« J’adore ses per­son­nages de lo­sers ma­gni­fiques »

La ro­man­cière Ka­rine Tuil pu­blie L’In­sou­ciance. Un livre dans le­quel on re­trouve de nom­breux thèmes chers à James Gray, son ci­néaste pré­fé­ré.

Vanity Fair (France) - - Fan Fare - Pro­pos re­cueillis par éli­sa­beth phi­lippe

J« ’ai dé­cou­vert l’oeuvre de James Gray avec La nuit nous ap­par­tient, sor­ti en 2007. J’ai tout de suite ai­mé ce film qui me rap­pe­lait ceux de .

Sid­ney Lu­met Une his­toire de gang­sters, mais avec de l’émo­tion. J’ai été sé­duite par l’es­thé­tique, le jeu sur les ombres et la lu­mière, les cou­leurs. Mais je dois avouer que j’aime aus­si le ci­né­ma de

pour de mau­vaises rai­sons. James Gray En fai­sant des re­cherches sur lui – ce que je fi­nis tou­jours par faire quand j’ap­pré­cie le tra­vail d’un ar­tiste – , j’ai trou­vé beau­coup de si­mi­li­tudes avec ma propre ex­pé­rience. C’est un fils d’im­mi­grés juifs, qui ne vient pas d’une fa­mille d’ar­tistes, qui a dû s’im­po­ser par lui-même. La ques­tion du dé­ter­mi­nisme, des choix qui nous sont im­po­sés, mais aus­si l’idée de ne pas être à sa place, sont des thèmes très pré­sents dans son oeuvre, en par­ti­cu­lier dans La nuit nous ap­par­tient avec le per­son­nage de

Joa­quin , pa­tron de Phoenix boîte de nuit, qui a pris ses dis­tances avec sa fa­mille de po­li­ciers. Ces ob­ses­sions im­prègnent éga­le­ment mes livres. La confron­ta­tion des classes so­ciales se trouve au coeur de mon tra­vail. Dans L’In­sou­ciance, le per­son­nage d’Os­man, conseiller du pré­sident de la Ré­pu­blique, vient d’un mi­lieu dé­fa­vo­ri­sé ; Ma­rion est une ro­man­cière is­sue d’une fa­mille anar­chiste et li­ber­taire, ma­riée à un grand pa­tron, Fran­çois Vé­ly, qui lui-même tente d’échap­per à son des­tin iden­ti­taire mais se voit ra­me­né à sa ju­déi­té.

L’uni­vers de James Gray est in­té­res­sant pour un écri­vain, car il fait une part im­por­tante à l’ana­lyse psy­cho­lo­gique. Dans ses films, il y a tou­jours une très forte di­men­sion mo­rale, qua­si phi­lo­so­phique, un di­lemme. Il s’est beau­coup ins­pi­ré de et des grands au­teurs

Sha­kes­peare russes. Et puis il y a la vio­lence, pal­pable, phy­sique. C’est aus­si l’une de mes pré­oc­cu­pa­tions prin­ci­pales de­puis mon livre Douce France. La vio­lence, celle de la guerre en Af­gha­nis­tan, mais aus­si celle des élites, ir­rigue L’In­sou­ciance. Chez Gray, il peut s’agir des rap­ports de do­mi­na­tion au sein de la fa­mille, comme dans Two Lo­vers, où le hé­ros doit choi­sir entre l’épouse que lui im­posent ses pa­rents et la femme qu’il aime, in­car­née par

. Ce film m’a par­ti­cuGwy­neth Pal­trow liè­re­ment mar­quée. C’est une his­toire de tri­angle amou­reux as­sez clas­sique, mais sans au­cun ma­ni­chéisme. L’amant tor­tu­ré joué – en­core – par Joa­quin Phoenix m’a beau­coup ins­pi­rée pour ce­lui de Sa­muel dans L’In­ven­tion de nos vies, mon pré­cé­dent ro­man. J’adore ces per­son­nages d’an­ti­hé­ros, de lo­sers ma­gni­fiques. D’au­tant que James Gray sait pré­ser­ver leur am­bi­guï­té, une qua­li­té trop rare au ci­né­ma. Ce­la tient à sa fa­çon de jouer avec les dif­fé­rents points de vue, ce que j’es­saie de faire dans mes livres.

En­fin, c’est un réa­li­sa­teur qui se nour­rit beau­coup du tra­vail d’autres ar­tistes. Dans les en­tre­tiens, il cite fré­quem­ment les peintres et Georges de La Tour Ed­ward . Pour moi aus­si, c’est dé­ter­miHop­per nant. Des oeuvres d’art, comme les pho­tos d’ ou de

Ara­ki Map­ple­thorpe que j’évoque dans L’In­sou­ciance, peuvent ré­vé­ler et cris­tal­li­ser les ten­sions d’une so­cié­té. La lit­té­ra­ture est aus­si une af­faire d’images. » —

Eva Mendes et Joa­quin Phoenix dans La nuit nous ap­par­tient de James Gray (2007).

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