McQUEEN EST EN­TRÉ DANS LA LÉ­GENDE

Cinq ans après la mort du cou­tu­rier an­glais, ses dé­fi­lés n’ont tou­jours pas fi­ni de han­ter la mé­moire de la mode. LOÏC PRIGENT dé­chiffre les trois col­lec­tions qui ont im­po­sé, pour tou­jours, l’uni­vers riche et sombre de ce vi­sion­naire in­com­pris.

Vanity Fair (France) - - La Une -

Des queues énormes de­vant le Me­tro­po­li­tan Mu­seum à New York, 660 000 vi­si­teurs en trois mois, une ou­ver­ture spé­ciale le lun­di (en­trée : 50 dol­lars) : en 2011, l’ex­po­si­tion « Sa­vage Beau­ty », consa­crée à Alexan­der McQueen, le créa­teur bri­tan­nique mort l’an­née pré­cé­dente à l’âge de 40 ans, cas­sait tous les re­cords en dé­cro­chant la palme de l’ex­po­si­tion mode la plus vue (et la hui­tième dans l’his­toire du mu­sée). Bis re­pe­ti­ta, cet été à Londres, où le Vic­to­ria & Al­bert Mu­seum, temple an­glais du de­si­gn, a dû ou­vrir la nuit pour ac­cueillir les 493 043 vi­si­teurs ve­nus sa­luer l’en­fant du pays, pro­dige mal em­bou­ché, provocateur, ex­ces­si­ve­ment por­té sur les drogues et l’al­cool et sur­tout l’un des cou­tu­riers les plus ta­len­tueux de sa gé­né­ra­tion. Ses quinze ans de car­rière ont cor­res­pon­du à une pé­riode de l’his­toire de la mode où le sto­ry­tel­ling des marques a fi­ni par prendre le des­sus. Doué d’un sens de la coupe hors pair, scé­no­graphe sou­vent gé­nial, il était aus­si une sorte de hoo­li­gan éga­ré dans un monde où le luxe est de plus en plus ca­li­bré. Peut- être est- ce une des rai­sons pour les­quelles il n’a pas connu, de son vi­vant, le suc­cès qu’il au­rait mé­ri­té. Ses trois der­nières col­lec­tions forment un ter­rible arc dra­ma­tique. Des dé­fi­lés à cou­per le souffle : Le pre­mier ba­zarde sa car­rière à la pou­belle et cri­tique la mode ; le deuxième, pro­phé­tique, ré­flé­chit au fu­tur de la mode et même de l’hu­ma­ni­té – rien que ça – ; le troi­sième, enfin, quelques jours avant son sui­cide, est un aban­don mor­bide. Trois dé­fi­lés comme un compte à re­bours im­pla­cable.

L« the hORN OF PLeNtY » e 10 mars 2009 au pa­lais om­ni­sports de Paris-Ber­cy, le monde de la mode as­siste à l’un des dé­fi­lés les plus ahu­ris­sants et abou­tis d’Alexan­der McQueen. Il donne des noms à ses col­lec­tions, qu’il tra­vaille comme des oeuvres. Celle- ci s’ap­pelle « The Horn of Plenty », la corne d’abon­dance. L’idée du dé­fi­lé lui est ve­nue d’une photo toute simple de l’ar­tiste hol­lan­dais Hen­drik Kers­tens qui montre une jeune femme sor­tie d’un ta­bleau de Ver­meer, mais qui, au lieu de la coiffe blanche tra­di­tion­nelle, porte un sac en plas­tique blanc sur la tête. Vir­gi­nale, im­puis­sante, pol­luée. Alexan­der McQueen a tra­vaillé au­tour de cette photo et in­vi­té le pho­to­graphe au dé­fi­lé. Comme sur la photo, un man­ne­quin est coif­fé d’un sac en plas­tique. Un autre pa­raît tré­pa­né, un ef­fet de trompe-l’oeil laisse croire que la jeune femme a la tête rem­plie de ca­nettes de so­da vides.

Le sol du po­dium est com­po­sé de mi­roirs bri­sés, au centre trône une énorme pile de dé­chets, re­li­quats de dé­cor des dé­fi­lés pré­cé­dents. Les vê­te­ments pas­tichent l’élé­gance à la fran­çaise : les tailleurs en tweed cin­trés, les cri­no­lines exa­gé­rées, les ta­lons im­pos­sibles, sauf que tout a dé­gé­né­ré. Les bouches sont mons­trueuses – un com­men­taire acerbe sur la course aux vi­sages re­faits. L’inspiration vient de la bouche trop rouge, trop grande, de l’ar­tiste aus­tra­lien Leigh Bo­we­ry. Alexan­der McQueen l’a vu dan­ser et faire des per­for­mances dans les clubs gays de Londres qu’il fré­quente de­puis l’âge de 15 ans. « Mes in­fluences viennent de tout ce que je vois, du clo­chard dans la rue aux dro­gués dans les clubs », dé­cla­rait le créa­teur aux pre­mières té­lé­vi­sions ve­nues l’in­ter­vie­wer au dé­but de sa car­rière. Les che­mi­siers noirs ressemblent à des sacs-pou­belles. Les cuis­sardes montent à l’in­fi­ni et semblent étouf­fer les corps. Tout vire à la gri­mace. Des jantes, des abat-jour servent de cha­peaux. Alexan­der McQueen montre

à la mode ce qu’elle est de­ve­nue : une ca­ri­ca­ture de fé­mi­ni­té ou­tran­cière, cou­pée de la réa­li­té, sur­jouant les né­vroses consu­mé­ristes. On est quelques mois après le krach éco­no­mique mon­dial de sep­tembre 2008 et ses vê­te­ments édi­to­ria­lisent ce gâ­chis. McQueen a dé­jà mon­tré des ban­quiers dans des cos­tumes im­pec­cables, avec des lentilles créant un re­gard ab­sent, une peau lus­trée pour un ef­fet ro­bot : le ban­quier comme un être aus­si lisse que dé­nué de sen­ti­ments. Il a bap­ti­sé un de ses dé­fi­lés « C’est la jungle » et ima­gi­né un po­dium en forme d’échi­quier sur le­quel les man­ne­quins fi­nis­saient par s’éli­mi­ner. À la fin de son dé­fi­lé d’oc­tobre 2003, à la salle Wa­gram à Paris, on dis­tin­guait la sil­houette d’An­na Win­tour ap­plau­dis­sant bras par- des­sus tête, aba­sour­die comme le reste de l’au­dience par ce qu’elle ve­nait de voir : une re­créa­tion cho­ré­gra­phiée du film de Syd­ney Pol­lack, On achève bien les che­vaux. L’his­toire : des mal­heu­reux, at­ti­rés par le gain, dansent jus­qu’à ce que mort s’en­suive dans un spec­tacle éprou­vant et déses­pé­ré.

Marie- Ch­ris­tiane Ma­rek, qui pro­dui­sait à l’époque une émis­sion de mode sur la chaîne Paris Pre­mière, a do­cu­men­té le fas­ci­nant pro­ces­sus créa­tif de cette col­lec­tion, conçue en trois ta­bleaux. Le pre­mier a pour cadre un sa­lon de danse luxueux, il s’in­ti­tule « Ball­room dan­cing » . En­suite, les vê­te­ments em­pruntent au sport pour une course ef­fré­née où les man­ne­quins vont chu­ter à ré­pé­ti­tion. Enfin, les te­nues luxueuses du pre­mier ta­bleau ré­ap­pa­raissent, dé­ca­ties, le temps d’une danse désar­ti­cu­lée, épui­sée. Une robe ar­gen­tée par­fai­te­ment clas­sique et su­blime por­tée par le top mo­dèle Ka­ren El­son au dé­but du show re­vient en lam­beaux sur une dan­seuse aus­si rousse que le man­ne­quin, mais beau­coup plus âgée, qui fi­nit par tom­ber in­ani­mée, comme morte, son corps em­por­té en cou­lisse par Alexan­der McQueen, sous les vi­vats. Nombre de cri­tiques de mode af­firment en­core qu’il s’agit du dé­fi­lé de mode le plus fé­roce au­quel ils ont pu as­sis­ter dans leur car­rière.

« The Horn of Plenty » est une pa­rade de femmes en­chaî­nées à des sacs en cro­co géants, étouf­fées dans des robes à mo­tifs de cou­leuvres rouges, noyées dans les har­nais SM, et on se pose la ques­tion de la mi­so­gy­nie dans tout ça. Si elle est an­glaise, la femme d’Alexan­der McQueen lit plus le marquis de Sade que le ca­ta­logue de Laura Ashley. Chez lui, les femmes ont la tête em­pri­son­née dans des cages, le corps pris dans une nasse mé­tal­lique, le vi­sage dé­for­mé par des bi­joux qui viennent le pi­quer. Des corps trans­per­cés par des ban­de­rilles de tau­ro­ma­chie, souillés de traces de pneus. Son pre­mier scan­dale na­tio­nal en An­gle­terre, il l’a connu en mars 1995, comme une mé­daille, avec sa col­lec­tion « Le Viol de l’Écosse ». Au­jourd’hui en­core, les images de

1 l’époque sont dé­ran­geantes. Vê­te­ments ar­ra­chés, trans­pa­rences dé­gra­dantes, la­cé­ra­tions au ni­veau des seins ou du pu­bis, traces d’urine à l’en­tre­jambe pour mon­trer la peur res­sen­tie par la vic­time d’un viol. Les ta­bloïds hurlent, la presse tire à bou­lets rouges. Il per­siste en cla­mant qu’il dé­nonce la vio­lence faite par les An­glais aux Écos­sais, anéan­tis pour an­nexer leurs terres.

Avec le re­cul, on voit mieux que les épines qui cou­ronnent ses femmes consti­tuent en fait un sys­tème dé­fen­sif. Et que ses mar­tyrs de po­dium sont en fait des chiennes de guerre, des femmes prêtes à l’af­fron­te­ment, sur­tout pas nu­nuches et ro­man­tiques. Une femme loin de l’in­no­cence, qui a su­bi les pires af­fronts, qui a vu la mort en face mais qui s’est re­le­vée et qui contre- at­taque. Quand ses dé­trac­teurs dé­criaient toutes ces hor­reurs, ses par­ti­sans ré­tor­quaient que oui, tout ce­la était violent, mais bien cou­pé. Ar­gu­ment ab­surde mais fon­dé.

En 1997, il est nom­mé à la tête de Gi­ven­chy. Une mai­son au clas­si­cisme aris­to­cra­tique, digne et sy­mé­trique comme un bâ­ti­ment de Gabriel. McQueen ba­lance im­mé­dia­te­ment des pros­ti­tuées, des fê­tardes, des zom­bies, des femmes qu’il dit avoir été dé­pe­cées par un se­rial killer. Iras­cible, il vire les jour­na­listes à la pre­mière ques­tion. Il ap­pa­raît clai­re­ment dé­fon­cé de­vant les ca­mé­ras fran­çaises. Il se laisse fil­mer par la BBC en train de dé­chi­rer, pen­dant les es­sayages, une robe pré­pa­rée par les ate­liers cou­ture de la mai­son. In­solent, violent, cruel. Il joue à ce­lui qui ne joue pas le jeu alors qu’il tire toutes les fi­celles pour mettre en place un bon vieux scan­dale, créer la lé­gende du punk dans le châ­teau, l’élé­phant gé­nial dans le ma­ga­sin de por­ce­laine. Évi­dem­ment, ce­la fonc­tionne : les quo­ti­diens an­glais et fran­çais le des­cendent en flamme ; les cri­tiques parlent de dé­sastre in­té­gral ; il fait même la cou­ver­ture de VSD, ex­ploit ra­ris­sime pour un créa­teur de mode et né­ces­si­tant au moins une belle ex­plo­sion en vol. Son der­nier dé­fi­lé cou­ture pour Gi­ven­chy a lieu à huis clos en 2001, sans té­lé­vi­sions ac­cré­di­tées, sim­ple­ment deux ses­sions avec quelques jour­na­listes, quelques clientes et sa mère qu’il em­brasse af­fec­tueu­se­ment à la fin. Il existe une cap­ta­tion vi­déo de ce dé­fi­lé et il est clair qu’Alexan­der McQueen, grâce aux ate­liers de la mai­son Gi­ven­chy, est alors de­ve­nu un maître. Son sens de la coupe dé­jà re­mar­quable s’est consi­dé­ra­ble­ment raf­fi­né. Ses bro­de­ries sont vir­tuoses. Les thèmes vio­lents qui le hantent se ca­na­lisent, se nimbent d’un ha­lo de mystère. À Paris, le créa­teur tur­bu­lent de l’est de Londres est de­ve­nu un cou­tu­rier tur­bu­lent de l’Est de Londres. C’est- à- dire qu’il ne s’est pas as­sa­gi pour au­tant.

Dans « The Horn of Plenty », il pousse son sa­voir- faire à l’ex­trême, ain­si qu’en té­moigne une robe à double poufs gi­gan­tesques qui avale presque le mal­heu­reux man­ne­quin. Le pied- de-poule s’est trans­for­mé en oi­seaux de mau­vais au­gure, une idée qu’il a em­prun­tée à une gra­vure sur bois de 1938 de l’ar­tiste néer­lan­dais M. C. Escher. Il y a une femme cygne blanc et une femme cygne noir, puis le fi­nal, à l’is­sue du­quel il sa­lue. Il avait pré­vu de sor­tir en cos­tume de rat, de grim­per sur le tas d’or­dure cen­tral et de sa­luer ain­si la foule. Le cos­tume était prêt en cou­lisses, la sé­cu­ri­té était pré­ve­nue. Mais il n’a pas osé et sa­lue so­bre­ment, sou­riant et en che­mise. Il est fa­cile de voir dans ce dé­fi­lé un flo­ri­lège superlatif et gri­ma­çant de ses col­lec­tions pré­cé­dentes. On pressent que le pro­chain dé­fi­lé ou­vri­ra une nou­velle ère, celle de la ma­tu­ri­té. McQueen vient alors de fê­ter ses 40 ans.

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McQueen montre à la mode ce qu’elle est de­ve­nue : une ca­ri­ca­ture de fé­mi­ni­té.

Le mor­bide nage en ma­jes­té au mi­lieu de sa pis­cine gé­né­tique.

« PLA­TO’S AT­LAN­TIS »

Le 6 oc­tobre 2009, quelques heures avant son dé­fi­lé « Pla­to’s At­lan­tis », McQueen donne une in­ter­view à CNN. Il ex­plique que ce show se­ra le pre­mier re­trans­mis en strea­ming live in­té­gral. Le spec­tacle coûte près d’un mil­lion (il ne pré­cise pas dans quelle mon­naie) et du­re­ra une di­zaine de minutes. Il tient à ce que le pu­blic puisse le voir sans le prisme d’un ma­ga­zine pa­pier ou té­lé­vi­sé. C’est l’une de ses der­nières in­ter­views, il semble apai­sé, porte des lu­nettes et un gi­let de laine trop grand, troué, qu’on croit né­gli­gé et sans âge – il s’agit en fait d’une pièce luxueuse qu’il vient de pré­sen­ter dans sa der­nière col­lec­tion mas­cu­line.

« Pla­to’s At­lan­tis » est fil­mé par des ca­mé­ras-ro­bots dont les mou­ve­ments créent une image qui on­doie, re­pro­dui­sant les sen­sa­tions de plon­gée sous-ma­rine. Le dé­fi­lé est re­trans­mis sur un écran géant, l’ef­fet est sai­sis­sant, même pour le plus bla­sés des spec­ta­teurs. L’At­lan­tide de Pla­ton ra­conte un monde d’après la fonte des ca­lottes gla­ciaires, de­ve­nu hos­tile et am­phi­bie. Les vi­sages des man­ne­quins ont mu­té, leurs tempes s’ornent de nou­veaux vo­lumes, les jambes ressemblent à des pattes de ba­tra­ciens. Les man­teaux évoquent l’ana­to­mie des pin­gouins. Il y a des robes-mé­duses. Les corps sont re­cou­verts de co­rail par­fois mort. Rouille, écailles, sca­phandres. Une vi­sion de la nature ma­gni­fiée et sa­lie. Alexan­der McQueen a eu l’idée de ce dé­fi­lé en fai­sant de la plon­gée aux Mal­dives alors que l’in­fer­nale ma­rée noire du golfe du Mexique bat­tait son plein. L’eau re­vient constam­ment dans sa mode. Il a même fait un dé­fi­lé sous la pluie, une averse qui fai­sait ré­fé­rence à la gol­den sho­wer, pra­tique sexuelle uro­phile. Son spon­sor de l’époque, Ame­ri­can Express, n’avait pas ado­ré.

L’image des chaus­sures de cette col­lec­tion va faire le tour du monde : les « ar­ma­dillos », ain­si bap­ti­sées en rai­son de leur res­sem­blance avec l’étrange ani­mal du même nom, le ta­tou. Elles gran­dissent les man­ne­quins d’une tren­taine de cen­ti­mètres (elles conti­nuent d’être por­tées par les ad­mi­ra­trices achar­nées que sont La­dy Ga­ga et Daphne Guin­ness). Les coupes des vê­te­ments sont d’une com­plexi­té tech­nique folle, pa­tro­nages mo­saïques qua­si­ment im­pos­sibles à réa­li­ser. Son as­sis­tante de l’époque, Sarah Bur­ton, ex­plique que les ate­liers ont dû réa­li­ser des ma­quettes mi­nia­tures de chaque robe pour vi­sua­li­ser le ren­du et que le stu­dio s’est ar­ra­ché les che­veux pen­dant des se­maines. McQueen re­ven­dique une mode avant-gar­diste, cher­chant constam­ment de nou­velles formes. Il s’af­firme de la trempe d’une Rei Kawakubo de Comme des Gar­çons pour qui il a d’ailleurs dé­fi­lé. Alexan­der McQueen ex­pli­quait à son ami le pho­to­graphe Nick Knight qu’il de­vait sou­vent pa­tien­ter pour ob­te­nir ce qu’il vou­lait créer parce que la tech­no­lo­gie ne sui­vait pas son ima­gi­na­tion, que les ou­tils et les tech­niques n’étaient pas en­core prêtes pour ses idées. Après le dé­fi­lé en di­rect, il ré­flé­chis­sait dé­jà à des dé­fi­lés ayant lieu si­mul­ta­né­ment dans des en­droits dif­fé­rents du monde, sans doute re­liés par des ef­fets d’ho­lo­grammes.

A« THe Bone coL­Lec­Tor » lexan­der McQueen s’est don­né la mort le 11 fé­vrier 2010, et c’est seule­ment quelques jours plus tôt, à Mi­lan, qu’il avait pré­sen­té son der­nier show, « The Bone Col­lec­tor » , le fos­soyeur. Ce dé­fi­lé homme a été très peu com­men­té et reste à ce jour presque non ré­fé­ren­cé. Les cri­tiques et les his­to­riens des mu­sées ont ten­dance à ne pas s’in­té­res­ser à la mode mas­cu­line, consi­dé­rée comme le pa­rent pauvre de la mode fé­mi­nine, un moyen de ren­ta­bi­li­ser une marque mais pas vrai­ment de s’ex­pri­mer créa­ti­ve­ment. Faire une telle im­passe chez McQueen est dom­mage : ses dé­fi­lés homme ex­plorent aus­si ses ob­ses­sions pour la plon­gée sous-ma­rine, les chevaliers, les mau­vais gar­çons an­glais, le boud­dhisme, la vio­lence. Une des salles de l’ex­po­si­tion « Alexan­der McQueen : Sa­vage Beau­ty » re­prend le dé­cor du « Bone Col­lec­tor », à sa­voir un os­suaire. Les im­pri­més re­pré­sentent des ti­bias, des crânes, des cordes, beau­coup de cordes. À la fin du dé­fi­lé, il ap­pa­raît ré­si­gné, ne sou­rit pas et s’éclipse. Per­sonne à l’époque ne dé­cèle de si­gnaux d’alarme. Per­sonne ne pressent le sui­cide. Le créa­teur an­glais a bien trop ha­bi­tué son pu­blic à des vi­sions de mort dans ses dé­fi­lés-va­ni­tés. Des sor­cières brû­lées, des fées tour­nant au­tour d’un arbre se ré­vé­lant être un gi­bet, des veuves éplo­rées, des vic­times de nau­frage, des fan­tômes, des zom­bies, ma­quillage for­cé­ment li­vide. Des sque­lettes do­rés ac­cro­chés aux robes. Il fait dé­fi­ler Jack L’éven­treur. Au dé­but de sa car­rière, il cache des mèches de ses che­veux dans ses vê­te­ments, sym­bole du sou­ve­nir des dé­funts, et c’est même ce qui le fait re­mar­quer par Isa­bel­la Blow, sty­liste ve­dette de l’édi­tion bri­tan­nique de Vogue, son mé­cène qui se sui­ci­de­ra avant lui en ava­lant du désher­bant. Le mor­bide nage en ma­jes­té au mi­lieu de sa pis­cine gé­né­tique. De­puis le mi­lieu des an­nées 2000, son best- sel­ler est un fou­lard à mo­tif tête de mort, por­té par toutes les cé­lé­bri­tés bri­tan­niques, à com­men­cer par Kate Moss, co­pié par­tout. Une tête de mort dé­cli­née en­core au­jourd’hui, et avec lé­gi­ti­mi­té, sur la plu­part des pro­duits de la mai­son.

Le 18 jan­vier 2010, Alexan­der McQueen en­voie sur le po­dium des hommes ha­billés de cordes des pieds à la ca­goule, des te­nues cou­pées dans des bo­dy bags, les sacs qui servent à em­bal­ler les ca­davres à la morgue, des cos­tumes noirs cou­verts d’ar­gile comme après une ex­cur­sion dans les ca­ta­combes. Quelques jours plus tard, sa mère suc­combe à une longue ma­la­die et il dé­cide de ne pas as­sis­ter à son en­ter­re­ment en met­tant fin à ses jours. Elle était la clé de son uni­vers créa­tif. Dans une image d’ar­chive in­édite, elle montre à la ca­mé­ra deux livres qui ont in­fluen­cé son fils, ran­gés dans la bi­blio­thèque fa­mi­liale de son pe­tit sa­lon. L’un re­cense le pa­tri­moine écos­sais et on y re­trouve les clés de l’ADN McQueen, l’autre montre des sca­phan­driers du XIXe siècle, comme dans « Pla­to’s At­lan­tis » . Sans le sa­voir, elle ex­plique l’un des pre­miers et l’avant- der­nier dé­fi­lé de son fils. C’est elle qui lui a ap­pris à ai­mer la nature et c’est dans son sa­lon que se trouve la de­vise des McQueen ins­crite au- des­sous de leur bla­son : Quae sur­sum vo­lo vi­dere, je veux voir au- de­là. Ce se­ra jus­qu’au bout le mo­teur de son fils.

Le choc de sa mort est énorme, son sui­cide est an­non­cé en ou­ver­ture des jour­naux té­lé­vi­sés et en « une » des quo­ti­diens du monde en­tier. Cinq ans plus tard, McQueen a ac­quis le sta­tut de mythe. Les vi­si­teurs de « Sa­vage Beau­ty » sortent se­coués, par­fois en larmes. Les bio­gra­phies se suc­cèdent. Des membres de sa fa­mille parlent mais son en­tou­rage créa­tif di­rect ne s’ex­prime tou­jours pas. Sarah Bur­ton, qui l’a rem­pla­cé à la tête de la mai­son, a don­né quelques en­tre­tiens lors du ma­riage du prince William avec Kate Midd­le­ton, dont elle avait des­si­né la robe, une ou deux confé­rences pu­bliques, c’est tout. Sur les images d’archives, on la voit tra­vailler avec lui, d’abord jeune fille ti­mide, puis as­sis­tante dé­vouée : elle lui tend les épingles sans qu’il les de­mande ; il les prend dans sa main sans re­gar­der – ces deux-là étaient en com­mu­nion. C’est ain­si que Sarah Bur­ton conti­nue l’oeuvre d’Alexan­der McQueen, re­pre­nant ses thèmes, même si elle choi­sit plus sou­vent les pistes du su­blime que celles du si­nistre. Lui a dé­li­bé­ré­ment sin­gé sa propre mode pour la ré­in­ven­ter une der­nière fois, pro­phé­tique. Ses cos­tumes à im­pri­mé corde sont d’une puis­sance évo­ca­trice in­éga­lée. Quelques an­nées plus tard, on re­garde ce trip­tyque de dé­fi­lés comme un im­po­sant re­quiem. �

Le Tes­ta­ment d’Alexan­der McQueen de Loïc Prigent

le 26 sep­tembre à 21 h 40 sur Arte.

pas­tiche Une des fa­meuses bouches de McQueen, ins­pi­rées par Leigh Bo­we­ry, dé­fi­lé au­tomne- hi­ver 2009-2010. Ci- des­sus, Alexan­der McQueen dans son stu­dio du nord de Londres en 2004.

Sarah Bur­ton et Alexan­der McQueen, 2008. Ci- des­sus, la « une » du New York Post an­nonce le sui­cide du cou­tu­rier en fé­vrier 2010. Page de gauche, dé­fi­lé prin­temps- été 2010.

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