QUEN­TIN TA­RAN­TI­NO

<<J'ai beau­coup men­ti>> CONFES­SIONS D'UN FRANC-TI­REUR

Vanity Fair (France) - - La Une -

Avec Re­ser­voir Dogs et Pulp Fic­tion, Quen­tin Ta­ran­ti­no s’est im­po­sé comme l’un des ci­néastes les plus ori­gi­naux de sa gé­né­ra­tion. L’un des plus contro­ver­sés aus­si. Peu lui im­porte.

Cet ir­ré­duc­tible conti­nue à tra­cer sa voie en toute li­ber­té. À la veille de la sor­tie de son der­nier film, Les Huit Sa­lo­pards, il a re­çu JA­CKY GOLD­BERG dans sa vil­la à Los An­geles.

C’est un Quen­tin Ta­ran­ti­no un peu ten­du qui m’ac­cueille sur le par­vis de sa vil­la des hau­teurs de Los An­geles.

« Je vous le dis très fran­che­ment : si vous n’étiez pas fran­çais, je ne fe­rais pas cette in­ter­view. À chaque fois que je m’ex­prime ici, aux États-Unis, il y a 444 ar­ticles sur In­ter­net pour com­men­ter ce que j’ai dit... ou ce qu’on croit que j’ai dit. C’est las­sant », se plaint-il d’em­blée. En ce dé­but de mois de no­vembre, le réa­li­sa­teur de Re­ser­voir Dogs se re­trouve au coeur d’une po­lé­mique qui l’op­pose aux syn­di­cats de po­lice amé­ri­cains. Parce qu’il a par­ti­ci­pé à une ma­ni­fes­ta­tion de sou­tien aux vic­times de vio­lences po­li­cières à New York et dé­cla­ré « je suis un être hu­main do­té d’une conscience et quand je vois un meurtre, (...) j’ap­pelle les meur­triers des meur­triers », des po­li­ciers ont ex­hor­té le pu­blic à boy­cot­ter l’en­semble de ses films. Pour ne rien ar­ran­ger, Quen­tin Ta­ran­ti­no ter­mine, au même mo­ment et au pas de course, son der­nier film, Les Huit Sa­lo­pards, qui met en scène l’Amé­rique quelques an­nées après la guerre de Sé­ces­sion avec, au cas­ting, Kurt Rus­sell, Sa­muel L. Jack­son, Tim Roth, Jen­ni­fer Ja­son Leigh... Sur­pris par le bliz­zard, des chas­seurs de prime, un shé­rif, un bour­reau et une pri­son­nière se re­trouvent coin­cés dans un re­lais de di­li­gence : un wes­tern dans les règles de l’art avec une mu­sique si­gnée En­nio Mor­ri­cone, le com­po­si­teur de clas­siques comme Le Bon, la Brute et le Truand ou Il était une fois dans l’Ouest.

La mai­son de Quen­tin Ta­ran­ti­no porte la marque de son goût pour ce ci­né­ma d’une autre époque, loin des superhéros et des ef­fets spé­ciaux en 3D. Cette de­meure confor­table qu’il a ac­quise juste après Ja­ckie Brown, en 1997, ne se dis­tingue pas par un luxe os­ten­ta­toire. Rien à voir avec les pa­lais in­sen­sés où vivent cer­taines stars ; ce lieu a quelque chose d’au­then­tique. Sur la droite, sous un pan­neau vin­tage « drive-in en­trance », se trouve un vaste ga­rage dans le­quel Quen­tin Ta­ran­ti­no en­tre­pose une par­tie de sa col­lec­tion per­son­nelle de films, en 35 mm bien sûr. De­vant la vil­la, une de­mi- dou­zaine de voi­tures sont ga­rées, dont une Ford Mus­tang aux cou­leurs de son film Kill Bill, jaune et noir. Der­rière, dans le jar­din, une pis­cine a été creu­sée qui, à en croire le fond noi­râtre et la quan­ti­té de feuilles mortes, n’a pas été uti­li­sée de­puis long­temps. Mon hôte m’in­vite à m’ins­tal­ler à une pe­tite table sur la ter­rasse, de la­quelle on a une vue im­pre­nable sur Hol­ly­wood, en contre­bas. Au fond du jar­din, en­fin, une sorte de sa­mou­raï, en bois sculp­té et de taille hu­maine, nous toise. Il n’a pas l’air com­mode.

Quen­tin Ta­ran­ti­no, lui, fi­nit par se dé­tendre. À 52 ans, sa verve est in­tacte. Il s’anime plus que ja­mais lors­qu’il évoque son en­ga­ge­ment, sa pas­sion pour la culture afro-amé­ri­caine. En té­moignent ses films, avec Ja­ckie Brown comme apo­théose. In­ter­pré­tée par Pam Grier, la pa­sio­na­ria de la blax­ploi­ta­tion (ces films des an­nées 1970, comme Shaft – Les Nuits rouges de Har­lem en fran­çais –, des­ti­nés à l’ori­gine à un pu­blic noir), cette adap­ta­tion d’une nou­velle d’El­more Leo­nard était un au­then­tique cri d’amour. Djan­go Un­chai­ned (wes­tern dans l’Amé­rique es­cla­va­giste) et au­jourd’hui Les Huit Sa­lo­pards marquent une nou­velle étape : Ta­ran­ti­no ne s’y contente plus de dire « je t’aime », il dit « j’ac­cuse » et « met en exa­men l’Amé­rique », se­lon ses propres termes. « Djan­go par­lait de l’es­cla­va­gisme, Les Huit Sa­lo­pards évoque les causes et les consé­quences de la guerre de Sé­ces­sion, l’hy­po­cri­sie des Blancs et la des­truc­tion pure et simple de la moi­tié du pays, pré­cise- t-il. À tra­vers ça, je veux évi­dem­ment par­ler d’au­jourd’hui, même si je ne pou­vais pas pré­voir lorsque j’ai écrit le scé­na­rio que les vio­lences ra­cistes al­laient re­sur­gir aus­si bru­ta­le­ment dans l’ac­tua­li­té – je dis bien dans l’ac­tua­li­té parce qu’en réa­li­té, elles ont tou­jours été là ; elles étaient sim­ple­ment tues. » Du­rant la conver­sa­tion, on per­çoit que l’ac­cueil de son nou­veau film, plus en­core que d’ha­bi­tude, lui tient à coeur : « Les Huit Sa­lo­pards oc­cupe une place par­ti­cu­lière dans ma fil­mo­gra­phie. Je ne di­rais pas – en tout cas pas en­core – que c’est la meilleure chose que j’aie faite – seul le temps pour­ra le dire. Mais, oui, c’est un film spé­cial... J’en suis très fier et j’ai­me­rais qu’il car­tonne, qu’il de­vienne un su­jet de dis­cus­sion, qu’il in­tègre très vite la pop culture. Que les gens, lors du pro­chain Hal­lo­ween, se dé­guisent en cer­tains des per­son­nages du film ! »

Sa mère, Son hé­roïne

Quelques se­maines plus tôt, j’in­ter­vie­wais Sa­muel L. Jack­son, qui joue, pour la sixième fois (sur huit pos­si­bi­li­tés), chez Ta­ran­ti­no. Voi­ci com­ment il m’a ra­con­té sa ren­contre avec son ci­néaste fé­tiche : « Ce mo­ther­fu­cker [enfoiré] m’avait re­ca­lé du cas­ting de Re­ser­voir Dogs. Un an plus tard [en 1992], je vais au fes­ti­val de Sun­dance dé­cou­vrir le film ter­mi­né. Je prends une claque, comme tout le monde, et je vais le lui dire après la séance. Et j’ajoute : “Mais bon, ça au­rait été va­che­ment mieux avec moi, tu sais.” Ça le fait mar­rer et il me pro­met de me rap­pe­ler. Et quelques se­maines plus tard, je me re­trouve à dé­jeu­ner avec lui sur Sun­set Bou­le­vard et c’est le coup de foudre ami­cal. Pen­dant des heures, on parle de films de kung-fu, de soul et de blax­ploi­ta­tion. Et aus­si de ce que c’est d’être en­fant de pa­rents di­vor­cés. »

Né en 1963 à Knox­ville, Ten­nes­see, Quen­tin Ta­ran­ti­no a été éle­vé par sa mère, Con­nie, et a très peu fré­quen­té son père, To­ny – qui a ré­cem­ment cru bon de faire la le­çon à son fils par mé­dia in­ter­po­sé en pre­nant le par­ti des po­li­ciers. Plu­sieurs hommes, pour­tant, ont comp­té dans son édu­ca­tion : ses beaux-pères. L’un d’entre eux, Cur­tis Zas­tou­pil (un nom que le jeune Quen­tin por­te­ra quelques an­nées, avant que sa mère ne di­vorce à nou­veau), mu­si­cien de pro­fes­sion, lui fait dé­cou­vrir le ci­né­ma en l’em­me­nant ré­gu­liè­re­ment voir des films dans les salles de quar­tier de Los An­geles. Ado­les­cent, Quen­tin Ta­ran­ti­no s’adonne seul à ce hob­by, dût-il sé­cher mas­si­ve­ment les cours, les études n’ayant ja­mais vrai­ment été son truc. Le ci­né­ma a été pour lui comme une se­conde famille. Nulle sur­prise à ce qu’il dise de Har­vey

Wein­stein, son pro­duc­teur his­to­rique, qu’il est comme son père « qui prend par­fois les choses trop à coeur », et qu’il dé­crive Sa­muel L. Jack­son comme son « ton­ton ron­chon, cham­breur et iras­cible », qu’il aime donc à la fo­lie.

De cette jeunesse pas­sée dans des ap­par­te­ments un peu mi­teux du quar­tier South Bay, au sud de Los An­geles, en­tre­cou­pée de quelques sé­jours dans le Ten­nes­see, Ta­ran­ti­no garde un sou­ve­nir at­ten­dri. Et la cer­ti­tude que « les femmes ne sont pas des ci­toyens de se­conde zone qui res­tent à la mai­son pour faire la cui­sine à leur ma­ri ». C’est avec une émo­tion pal­pable qu’il évoque sa mère, cette in­fir­mière qui l’a eu à l’âge de 16 ans et « qui a su tra­cer sa propre voie et of­frir à son fils une belle en­fance ». S’il s’est tou­jours re­fu­sé au genre au­to­bio­gra­phique et s’il a fait de la ci­ta­tion ci­né­phile, voire du sam­pling, sa marque de fa­brique, Ta­ran­ti­no n’en est pas moins un ci­néaste per­son­nel, gui­dé par quelques ob­ses­sions. Et dans sa ma­trice créative, les femmes puis­santes oc­cupent une place cen­trale.

C’est Ja­ckie Brown (Pam Grier), hô­tesse de l’air qui berne son monde et part avec le pac­tole ; c’est Bea­trix Kid­do (Uma Thur­man dans Kill Bill) qui mas­sacre, seule, l’in­té­gra­li­té du gang de Bill ; ce sont trois cas­ca­deuses (Zoe Bell, Ro­sa­rio Daw­son et Tra­cie Thoms dans Bou­le­vard de la mort) qui hu­mi­lient le per­vers Stunt­man Mike dans une course-pour­suite dan­tesque ; c’est en­fin Sho­san­na Drey­fus (Mé­la­nie Laurent) et Brid­get von Ham­mers­mark (Diane Kru­ger) dans In­glou­rious Bas­terds qui or­ga­nisent, cha­cune de son cô­té, un at­ten­tat contre Hit­ler dans un ci­né­ma fran­çais. Au dé­part, ce rôle d’es­pionne n’avait pas été écrit pour Diane Kru­ger. « Quen­tin cher­chait des gens au­then­tiques, des ac­teurs al­le­mands pour jouer des Al­le­mands. Il ne croyait pas que j’étais moi-même al­le­mande à cause des films amé­ri­cains dans les­quels il m’avait vue jouer. J’ai qua­si­ment dû lui mon­trer mon pas­se­port au cas­ting, s’amuse la co­mé­dienne. Sur le tour­nage, j’ai res­sen­ti son plai­sir presque en­fan­tin dans le tra­vail. Et il écrit mer­veilleu­se­ment pour les ac­trices. Il leur crée des rôles aus­si forts et fous que ceux qu’il ima­gine pour les per­son­nages mas­cu­lins. » Quen­tin Ta­ran­ti­no le confirme : « J’aime ces per­son­nages de femmes fortes. Elles m’ont tou­jours fas­ci­né et même si je ne me re­ven­dique pas comme fé­mi­niste, je tiens à l’idée d’em­po­werment [éman­ci­pa­tion] fé­mi­nin. » En toute lo­gique, lors­qu’on lui de­mande quel est son can­di­dat fa­vo­ri pour la pro­chaine élec­tion pré­si­den­tielle, il ré­pond sans hé­si­ter : « Hilla­ry Clin­ton. Je ne peux même pas ima­gi­ner que quel­qu’un d’autre soit notre pro­chain pré­sident. »

So­sie d’el­vis Pres­ley

Ci­néaste per­son­nel, di­sions-nous. Par­mi ses mo­tifs fa­vo­ris, outre les « ba­dass girls » (dures à cuire), il en est un, moins com­men­té, qui struc­ture pour­tant tous ses films : la mas­ca­rade. De­puis Re­ser­voir Dogs, qui en fai­sait son point de dé­part (avec M. White, M. Blonde, M. Orange, M. Pink, M. Blue et M. Brown de­vant dé­mas­quer le traître par­mi eux), Ta­ran­ti­no a presque tou­jours veillé à in­clure au moins une sé­quence dans la­quelle un per­son­nage ment sur son iden­ti­té et fi­nit par se tra­hir à cause d’un dé­tail. On se sou­vient ain­si de Mi­chael Fass­ben­der dans In­glou­rious Bas­terds, jouant un es­pion bri­tan­nique dans une au­berge al­le­mande qui se fait pié­ger par sa fa­çon de comp­ter trois doigts. Per­sonne non plus n’a ou­blié com­ment l’ignoble es­cla­va­giste Can­die (Leo­nar­do DiCa­prio) et

« Quand j’étais jeune, je men­tais constam­ment. Pour dra­guer, ob­te­nir un bou­lot... »

Quen­tin Ta­ran­ti­no

son fa­quin de bras droit Ste­phen (Sa­muel L. Jack­son) de­vinent les vé­ri­tables in­ten­tions de l’an­cien es­clave Djan­go (Ja­mie Foxx) : à cause d’un re­gard amou­reux de sa dul­ci­née Broom­hil­da qu’il est ve­nu se­cou­rir.

« J’ai sou­vent plai­san­té sur le fait que mes per­son­nages étaient tous d’ex­cel­lents ac­teurs. Je crois que c’est sim­ple­ment un trait de ma per­son­na­li­té », se jus­ti­fie- t-il, vi­si­ble­ment heu­reux qu’on ait sou­le­vé ce point. Il se lance alors avec pas­sion, dans un de ces ré­cits ty­pi­que­ment ta­ran­ti­niens au­quel l’écrit ne rend hé­las pas tout à fait jus­tice. « Je vais vous avouer un truc : quand j’étais jeune, je men­tais constam­ment. Pour dra­guer des filles, pour me faire mous­ser, pour ob­te­nir un job... Lorsque j’avais 22 ou 23 ans, que je cher­chais à de­ve­nir ac­teur et que mon CV était vide, je m’in­ven­tais des rôles dans des films qui n’exis­taient pas. » Peu de gens le savent, mais Ta­ran­ti­no a en ef­fet connu une très brève car­rière d’ac­teur au mi­lieu des an­nées 1980, qui culmi­na (le mot est fort) par un rôle de so­sie d’El­vis Pres­ley dans The Gol­den Girls (Les Cra­quantes), une sé­rie té­lé au­tour de trois ma­mies de Mia­mi dif­fu­sée sur France 3 à l’heure des pu­bli­ci­tés pour ap­pa­reils au­di­tifs. Très loin de l’at­mo­sphère sur­vol­tée de Pulp Fic­tion. « J’ai in­ven­té des tonnes de faux films et de faux rôles sur les­quels je pou­vais ba­ra­ti­ner des heures. J’ai un mil­liard d’exemples mais je vais vous en don­ner deux... »

Me voyant sa­li­ver, il af­fiche un sou­rire ma­tois et conti­nue. « L’un de ces films s’ap­pe­lait Brook­lyn Br. Je ra­con­tais aux di­rec­teurs de cas­ting que ça res­sem­blait à La Ta­verne de l’en­fer de Syl­ves­ter Stal­lone et que j’y jouais un cer­tain Do­mi­nic DeVi­to. Et puis j’avais cet autre film, de pour­suites au­to­mo­biles, in­ti­tu­lé Drag Race ‘No Stop. Mon per­son­nage s’ap­pe­lait Mag Whee­ler ! Mais les di­rec­teurs de cas­ting ont fi­ni par me dire : “Tu te fous de nous, Quen­tin, tu ne peux pas avoir joué que dans des films que per­sonne n’a vus !” Jus­qu’au jour où, re­voyant Dawn of the Dead [ Zom­bies] de George Ro­me­ro, je me suis ren­du compte qu’un type qu’on aper­çoit vite fait lors de l’as­saut du centre com­mer­cial me res­sem­blait. En­fin, va­gue­ment... En­fin, di­sons qu’on avait à peu près la même coif­fure... Et donc j’ai dit que c’était moi. Pour don­ner plus de poids à mon men­songe, j’in­ven­tais des anec­dotes de tour­nage ; je ra­con­tais que le réa­li­sa­teur de Drag Race ‘No Stop était un pote de Ro­me­ro et que c’est grâce à lui que j’avais eu ce pe­tit rôle. Ce genre de trucs, vous voyez. »

Quand je lui fais re­mar­quer que, dans ses films, le men­songe se ter­mine gé­né­ra­le­ment par un mas­sacre, il ex­plose de rire. « C’est vrai que ça n’a ja­mais été jus­qu’au sang dans ma propre vie, mais voyons les choses en face : je n’ai ja­mais réus­si à sé­duire per­sonne comme ça. Quant à ma car­rière d’ac­teur... » QT, comme l’ap­pellent af­fec­tueu­se­ment cer­tains de ses col­la­bo­ra­teurs, n’a ef­fec­ti­ve­ment pas per­sé­vé­ré dans cette voie. Ayant quit­té le ly­cée à l’âge de 15 ou 16 ans (les ver­sions di­vergent), il paie son loyer en en­chaî­nant les pe­tits bou­lots, dont ce­lui d’ou­vreur dans un ci­né­ma por­no, le Pus­sy­cat. En men­tant sur son âge, bien sûr. Il fi­nit par s’éta­blir, à la fin des an­nées 1980, dans un vi­déo­club de Man­hat­tan Beach, so­bre­ment ap­pe­lé Vi­deo Ar­chives, au­jourd’hui fer­mé. Il y tra­vaille pas­sion­né­ment, n’ayant pas be­soin de comp­ter ses heures puis­qu’il les passe à dé­vo­rer de la VHS ou à conseiller des clients si­dé­rés par tant d’éru­di­tion. C’est là qu’il forge sa lé­gen­daire ci­né­phi­lie en­cy­clo­pé­dique.

C’est aus­si là qu’il ren­contre un ami et fu­tur col­la­bo­ra­teur, le seul dont il ad­met que les connais­sances puissent, dans cer­tains do­maines, ex­cé­der les siennes : Ro­ger Ava­ry. Ayant à peu près le même âge et les mêmes goûts, ils se lancent en­semble dans l’écri­ture de scé­na­rio et bien­tôt dans la réa­li­sa­tion. De leur col­la­bo­ra­tion naî­tront un long mé­trage in­édit car presque in­té­gra­le­ment dé­truit dans un in­cen­die (My Best Friend’s Bir­th­day), le scé­na­rio de True Ro­mance, par­tiel­le­ment ba­sé sur My Best Friend’s Bir­th­day, fi­na­le­ment réa­li­sé en 1993 par To­ny Scott, et une pre­mière ébauche de Pulp Fic­tion, dont il était pré­vu qu’ils le co­réa­lisent, avant que Ro­ger Ava­ry ne soit ac­ca­pa­ré par son propre pro­jet, Killing Zoe.

« Je ne par­ti­rai pas sur la pente des­cen­dante »

Après les dé­buts to­ni­truants de Re­ser­voir Dogs en 1992, c’est Pulp Fic­tion en 1994, sa Palme d’or et ses 200 mil­lions de dol­lars de re­cettes (190 mil­lions d’eu­ros), qui lancent la car­rière de Quen­tin Ta­ran­ti­no. Da­van­tage connu comme ac­teur, Dan­ny DeVi­to a éga­le­ment une belle car­rière de pro­duc­teur der­rière lui et peut se tar­guer d’avoir été l’un des pre­miers à croire en ce jeune ci­néaste alors in­con­nu. « J’ai ren­con­tré QT après avoir lu et ado­ré le scé­na­rio de Re­ser­voir Dogs. Je vou­lais le pro­duire au sein de ma boîte Jer­sey Films, mais j’ai ap­pris que le pro­jet avait dé­jà trou­vé ac­qué­reur. Alors j’ai dit à Quen­tin : “Écoute, ton pro­chain film, quel qu’il soit, je veux le faire.” Je lui ai aus­si pro­mis le fi­nal cut, ce qui est rare. Et c’est comme ça qu’on a si­gné un contrat d’écri­ture à l’aveugle, pour un vague film d’his­toires en­tre­mê­lées. Un an plus tard, Re­ser­voir Dogs avait fait un ta­bac, mais moi je n’avais au­cune nou­velle. Lors­qu’un beau jour, je vois sur mon bu­reau un pa­vé de 155 pages in­ti­tu­lé “Pulp Fic­tion, Fi­nal Draft”. Tout était dé­jà là, c’était ma­gni­fique. Hé­las... au­cun dis­tri­bu­teur n’a vou­lu du film. Tri Star, avec qui j’avais un contrat d’ex­clu­si­vi­té, ayant trou­vé ça “trop violent”, j’ai dû me ré­soudre à le re­fi­ler à Har­vey Wein­stein, qui ve­nait de mon­ter Mi­ra­max et avait la ca­pa­ci­té, lui, de le faire. Mon seul pou­voir a été de convaincre Har­vey, qui vou­lait ab­so­lu­ment Da­niel Day Le­wis dans le film, de faire confiance à Quen­tin et d’ac­cep­ter de prendre John Tra­vol­ta, à l’époque to­ta­le­ment rin­gard. Le reste ap­par­tient à l’his­toire ».

Lors­qu’on de­mande à Dan­ny DeVi­to ce qui l’a mar­qué chez Ta­ran­ti­no, il ré­pond du tac au tac : « Sa dé­ter­mi­na­tion. C’est un ar­tiste to­tal, qui pré­fé­re­rait mou­rir plu­tôt que de cé­der. » C’est aus­si ce qui me frappe en l’in­ter­vie­want. Par tous les pores, il trans­pire une sorte de cer­ti­tude mê­lée de sé­ré­ni­té, qui ne de­vient ja­mais suf­fi­sance grâce au rire ex­tra­or­di­nai­re­ment com­mu­ni­ca­tif qui ponc­tue la moi­tié de ses phrases. Soyons clairs : Ta­ran­ti­no est au som­met – il le sait, il n’a au­cune rai­son de s’en ca­cher. C’est peut- être parce que je suis fran­çais, mais il ne cesse d’uti­li­ser le terme « oeuvre » (pro­non­cez « ouvre »), un peu snob en

an­glais, et semble par­fois par­ler de ses films d’un point de vue ex­té­rieur, avec une cer­taine hau­teur de vue, comme le fe­rait un cri­tique. Kill Bill ? « Mon oeuvre la plus vi­sion­naire ». In­glou­rious Bas­terds ? « S’il ne doit en res­ter qu’un dans vingt ans, ce se­ra ce­lui- ci. » Bou­le­vard de la mort (qu’il s’amuse à pro­non­cer en fran­çais) ? « Mon pire film. Ça ne veut pas dire qu’il est mau­vais, sim­ple­ment que c’est le moins bon. Il en faut un. » La mo­des­tie re­pas­se­ra, mais com­ment lui en vou­loir ? À Hol­ly­wood, dans une in­dus­trie de plus en plus contrô­lée par des comp­tables et de moins en moins par des francs- ti­reurs, il fait fi­gure d’ex­cep­tion.

Son com­bat pour la pel­li­cule en est un exemple frap­pant. Tan­dis qu’à peu près tout le monde est pas­sé au nu­mé­rique, il fait de la ré­sis­tance avec une poi­gnée d’autres « su­per-au­teurs » comme Ch­ris­to­pher No­lan, Paul Tho­mas An­der­son ou James Gray. Et il ne se contente pas de tour­ner Les Huit Sa­lo­pards en 35 mm, le for­mat stan­dard, mais car­ré­ment en 70 mm. « Tour­ner dans la neige en 70 mm, cap­tu­rer tous ces dé­tails qu’on n’a plus l’ha­bi­tude de voir au­jourd’hui et qui nous ra­mènent plu­tôt aux grands films épiques des an­nées 1960, évi­dem­ment que c’était ex­ci­tant ! Très com­pli­qué tech­ni­que­ment et as­sez cher, mais in­imi­table. » Il in­siste : « Je ne tour­ne­rai ja­mais en vi­déo ; je n’ai pas si­gné pour ça. La chaîne de production en pel­li­cule ré­siste bien, mieux que pré­vu, donc je ne m’en fais pas pour ça. Le pro­blème est au ni­veau de la pro­jec­tion : pra­ti­que­ment toutes les salles se sont dé­bar­ras­sées de leur ma­té­riel ana­lo­gique. » Il n’a pas de so­lu­tion pour re­mé­dier à cette pé­nu­rie, mais il a pro­mis aux salles qui font l’ef­fort de pro­je­ter le film en 70 mm de leur four­nir une ver­sion spé­ciale, aug­men­tée d’une de­mi- dou­zaine de mi­nutes, en ex­clu­si­vi­té pen­dant deux se­maines, avant que d’im­pa­vides si­gnaux nu­mé­riques ne soient en­voyés par sa­tel­lite aux mul­ti­plexes du monde en­tier. « L’idée est de créer un évé­ne­ment, de ras­sem­bler les gens au­tour d’un vrai film, pas un amas de pixels morts. »

Ce genre d’évé­ne­ments, il fait en sorte qu’ils se pro­duisent tous les soirs, di­manche com­pris, dans son propre mo­vie thea­ter, le New Be­ver­ly. En plein coeur du quar­tier juif de Los An­geles, le ci­néaste pro­gram­ma­teur a re­lan­cé cette salle unique en son genre il y a un an sur un concept neuf : pour 8 dol­lars (6 pour les en­fants et les per­sonnes âgées), on peut y voir deux films liés – un double fea­ture dans le jar­gon – et tou­jours en 35 mm, par­fois ti­rés de la col­lec­tion per­son­nelle du maître des lieux. Le soir où je m’y rends passent ain­si Fun­ny Girl de William Wy­ler et Top Se­cret de Blake Ed­wards, pour une soi­rée spé­ciale Omar Sha­rif à la­quelle se presse un pu­blic bi­gar­ré, prin­ci­pa­le­ment com­po­sé de jeunes gens d’une ving­taine d’an­nées – « sou­vent des étu­diants en ci­né­ma », glisse Ta­ran­ti­no, ex­trê­me­ment fier d’avoir « prou­vé qu’il y avait tou­jours un pu­blic pour des films de pa­tri­moine et ren­du quelque chose à la com­mu­nau­té ci­né­phile de Los An­geles qui m’a tant of­fert, ja­dis. »

À l’heure de faire un pre­mier bi­lan, le ci­néaste ad­met qu’il a de la chance de pou­voir me­ner sa car­rière exac­te­ment comme il l’en­tend, pra­ti­que­ment sans ac­ci­dent. « Qui sait quel genre d’au­teur j’au­rais fi­ni par de­ve­nir après 21 ans si je n’avais ja­mais ren­con­tré Har­vey [Wein­stein, son pro­duc­teur] ? se de­mande-t-il. Si je de­vais pour chaque film convaincre les stu­dios, ac­cep­ter des com­mandes... J’au­rais sans doute réa­li­sé plus de films, peut- être que cer­tains au­raient été ex­cel­lents, voire meilleurs que ceux que j’ai faits. On ne connaî­tra ja­mais la ré­ponse à cette ques­tion, mais je suis très heu­reux de la fa­çon dont ça s’est pas­sé. » Il l’a an­non­cé de­puis long­temps : il n’ira pas au- de­là de dix films (il en est à huit, les deux vo­lets de Kill Bill comp­tant pour un seul film). « Ten and gone », dix et puis s’en va. Pour­quoi dix ? « Je fais en moyenne un film tous les trois ans, ça fe­ra donc trente ans de car­rière. Je pense que c’est le temps du­rant le­quel on peut res­ter au top. Je consacre toute mon éner­gie, tous mes ef­forts à mes créa­tions. Elles sont ce qu’il y a de plus im­por­tant dans ma vie, tout le reste est se­con­daire. Alors j’es­père que je ne par­ti­rai pas sur la pente des­cen­dante, comme tous ces vieux ci­néastes... Mais plu­tôt ici. » Il lève la main au- des­sus de sa tête, en di­sant ce­la. « Je m’ar­rê­te­rai juste ici, en en vou­lant en­core un tout pe­tit peu plus... » �

va­ni t y fai r. f r

néo­wes­tern

Kurt Rus­sel et sa­muel

L. Jack­son dans

Les Huit Sa­lo­pards

qui sort en France

le 6 jan­vier 2016.

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