COMMENT LE TEN­NIS A FAILLI AVOIR SA PEAU

Ma­rion Bar­to­li

Vanity Fair (France) - - La Une -

Ça com­mence par un mys­tère. Puis­sant et en­tê­tant. Il m’a ob­sé­dée pen­dant des se­maines. Et au­jourd’hui en­core, je tremble pour celle qui en est la dé­ten­trice. J’en suis ve­nue à sou­hai­ter que rien, dé­sor­mais, n’en­trave le bon­heur de Ma­rion Bar­to­li. Et qu’elle-même sache s’y lais­ser al­ler. Est- ce pos­sible ? Cette fille n’a ja­mais ces­sé de for­cer le des­tin. Au risque de se perdre. Au risque d’en mou­rir. Tout ce qu’elle a en­tre­pris res­semble à des ten­ta­tives d’éva­sion. De­ve­nir l’une des plus grandes cham­pionnes de ten­nis sans en avoir les pré­dis­po­si­tions et, sou­dain, tout ar­rê­ter, tour­ner le dos aux spon­sors, aux an­non­ceurs, à l’ar­gent. Se re­con­ver­tir dans la mode alors que les com­men­ta­teurs l’ont tou­jours consi­dé­rée comme l’une des joueuses les moins gla­mours du cir­cuit, qu’elle a tou­jours été ha­billée comme l’as de pique, qu’elle a re­ven­di­qué sans rou­gir ses ron­deurs. Puis, d’un coup, mai­grir au point de se re­trou­ver ali­men­tée de force comme une ano­rexique. Ex­hi­ber sur les ré­seaux so­ciaux les dif­fé­rentes étapes de ses trans­for­ma­tions phy­siques, pour bien mon­trer qu’elle n’est pas celle que l’on croit. Et, en­fin, y fê­ter sa gué­ri­son. Non, rien ni per­sonne n’au­ra ma peau. Oui je suis plus forte que vous ne l’ima­gi­nez. À qui, à quoi veut échap­per Ma­rion Bar­to­li ?

« Si vous vou­lez ré­pondre à ces ques­tions, il faut ren­con­trer le père », m’ont se­ri­né tous ses proches. Évi­dem­ment, le père ! Ma­rion et Wal­ter Bar­to­li ont for­mé un duo tel­le­ment unique dans les an­nales du ten­nis qu’on se de­mande comment leur his­toire n’a pas en­core été por­tée à l’écran. Ou, m’éton­ne­rai-je au fil de mon en­quête, pour­quoi elle n’a pas fait, au moins, l’objet d’une communication dans un con­grès de psy­cha­na­lyse. Ma­rion Bar­to­li a rem­por­té Wim­ble­don en 2013, au­tant dire le Graal. Elle est l’une des plus ex­tra­or­di­naires cham­pionnes fran­çaises. Mais, comme le lui a en­sei­gné son père, elle conti­nue de cou­rir après la per­fec­tion. Dans quelques jours, elle se­ra à Ro­land-Gar­ros pour re­cueillir les im­pres­sions des joueurs à la fin des matchs. En 2016 dé­jà, le pu­blic avait pu en­tendre ses in­ter­views re­trans­mises en di­rect sur le court par la so­no. Une pro, aus­si à l’aise en fran­çais qu’en an­glais. « Il faut quand même que je m’en­traîne une bonne se­maine pour cet exer­cice », me confie- t- elle au té­lé­phone avant notre pre­mier ren­dez-vous. Ma­rion Bar­to­li ne fait ja­mais les choses à la lé­gère. « On n’ob­tient rien sans rien », lui a tou­jours dit Wal­ter.

Voir le père, donc. Avec les chro­ni­queurs spor­tifs, il n’a ja­mais été avare d’ex­pli­ca­tions sur sa fille, ou, plus exac­te­ment, sur le corps de sa fille. Dans cette sa­ga, ils ne sont pas deux, comme on l’a tou­jours dit, mais trois. Wal­ter, Ma­rion et le corps de Ma­rion. Un corps qu’il a fal­lu fa­çon­ner, re­mo­de­ler, « in­ven­ter » même, a maintes fois ex­pli­qué Bar­to­li père. Au­jourd’hui, il est moins ba­vard. Ce n’est pas qu’il se cache, mais il pré­fé­re­rait un échange par e-mail ou par Skype. Je com­prends que ce ne se­ra pas fa­cile, qu’il fau­dra pa­tien­ter. En at­ten­dant, je rencontre Ma­rion, seule. Ce n’est sans doute pas plus mal.

Elle ar­rive avec sa pe­tite va­lise à rou­lettes à la gare de Ber­cy. Courte pause à Pa­ris après un pas­sage dans le Loi­ret, où vivent son frère Frank, son aî­né de neuf ans qui sert dans la gen­dar­me­rie, et sa mère So­phie, au­jourd’hui sé­pa­rée de Wal­ter. Par­ka passe-par­tout, pull sans chi­chi, épais trait de crayon vio­let sur les pau­pières. Il y a en­core quelques mois, son corps flot­tait dans du 34. Au­jourd’hui, il s’épa­nouit dans du 40. Ce­la lui va bien. « Oui, glisse- t- elle, mon père me dit aus­si que j’ai at­teint un poids idéal. » Elle si­rote un Co­ca Light, com­mande une sa­lade de to­mates sans vi­nai­grette. Son corps, pré­cise- t- elle, « n’ar­rive tou­jours pas à di­gé­rer les pro­duits lai­tiers, le pain, la fa­rine ». Dans quelques jours, elle re­part à Du­baï où elle s’est exi­lée, comme de nom­breux spor­tifs, sou­vent pour des rai­sons

« Mon ob­ses­sion était de sor­tir MES PA­RENTS de Re­tour­nac. »

fis­cales. De l’Émi­rat, elle peut rayon­ner en avion sur tous les grands tour­nois in­ter­na­tio­naux qu’elle com­mente pour une ky­rielle de chaînes de té­lé­vi­sion, d’Eu­ro­sport à la BBC. À 33 ans, elle vit dans une « ré­si­dence-hô­tel », en face de chez Ro­ger Fe­de­rer, sur la ma­ri­na sans âme de Du­baï. Sea, buil­dings and sun. Elle as­sure ap­pré­cier cette so­li­tude : « Per­sonne ne me de­mande d’au­to­graphe. » À l’ombre des gratte- ciel, dans la ville sur­gie de nulle part, elle se sent « en sé­cu­ri­té » et tente de re­naître. « Loin de la France, dit- elle, de la pres­sion. » De son pas­sé.

Mettre le corps en équa­tions

Re­tour­nac, Haute-Loire, à une tren­taine de ki­lo­mètres du Puy- en-Ve­lay, 2 200 ha­bi­tants à peine, d’an­ciennes ma­nu­fac­tures de tex­tile re­con­ver­ties en mu­sée de la den­telle et une plu­vio­mé­trie ex­cep­tion­nelle. À en­tendre Ma­rion Bar­to­li, c’est le genre d’en­droit où, à par­tir de 17 heures en hi­ver, on a en­vie de se pendre. Elle y est née mais plu­tôt cre­ver que d’y re­tour­ner. « Plus ja­mais je n’irai là­bas. » D’où lui vient ce cri du coeur ? Des ri­gueurs du cli­mat au­ver­gnat ou du re­gret d’avoir lais­sé sa vie – et son corps – bas­cu­ler, si tôt et si vite, dans une sé­rie de ha­sards et de coïn­ci­dences ? Ma­rion a 5 ans quand elle sai­sit pour la pre­mière fois une ra­quette. Elle ne la lâ­che­ra plus jus­qu’à l’aube de la tren­taine. Chaque jour, week- ends com­pris, même si elle a ob­te­nu son bac « men­tion très bien avec deux ans d’avance », dit- elle, même si elle pos­sède un « QI de 175 », au­tant qu’Ein­stein ! « J’au­rais pu en­trer à Po­ly­tech­nique », a- t- elle sou­vent af­fir­mé. Mais voi­là, il y a eu Re­tour­nac. Son des­tin au­rait-il été dif­fé­rent si son père, corse, jeune di­plô­mé de mé­de­cine, avait pu trou­ver un ca­bi­net ailleurs que dans ce bourg aus­tère ? Et si, à 150 mètres de la mai­son fa­mi­liale, où il exer­çait avec sa femme, in­fir­mière, il n’y avait pas eu un mo­deste court com­mu­nal ? Wal­ter, qui n’a ja­mais joué de sa vie, va y ta­per la balle entre deux consul­ta­tions, avec son fils, puis sa fille. Ma­rion aime la danse, aus­si, et a un jo­li coup de crayon. À vrai dire, elle fait tout très bien. « Sur le court, tu es plus dis­ci­pli­née que ton frère », la fé­li­cite son père. Le ter­rain de ten­nis est la seule dis­trac­tion alen­tour. Pa­pa aime la voir jouer. « Mon ob­ses­sion, ra­conte- t- elle au­jourd’hui, était de sor­tir mes pa­rents de Re­tour­nac. »

Tous les après-mi­di, Wal­ter la prend à la sor­tie de l’école et l’amène avec lui dans ses tour­nées à do­mi­cile. « J’ado­rais ai­der mon père, se rap­pelle- t- elle. Dé­jà, à 5 ou 6 ans, j’en­trais dans son bu­reau pour clas­ser ses dos­siers dans l’ordre, du pre­mier au der­nier pa­tient qu’il al­lait vi­si­ter. » Pen­dant que le mé­de­cin est au che­vet de ses ma­lades, la bonne élève fait ses de­voirs dans la voi­ture. Puis, di­rec­tion le court de ten­nis. Ou, quand il fait trop froid, le ga­rage fa­mi­lial, un fil ac­cro­ché à une poutre avec une balle au bout et la fillette qui tape comme une sourde. Quelques an­nées plus tard vient le temps du bou­lo­drome, que la mu­ni­ci­pa­li­té met gra­cieu­se­ment à la dis­po­si­tion du « doc­teur Bar­to­li ». Ah, ce bou­lo­drome ! Comme Ma­rion l’a dé­tes­té. Toit per­cé, tem­pé­ra­ture avoi­si­nant les – 8 °C, sta­lac­tites au pla­fond, toi­lettes im­mondes, ama­teurs de pé­tanque avi­nés dont les tirs mal ajus­tés ont plus d’une fois man­qué de l’as­som­mer.

Dans ce bâ­ti­ment gla­cial, Wal­ter, fort de sa seule pra­tique de spor­tif du di­manche, place des petits cônes orange sur le sol. Ma­rion doit les tou­cher dix fois de suite avec sa balle. Quand elle rate la cible, il lui de­mande de re­com­men­cer à zé­ro. L’exé­cu­tion sans faute de plu­sieurs séries de dix est la condi­tion sine qua non pour qu’en­fin ar­rive la dé­li­vrance. « On ar­rê­tait vers 20 heures », as­sure Wal­ter Bar­to­li, le jour où il ac­cepte fi­na­le­ment de se mon­trer, en chair et en os, dans l’im­pro­bable res­tau­rant de la zone in­dus­trielle de Gien, entre Auxerre et Or­léans. « Non pa­pa, on ar­rê­tait à 23 heures et par­fois bien plus tard, l’in­ter­rompt sa fille. Mais ce n’est pas grave puisque je le vou­lais au­tant que toi. » Le père es­quisse un sou­rire : « On a quand même pas­sé de bons mo­ments dans ce bou­lo­drome, non ? »

Wal­ter Bar­to­li res­semble à tout sauf à un en­traî­neur de ten­nis. Fines lu­nettes de mé­tal et al­lure de re­trai­té. Ce jour-là, il est ve­nu rendre vi­site à son fils, dans le Loi­ret. Et parce que Ma­rion le lui a de­man­dé, parce qu’ils se doivent tant l’un à l’autre, parce que tout au­rait un goût d’in­ache­vé sans sa pré­sence, il a bien vou­lu me par­ler. Sa voix, presque fé­mi­nine, est ai­guë et ses yeux en fuite per­pé­tuelle. Il parle en re­gar­dant ailleurs. Cet air per­ché n’a pas ar­ran­gé sa ré­pu­ta­tion. Sur le ter­rain, on l’ap­pe­lait « pro­fes­seur Nim­bus » ou « doc­teur Ma­boul », ce dont il se « contre­fout ». Il n’a ja­mais cher­ché à s’in­té­grer dans le mi­lieu. « Moi, ce qui m’in­té­res­sait, c’était de ré­soudre un pro­blème tech­nique : comment créer chez Ma­rion une chaîne mus­cu­laire lui per­met­tant de dé­pas­ser sa na­ture mor­pho­lo­gique. » Sou­dain, sans qu’on sache pour­quoi, il ouvre son or­di­na­teur por­table, le re­ferme, ca­resse son chien, scrute le par­king à tra­vers la baie vi­trée, puis souffle comme s’il li­vrait un scoop : « Tout est dans le trans­fert du poids du corps ! » Sa fille prend le re­lais : « Mon père est un gé­nie ; il a consi­dé­ré le ten­nis comme une ques­tion de ma­thé­ma­tique. » En gros, et si l’on com­prend bien ce que l’un et l’autre tentent d’ex­pli­quer, Wal­ter a étu­dié le corps de Ma­rion. Ce corps, a- t-il ju­gé sans au­cune connais­sance ten­nis­tique, n’était « pas fait pour le haut ni­veau ». Il l’a dit à sa fille, la­quelle a ap­pris la le­çon. « J’avais un ca­pi­tal gé­né­tique plus faible que toutes les joueuses de ma gé­né­ra­tion », ré­pète- t- elle en­core au­jourd’hui. Puis Wal­ter a mis ce corps in­suf­fi­sant et im­par­fait en équa­tions pour en faire une ma­chine à ga­gner. « J’ai de quoi écrire une thèse de mille pages là- des­sus », fi­nit-il par lâ­cher. Mille pages pour des an­nées de la­beur en huis clos. Lui et sa fille, seuls contre tous.

Bou­dée par les Fran­çais

Que fait Wal­ter en 1999, lorsque Ma­rion, âgée de 15 ans, gagne, à force de séances dans le bou­lo­drome, le cham­pion­nat de France et le Cri­té­rium ? Met-il l’ado­les­cente entre les mains de pro­fes­sion­nels ? L’ins­crit-il dans un club ? Non, à son épouse ef­fa­rée, il an­nonce qu’il vend son ca­bi­net mé­di­cal. Et à sa fille, il ex­plique : « J’ai des éco­no­mies, on peut te­nir trois ans. » Dès lors, il ne jure plus que par la « bio­mé­ca­nique » et met au point ce qu’il ap­pelle en­core au­jourd’hui « Le Pro­jet » (non pas notre, mais le, comme s’il s’agis­sait d’une en­ti­té in­dé­pen­dante de sa vo­lon­té à la­quelle il au­rait fal­lu tout sa­cri­fier). « Le Pro­jet » est une sorte de lo­gi­ciel

d’ap­pren­tis­sages, uni­que­ment adap­té à Ma­rion et qu’elle exé­cute jus­qu’à l’épui­se­ment. At­teindre les cônes orange, mais aus­si te­nir en équi­libre sur une boîte de conserve tout en bran­dis­sant sa ra­quette, cou­rir avec des élas­tiques at­ta­chés aux che­villes, se confron­ter à la ma­chine à balles bri­co­lée et amé­lio­rée par Wal­ter, mu­nie des « gants an­ti-am­poules » qu’il a fa­bri­qués lui-même, se sou­mettre à un appareil d’élec­tro­sti­mu­la­tion dont il a mo­di­fié les pa­ra­mètres, se lais­ser fil­mer par un ca­mé­scope spé­cial, sor­ti de l’in­gé­nieux cer­veau pa­ter­nel, afin de cal­cu­ler son temps de ré­ac­tion après le re­bond. « Je lui ex­pli­quais comment fonc­tion­nait chaque muscle, chaque nerf, se re­mé­more le père avec une brusque nos­tal­gie. Elle res­sen­tait phy­si­que­ment tout ce que je lui di­sais. C’était un sen­ti­ment ex­tra­or­di­naire. » La fille abonde dans son sens : « Je n’ai peut- être pas beau­coup de ta­lents. Mais s’il y a une chose que je connais par­fai­te­ment, grâce à pa­pa, c’est mon corps. » Au sor­tir de l’ado­les­cence, elle a l’im­pres­sion d’en maî­tri­ser chaque cen­ti­mètre. Et ce corps, ai­gui­sé comme une arme, ce corps qui la pro­pulse dans le top du clas­se­ment, lui per­met, comme elle se l’était pro­mis, de quit­ter Re­tour­nac et d’« en faire sor­tir » si­non ses « pa­rents », du moins son père. En 2003, ils s’ins­tallent tous les deux en Suisse. Sans la mère. Par­tout où ils vont, ils dé­ploient leur pe­tit ma­té­riel. Avant les com­pé­ti­tions, Ma­rion, qui com­mence à s’im­po­ser comme l’une des meilleures joueuses fran­çaises, sus­cite les ri­ca­ne­ments de ses concur­rentes en tra­vaillant son lan­cer de bras à l’aide d’une canne à pêche té­les­co­pique : « Pa­pa vou­lait dé­ve­lop­per mon ex­plo­si­vi­té, ce qu’à l’époque, on ne fai­sait peu ou pas dans le ten­nis fé­mi­nin ; il a eu vingt ans d’avance. » Ou alors, étran­ge­ment en­tra­vée et har­na­chée, elle sau­tille. « Si on voyait au­jourd’hui des gens en­traî­ner des filles comme le père Bar­to­li le fai­sait en l’at­ta­chant à un élas­tique, on les ar­rê­te­rait », grin­ce­ra quelques an­nées plus tard le grand et iras­cible John McEn­roe. Ma­rion ne sort pas, ne fré­quente per­sonne. « Elle vi­vait en au­tar­cie, sans autre lien so­cial que ce­lui qu’elle avait avec Wal­ter », ra­conte l’an­cienne joueuse Na­tha­lie De­chy, de­ve­nue son amie par la suite.

Au bout du fil, de­puis la com­mu­nau­té évan­gé­lique de l’Île Mau­rice où elle a trou­vé la foi après avoir aban­don­né la com­pé­ti­tion, l’ex- cham­pionne fran­co-amé­ri­caine Ma­ry Pierce sou­pire : « Moi j’ai rom­pu avec mon père à l’âge de 18 ans. Ma­rion a fait un choix dif­fé­rent mais j’ai un im­mense res­pect pour elle. » De leurs gé­ni­teurs res­pec­tifs, en­semble, elles n’ont ja­mais par­lé. Ce­lui de Ma­ry, un an­cien re­pris de jus­tice re­con­ver­ti dans les com­man­dos de Ma­rine, pi­quait des crises sur le ter­rain et la frap­pait. Jen­ni­fer Ca­pria­ti, Stef­fi Graf, Ma­ria Sha­ra­po­va, Ve­nus et Se­re­na Williams... Longue est la liste des joueuses qui ont dû sup­por­ter des pères abu­sifs, tout-puis­sants ou sim­ple­ment om­ni­pré­sents. Et mul­tiples en sont les causes : peur de lais­ser des ga­mines li­vrées à elles-mêmes ou à d’éven­tuels pré­da­teurs, ap­pât du gain, dé­si­rs de gloire pro­je­tés sur sa pro­gé­ni­ture. OE­dipe mal ré­glé aus­si. Toutes les joueuses cé­lèbres ont fi­ni, un jour ou l’autre, par bri­ser cette em­prise. Sauf Ma­rion Bar­to­li. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que son père ne l’y a pas en­cou­ra­gée. Seul Wal­ter sa­vait ce qui était bon pour Ma­rion. « Tout ce qui en­tra­vait Le Pro­jet de­vait être écar­té », m’as­sure- t-il des an­nées après, sans l’ombre d’un doute. Et Ma­rion, jeune femme brillante, au ca­rac­tère bien trem­pé, ca­pable même de contre­dire son père, en est tout aus­si convain­cue.

D’où le doc­teur Bar­to­li a-t-il ti­ré son pou­voir de per­sua­sion ? Do­mi­nique Bon­not, jour­na­liste spor­tive et au­teur d’un livre sur les cou­lisses du ten­nis fé­mi­nin, N’ou­blie pas de ga­gner (Stock, 2015), pense avoir trou­vé une clé. Comme beau­coup de ses confrères, elle est res­tée mar­quée par les cri­tiques que Wal­ter mou­li­nait, sans cesse et pu­bli­que­ment, sur sa fille après chaque tour­noi : « Il m’ex­pli­quait qu’elle était “nulle”. Que ses fibres mus­cu­laires étaient très in­fé­rieures à celles de n’im­porte quelle joueuse de troi­sième sé­rie, que c’était un mi­racle qu’elle en soit ar­ri­vée là. » Pa­trick Mou­ra­to­glou, l’ex-agent et ami de Ma­rion Bar­to­li, de­ve­nu l’un des en­traî­neurs les plus ré­pu­tés du monde de­puis qu’il a pris en main la car­rière de Se­re­na Williams, dit les choses de ma­nière plus di­plo­ma­tique : « C’est vrai que Wal­ter met­tait sa fille dans un état d’in­sa­tis­fac­tion per­ma­nente. Mais son diag­nos­tic – et le mes­sage qu’il in­dui­sait : tu n’es pas douée, sans moi tu n’ar­ri­ve­ras à rien – a por­té ses fruits. Il n’est donc pas à mettre à son dé­bit. »

Par­fois, le doc­teur Bar­to­li se laisse al­ler à d’autres confi­dences, plus éton­nantes en­core. Celle- ci, par exemple, pu­bliée dans L’Équipe en juin 2011 : « Ma­rion et moi sommes une union dans l’union. » Ou celle-là : « Le seul coach dont je me suis sen­ti proche était à la fois en­traî­neur et ma­ri d’une joueuse. On avait beau­coup de points com­muns. » Ma­rion ne semble pas en avoir pris om­brage. Lors de nos ren­dez-vous, j’ai es­sayé de lui ar­ra­cher un mot, ou un si­lence, qui lais­se­rait per­ce­voir un res­sen­ti­ment. En vain. Et à l’époque, dès que s’ou­vrait un mi­cro, seuls des éloges sor­taient de sa bouche. Son père est « in­tel­li­gent, pas­sion­né, gé­né­reux en amour ». Leur re­la­tion est « idéale, spé­ciale, très in­tense ». Elle et lui vivent « en­semble, tout le temps » dans une « in­ter­ac­tion au quo­ti­dien, une adap­ta­tion mi­nute par mi­nute ». Sur le court, un seul re­gard de lui la fra­gi­lise ou la gal­va­nise.

Leur os­mose est telle qu’elle em­pêche Ma­rion de jouer en équipe de France et de par­ti­ci­per aux Jeux olym­piques. Les règles de la Fé­dé­ra­tion fran­çaise de ten­nis (FFT) in­ter­disent les coachs pri­vés lors de ces com­pé­ti­tions. S’en­traî­ner sans son père, ne se­rait- ce qu’une se­maine ? Inen­vi­sa­geable. Tout en conti­nuant de grim­per dans le clas­se­ment (en 2011, ses gains s’élèvent dé­jà à 8 mil­lions d’eu­ros), la jeune Au­ver­gnate se fait de plus en plus dé­tes­ter. Par la FFT, qui s’in­surge contre son manque de pa­trio­tisme. Par ses col­lègues, qui lui re­prochent son ar­ro­gance et sa fa­rouche in­dé­pen­dance. Pis, le pu­blic fran­çais la boude. Ses ri­tuels avant chaque point – sau­tille­ments

« JE NE SUIS PAS UNE POUPÉE BAR­BIE. Je suis une ath­lète. »

« Les autres joueuses me re­gar­daient COMME UNE FOLLE. »

fré­né­tiques, coups dans le vide – agacent tout au­tant que son « style aty­pique ». Po­si­tion très avan­cée en re­tour de ser­vice (ha­bi­tude née dans le ga­rage de Re­tour­nac) et prise de la ra­quette à deux mains des deux cô­tés, comme Mo­ni­ca Seles dont Wal­ter le vi­sion­naire s’est ins­pi­ré, com­pre­nant dès les an­nées 1990 que l’Amé­ri­caine était en train de je­ter les bases du ten­nis fé­mi­nin moderne. À Bar­to­li, pour­tant, on ne par­donne rien. Et sur­tout pas son corps. Ce sa­ta­né corps. Certes, il gagne. Mais il est « be­so­gneux ».

En mai 2010, Marc-Oli­vier Fo­giel, l’ani­ma­teur de la ma­ti­nale d’Eu­rope 1, croyant son mi­cro cou­pé, lâche : « Elle est grosse, Ma­rion Bar­to­li. » Par la suite, ce qua­li­fi­ca­tif vien­dra en pre­mière sug­ges­tion sur Google quand on ta­pe­ra le nom de la joueuse. « De­mi- fi­na­liste de poids », titre aus­si le quo­ti­dien 20 mi­nutes en juillet 2013, quelques jours avant le triomphe de Bar­to­li à Wim­ble­don. Elle pèse alors, se­lon la WTA, 63 kg pour 1 m 70. Elle n’a ja­mais ver­ni ses ongles avant ses matchs, ni as­sor­ti la cou­leur de sa cu­lotte avec celle de sa jupe. En d’autres mots, elle ne fait au­cune conces­sion au sexisme am­biant et doit at­tendre 2011, alors qu’elle a dé­jà at­teint le on­zième rang mon­dial, pour dé­cro­cher son pre­mier et seul contrat de spon­so­ring. Qu’im­porte. Les misogynes, elle sait comment leur par­ler : « Je ne suis pas une poupée Bar­bie. Je suis une ath­lète. » Une ath­lète qui va en­trer dans le cercle res­treint des très grandes cham­pionnes de ten­nis.

Plio­mé­trie ho­ri­zon­tale

Jan­vier 2013. Six mois avant Wim­ble­don. La mère des ba­tailles, celle que Ma­rion Bar­to­li veut rem­por­ter de­puis qu’elle sait te­nir une ra­quette. Sur cet es­poir, elle a tout mi­sé. Et beau­coup per­du. Sa jeu­nesse, sa san­té, ses pos­sibles amis ou amours. Elle par­ti­cipe pour la qua­rante- sep­tième fois à une com­pé­ti­tion du Grand Che­lem. Elle n’a que 27 ans mais, au fond d’elle-même, elle sent qu’elle a tout don­né. Elle au­rait dû ga­gner en 2011, l’an­née où elle a le mieux joué. Si elle échoue cette fois en­core, elle ne pour­ra pas al­ler plus loin. C’est ce que son corps a com­men­cé à lui chu­cho­ter de­puis quelque temps : grippes, maux ar­ti­cu­laires, coups de fa­tigue. Ce Wim­ble­don est sa der­nière chance, elle le sait. Et pour­tant. « Pour la pre­mière fois de sa vie, ra­conte Alexan­dra Fu­sai, res­pon­sable du haut ni­veau fé­mi­nin à la FFT, Ma­rion ac­cepte d’être en­traî­née par un autre que son père pour jouer dans l’équipe de France. » Bar­to­li fille des­serre l’étau. « J’ar­ri­vais en fin de car­rière, ba­laie- t- elle au­jourd’hui, j’ai vou­lu es­sayer autre chose. Mon père était d’ac­cord. » En réa­li­té, cette sé­pa­ra­tion le mor­ti­fie. Elle dure pour­tant à peine deux mois. Tous les en­traî­neurs qui se suc­cèdent au­près de sa fille jettent l’éponge. Éli­mi­na­tions, dé­faites, bles­sures, ten­di­nites. Le corps de Ma­rion est un lit de dou­leurs. Au même mo­ment, le couple for­mé par ses pa­rents, mis à mal de­puis long­temps par une maî­tresse nom­mée « Ten­nis », ex­plose. Comment Ma­rion pour­rait- elle ne pas se sen­tir res­pon­sable de ce di­vorce ? Pauvre Wal­ter, aban­don­né par les deux femmes de sa vie. Sa fille ne peut pas lui faire ça, à lui, qui a tout lais­sé tomber pour elle. Les jour­na­listes qui suivent la joueuse lors des tour­nois voient son désar­roi. Elle a vou­lu « tuer le père », disent-ils, et elle va de plus en plus mal. Tout ce qu’elle a construit avec le « doc­teur Ma­boul » s’écroule. Qu’au­riez-vous fait à sa place à part re­de­ve­nir une pe­tite fille modèle ? En avril, elle rap­pelle Wal­ter à son cô­té. « Quand je l’ai re­prise, son ni­veau de jeu était vrai­ment très faible », dis­tille ce der­nier aux jour­na­listes en pré­sen­tant la nou­velle tech­nique qu’il a concoc­tée pen­dant son ban­nis­se­ment : « La plio­mé­trie de type ho­ri­zon­tal. » « Le prin­cipe, pro­fesse- t-il, est d’aug­men­ter, par des exer­cices très dif­fi­ciles à trou­ver, la den­si­té de col­la­gène in­tra et ex­tra­mus­cu­laire pour ob­te­nir une élas­ti­ci­té du couple muscle- ten­don don­nant à l’ath­lète une ré­ac­ti­vi­té au­to­ma­tique. » Ain­si parle le doc­teur Bar­to­li. Ain­si a- t-il tou­jours don­né confiance à Ma­rion. Avec ses mots abs­cons, ses mots ma­giques. Cette fois, pour­tant, les for­mules de Wal­ter l’En­chan­teur ont per­du de leur pou­voir. En mai, sa fille est ba­layée à Ro­land-Gar­ros. Le pire se pro­duit en juin, pour la pré­pa­ra­tion du tour­noi d’East­bourne, en An­gle­terre. « Ma­rion avait les pieds en sang, dé­voile Tho­mas Drouet, son spar­ring-part­ner qui, avec la per­mis­sion de Wal­ter, échange alors des balles avec elle du­rant des heures. Il fai­sait un vent à dé­cor­ner les boeufs, mais son père en vou­lait tou­jours plus. Tout à coup, elle lui a crié : “Main­te­nant, tu prends tes af­faires et tu dé­gages !” Il s’est re­cro­que­villé dans un coin du ter­rain en pleu­rant. Mais Ma­rion n’a pas cé­dé. » En­fin pas com­plè­te­ment, puis­qu’aus­si­tôt son père par­ti, une in­fec­tion vi­rale – les spé­cia­listes de l’in­cons­cient y dé­cè­le­ront sans doute la so­ma­ti­sa­tion d’un sen­ti­ment de culpa­bi­li­té – la fou­droie. Plus que quelques jours avant le dé­but de Wim­ble­don. La suite, c’est elle qui la ra­conte : « J’étais en­fer­mée dans ma chambre d’hô­tel. J’avais mal par­tout, je n’ar­ri­vais plus à mar­cher que sur la pointe des pieds. Je me suis as­sise sur mon lit et je me suis dit : Ma­rion, tu te calmes, tu ré­flé­chis à ce que pa­pa t’a ap­pris. Pen­dant des heures, j’ai tout écrit, sur plu­sieurs pages. » Au mo­ment où elle me dit ce­la, je vois son vi­sage qui se trans­forme, comme éclai­ré de l’in­té­rieur. « J’ai dé­taillé chaque exer­cice conçu par mon père, le nombre de ré­pé­ti­tions né­ces­saires qu’il avait mé­ti­cu­leu­se­ment cal­cu­lé, le rythme se­lon le­quel je de­vais les en­chaî­ner pour qu’ils soient ef­fi­caces et que lui seul avait trou­vé. » Elle marque une pause, presque es­souf­flée. « Puis j’ai été au De­cath­lon du coin, j’ai ache­té des élas­tiques, des cordes, des mous­que­tons avec des la­nières à ac­cro­cher aux pieds. Dans la salle d’en­traî­ne­ment de Wim­ble­don, les autres joueuses me re­gar­daient comme une folle. Mais lorsque le tour­noi a com­men­cé, j’étais prête. Prête à mou­rir... » Cette sen­sa­tion est gra­vée dans sa mé­moire. Comme les pre­miers tours, qu’elle passe dans l’ano­ny­mat to­tal (elle est co­tée à 125 contre 1 par les pa­rieurs). Le ti­rage fa­vo­rable et l’hé­ca­tombe des fa­vo­rites qui lui per­met de tailler sa route sans perdre un seul set. Le pu­blic qui s’en­flamme. En­fin.

L’hom­mage de l’amé­ri­caine Billie Jean King, lé­gende du ten­nis fé­mi­nin : « Bar­to­li fait par­tie des plus grandes. Elle a vrai­ment été sous- es­ti­mée. » Le coup de fil qu’elle passe à son père, la veille du grand jour : « Pa­pa, re­viens ! Je suis en fi­nale, pu­tain ! » Du der­nier point, un ace qui lui a don­né la vic­toire contre l’Al­le­mande Sa­bine Li­si­cki (6-1, 6- 4), elle conserve une image qui s’étire à l’in­fi­ni, où chaque se­conde dure mille ans : « Au mo­ment d’en­ga­ger mon ser­vice, j’ai eu un flash-back. Je me suis re­vue pe­tite à Re­tour­nac quand je de­vais tou­cher le cône dix fois de suite avant de pou­voir al­ler me cou­cher. J’ai pen­sé très fort : Re­garde pa­pa. J’ai frap­pé la balle, elle est tom­bée pile sur la ligne ! » Elle s’in­ter­rompt à nou­veau. Elle est en­core là-bas, sur le ga­zon de Wim­ble­don, tom­bant à ge­noux, puis se pré­ci­pi­tant vers Wal­ter dans la tri­bune, l’en­la­çant, en­ten­dant ses tendres fé­li­ci­ta­tions, tou­jours les mêmes – « C’est bien, ma puce » – su­sur­rées de­puis l’en­fance. « Voi­là, ajoute- t- elle comme une part de son mys­tère qu’elle offre, j’ai vain­cu en ré­pli­quant le coup que mon père exi­geait de moi pour ar­rê­ter en­fin l’en­traî­ne­ment. Le coup que je de­vais réus­sir pour quit­ter le bou­lo­drome. » Qu’es­saie- t- elle de dire ? Qu’elle a ga­gné grâce à son père, avec son père, pour son père, et aus­si pour s’en li­bé­rer ?

« J’ar­rête le ten­nis »

Mais comment fait- on pour bri­ser ses chaînes quand on croit qu’on a contri­bué soi-même à les for­ger ? On es­saie de mar­cher toute seule, on va­cille et puis on tombe, plu­sieurs fois. Oh bien sûr, pour Ma­rion, tout n’est pas al­lé de tra­vers tout de suite. D’abord, il y a la joie. La joie d’avoir tou­ché au but. Im­mense, in­di­cible. Il y a le ta­pis rouge du dî­ner des cham­pions qu’elle foule en robe scin­tillante, comme dans un rêve de prin­cesse. Son nom gra­vé en lettres d’or sur les murs cen­te­naires du All En­gland Club, or­ga­ni­sa­teur du tour­noi de Wim­ble­don, pa­tron­né par la reine d’An­gle­terre et di­ri­gé par le duc de Kent : elle en est dé­sor­mais membre à vie. Le Ro­se­wa­ter Dish, le sé­cu­laire pla­teau d’ar­gent ré­com­pen­sant la ga­gnante, avec le­quel elle dort tant son ex­ploit lui pa­raît ir­réel – seules deux Fran­çaises ont rem­por­té Wim­ble­don avant elle : Amé­lie Mau­res­mo en 2006 et Su­zanne Len­glen, six fois entre 1919 et 1925. Mais tout est vrai. C’est ar­ri­vé. Quand elle se ré­veille, le tro­phée est là, sur son oreiller. Et la prime de 1,87 mil­lion d’eu­ros re­pose bien sur son compte en banque. Voi­là pour­quoi son spar­ring-part­ner Tho­mas Drouet, qui se voit l’ac­com­pa­gner jus­qu’aux pro­chains JO, croit « à une plai­san­te­rie », lorsque le 14 août, à Cin­cin­na­ti, la joueuse bat­tue dans un tour­noi sans au­cune im­por­tance vient lui an­non­cer dans les ves­tiaires : « J’ar­rête le ten­nis. » Il se pince tout aus­si fort quand, à la nuit tom­bée, elle avoue de­vant un au­di­toire mé­du­sé : « Phy­si­que­ment par­lant, je n’y ar­rive sim­ple­ment plus. » Les jour­na­listes la re­gardent pleurer. Ils l’écoutent par­ler de ce corps qui « part en mor­ceaux », qui ne lui ap­par­tient plus tant elle et Wal­ter l’ont pous­sé à bout. « J’ai le droit de faire autre chose. » Elle san­glote. Et per­sonne ne com­prend.

Elle est as­sise sur un tas d’or. Comme tous les vain­queurs de Wim­ble­don, elle pour­rait conti­nuer à se pro­duire, sans for­cer. « Jouer au ra­bais », comme elle dit, d’autres ne s’en sont pas pri­vés. Elle pour­rait trou­ver un em­ploi tran­quille à la Fé­dé­ra­tion de ten­nis où se re­con­ver­tissent d’an­ciennes gloires. Ou se conten­ter de son nou­veau mé­tier de com­men­ta­trice pour des chaînes spor­tives. Mais non, ce qu’elle veut, c’est « se ré­in­ven­ter une vie ». C’est prou­ver au monde en­tier qu’elle peut exis­ter ailleurs que sur un court. Avant le bou­lo­drome, elle ado­rait des­si­ner. Plus tard, entre deux tour­nois, elle a sui­vi des cours aux Beaux-Arts de Lau­sanne par cor­res­pon­dance. Rien ne la pré­des­tine au sty­lisme ? Et le ten­nis, alors ? Ce n’était pas écrit non plus. Elle se­ra créa­trice de mode. Et dans ce nou­veau rêve, elle met au­tant d’achar­ne­ment que dans ses en­traî­ne­ments avec Wal­ter. Ins­crip­tion au fa­meux Cen­tral Saint Mar­tins Col­lege of Art and De­si­gn de Londres, sur les conseils de Ri­chard Bran­son, fan de ten­nis qui l’a in­vi­tée à jouer sur son île pri­vée. Créa­tion d’ac­ces­soires, de bi­joux pour le joaillier Ma­ty, d’une ligne de vê­te­ments spor­tifs avec Fi­la, de snea­kers de luxe. « Dé­but 2014, ra­conte Sté­phane Trep­poz, pa­tron de Sa­ren­za, la so­cié­té de vente de chaus­sures en ligne, j’ai re­çu plu­sieurs e-mails si­gnés Ma­rion Bar­to­li. Je les ai je­tés à la pou­belle. D’ha­bi­tude, les ve­dettes se font tou­jours re­pré­sen­ter par leurs agents. Mais c’était bien elle, qui al­lait au front toute seule. Je n’avais ja­mais vu ça. Nous sommes de­ve­nus amis, je l’ai pré­sen­tée à Serge Ben­si­mon. » L’an­cien fri­pier au­jourd’hui à la tête d’un pe­tit em­pire du prêt-à-por­ter la prend éga­le­ment « en af­fec­tion » : « C’est une fille qu’on a en­vie d’ai­der. » Pour lui, l’ex- cham­pionne cus­to­mise quelques mo­dèles de ten­nis. Les deux an­nées qui suivent l’ar­rêt de sa car­rière, elle s’en­ivre de tra­vail et de pro­jets. Elle est comme « une dé­te­nue qui sort de pri­son », une « en­fant de 30 ans qui a tout à ap­prendre », disent plu­sieurs de ses proches. « Tel­le­ment tou­chante », confie la sty­liste Chan­tal Tho­mass qui fait alors sa connais­sance. On voit la spor­tive dans toutes sortes d’« évé­ne­ments », plus ou moins mon­dains, cha­peau­tée au Prix de l’Arc de Triomphe ou en­gon­cée dans une robe à vo­lants au Sa­lon du cho­co­lat. De­puis qu’elle ne ma­nie plus la ra­quette, elle frôle les 80 kg mais af­fec­tionne les te­nues mou­lantes et les mi­ni­jupes. Ju­chée sur ses es­car­pins Lou­bou­tin – elle en pos­sède une di­zaine de paires, à peu près au­tant que de sacs Vuit­ton –, elle es­saie de se te­nir en équi­libre dans cet uni­vers, au mi­lieu d’autres jeunes femmes, top mo­dels, ex-Miss France, chan­teuses ou ac­trices, toutes aux formes stan­dards. Est- ce pour cette rai­son qu’à l’été 2015, elle dé­cide de mai­grir ? Ou pour plaire à ce tra­der brun de la Ci­ty, le pre­mier amou­reux qu’on lui connaît et avec le­quel elle s’af­fiche dé­sor­mais ?

Splen­deurs et mi­sères de la cé­lé­bri­té. Son ré­gime fait les dé­lices des ré­seaux so­ciaux qu’elle ali­mente elle-même avec des pho­tos d’elle en short et mi­ni­bras­sière, côtes saillantes et ventre creux. « Est- ce que quelqu’un peut don­ner à man­ger à Ma­rion Bar­to­li ? » raillent les in­ter­nautes. Les sites people com­pilent les pho­tos de l’avant et de l’après. C’est d’une cruau­té ab­so­lue. Mais elle fait face : « Je ne suis pas ano­rexique. J’ai juste ar­rê­té le sucre et le glu­ten. Je ne me suis ja­mais sen­tie aus­si bien. Je pète le feu. Je veux être mère. » Entre- temps, le brun té­né­breux a pris la poudre d’es­cam­pette. Wal­ter, en re­vanche, est tou­jours là. Et il ne peut s’em­pê­cher de confier son in­quié­tude à la presse. En quelques mois, sa fille a per­du près de 30 kg. Dans les aé­ro­ports, au pas­sage des fron­tières, les doua­niers ne la re­con­naissent plus sur ses pa­piers d’iden­ti­té. « J’ai re­trou­vé la sil­houette de mes 15 ans », se ré­jouit- elle. Comme si elle pou­vait tout ef­fa­cer, les stig­mates de deux dé­cen­nies d’en­traî­ne­ment, les souf­frances qu’elle s’est in­fli­gées, les ex­pé­ri­men­ta­tions du doc­teur Bar­to­li. Mais son corps, en­core, lui échappe. Ce n’est pas un corps d’ado­les­cente, comme elle veut le croire, c’est un sque­lette. Main­te­nant, même les joueuses qui la haïs­saient, même les en­traî­neurs qu’elle aga­çait ont en­vie d’ai­der, de l’ar­ra­cher à sa spi­rale mor­ti­fère, de la sau­ver. Ar­rête Ma­rion, on t’aime. Tan­dis que ses amis de la mode ou du ten­nis la sup­plient de man­ger, le All En­gland Club, au­quel elle est si fière d’ap­par­te­nir, fi­nit, le 6 juillet 2016, par lui in­ter­dire, « pour des rai­sons mé­di­cales », de jouer dans les matchs d’ex­hi­bi­tion se­niors de Wim­ble­don.

N’im­porte qui au­rait dé­po­sé les armes après cet hu­mi­liant rap­pel à la réa­li­té. Pas Ma­rion Bar­to­li. Avec l’éner­gie du déses­poir, elle forge un in­croyable sto­ry­tel­ling au­tour de son en­trée en cli­nique : « Oui, je suis ma­lade. Mais c’est un vi­rus ! Mon corps le com­bat. C’est la rai­son pour la­quelle il ne me laisse rien man­ger. Il ré­duit de plus en plus la liste d’ali­ments qu’il ar- rive à ac­cep­ter. Il ac­cepte les concombres, mais sans la peau. Il re­fuse même le contact du tis­su ou des ap­pa­reils élec­triques. » Ce corps- ty­ran l’oblige à por­ter des gants pour té­lé­pho­ner, à se dou­cher à l’eau mi­né­rale. Au moindre écart, il la pu­nit en fai­sant battre son coeur à tout rompre. « J’ai peur de mou­rir », lance- telle sur les té­lés et les ra­dios, avant de par­tir mi-juillet pour le Pa­lace Me­ra­no, en Ita­lie (un centre de bien- être cou­ru par les stars et spé­cia­li­sé, c’est un comble, dans

Elle peut exis­ter ailleurs que sur un court. Elle se­ra CRÉA­TRICE DE MODE.

P H OTO G R A P H I E

Ma­rion Bar­to­li lors de sa vic­toire à Wim­ble­don contre Sa­bine Li­si­cki, le 6 juillet 2013. Page de gauche, la cham­pionne poste sur Ins­ta­gram une pho­to d’elle dans sa chambre d’hô­pi­tal, le 16 juillet 2016. LE CONTRECOUP

JA­MAIS SANS MON PÈRE (1) Wal­ter Bar­to­li et sa fille lors des qua­li­fi­ca­tions de l’Open d'Aus­tra­lie en jan­vier 2013. (2) La pe­tite Ma­rion sur un court en 1992. (3) L’un des dis­po­si­tifs étranges ima­gi­nés par le doc­teur Bar­to­li pour en­traî­ner sa fille avant le tour­noi d’In­dian Wells en 2012. 1 3 2

4 2 BELLE DE MATCH (1) Ma­rion Bar­to­li in­ter­viewe Se­re­na Williams à Ro­landGar­ros le 2 juin 2016. (2) Lors des NRJ Mu­sic Awards le 7 no­vembre 2015, à Cannes. (3) Au bras de Gior­gio Ar­ma­ni lors d’une re­mise de prix au Pa­lais de To­kyo le 2 oc­tobre 2013. (4) Lan­ce­ment de la col­lec­tion Love Fi­la by Ma­rion Bar­to­li le 17 mai 2016 à Pa­ris. 3 1

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