« J’AI EU UNE VIE lé­gè­re­ment AGI­TÉE... »

Vanity Fair (France) - - Vanity Fair -

Anne Sin­clair est de­ve­nue, aux yeux du monde, l’in­car­na­tion de la femme bles­sée, un soir de mai 2011 à New York. De­puis, elle s’est ré­fu­giée dans le si­lence, la mu­sique et le jour­na­lisme. Quelques jours avant la pa­ru­tion de ses car­nets de cam­pagne, elle a ren­con­tré SO­PHIE DES DÉ­SERTS pour évo­quer les po­li­tiques, sa nou­velle vie et les ci­ca­trices du pas­sé.

On ne s’ex­pose pas à ce re­gard lé­gen­daire sans ris­quer de tom­ber sous le charme ou d’être scan­né au la­ser avec quelques ques­tions mi­nu­tieu­se­ment pré­pa­rées. « Tant pis, dit- elle. Je n’al­lais pas me traî­ner à ses pieds. Les autres pré­ten­dants à l’Ély­sée, eux, ont bien vou­lu me re­ce­voir pour mon livre. » Elle est as­sise dans la lu­mière blanche de dé­cembre au pre­mier étage d’une bras­se­rie proche de la Tour Eif­fel. Les rides sont belles, les pom­mettes sou­ve­raines et tout est si soi­gné, des oreilles per­lées aux mains ver­nies de rose qui tour­billonnent au bout des manches soyeuses. C’en se­rait trop, in­ti­mi­dant presque, s’il n’y avait ces ma­nières simples et cette voix di­recte, chaude, tel­le­ment en­jouée à l’idée de re­par­tir en cam­pagne. La journaliste ne pré­pare pas une nou­velle émis­sion po­li­tique, mais un jour­nal de bord, écrit pour Gras­set dans le tour­billon de l’ac­tua­li­té. Cette Chro­nique d’une France bles­sée consti­tue de­puis dix-neuf mois sa gym­nas­tique quo­ti­dienne, au gré des pen­sées, des ren­contres, des in­di­gna­tions. Elle s’ouvre sur cette ci­ta­tion d’An­to­nio Gram­sci : « Le vieux monde se meurt, le nou­veau monde tarde à pa­raître, et dans ce clair- obs­cur sur­gissent les monstres. » Anne Sin­clair part de la crise grecque, qui a ré­veillé sa plume, va hu­mer les cré­pi­te­ments de Nuit de­bout place de la Ré­pu­blique, ob­serve la vic­toire du Brexit et le sacre de Trump, l’éclo­sion du ma­cro­nisme et le cré­pus­cule du hol­lan­disme. « Où al­lons-nous ? » s’in­ter­roge-t- elle. À 68 ans, le coeur à gauche tou­jours, mais un peu lourd, la journaliste ar­pente en­core les al­lées du pou­voir, à l’Ély­sée, à Ma­ti­gnon, en s’of­frant même, sans craindre les sar­casmes, une vi­rée dans le « 9-3 » au bras d’un pré­fet avant de se res­sour­cer chez elle, place des Vosges, entre les livres et la mu­sique clas­sique. « Cet ou­vrage est un drôle de mé­lange, mais c’est mon uni­vers, plaide-t- elle. Au­jourd’hui, je me sens libre. Je me suis sans doute lâ­chée comme ja­mais. » Les pe­tits aga­ce­ments du quo­ti­dien (Jean-Jacques Bour­din à la ra­dio et son ton de « chauf­feur rou­tier mé­con­tent », un titre du Monde sur les élites ju­gé dé­ma­go, les em­bou­teillages pa­ri­siens...) se mêlent aux grandes tris­tesses : tant d’amis sont par­tis ces deux der­nières an­nées, Mi­chel Ro­card, Elie Wie­sel, Ca­bu as­sas­si­né par les sol­dats d’Al-Qaï­da ; si­dé­ra­tion de­vant le Ba­ta­clan, co­lère de­vant la crise des mi­grants ; entre les com­men­taires pas tou­jours saillants se glissent de sa­vou­reux por­traits de po­li­tiques. Elle les connaît si bien, ces bêtes de pou­voir. Il y a vingt ans, sa plume cro­quait Jos­pin, Chi­rac, De­lors (Deux ou trois choses que je sais d’eux, Gras­set, 1997) ; au tour de Sar­ko­zy, Jup­pé, Hol­lande, Valls, Ha­mon, Mon­te­bourg... À l’ar­ri­vée, cinq cents pages et un ab­sent : Dominique Strauss-Kahn. L’exer­cice a des li­mites ; chez Mme Sin­clair, tout est en­core sous contrôle.

Ses chro­niques pa­raissent d’ailleurs le 1er mars, au mo­ment même où le mu­sée Maillol inau­gure une grande ex­po­si­tion ins­pi­rée d’un livre consa­cré à son grand-père, le marchand d’art Paul Ro­sen­berg, 21 rue La Boé­tie (Gras­set & Fas­quelle, 2012). C’est aus­si le titre de la ré­tros­pec­tive, hom­mage à l’adresse de la ga­le­rie fa­mi­liale où tran­si­tèrent dans l’entre- deux-guerres tant de toiles somp­tueuses si­gnées Lé­ger, Braque, Ma­tisse, Pi­cas­so... Ain­si s’an­nonce le prin­temps 2017, comme un par­fum de re­nais­sance. Anne Sin­clair re­vient sous les feux des pro­jec­teurs, sans dé­plai­sir ap­pa­rent mais avec quelques an­goisses, tout de même, d’être ques­tion­née sur « le pas­sé ». Voi­là comment elle ap­pelle pu­di­que­ment le ca­ta­clysme pla­né­taire vé­cu au cô­té de son an­cien ma­ri, Dominique Strauss-Kahn, entre le scan­dale du So­fi­tel et ce­lui du Carl­ton, les ac­cu­sa­tions de viol puis de proxé­né­tisme dont il est fi­na­le­ment sor­ti blan­chi mais seul. « Cette his­toire va donc me pour­suivre jus­qu’à ma mort ? s’em­porte-t- elle lors de notre pre­mière ren­contre. Mais merde alors ! Est- on vrai­ment obli­gé de re­ve­nir là- des­sus ? » On lui dit que six ans ont pas­sé, qu’il est peut- être temps... que c’est une né­ces­si­té pour mieux l’ap­pré­hen­der, mieux la com­prendre. Inu­tile d’ar­gu­men­ter, Anne Sin­clair est res­tée journaliste. Ça se sent, ça se sait de­puis tou­jours et ces der­nières an­nées en­core, au Huf­fing­ton Post ver­sion fran­çaise qu’elle a lan­cé en 2012, comme à Eu­rope 1 où elle n’a ces­sé de bû­cher ses in­ter­views. Elle connaît les règles du jeu. Et puis, en face d’elle, veille l’ange gar­dien qu’elle consi­dère comme « une

Et Fran­çois Fillon fi­na­le­ment se dé­ro­ba. Ren­con­trer Anne Sin­clair à quelques se­maines de l’élec­tion pré­si­den­tielle eut sans doute été trop pé­rilleux. « HOL­LANDE N’AU­RAIT JA­MAIS DÛ SE CONFESSER AUX JOUR­NA­LISTES DU MONDE. ON VIT UNE ÉPOQUE FOLLE. » Anne Sin­clair

pe­tite soeur », Anne Hom­mel, ancienne com­mu­ni­cante de DSK au­jourd’hui à la tête de l’agence Ma­jo­relle. Anne Sin­clair la re­garde et dit : « Je vais ré­flé­chir. Mais je vous pré­viens : je m’in­surge contre cette ten­dance qui veut que la transparence soit de­ve­nue une exi­gence ab­so­lue. Je re­ven­dique le se­cret comme étant vi­tal pour la sau­ve­garde per­son­nelle, les rap­ports hu­mains, comme la po­li­tique, d’ailleurs. Hol­lande n’au­rait ja­mais dû se confesser aux deux jour­na­listes du Monde, en­core moins ré­vé­ler des se­crets d’État. On vit une époque folle. »

Son sty­lo tri­ture, ra­ture, cherche les mots justes pour dé­crire cet in­croyable mo­ment ca­tho­dique où le chef de l’État, blême, a dé­cla­ré for­fait. « Je l’avoue : je n’ai rien vu, ni ça ni la dé­faite de Sar­ko, concède Anne Sin­clair. Je suis très mau­vaise en pré­dic­tion po­li­tique. » Dans le Tha­lys qui, ce 16 dé­cembre 2016, l’em­mène vers Liège où a été inau­gu­rée l’ex­po­si­tion sur son grand-père, elle écrit : « Hol­lande, il lui au­ra man­qué l’épais­seur, la dé­ter­mi­na­tion, et peut- être sur­tout la gra­vi­té, hors at­ten­tats. In­sub­mer­sible jo­via­li­té de l’être... » Ce pré­sident res­te­ra un mys­tère, mal­gré tant d’an­nées à le cô­toyer. Anne Sin­clair l’a in­ter­viewé pour ses chro­niques dans le bu­reau où Mit­ter­rand ja­dis la re­ce­vait. Elle l’a écou­té, per­plexe, par­ler de l’usure du pou­voir, du re­jet iné­luc­table des di­ri­geants en place. « Il mi­ni­mise à l’évi­dence l’im­pres­sion de re­nie­ment qu’a res­sen­tie une par­tie de la gauche », grif­fonne- t- elle. À l’au­tomne 2015, elle est tom­bée sur lui au sor­tir d’un dî­ner d’État à L’Am­broi­sie, le res­tau­rant étoi­lé de la place des Vosges. Ba­rack Oba­ma a fi­lé dans sa li­mou­sine blin­dée, Fran­çois Hol­lande rentre à pied avec Sé­go­lène Royal et Ma­nuel Valls. « Je leur ai pro­po­sé de ve­nir prendre un verre chez moi », se sou­vient Anne Sin­clair. Sur son ca­na­pé, Hol­lande et son ex- com­pagne s’étonnent que Ba­rack n’ait pas fi­ni son as­siette ni sa tarte au cho­co­lat. Elle note, ahu­rie : « J’ai dans mon sa­lon un couple de bour­geois qui s’amusent des tra­vers de leurs convives. » De­vant un co­gnac, Hol­lande ra­conte que Sar­ko­zy, très re­mon­té contre Fillon, lui a dit : « Il faut tou­jours se mé­fier de son pre­mier mi­nistre. Tu te mé­fies bien du tien, hein ? » Et le pré­sident, in­fa­ti­gable, conti­nuait de ba­var­der tan­dis que Ma­nuel Valls s’éclip­sait. Anne Sin­clair a sou­vent vu l’an­cien chef du gou­ver­ne­ment, « un ami », écrit- elle. En juillet 2016, il la re­çoit en che­mi­sette

« VINGT ANS DE MA VIE ONT-ILS ÉTÉ 6 VINGT ANS DE MEN­SONGES ? » Anne Sin­clair

lé­gère à Sou­zy-la-Briche, avec sa femme et son chien, dans la ré­si­dence mise à dis­po­si­tion du pre­mier mi­nistre. « L’an­née pro­chaine, c’est Phi­lip­pot qui fe­ra les honneurs du jar­din », lui dit-il dans un clin d’oeil qu’elle juge « grin­çant ». Elle le re­trouve à Ma­ti­gnon, un peu raide dans son bu­reau rem­pli de sou­ve­nirs de Cle­men­ceau. Un des­sin de Plan­tu en­ca­dré le re­pré­sente en gue­nilles, as­sailli de peaux de ba­nane, di­sant à Hol­lande : « Je fais comme toi, je m’en fous ! » Qu’il lui pa­raît digne, Valls, mais triste, ré­si­gné, « mi­thri­da­ti­sé », note Anne Sin­clair. Ber­nard Ca­ze­neuve, lui, vient dî­ner chez elle, guille­ret, éter­nelle po­chette sur le bla­zer et roses à la main. « La fer­me­té qui im­pres­sionne, l’im­pas­si­bi­li­té de l’homme de cour, la dou­ceur d’un pré­lat, l’hu­mour d’un An­glais... » s’em­balle la journaliste. Les deux oc­cu­pants de Ma­ti­gnon font sans doute hon­neur à la gauche. Mais les autres... Qui pour rem­pla­cer Ro­card, cet in­cor­ri­gible idéa­liste qui a re­joint, dans son pan­théon per­son­nel, le grand Men­dès ? Qui pour écrire au­jourd’hui comme Mit­ter­rand, dont les lettres su­blimes adres­sées à Anne Pin­geot lui fe­raient presque ou­blier les sa­le­tés de l’af­faire Bous­quet ? Qui pour re­trou­ver l’es­poir ? Em­ma­nuel Ma­cron, peut- être, avancent les jeunes de son en­tou­rage qu’elle écoute tou­jours. Anne Sin­clair a in­ter­viewé à deux re­prises l’an­cien ban­quier de Roth­schild. Il l’in­trigue. « Il est beau gar­çon avec ses grands yeux écar­quillés (faus­se­ment) naïfs, écrit- elle. Il n’a pas la morgue des ha­bi­tuels tech­nos. Un peu frêle en­core à 38 ans, on ne sait pas ce qu’il don­ne­rait dans la tem­pête... De gauche ? Il le dit. Une cer­taine habileté à en être sans en être. » Elle tâ­tonne en­core dans le TGV, pen­chée sur sa co­pie comme une étu­diante. Quelques pas­sa­gers l’ob­servent, res­pec­tueux. À la sor­tie de la gare de Liège, un couple s’avance pour lui de­man­der un sel­fie. Une étu­diante ose, avec l’ac­cent wal­lon : « Vous êtes un mo­dèle, je me sou­viens, “7 sur 7”, les pulls en mo­hair... » Anne Sin­clair souffle sur sa frange, grand rire ju­vé­nile : « Mais, en­fin, ma­de­moi­selle, c’est im­pos­sible, vous êtes beau­coup trop jeune pour ça ! » Elle ignore les compliments tout comme elle fend hum­ble­ment la foule qui l’at­tend au pied du mu­sée La Bo­ve­rie. Plus de 150 000 per­sonnes ont dé­jà vi­si­té l’ex­po­si­tion. « Ve­nez, mur­mure- t- elle, en po­sant son sac au ves­tiaire. On fait un tour ra­pide. »

LEntre Cé­zanne, De­gas et Pi­cas­so

e voi­ci, le grand-père, Paul Ro­sen­berg, sur une photo en noir et blanc, pro­fil éma­cié, re­gard doux, presque ailleurs. Le marchand d’art te­nait bien ses af­faires, dans la ga­le­rie de ses pa­rents puis dans la sienne où il sut at­ti­rer et ex­por­ter les peintres d’avant-garde : Re­noir, Van Gogh, De­gas, Ma­tisse... Avec Pi­cas­so, « Pic » comme il l’ap­pe­lait, son voi­sin rue de la Boé­tie, il cor­res­pon­dait par la fe­nêtre de la cui­sine et échan­gea dans les an­nées 1930 plus de deux cents lettres. « Cher et illustre maître, je vous rap­pelle mes ar­le­quins... » peut- on lire dans l’une d’elle. Grâce à une re­cons­ti­tu­tion de la ga­le­rie en 3D, on ima­gine Paul Ro­sen­berg de­vant ses ran­gées de toiles. On le de­vine ar­gu­men­ter, né­go­cier, concoc­ter ses ca­ta­logues. On est avec lui, éba­hi de­vant les tré­sors. Ils sont là pour de vrai, ve­nus des plus grands mu­sées du monde, New York, Vienne, Phi­la­del­phie, et de quelques col­lec­tions pri­vées dont celles d’Anne Sin­clair. « De mon cô­té, il n’y a plus grand­chose », élude l’hé­ri­tière. Nombre de toiles ont été don­nées à l’État pour payer les frais de suc­ces­sion ou ven­dues lors du par­tage avec ses cou­sins. Celles qui res­tent sont au coffre. « Mon grand-père me di­sait tou­jours : “Faut pas se gâ­cher les yeux. Ar­rête- toi sur un ou deux ta­bleaux qui te plaisent” », pour­suit- elle au pas de charge. Il y a là un Cé­zanne, L’Homme à la pipe, ici un De­gas, une na­ture morte, somp­tueuse, de Lé­ger, un Mo­di­glia­ni re­trou­vé chez Sotheby’s. Là, en­core, un Pi­cas­so, por­trait de la femme de Paul Ro­sen­berg et de sa fille, ra­flé par le ré­gime na­zi et dé­te­nu un temps par Her­mann Gö­ring, ou en­core ce Ma­tisse, Femme as­sise, dé­cou­vert par ha­sard en 2011 en Al­le­magne. « Une cin­quan­taine de ta­bleaux sont en­core dans la na­ture, in­dique Anne Sin­clair. Ils doivent être ac­cro­chés quelque part dans les im­meubles bour­geois du VIIe, au fin fond de l’Al­le­magne ou de la Rus­sie, à moins qu’ils ne soient par­tis en fu­mée dans les au­to­da­fés... » Paul Ro­sen­berg a réus­si, en sep­tembre 1940, à em­bar­quer pour New York. De là-bas, il a adres­sé un té­lé­gramme sur­réa­liste au ma­ré­chal Pé­tain, conser­vé sous verre, pour contes­ter sa dé­chéance de na- tio­na­li­té. Il a aus­si écrit à Ma­tisse : « En créant, vous ou­bliez le mal­heur du monde... Tout ce que j’aime est loin de moi. » Sa ga­le­rie pa­ri­sienne est de­ve­nue le siège de l’Ins­ti­tut d’étude des ques­tions juives, épi­centre de la pro­pa­gande na­zie. Un re­por­tage de l’époque montre la foule im­monde qui s’y presse pour l’ex­po­si­tion « Le Juif et la France ». Un fris­son nous par­court ; l’hé­ri­tière, elle, a les yeux au loin, brillants comme deux pe­tites mers in­té­rieures.

On ne voit qu’eux dans ce ta­bleau de Ma­rie Lau­ren­cin qui clôt l’ex­po­si­tion. « J’avais 4 ans », in­dique Anne Sin­clair. Pour la séance de pose, Mi­che­line, sa mère, l’avait pa­rée en pe­tite - -fille mo­dèle. La jo­lie brune a long­temps joué ce rôle. En­fant unique, bonne élève, do­cile. Puis elle a fon­cé dans le jour­na­lisme, sou­cieuse de tra­cer sa voie à elle, loin de la for­tune des Ro­sen­berg, loin de ce grand-père qu’elle a fi­ni par en­fouir dans sa mé­moire. « Tu ne t’in­té­resses pas aux af­faires de la fa­mille, tu pré­fères les jour­naux aux ta­bleaux », re­gret­tait sa mère, tan­dis que son père, Ro­bert, sou­te­nait d’un fol amour son en­vol. Lui est mort trop tôt pour la voir trô­ner à « 7 sur 7 » de­vant dix mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs. Mi­che­line, elle, a as­sis­té à tout. Mère et fille vi­vaient dans le même im­meuble. Mais il y a tou­jours eu, entre elles, de l’in­com­pré­hen­sion et des si­lences. Il a fal­lu que Mi­che­line s’éteigne, en 2006, pour qu’Anne Sin­clair se

MA­NUEL VALLS LA RE­ÇOIT EN CHE­MI­SETTE. BER­NARD CA­ZE­NEUVE VIENT DέNER CHEZ ELLE, ROSES À LA MAIN.

penche sur ses ra­cines. « Je me suis sou­dain re­trou­vée à de­voir trier les vieux pa­piers... et puis, en 2010, j’ai dû re­faire ma carte d’iden­ti­té. Les fonc­tion­naires étaient gal­va­ni­sés par Sar­ko­zy, ils fai­saient du zèle. On m’a de­man­dé si mes quatre grands-pa­rents étaient bien fran­çais. C’était d’une vio­lence in­ouïe. Voi­là comment est née l’en­vie d’écrire sur Paul Ro­sen­berg. » C’est ce qu’elle rap­pelle au mi­cro ce soir, dans une salle du mu­sée où l’on pro­jette un do­cu­men­taire sur l’aïeul, qui se­ra dif­fu­sé sur France 5. « En somme, plai­sante- t- elle, toute cette aven­ture, je la dois à Ni­co­las Sar­ko­zy. »

Leur der­nière ren­contre fut un supplice. L’an­cien fa­vo­ri des Ré­pu­bli­cains a fait lan­ter­ner Anne Sin­clair avant de la re­ce­voir. Ren­dez-vous fi­na­le­ment pris le 7 oc­tobre 2016. Jus­qu’ici, au­cun lea­der po­li­tique n’avait osé évo­quer les tem­pêtes pas­sées. Fran­çois Bay­rou a bien ten­té un « Vous êtes sa­cré­ment en forme ! » ; Ma­rine Le Pen s’est conten­tée d’une al­lu­sion : « La der­nière fois que nous nous sommes vues, c’était à La Tri­ni­té. J’avais 20 ans. De­puis il s’est pas­sé deux ou trois choses pour vous et moi. » Ni­co­las Sar­ko­zy, lui, n’a pas fait dans la den­telle. Elle s’en sou­vient : « Il a com­men­cé par me si­gni­fier qu’il avait pen­sé à moi au mo­ment du So­fi­tel, que mal­gré les ru­meurs, il n’y était pour rien. Il par­lait par ono­ma­to­pées : “On a dit sur­veillance... Pou­tine... En tout cas, contre vous, rien...” Puis, il m’a dit : “Vous et moi, on a un peu vé­cu la même chose, hein ? La rup­ture d’un couple... Évi­dem­ment ce n’est pas tout à fait pa­reil, mais on se com­prend, hein ?” » Sans doute Sar­ko­zy es­pé­rait- il quelques confi­dences d’une journaliste qu’il tu­toyait ja­dis. Il n’a eu droit qu’à des yeux re­vol­ver : « Je vou­drais que vous m’épar­gniez ce­la. »

Rien n’échappe à Anne Sin­clair. Elle sait bien que le monde en­tier a spé­cu­lé sur son in­ti­mi­té, se de­man­dant si elle sa­vait, et quoi exac­te­ment. Elle a lu tous ces écrits qui l’ont ju­gé com­plai­sante ou, pire en­core, com­plice d’un sys­tème éri­geant le li­ber­ti­nage et la luxure en mode de vie. Le si­lence fut long­temps sa seule ré­ponse. Les épan­che­ments sont ré­ser­vés à ses pe­tits car­nets. Au­jourd’hui, elle consent quelques mots : « Je vous le dis, je ne sa­vais rien, je suis stu­pide, naïve, sans doute, je ne sa­vais rien, je fais confiance, je ne fli­quais rien. » Ça sort, comme un râle coin­cé dans la gorge. Les larmes perlent mais ne coulent pas. Et elle ajoute : « Oui, sû­re­ment, il y a du dé­ni, de la femme qui ne veut pas voir. Mais quand j’avais des doutes, car j’en ai eu, des doutes, Dominique me don­nait toutes les as­su­rances. » Ap­pa­rem­ment, l’éco­no­miste était aus­si illu­sion­niste. « Il n’y a que toi », ju­rait- il, usant de son sou­rire en­jô­leur et de mille tours à ma­lices. Elle y a cru. Elle vi­vait cet amour, « in­tran­quille », se­lon ses proches amies qui la ju­geaient par­fois sous em­prise. « Il y a chez Anne une forme de naï­ve­té éton­nante, confie la com­plice de tou­jours, Da­nie­la, l’épouse de Jean Fryd­man, an­cien ad­mi­nis­tra­teur de L’Oréal et co­fon­da­teur d’Eu­rope 1. C’est aus­si une grande force. » A

« Tire-toi de cet en­fer ! »

u soir du So­fi­tel, le 14 mai 2011, Anne Sin­clair n’avait au­cun doute. DSK ne pou­vait avoir com­mis un viol, im­pos­sible. Pour le dé­fendre, elle a mis en jeu sa for­tune, son hon­neur, sa santé. À tous ceux qui louaient son cou­rage, elle ré­pli­quait sè­che­ment : « Non, on saute les obs­tacles les uns après les autres, c’est tout. » Dans le huis clos de Tri­be­ca, il fal­lait sur­vivre. Par­tout, à la porte, sur les toits, les fe­nêtres, les pa­pa­raz­zis tra­quaient leur mal­heur. « Ils étaient comme des ser­pents prêts à sur­gir dès que je m’ap­pro­chais des stores, se sou­vient- elle. Ils fai­saient même les pou­belles. À chaque fois que quel­qu’un nous ren­dait vi­site, je lui confiais un pe­tit sac à je­ter loin de la mai­son. » Par­fois, par mi­racle, en s’al­lon­geant sur le plan­cher d’une voi­ture, en im­plo­rant la pi­tié d’un pho­to­graphe, elle re­trou­vait sa li­ber­té. Un jour, comme ça, de­vant une té­lé d’un bar d’hôtel de Broad­way, elle a dé­cou­vert le vi­sage de Na­fis­sa­tou Dial­lo ac­cu­sant son ma­ri. « The Perv », ti­trait alors la presse amé­ri­caine. La nuit, Anne Sin­clair en­voyait des e-mails déses­pé­rés. « J’en avais les larmes aux yeux, se sou­vient la pro­duc­trice Ra­chel Kahn, amie de qua­rante ans. J’avais en­vie de lui dire : “Prends tes jambes à ton cou ! Tire-toi de cet en­fer ! » Mais le len­de­main, Anne re­pre­nait les armes. Elle ap­pe­lait les avo­cats, com­man­dait des piz­zas, convo­quait un coach spor­tif. DSK s’af­fa­lait sur le ta­pis de gym. Elle te­nait, do­pée aux tran­quilli­sants, à l’amour de ses amis, de ses en­fants.

Le jour­na­lisme l’a re­mise dans la vie réelle. De re­tour à Pa­ris, Anne Sin­clair s’est je­tée dans l’aven­ture du Huf­fing­ton Post qu’elle a lan­cé avec une bande de jeunes, puis di­ri­gé, sans tou­cher un cen­time. C’est simple, elle au­rait même payé pour tra­vailler, ou­blier un peu les re­gards in­qui­si­teurs et tous ces cour­riers, même les gen­tils, les lou­foques rem­plis de pré­dic­tions as­tro­lo­giques, qui par­ve­naient par­fois dans une simple en­ve­loppe mar­quée « Anne Sin­clair. Pa­ris. » Elle au­rait même dor­mi au bu­reau, n’en dé­plaise à DSK qui lui re­pro­chait alors de ne pas être as­sez à la mai­son. « Une sainte, di­sait l’en­tou­rage. Comment tu tiens, Anne ? » Et tou­jours elle ré­pon­dait : « On ne lâche pas un homme à terre. »

Tout a chan­gé quand a écla­té l’af­faire du Carl­ton en mars 2011 et qu’elle a dé­cou­vert dans la presse les SMS com­pul­sifs de son ma­ri, la réa­li­té d’une double vie très or­ga­ni­sée. Les par­ties fines, les pros­ti­tuées, Do­do la Sau­mure, c’en était trop. Ce jour-là, DSK eut le cu­lot de de­man­der pour­quoi « Anne » fai­sait la gueule. Au Huf­fing­ton Post, elle pas­sait comme une ombre. Elle a ser­ré les dents,

« VOUS ET MOI, ON A UN PEU VÉ­CU LA MÊME CHOSE, HEIN ? LA RUP­TURE D’UN COUPLE... EN­FIN, ON SE COM­PREND. » Ni­co­las Sar­ko­zy à Anne Sin­clair

e 17 fé­vrier 2016, des mes­sages de Ma­ti­gnon et de l’Ély­sée cherchent Anne Sin­clair alors qu’elle vient d’at­ter­rir à Rois­sy. Le té­lé­phone sonne en­core de­vant le ta­pis à ba­gages ; c’est Fran­çois Hol­lande qui lui pro­pose le mi­nis­tère de la culture. Elle le re­mer­cie mais dé­cline par ces mots re­trans­crits dans son livre. « J’ai eu ces der­nières an­nées une vie lé­gè­re­ment agi­tée. Con­trai­re­ment à ce qui a été dit, les pa­lais de la Ré­pu­blique ne m’ont ja­mais fait rê­ver. Et puis j’ai re­trou­vé de­puis trois ans le bon­heur au­près d’un homme qui, comme moi, n’est plus tout jeune... » C’est Pierre No­ra, plus per­sonne ne l’ignore. L’aca­dé­mi­cien, his­to­rien, mo­nu­ment des lettres fran­çaises avec ses « Lieux de Mé­moire », a fait son en­trée, à 81 ans, dans la presse people. Des pa­pa­raz­zis l’ont sur­pris en com­pa­gnie d’Anne Sin­clair dans la fo­rêt de Fon­tai­ne­bleau à l’au­tomne 2012. Ils te­naient la photo mais pas l’his­toire de cet amour long­temps em­pê­ché, né il y a plus de vingt ans. Les mots de Pierre No­ra lui ont fait tant de bien dans l’en­fer de Tri­be­ca. Main­te­nant, le temps presse. Il faut vivre, cha­cun chez soi certes, mais sur­tout ne pas perdre un ins­tant, par­ta­ger des soi­rées au théâtre, au ci­né­ma, à l’opé­ra. Pas be­soin d’al­ler loin, Mar­ra­kech, c’est un peu com­pli­qué dé­sor­mais ; le riad d’Anne Sin­clair sert sur­tout aux deux gar­çons qu’elle a eus avec Ivan Le­vaï, et aux en­fants de DSK qui lui sont res­tés proches. À la cam­pagne, au coin du feu, on a le temps de lire, d’écrire, de pen­ser... « Fi­na­le­ment, j’au­rais ai­mé être une in­tel­lec­tuelle », réa­lise Anne Sin­clair, avant d’ajou­ter, pri­me­sau­tière : « Comme Pierre. » Elle lui a dé­dié son livre. Avec lui, elle a re­trou­vé sa di­gni­té, sa joie de vivre. Elle n’en veut plus à la terre en­tière. Il lui ar­rive même de rire avec ses co­pines des frasques de l’ex qui sans cesse res­sur­gissent dans la presse. « Anne a des doutes sur elle-même, une lu­ci­di­té par­fois cruelle, mais qu’est- ce qu’elle est douée pour le bon­heur ! » s’ex­clame son amie Éli­sa­beth Ba­din­ter. La phi­lo­sophe peut tou­jours ta­qui­ner « Anne » sur son « cô­té mi­di­nette » ; elle peut s’at­ten­drir des fards à pau­pières que la journaliste s’obs­tine à lui of­frir, sans suc­cès ; elle est ad­mi­ra­tive : « Dans son mé­tier, au temps de la gloire, comme dans les épreuves, elle n’a ja­mais per­du la tête, ja­mais fait un seul pas de tra­vers. » Avec le temps, Anne Sin­clair a fi­ni par ac­cep­ter les hom­mages, et même la lé­gion d’hon­neur en avril 2015. Le jour de la dé­co­ra­tion, ils étaient tous là, les fi­dèles de tou­jours, les Fryd­man, les Ba­din­ter, l’avo­cat Jean Veil, le chanteur Pa­trick Bruel et même les vieux amis, comme Lio­nel Jos­pin, per­dus un temps dans les méandres de la vie d’avant.

« J’ai dé­po­sé le sac à dos des tour­ments, je me sens lé­gère », dit- elle lors de notre dernier ren­dez-vous, un soir dans un bis­trot de la place des Vosges. Son smart­phone confirme des com­mandes de ca­deaux Ama­zon pour ses pe­tits- en­fants. Elle sucre son ci­tron chaud : « Je ne veux plus de contraintes. » Elle a ren­du l’an­tenne sur Eu­rope 1, ré­cem­ment dé­ci­dé de quit­ter la di­rec­tion édi­to­riale du Huf­fing­ton Post, tout en res­tant pré­sente « comme une mar­raine ». Reste son émis­sion de mu­sique sur France 3, « Fau­teuils d’or­chestre », dif­fu­sée, mal­gré son suc­cès, une fois par an. C’est as­sez, tranche-t- elle : « Je ne suis plus adap­tée à la té­lé d’au­jourd’hui. » Elle a gran­di à l’ombre de Fran­çoise Gi­roud qu’elle re­trou­vait sou­vent, au soir de sa vie, au­tour d’une blan­quette de veau. Elle conti­nue d’ad­mi­rer Jean Daniel, le fon­da­teur de L’Obs, dont elle égra­tigne ten­dre­ment, dans son livre, le beau nar­cis­sisme. Elle tweete mais sup­porte mal le règne du buzz. Au­jourd’hui, Léa Sa­la­mé cogne comme un pit­bull, Ka­rine Le­mar­chand psy­cha­na­lyse les po­li­tiques en mi­ni­jupe. Pas de ju­ge­ment, un rap­pel seule­ment : « Il faut un peu d’hu­mi­li­té quand on fait ce mé­tier. » Elle aus­si a fait des er­reurs et même pen­sé que les jour­na­listes pou­vaient, en boy­cot­tant Le Pen, frei­ner l’as­cen­sion du FN. « C’était un com­bat inu­tile, une er­reur, re­con­naît- elle au­jourd’hui. Au fond tout ça n’a ser­vi à rien. » Le FN est aux portes du pou­voir. C’est ce qu’elle s’est dit après avoir in­ter­viewé Ma­rine Le Pen et no­té en ren­trant, trou­blée : « Rien ne l’ébranle. Elle est une femme de cer­ti­tudes dont l’ab­sence de doute est im­pres­sion­nante et in­quié­tante. » Le se­cond tour de la pré­si­den­tielle de­vrait se jouer avec elle. C’est aus­si ce que lui ont dit Valls et Jos­pin. Anne Sin­clair ne leur a pas de­man­dé ce que peut si­gni­fier être de gauche au­jourd’hui. On lui pose la ques­tion ce soir, tan­dis que la place des Vosges s’illu­mine dans la nuit bleu ma­rine. « Être de gauche, c’est ne pas se sa­tis­faire de ce qui existe. » Il est tard, il faut al­ler ache­ver ces cinq cents pages. Elles se ter­minent au len­de­main de la pri­maire so­cia­liste, avant le com­bat vé­ri­table. Anne Sin­clair rêve qu’un jour­nal lui de­mande de ra­con­ter la suite. Un jour, peut- être, écri­ra-t- elle aus­si sa propre his­toire. Ses car­nets in­times dorment dans les ti­roirs. �

P H OTO G R A P H I E S T Y L ISME

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