LE BAR DU « PAR­RAIN » À SAVOCA

Dans l’exil si­ci­lien de Mi­chael Cor­leone, tout ins­pire la nos­tal­gie.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - FRÉ­DÉ­RIC BENUDIS

Il y a des mythes qui se mé­ritent, des lieux qui tentent de vous échap­per par un che­min es­car­pé. D’abord, une adresse er­ro­née qui vous en­traîne plus au sud, dans le vil­lage fan­to­ma­tique de For­za d’Agro où ont été fil­mées les scènes si­ci­liennes du Par­rain 3. Puis un sen­tier bar­ré interdit la mon­tée vers la bonne des­ti­na­tion. De­mi-tour, contour­ne­ments, cir­con­vo­lu­tions pour fi­nir sur une route en la­cets, der­rière un ca­mion rem­pli de ca­gettes d’oranges san­guines. Enfin, Savoca, lieu du tour­nage si­ci­lien du pre­mier Par­rain, os­car 1973 du meilleur film, un Roi Lear au coeur de la ma­fia ita­lo-amé­ri­caine. Après avoir ven­gé la ten­ta­tive d’as­sas­si­nat de son père en rec­ti­fiant à bout por­tant un ri­val et un chef de la po­lice cor­rom­pu, Mi­chael Cor­leone s’exile ici. C’est à la ter­rasse d’un bar qu’il de­man­de­ra la main de la bel­la Apol­lo­nia. Rien n’a bou­gé : l’édi­fice en pierres dé­fraî­chies, la porte voû­tée, la per­go­la sur la­quelle gran­dit un feuillage rouge et vert. Tout pousse à la nos­tal­gie mal­gré soi. Un cha­ton blond se pro­mène entre les tables. Il ob­serve des tou­ristes mul­ti­pliant les photos du lieu de­vant leurs en­fants ex­cé­dés qui se de­mandent pro­ba­ble­ment pour­quoi leurs pa­rents font la même bouille at­ten­drie de­vant cette bâ­tisse du XVIe siècle qu’eux de­vant une vi­déo de cha­tons. Un sexa­gé­naire newyor­kais en veste et po­lo blancs scande des « won­der­ful » dans son té­lé­phone. Que Cop­po­la ai tour­né dans les en­vi­rons il y a plus de qua­rante ans est com­pré­hen­sible : le charme opère en­core, avec vue sur des val­lons si­dé­rants et sur l’église San Ni­co­lo à flanc de col­line, autre dé­cor ver­ti­gi­neux du film. La ser­veuse ne com­pre­nant pas un mot d’an­glais, son ca­ma­rade prend la re­lève dans un jar­gon ap­proxi­ma­tif. Où l’on sai­sit qu’An­to­nio tra­vaille ici de­puis deux se­maines, que sa mère fi­gu­ra en­fant dans le film tan­dis qu’ se dé­lec­tait de dix gra­ni­tés

Al Pa­ci­no au citron par jour. Vé­ri­fi­ca­tion plu­sieurs se­maines après notre vi­site : il nous reste en­core la sa­veur de l’agrume sur la langue. À l’in­té­rieur du tro­quet, au­cune table mais se bous­culent le pas­sé, cartes pos­tales de l’en­droit, pos­ters de la trilogie et photos des co­mé­diens. Des ar­ticles jau­nis de la presse ré­gio­nale lèvent le voile sur une pièce pri­mor­diale de ce puzzle : l’iden­ti­té de la pre­mière te­nan­cière. En 1964,

Ma­ria D’Ar­ri­go ouvre son bar, sans pen­ser à le bap­ti­ser. Nor­mal : il est le seul du vil­lage. Sept ans plus tard, Cop­po­la est en re­pé­rages dans la ré­gion. La ru­meur ra­conte que le ci­néaste sou­haite fil­mer la ville de Cor­leone, proche de Pa­lerme, mais que le mon­tant exi­gé par la ma­fia lo­cale est phé­no­mé­nal. Un ac­teur du cru lui sug­gère Savoca. Il y tour­ne­ra deux se­maines et nom­me­ra le bar Vi­tel­li, le pa­tro­nyme de la fa­mille si­ci­lienne du film. Le réa­li­sa­teur pro­pose alors à la pro­prié­taire d’in­ter­pré­ter la mère de la pro­mise. Elle re­fuse et res­te­ra à l’écart du­rant le tour­nage, ob­ser­vant de loin son ca­fé de­ve­nir un dé­cor de ci­né­ma. À la fin des prises de vue, Cop­po­la lui fait une offre qu’elle ne peut pas re­fu­ser : il lui re­met un chèque et or­donne d’y ins­crire la somme qui lui convien­dra. Elle n’écri­ra qu’un seul mot : « gra­zie » . Ma­ria ra­conte que le met­teur en scène conti­nue­ra à conver­ser par voie pos­tale et que Pa­ci­no lui fe­ra par­ve­nir un sty­lo avec des coeurs rouges gra­vés. Comme si cette femme, connue pour ai­der les plus dé­mu­nis, avait lais­sé un sou­ve­nir in­dé­lé­bile. De­puis lors, le maire a fait éri­ger une sta­tue criarde en alu­mi­nium face au bar, « hom­mage à »,

Fran­cis Ford Cop­po­la mo­nu­ment qui gâche (un peu) le pa­no­ra­ma et at­tire les tou­ristes. Comme les T- shirts, bou­teilles de vin, bri­quets, sty­los, boules de neige, verres à vod­ka et tasses à thé à l’ef­fi­gie d’Il Pa­dri­no, ven­dus dans toutes les échoppes de la ré­gion. Les An­glais ont la reine mère, les Amé­ri­cains, John Ken­ne­dy, les Si­ci­liens se sont em­pa­rés du gang­ster mo­dèle. De bonne guerre. Même si on pré­fé­re­rait gar­der pour soi ce lieu en­chan­teur, mor­ceau de ci­né­ma trem­pé dans une bois­son au citron. —

La ter­rasse du bar bap­ti­sé « Vi­tel­li »

par Fran­cis Ford Cop­po­la.

Ca­lo (Fran­co

Cit­ti) et Mi­chael

Cor­leone

(Al Pa­ci­no)

dans Le Par­rain.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.