat de Mo­ha­med Ali au Cae­sars Pa­lace. Le ring était sur­éle­vé dans un ha­lo de lu­mière do­rée. Au­tour de nous, un somp­tueux éta­lage de bi­joux, de paillettes et de plumes scin­tillait dans le pu­blic. Les femmes étaient parées de leurs plus beaux atours, cer­taines avaient un gar­dé­nia dans les che­veux et l’at­mo­sphère était élec­trique. D’an­ciens boxeurs se trou­vaient par­mi les spec­ta­teurs ; j’ai sa­lué Joe Louis. J’ado­rais as­sis­ter aux com­bats poids lourds avec Jack : le pu­blic et le dé­cor, les femmes et les ath­lètes... tout était ma­gni­fique et ex­ci­tant comme un im­mense cirque hu­main.

Jack ne se lais­sait pas fa­ci­le­ment dé­mon­ter. Il ap­pré­ciait un cer­tain confort ma­té­riel et cro­quait la vie à pleines dents. Il ai­mait voya­ger, sur­tout en Eu­rope. Et il ado­rait s’en­tou­rer d’amis. Tel un père, il nous ap­pe­lait « les miens ». À l’époque, je res­sen­tais cette for­mu­la­tion comme une perte d’iden­ti­té ; je vou­lais être unique à ses yeux. Où sont mes gens ? Mais on sen­tait qu’on for­mait une vé­ri­table équipe avec Jack. C’était une équipe, forte, so­lide, vic­to­rieuse. Jack te­nait à ses amis, qu’il connais­sait sou­vent de­puis très long­temps.

Jack avait un sa­cré ca­rac­tère et sa­vait par­fai­te­ment s’ex­pri­mer, mais il n’avait pas le pen­chant de mon père pour la vod­ka. Ils étaient tous deux très culti­vés, ils se res­sem­blaient beau­coup. Ils ai­maient les fortes per­son­na­li­tés, les gens par­fois bi­zarres ou ir­ri­tants qui sor­taient du lot, avec une fa­çon sin­gu­lière de re­gar­der le monde ou d’in­car­ner le mi­lieu dont ils étaient is­sus. Jack et mon père fai­saient en per­ma­nence le cas­ting de leur propre vie, en choi­sis­sant des ac­teurs de genre.

Jack était fa­ci­le­ment en­thou­siaste et il ado­rait le bas­ket. Au dé­but de notre re­la­tion, je m’étais ré­si­gnée à sou­te­nir les La­kers de Los An­geles. Plu­sieurs fois par se­maine, je re­gar­dais ces types faire cris­ser leurs grands pieds sur le par­quet du Fo­rum qu’ils ar­pen­taient au pas de charge. C’était in­ter­mi­nable et ils per­daient à chaque fois. Quand nous re­tour­nions à la voi­ture, Jack était ca­tas­tro­phé. Chick Hearn re­fai­sait le match à la ra­dio, Lou Ad­ler s’ins­tal­lait sur le siège pas­sa­ger et moi, as­sise sur la ban­quette ar­rière de « Bing », les yeux ri­vés sur In­gle­wood, je me de­man­dais : « Mon Dieu, mais qu’est- ce que je fais là ? »

Jack est émo­tif. La vie Le touche, L’émeut, Le contra­rie

Les gens se disent : « Jack est un dé­con­neur, il ne pense qu’à s’amu­ser. » C’est vrai, il ex­celle dans ce do­maine, mais ce n’est qu’une de ses nom­breuses fa­cettes. C’est un émo­tif. La vie le touche, l’émeut et le contra­rie. Il sait être grave et sé­rieux. Il en­caisse plus difficilement les coups qu’on ne le croit ou qu’il ne le montre. Ce­la vient sû­re­ment du fait que sa fa­mille lui a men­ti au su­jet de sa nais­sance. June, qu’il croyait être sa soeur, était en vé­ri­té sa mère. « Mud », la femme qui l’avait éle­vé, était sa grand- mère... Après une grande par­tie de sa vie pas­sée dans le men­songe, il n’est guère sur­pre­nant qu’il soit de­ve­nu quelque peu cy­nique.

Jack ado­rait sa mai­son sur la col­line, avec ses murs cou­verts de ta­bleaux. Il a la fibre ar­tis­tique et s’est consti­tué une col­lec­tion très éclec­tique, pour la plus grande part en sui­vant son ins­tinct. Il ai­mait les co­chons et pos­sé­dait une col­lec­tion de pre­mier ordre de pièces por­cines, des pho­tos et des por­ce­laines qui dé­bor­daient des éta­gères.

Mar­lon Bran­do ha­bi­tait plus haut sur Mulholland Drive, et Jack et lui par­ta­geaient une al­lée. Mar­lon ado­rait les farces. Une fois, il fit croire à Jack qu’il avait dé­ci­dé de vendre sa mai­son à Syl­ves­ter Stal­lone, parce que ce der­nier lui en avait soi- di­sant of­fert une somme qu’il ne pou­vait re­fu­ser. Stal­lone se dé­pla­çait à l’époque avec une pe­tite ar­mée de gardes du corps et avait un style de vie no­toi­re­ment opu­lent, alors que Jack s’en­or­gueillis­sait de son ta­lent pour la dis­cré­tion, sor­tant in­co­gni­to quand ça lui chan­tait, même

J’ai même croi­sé une des conquêtes de Jack avec une de mes vestes sur le dos.

si son vi­sage était connu dans le monde en­tier. L’idée que des fans de Stal­lone viennent s’ag­glu­ti­ner de­vant son por­tail l’a tour­men­té au plus haut point. Mar­lon, lui, a trou­vé sa blague hi­la­rante.

Je pas­sais toutes mes jour­nées chez Jack, très amou­reuse mais peu sa­tis­faite de ma car­rière. En quatre ans pas­sés à New York, j’avais ac­quis une cer­taine ré­pu­ta­tion comme man­ne­quin, tra­vaillé pour les meilleurs pho­to­graphes et les plus grands cou­tu­riers. Je m’étais ha­bi­tuée à en­tendre dire que j’étais « exo­tique » et très « haute cou­ture ». Ces at­tri­buts ne jouaient pas né­ces­sai­re­ment en ma fa­veur dans le sud de la Ca­li­for­nie, où les blondes bron­zées au sou­rire écla­tant étaient alors en vogue, j’ai donc dé­ci­dé de ne m’ex­po­ser ni aux re­jets ni à la dé­cep­tion. Même si je souf­frais en­core du ma­tra­quage col­lec­tif qui m’avait ac­ca­blée après [ le film de mon père] Pro­me­nade avec l’amour et la mort, il ne fai­sait au­cun doute que je re­tom­be­rais un jour sur mes pattes et de­vien­drais l’ac­trice que j’avais tou­jours vou­lu être.

Quelques jours plus tard, j’ai ren­con­tré Peg­gy Feu­ry. J’étais, à 30 ans, l’élève la plus âgée de son cours pour dé­bu­tants. Pen­dant les deux an­nées qui ont sui­vi, j’ai fait le tra­jet cinq fois par se­maine jus­qu’à son stu­dio sur La Brea. Le pre­mier exer­cice que m’a don­né Peg­gy a été d’ob­te­nir quelque chose d’un autre acteur – de de­man­der la cha­ri­té, lit­té­ra­le­ment. Je me suis don­né un mal de chien pen­dant cette scène. Après coup, Peg­gy m’a dit : « An­je­li­ca, tu es grande et im­po­sante, tu as de la pré­sence. Quand tu de­mandes quelque chose, tu n’as pas be­soin de tendre la main. Tu as dé­jà toute notre at­ten­tion. » Grâce à ce pré­cieux conseil, j’ai com­men­cé à prendre de l’as­su­rance. Je ne m’en étais pas aper­çue jusque- là, mais je sup­pliais pour ob­te­nir ce qu’il me suf­fi­sait de de­man­der.

En mars 1983, le pro­duc­teur John Fo­re­man m’a de­man­dé de lire L’Hon­neur des Priz­zi de Ri­chard Con­don. Je l’ai dé­vo­ré pen­dant la nuit. C’était un for­mi­dable ro­man, une plon­gée réa­liste et grin­çante dans le mi­lieu de la pègre. Le len­de­main, je suis re­tour­née voir Fo­re­man : « J’adore ce livre. – Que di­rais- tu de jouer le rôle de Mae­rose Priz­zi ? – Ce se­rait fan­tas­tique ! – Et que penses- tu de Jack dans le rôle du tueur à gages, Char­ley Par­tan­na, et de ton père à la réa­li­sa­tion ? »

Mince ! Je sa­vais que j’au­rais du mal à trou­ver ma place entre de tels poids lourds.

Mon per­son­nage, Mae­rose, était très in­té­res­sant. Fille exi­lée de la fa­mille Priz­zi, elle était prête à tout pour re­ga­gner l’af­fec­tion de son consi­gliere, Char­ley Par­tan­na. Sa ri­vale était jouée par Kath­leen Tur­ner. Mae­rose était une out­si­der à la per­son­na­li­té com­plexe, une ori­gi­nale qui sa­vait exac­te­ment ce qu’elle vou­lait et com­ment l’ob­te­nir.

Bill Hi­ckey in­ter­pré­tait le don. Papa l’avait dé­jà di­ri­gé dans Le Ma­lin ; c’était l’un de ses ac­teurs pré­fé­rés. Ils se com­pre­naient à de­mi- mot. « Com­ment tu veux que je te joue ça, John ? lui avait- il de­man­dé.

– Comme un rep­tile », avait ré­pon­du mon père.

Une fes­sée à coUps de ra­qUette

Notre pre­mier jour de tour­nage avait eu lieu dans une église de Brook­lyn. Je me re­vois sur la ban­quette ar­rière d’une voi­ture de la pro­duc­tion qui fi­lait ce ma­tin- là sur la West Side High­way, pen­dant que l’aube se le­vait sur la ville ; j’ai aper­çu des hommes nus qui s’ex­hi­baient aux fe­nêtres d’un loft dans le Meat­pa­cking Dis­trict. J’étais avec la fille qui jouait le rôle de la ma­riée et le chauf­feur m’a fait re­mar­quer en des­cen­dant de la voi­ture com­bien elle était belle. Sur le coup, j’ai res­sen­ti une pointe de ja­lou­sie, puis je me suis dit : « Voi­là le lot de Mae­rose. Et main­te­nant, vous al­lez voir ce que vous al­lez voir. »

Le deuxième jour du tour­nage, l’équipe de dé­co­ra­tion a sé­pa­ré la salle de bal du hall ex­té­rieur avec une cloi­son mo­bile de treillis blanc dans la­quelle deux ovales avaient été dé­cou­pés. Alors que j’at­ten­dais avec un groupe de fi­gu­rants, m’ap­prê­tant à tra­ver­ser le hall pour ma pre­mière scène avec Jack, j’ai aper­çu papa dans un ovale et Jack dans l’autre, comme deux ca­mées. Ça a été l’un de ces mo­ments où la vie et l’art s’en­tre­mêlent, ce qui re­flé­tait en un sens le dilemme de Mae­rose.

Une autre fois, mon père et Kath­leen Tur­ner se sont que­rel­lés au su­jet d’une scène. « Contente- toi de t’ap­pro­cher de la va­lise, de la fer­mer, de sor­tir de la pièce et de fer­mer la porte, a ex­pli­qué papa.

– John, a dit Kath­leen, j’ai­me­rais mieux prendre des af­faires dans la pen­de­rie avant de les mettre dans la va­lise, sor­tir, puis fer­mer la porte.

– Non, mon chou, contente- toi de t’ap­pro­cher de la va­lise, de la fer­mer, de la prendre et de sor­tir. – Mais John ! – Très bien, mon chou, fais comme tu veux. De toute fa­çon, on cou­pe­ra au mon­tage. »

Aux pre­miers jours de notre re­la­tion, je n’étais pas vrai­ment au cou­rant de la ré­pu­ta­tion de Jack. C’est pe­tit à pe­tit que cette image de lui (« il est ter­rible ! ») s’est faite en moi. Même si War­ren Beat­ty était un de ses meilleurs amis à l’époque, je ne consi­dé­rais pas Jack comme le roi des dra­gueurs. Car, tout in­fi­dèle qu’il semble avoir été ou que j’aie pu l’en­tendre dire, il était très dis­cret. Je trou­vais à l’oc­ca­sion un vê­te­ment fé­mi­nin – j’ai même croi­sé une de ses conquêtes avec une de mes vestes sur le dos –, un tube de crème pour les mains ou un bi­jou dans la salle de bain. Il m’ar­ri­vait de por­ter le bi­jou en ques­tion pour voir si on me le ré­cla­me­rait, mais ce n’est ja­mais ar­ri­vé.

Quand il m’est de­ve­nu im­pos­sible de me voi­ler la face plus long­temps, je n’ai pas su com­ment ré­agir. De toute fa­çon, il n’y a pas grand- chose à faire dans ces mo­ments-là. Puis, au bout

d’un mo­ment, on se laisse sé­duire par d’autres hommes. J’au­rais beau­coup ai­mé par­ler de ce dilemme avec ma mère, mais je n’ai mal­heu­reu­se­ment pas eu cette chance. J’ignore si ses aven­tures l’avaient ré­con­for­tée ou n’avaient d’autre but que de contra­rier mon père. Elle n’avait ja­mais évo­qué en ma pré­sence l’in­fi­dé­li­té de son ma­ri ni même la dou­leur qu’elle éprou­vait. Elle avait in­té­rio­ri­sé énor­mé­ment de choses et je re­pro­dui­sais le même sché­ma.

Si le su­jet du ma­riage a été abor­dé à plu­sieurs re­prises au cours de ma liai­son avec Jack, nous n’avons ja­mais res­sen­ti au même mo­ment le be­soin de sau­ter le pas. Le ma­na­ger et l’avo­cat de Jack nous ont plu­sieurs fois en­cou­ra­gés à le faire, sans doute parce qu’ils y voyaient un moyen pour lui d’al­lé­ger ses im­pôts. Tout ce­la n’était pas très ro­man­tique. Et puis, ayant gran­di dans les an­nées 1960, je voyais le ma­riage comme une ser­vi­tude. De temps en temps, l’idée me plai­sait, mais le plus sou­vent elle me fai­sait peur.

Un après- mi­di du prin­temps 1986, je suis sor­tie avec quelques co­pines au El Cho­lo sur Wes­tern Ave­nue et quelques mar­ga­ri­tas plus tard, elles m’ont per­sua­dée qu’il était temps : à mon re­tour à la mai­son, je de­vais de­man­der Jack en ma­riage. Tout s’est dé­rou­lé comme pré­vu jus­qu’à ce que Jack des­cende l’es­ca­lier et que Phyl­lis crie : « Vas-y, Too­tie, lance- toi ! »

Quand je lui ai fait ma de­mande, il a ré­pon­du « Tu plai­santes ? »

Jack et moi nous voyions moins. J’avais conser­vé pen­dant des an­nées l’ha­bi­tude de l’ac­com­pa­gner lors d’évé­ne­ments pu­blics, mais nous nous éloi­gnions in­con­tes­ta­ble­ment.

Au cours des ré­pé­ti­tions pour Les Ar­na­queurs, j’ai re­çu un ap­pel de Jack. « Too­tie, tu veux bien ve­nir dî­ner ce soir ? » Sa de­mande était en­ro­bée d’une so­len­ni­té aus­si suave qu’in­ha­bi­tuelle et j’ai ac­cep­té. Je sen­tais qu’il y avait an­guille sous roche. Le re­pas, pré­pa­ré par le chef per­son­nel de Jack, a été dé­li­cieux. Pour la pre­mière fois de­puis long­temps, nous avons ri de bon coeur en­semble.

« Il faut que je te dise quelque chose », m’a-t-il an­non­cé au des­sert. Il par­lait dou­ce­ment, po­sé­ment. « Quel­qu’un va avoir un en­fant. » Je sen­tais une pointe de fier­té dans sa voix et une étrange im­pres­sion de dé­jà-vu. Ce­la m’a rap­pe­lé le jour où papa nous avait an­non­cé, à To­ny et moi, l’exis­tence de notre pe­tit frère, Dan­ny. Il n’était en­core qu’un en­fant et nous des ado­les­cents lorsque nous l’avions ren­con­tré à Rome pour la pre­mière fois.

« C’est Re­bec­ca Brous­sard ? » Quand j’ai pro­non­cé son nom, Jack a été sur­pris. J’avais vu cette fille – blonde, sexy, lèvres char­nues et re­gard lan­gou­reux – dans le nou­veau club de danse à Sil­ver Lake. Jack s’y ren­dait après ses matchs de bas­ket. Elle était ve­nue à As­pen l’hi­ver pré­cé­dent avec Jen­ni­fer, la fille de Jack. Lors d’un pre­mier mon­tage de The Two Jakes à la Pa­ra­mount quelques jours au­pa­ra­vant, j’avais consta­té qu’elle te­nait le rôle de sa se­cré­taire, une rose entre les dents. Jack ne m’avait pas dit qu’elle jouait dans le film et j’avais res­sen­ti une vague ap­pré­hen­sion – la pe­tite pré­mo­ni­tion qui vous souffle à l’oreille : « Quelque chose cloche. »

J’ai de­man­dé à Jack ce qu’il avait l’in­ten­tion de faire. « Com­ment ça ? – Elle va gar­der l’en­fant ? – Oui, elle va le gar­der. Mais je ne veux pas que ce­la change quoi que ce soit. » J’ai de­man­dé s’il comp­tait res­ter au cô­té de Re­bec­ca et il a ré­pon­du : « Oui, car je suis le père.

– Il n’y a de place que pour une seule femme dans ce film-là, alors je vais cé­der la mienne », ai-je dé­cla­ré. Ou quelque chose dans ce goût- là. Nous nous sommes étreints. J’ai san­glo­té et sen­ti le sol se dé­ro­ber sous mes pieds, puis une vague de ten­dresse et, pour fi­nir, le déses­poir d’une re­la­tion ré­vo­lue, échouée, cre­vée, fi­nie. Le len­de­main, j’ai an­non­cé la nou­velle à l’une de mes amies les plus ba­vardes, pour être sûre que tout le monde se­rait au cou­rant à l’heure du dé­jeu­ner.

J’ai re­çu un ap­pel de mon amie Su­san For­ris­tal quelques jours plus tard. « J’ai une mau­vaise nou­velle pour toi. » Play­boy avait pu­blié un ar­ticle dans le­quel une jeune femme af­fir­mait que Jack lui avait don­né – pour rire – une fes­sée à coups de ra­quette de ping-pong lors d’un ren­dez-vous par­ti­cu­liè­re­ment ro­man­tique. J’ai ap­pe­lé An­nie. « Trop, c’est trop ! Com­ment ose-t-il me faire ça après la bombe qu’il a lâ­chée sur moi il ya à peine quelques jours ? »

Plus tard ce ma­tin-là, je fai­sais des es­sayages chez Wes­tern Cos­tume pour Les Ar­na­queurs quand An­nie m’a rap­pe­lée : « Jack veut te par­ler. »

« Toots, a- t-il dit, on se fiche de Play­boy ! C’est la re­prise d’un ar­ticle sor­ti en An­gle­terre l’an der­nier ! – Où es- tu ? j’ai de­man­dé. – Chez moi, mais je vais à la Pa­ra­mount. – Je suis dans la même rue. Je te re­joins là- bas. » De­vant le bun­ga­low de Jack, une as­sis­tante a vou­lu m’an­non­cer. Je lui ai dit que ce n’était pas la peine et je suis di­rec­te­ment en­trée dans le bu­reau de Jack. Il sor­tait des toi­lettes quand je l’ai at­ta­qué. Je ne crois pas lui avoir don­né de coup de pied, mais je l’ai frap­pé vio­lem­ment sur la tête et les épaules. Il se pen­chait et se cour­bait, et je me je­tais sur lui comme un boxeur, fai­sant pleu­voir une sé­rie de di­rects.

Au bout d’un mo­ment, j’étais ex­té­nuée. On s’est as­sis et j’ai pleu­ré. Puis, dans un der­nier ef­fort, je me suis de nou­veau je­tée sur lui. Et tout du long, je lui étais étran­ge­ment re­con­nais­sante de me per­mettre de lui cas­ser la fi­gure. Quelques jours plus tard, il m’a dit au té­lé­phone : « Bon sang, Toots, on peut dire que tu m’as bien ta­bas­sé. J’ai des bleus sur tout le corps. » J’ai ré­pon­du : « De rien, Jack, tu l’as bien mé­ri­té. » Et nous avons écla­té de rire. C’était tra­gique, vrai­ment.

À Noël de cette an­née-là, un pa­quet pro­ve­nant de Mulholland Drive m’a été li­vré. J’ai at­ten­du le 25 dé­cembre avant de l’ou­vrir seule dans ma chambre. C’était un ex­tra­or­di­naire bra­ce­let de perles et de dia­mants que Frank Si­na­tra avait ja­dis of­fert à Ava Gard­ner. La carte di­sait qu’il es­pé­rait que je ne le trou­vais pas trop tape-à-l’oeil. « Ces perles de la part de ton sa­lo­pard. Tous mes voeux de bon­heur pour les fêtes. Amuse-toi bien, ton Jack. » �

ex­traits de l’au­to­bio­gra­phie d’An­je­li­ca Hus­ton, Sui­vez mon re­gard, à pa­raître le 7 mai aux Édi­tions de l’oli­vier. tra­duit de l’an­glais (États- Unis) par Anouk neuhoff et sté­phane roques.

Quand j’ai de­man­dé Jack en ma­riage, il a ré­pon­du : « Tu plai­sanTes ? »

va­ni t y fai r. f r

« L’amour est un sa­cre­ment qui doit être pris à genoux. »

Os­car wi lde

À gauche, An­je­li­ca Hus­ton en cos­tume Ar­ma­ni, août 2009. Ci- des­sous, avec Jack Ni­chol­son en 1975.

Cel­lule souChe

Le ci­néaste John Hus­ton et sa fille An­je­li­ca dans leur pro­prié­té de St. Cle­rans dans l’ouest de l’Ir­lande en 1968.

LE JO­KER

Jack Ni­chol­son avec sa fille Jen­ni­fer et An­je­li­ca Hus­ton dans sa mai­son de Mulholland Drive, en 1974.

te­nue De soi­rée

An­je­li­ca Hus­ton ar­rive à la cé­ré­mo­nie des Os­car 1986 où elle va re­ce­voir le prix de la meilleure ac­trice dans un se­cond rôle pour son in­ter­pré­ta­tion de Mae­rose dans L’Hon­neur des Priz­zi.

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