LE TRÔNE D’IRONS

Vanity Fair (France) - - Rep R Age Vanity Fair - PHO­TO­GRA­PHIE SI­MON UPTON

Il y a vingt ans, l’ac­teur Je­re­my Irons s’est ache­té un châ­teau en Ir­lande, une ruine du XVe siècle qu’il a dé­ci­dé de res­tau­rer à son goût, sans ar­chi­tecte ni his­to­rien, avec tout ce que la ré­gion de Cork compte d’ama­teurs, de hip­pies et de bonnes vo­lon­tés. DA­VID KAMP ra­conte com­ment cette drôle de com­pa­gnie a re­dres­sé cette for­te­resse ocre.

Quelque part entre Bal­ly­de­hob et Skib­be­reen, le GPS me di­rige vers une étroite route de cam­pagne me­nant à un ren­fon­ce­ment de la côte ouest de l’Ir­lande, qu’on ap­pelle com­mu­né­ment la baie de Roa­ring­wa­ter – l’eau qui gronde. Le châ­teau que je cherche est l’un des der­niers à être tom­bé aux mains des An­glais au dé­but du XVIIe siècle, à l’oc­ca­sion d’un com­bat qui a consti­tué l’épi­logue de la ba­taille de Kin­sale à l’is­sue de la­quelle la reine Éli­sa­beth a ache­vé la conquête de l’Ir­lande gaé­lique. Les ar­mées de la cou­ronne bri­tan­nique ont com­bat­tu à che­val et par mer, à grand ren­fort de mous­quets, d’épées et de mau­vaises in­ten­tions. En ce qui me concerne, j’ai ren­dez­vous et je suis les la­cets de la route quand, sou­dain, après un der­nier vi­rage, ap­pa­raît le spec­ta­cu­laire châ­teau de Kil­coe, for­te­resse cou­leur ter­ra­cot­ta flan­qué de deux tours, l’une épaisse et l’autre mince, dres­sé sur un îlot re­lié à la terre ferme par un court che­min.

Je suis re­pé­ré avant même de l’avoir at­teint. À plus de 15 mètres de hau­teur, à tra­vers une meur­trière d’où des types cas­qués ont dû lan­cer des flèches, un pe­tit chien blanc scrute mon vé­hi­cule d’un air nar­quois. Une fois par­ve­nu à l’en­trée du châ­teau, je des­cends de voi­ture pour son­ner. À l’in­ter­phone, une voix dés­in­car­née m’in­dique le code et les portes s’ouvrent len­te­ment.

Il y a vingt ans, cet en­droit n’était que ruines. Les pho­tos de l’époque montrent une struc­ture en pierres grises écrou­lée, sans toit, ce qui res­tait du der­nier étage ex­po­sé aux élé­ments et en­va­hi par la vé­gé­ta­tion. Ce ma­tin­là, Kil­coe ar­bore une sil­houette puis­sante, avec sa tour prin­ci­pale culmi­nant fiè­re­ment à près de 20 mètres du sol, et la tou­relle ad­ja­cente, ju­melle de sa col­lègue du coin nord­est, se dres­sant sur ses 25 mètres de haut. Les cré­neaux des tours ont re­trou­vé leur ap­pa­rence d’ori­gine, lorsque le châ­teau a été construit au XVe siècle par l’un des chefs du clan de Der­mot MacCar­thy. Une ori­flamme bor­deaux pa­rée de l’ins­crip­tion « Kil­coe » sur­monte la tour de guet.

Dans la cour, je marche jus­qu’à une im­po­sante porte cin­trée en orme or­née de clous. Au­des­sus, à gauche, mon re­gard est at­ti­ré par une ins­crip­tion gra­vée dans une dalle de pierre pâle : « De nom­breux coeurs re­posent en ces murs. Quatre ans, nous avons tra­vaillé, et nous fîmes de notre mieux avec ce que nous sa­vions. Et ce que nous fîmes, vous voyez. An­no Do­mi­ni 2002. »

Alors que je me de­mande si j’ai frap­pé as­sez fort pour que quel­qu’un m’en­tende, une pe­tite porte, as­sez dis­crète pour que je ne l’aie pas re­mar­quée, s’ouvre, et à tra­vers le cham­branle, la sil­houette fa­mi­lière de Je­re­my Irons ap­pa­raît. Une en­trée en scène hé­si­tante qui me rap­pelle celle de Gene Wil­ders dans Char­lie et la Cho­co­la­te­rie : Irons me semble blême tan­dis qu’il me conduit d’un pas clau­di­quant à tra­vers une vo­lée de marches ex­té­rieures. La vie dans ce trou pau­mé a­t­elle trans­for­mé le sé­dui­sant ac­teur en vieux crou­lant ?

Non, fausse alerte. Mon hôte m’ap­prend qu’il vient de se ré­veiller et qu’il souffre d’une pous­sée d’ar­throse plan­taire. Au bout de quelques mi­nutes et après une énorme tasse de ca­fé sui­vie de la pre­mière des nom­breuses cigarettes rou­lées main qu’il fume chaque jour, il a re­trou­vé, comme Willy Won­ka, sa per­son­na­li­té cha­ris­ma­tique et se montre prêt à ex­po­ser ce monde ma­gique né de son ima­gi­na­tion. « Je me sou­viens de la toute pre­mière nuit que j’ai pas­sée seul ici, com­mence­t­il. C’est un bâ­ti­ment très in­té­res­sant, parce qu’il est très mas­cu­lin, dres­sé comme un phal­lus. Et pour­tant, à l’in­té­rieur, c’est un uté­rus. Très étrange. Et je me suis sen­ti

« C’est un bâ­ti­ment très mas­cu­lin, dres­sé comme un phal­lus. Et pour­tant, à l’in­té­rieur, c’est un uté­rus. » je­re­my irons

com­plè­te­ment à l’abri. Je suis loin de tout. C’est un sen­ti­ment mer­veilleux. Et c’est ce que le châ­teau me pro­cure. »

Au bout de deux jours à son cô­té, je com­prends que Je­re­my Irons est un homme bien dans sa peau. Il parle sans in­hi­bi­tion et fait ce qui lui plaît, que ce soit à bord de son pe­tit voi­lier, avec le­quel il sillonne la baie contre vents et ma­rées, de sa car­riole à che­val lan­cée sur les routes de cam­pagnes, ou lors­qu’il ré­veille ses in­vi­tés à coups d’annonces théâ­trales dif­fu­sées par un sys­tème d’in­ter­phones ins­tal­lé dans toutes les chambres. Deux de ses amies sé­journent au châ­teau au mo­ment de ma vi­site. Sa voix re­ten­tit dans tout le bâ­ti­ment, avec cet ac­cent snob ty­pique : « Bon­jour mes­dames. C’est une belle jour­née. Le ciel est clair ; le vent, faible. Veuillez des­cendre en sui­vant le fu­met de tar­tine brû­lée. »

Son uni­forme de gent­le­man- farmer se ré­sume à un vieux pull à col bou­ton­né por­té sur un tri­cot de corps à manches longues, un bleu de tra­vail d’ou­vrier fran­çais et de grosses chaus­settes en laine rouge glis­sées dans des duck boots. De­hors, il porte une cas­quette en cuir à l’en­vers. Sur n’im­porte quel être hu­main, et à l’ex­cep­tion no­table de Sa­muel L. Jack­son, ce se­rait ri­di­cule. Sur lui, c’est d’une élé­gance folle.

Il ne faut pas non plus né­gli­ger sa fa­çon de bou­ger. À 69 ans, il porte tou­jours beau, s’ap­puie né­gli­gem­ment sur les murs et s’af­fale sur les ca­na­pés avec la grâce lan­guide de Charles Ry­der, le per­son­nage qui l’a fait connaître, en 1981, dans la mi­ni­sé­rie an­glaise Re­tour au châ­teau. Il pos­sède, qui plus est, un chien, Smud­ger, qui imite cha­cun de ses aris­to­cra­tiques mou­ve­ments. C’est ce ter­rier fe­melle, adop­té dans un re­fuge, qui m’a re­pé­ré à mon ar­ri­vée. Elle ne quitte pas Je­re­my Irons d’une se­melle de tout mon sé­jour (constam­ment en­cou­ra­gée de « bonne fi­fille, Smud­ger » par son maître). Elle fixe pen­si­ve­ment la mer comme lui, ac­corde son pas au sien dans les dé­dales d’es­ca­liers de Kil­coe...

Un air de jazz, une par­ti­tion du Moyen Âge

Il fal­lait bien ce de­gré de confiance en soi pour se lan­cer dans la tâche ti­ta­nesque de ré­no­ver un bâ­ti­ment his­to­rique in­oc­cu­pé pen­dant quatre cents ans. Et il fal­lait avoir foi en son ins­tinct, et faire, sans doute, preuve d’un peu d’in­cons­cience, pour as­su­mer, comme Je­re­my Irons, la di­rec­tion des tra­vaux sans l’aide d’un ar­chi­tecte, d’un chef de chan­tier ni même d’un his­to­rien du Moyen Âge. « Un tra­vail d’ama­teur fait au pi­fo­mètre », ré­sume- t- il. La plu­part du temps, trente ou qua­rante per­sonnes zo­naient sans plan pré­cis sur le chan­tier, ra­conte- t- il : une bande hé­té­ro­clite d’amis proches, d’Ir­lan­dais du coin et de ma­çons, de me­nui­siers et d’autres ar­ti­sans iti­né­rants. « Je leur di­sais à tous qu’il fal­lait se sou­ve­nir qu’on jouait un air de jazz sur une par­ti­tion du Moyen Âge. »

Cette dé­fi­ni­tion pour­rait faire naître des images de che­va­liers en ar­mures dra­pés dans des peaux de bête tan­dis que les haut-par­leurs crachent des tubes du saxo­pho­niste Ken­ny G : il ne faut pour­tant pas déses­pé­rer. Si Kil­coe n’est pas iden­tique à ce qu’il a été il y a six siècles – dé­sor­mais, on y trouve l’eau cou­rante, froide et chaude, l’élec­tri­ci­té et le wifi –, il n’en est pas moins re­mar­quable : d’une beau­té ma­jes­tueuse, le châ­teau est l’éma­na­tion de la psy­ché ex­cen­trique de son pro­prié­taire.

Sa pièce maî­tresse est sans conteste le sa­lon à mez­za­nine, oc­cu­pant le troi­sième des quatre étages de la tour prin­ci­pale. Elle tire le meilleur pro­fit de ses di­men­sions im­po­santes, agréa­ble­ment en­com­brée de toutes sortes de bi­be­lots, ob­jets, oeuvres et ma­té­riaux que le châ­te­lain a rap­por­tés de ses voyages : des ta­pis ma­ro­cains, un joug né­pa­lais ser­vant à mon­ter les cha­meaux, une planche à battre les cé­réales ro­maine connue sous le nom de tri­bu­lum, un vio­lon qu’il a fa­bri­qué en Slo­va­quie (il tâte un peu des cordes), un che­val en bois gran­deur na­ture trou­vé dans les Cost­wolds, au su­douest de l’An­gle­terre, mais dont il est per­sua­dé qu’il vient d’une bou­tique amé­ri­caine.

Le sa­lon est bai­gné de lu­mière na­tu­relle, ce qui est éton­nant compte te­nu de l’as­pect sombre et mo­no­li­thique du bâ­ti­ment vu d e l ’ex­té­rieur. L es fe­nêtres hautes, en ogive, res­tau­rées mais dont la po­si­tion n’a pas été tou­chée, offrent, comme le confirme la bous­sole de mon té­lé­phone, une vue ri­gou­reu­se­ment in­dexée sur les quatre points car­di­naux.

Le châ­teau peut ac­cueillir treize per­sonnes, la plu­part des chambres et salles de bains étant ré­par­ties dans les cinq étages de la tou­relle. Celle de Je­re­my Irons, elle, se trouve au- des­sus du sa­lon et de la ga­le­rie prin­ci­pale, et res­semble à des quar­tiers luxueux de ca­pi­taine. Le pla­fond est une nef de bois – « ça me plaît parce que j’ai l’im­pres­sion d’être sous une coque de ba­teau ren­ver­sé », dit- il. Elle s’ins­pire du gre­nier d’une ferme da­tant de l’an mil dans la­quelle il a sé­jour­né pen­dant le tour­nage de L’Homme au masque de fer, en France.

Com­ment un châ­teau ir­lan­dais conquis puis aban­don­né par les An­glais a- t- il vu sa splen­deur res­tau­rée par, pré­ci­sé­ment, un su­jet de Sa Ma­jes­té ? Il y a vingt ans, Je­re­my Irons s’est re­trou­vé, de son

propre aveu, en manque de dé­fi. « J’ai le goût du risque, ex­plique- t-il. Le risque, c’est de la vie en plus. » Long­temps, sa car­rière d’ac­teur a com­blé ce désir. Il a par­ti­cu­liè­re­ment ai­mé être di­ri­gé par des réa­li­sa­teurs ico­no­clastes et presque per­vers comme Da­vid Cro­nen­berg et Bar­bet Schroeder, jouant des gy­né­co­logues ju­meaux dans le thril­ler grand- gui­gno­lesque Faux- Sem­blants du pre­mier et dé­cro­chant, en 1990, un os­car pour son in­ter­pré­ta­tion de l’aris­to­cra­tique Claus von Bü­low (ac­cu­sé d’avoir ten­té d’as­sas­si­ner sa femme) dans Le Mys­tère von Bü­low du se­cond.

Mais la fin du siècle ap­pro­chant, il com­men­çait à s’en­nuyer ferme et es­ti­mait que sa car­rière était au point mort, no­tam­ment à cause de son re­fus obs­ti­né de s’ins­tal­ler à Los Angeles, ville qu’il ne porte pas dans son coeur. Quelques an­nées plus tôt, il avait, avec sa femme, l’ac­trice ir­lan­daise Si­néad Cu­sack, ache­té un mo­deste cot­tage au bord du fleuve cô­tier Ilen, qui ser­pente à l’ouest du com­té de Cork. Ils ont re­ta­pé la bi­coque et l’ont bap­ti­sée Teach Iasc, ce qui si­gni­fie « la mai­son du pois­son » en gaé­lique (leur ré­si­dence prin­ci­pale se trouve dans la ré­gion d’Ox­ford). Avec leurs deux fils, Sam et Max, ils ont pas­sé beau­coup de temps à ex­plo­rer, en barque, les voies d’eaux et les îles en­vi­ron­nantes. Celle où se trouvent les ruines de Kil­coe, à en­vi­ron dix mi­nutes de chez eux, est vite de­ve­nue leur en­droit de pré­di­lec­tion pour pique-ni­quer et un ter­rain d’aven­ture pour Je­re­my et ses fils qui se fai­saient une joie d’es­ca­la­der les murs pour pro­fi­ter de la vue de­puis cette hau­teur pé­rilleuse.

Dès 1997, il a com­men­cé à en­vi­sa­ger d’ache­ter Kil­coe pour lui re­don­ner vie. C’était exac­te­ment le genre de dé­fi dont il avait en­vie. Par ailleurs, il ve­nait d’ache­ver le tour­nage de Lo­li­ta, nou­velle adap­ta­tion du ro­man sul­fu­reux de Na­bo­kov par Adrian Lyne, « donc, me dit Irons sè­che­ment, je sa­vais que les choses al­laient ra­len­tir ».

Plus il re­gar­dait Kil­coe, plus il lui sem­blait urgent de le pos­sé­der. L’af­flux d’in­ves­tis­se­ments étran­gers qui, au tour­nant du siècle, a trans­for­mé tem­po­rai­re­ment l’Ir­lande en « Tigre cel­tique », lui fai­sait craindre « que quel­qu’un se pointe avec trop d’ar­gent et mas­sacre cet en­droit ». Il se ren­sei­gna dis­crè­te­ment et avant la fin de l’an­née, Kil­coe lui ap­par­te­nait.

Dans les sou­ve­nirs amu­sés de Si­néad Cu­sack, Je­re­my Irons était dé­jà pro­prié­taire du châ­teau quand il lui en a par­lé. « J’étais sous le choc et j’ai im­mé­dia­te­ment hy­per­ven­ti­lé, me ra­conte- t- elle au té­lé­phone (elle n’était pas à Kil­coe au mo­ment de ma vi­site). D’ailleurs, j’hy­per­ven­tile tou­jours de­vant la beau­té de ce qu’il a ac­com­pli et chaque fois que je monte au som­met de la tour. »

Mais elle a sou­te­nu son ma­ri à tra­vers toutes les épreuves. Il n’était pas for­tuit, note- t- elle, que Je­re­my, né en 1948, se lance dans cette aven­ture à la veille de ses 50 ans. « J’y ai vu le signe d’une crise de la cin­quan­taine et j’ai pen­sé que c’était bien qu’il aille au bout, ajoute- t- elle. J’ai aus­si com­pris d’où ve­nait ce be­soin. Je­re­my dé­teste le gâ­chis. Il est in­ca­pable de je­ter. Je crois qu’il a vu le châ­teau comme une ma­gni­fique ruine qui de­man­dait à être sau­vée, qui ne pou­vait pas mou­rir. »

Le maître des lieux me montre un do­cu­ment de trois pages dé­taillant son im­pli­ca­tion dans le projet de sau­ve­garde de Kil­coe. Il fut un temps, il y a long­temps, où il était jeune et ti­mide. Fils de comp­table, na­tif de l’île de Wight, il avait pris la dé­ci­sion au­da­cieuse de se lan­cer dans l’art dra­ma­tique mais sen­tait ce­pen­dant le be­soin que « quel­qu’un le sorte de cette peau d’An­glo- Saxon froid et sans pas­sion qu’[il avait] peur d’être », écrit-il.

Cette per­sonne s’est trou­vé être une jeune femme née dans une cé­lèbre fa­mille d’ac­teurs ir­lan­dais, « ma fille de Du­blin, sau­vage, ta­pa­geuse, fê­lée et très, très char­mante ». Cu­sack, avec la­quelle Irons est ma­rié de­puis 1978, a réus­si à le dé­coin­cer, mais même elle, la Du­bli­noise, ne connais­sait pas grand- chose à la ré­gion ru­rale de l’ouest de Cork. C’est en ren­dant vi­site à leur ami Da­vid Putt­nam, pro­duc­teur an­glais et an­cien pa­tron de Co­lum­bia Pic­tures, qu’ils ont dé­cou­vert la de­meure qui de­vait de­ve­nir Teach Iasc ; Putt­nam ve­nait de res­tau­rer une ferme juste à cô­té.

Se­lon les dires d’Irons, il a com­pris que c’était là que s’ache­vait « la piste hip­pie » : la route in­for­melle fran­chis­sant le sud de l’An­gle­terre, le pays de Galles et l’Ir­lande, em­prun­tée pen­dant des an­nées en cam­ping- car, mo­to ou en au­to- stop (avec une tra­ver­sée en fer­ry quoi qu’il ar­rive) par des gé­né­ra­tions d’aven­tu­riers ve­nus de toute l’Eu­rope. « Peintres, char­pen­tiers, acu­punc­teurs, pa­ro­liers, res­tau­ra­teurs, tailleurs de pierre, mé­ca­ni­ciens, chau­miers, tis­seurs, bi­jou­tiers, écrit- il : une liste in­ter­mi­nable de gens qui furent ac­cueillis avec une gen­tillesse amu­sée par les fer­miers et les pê­cheurs du coin qui nous ont tous af­fu­blés du titre gé­né­rique de “nou­veaux ve­nus”. »

Irons et Putt­nam étaient des « nou­veaux ve­nus » de luxe, mais des « nou­veaux ve­nus » quand même. Grâce à son ami, l’ac­teur a fait la connais­sance de Wy­cliffe Stutch­bu­ry, un ar­chi­tecte an­glais sur­nom­mé Win­ky, ins­tal­lé non loin, dans le pe­tit vil­lage d’Union Hall. Win­ky, qui avait su­per­vi­sé la ré­no­va­tion de la ferme de Putt­nam, fut bien­tôt char­gé du chan­tier des Irons- Cu­sack. Il n’avait pas ache­vé les tra­vaux quand, un beau jour d’été, at­ta­blé dans le sud de la France, il s’est su­bi­te­ment le­vé et a dé­cla­ré : « Je vais main­te­nant faire une an­nonce im­por­tante. La seule chose qui compte au monde, c’est l’amour ! » avant de s’ef­fon­drer et de mou­rir à l’âge de 65 ans. Win­ky Stuch­bu­ry lais­sait der­rière lui, entre autres, une fille, Be­na, qu’il avait com­men­cé à for­mer au des­sin d’ar­chi­tec­ture. Elle écri­vit à Je­re­my Irons pour l’in­for­mer de la mort de son père et le dé­char­ger de toute obli­ga­tion de tra­vailler avec elle – elle avait été for­mée douze se­maines, en tout et pour tout. Mais Irons ap­pré­ciait le ta­lent in­né et le style de Be­na, mo­tarde comme lui, et il lui de­man­da de fi­nir le chan­tier. Ce qu’elle fit, à la grande joie de Cu­sack et d’Irons.

Irons a d’abord es­sayé un en­duit crème, mais le châ­teau res­sem­blait « un peu à un vi­bro­mas­seur géant ».

Quand, quelques an­nées plus tard, Irons confia à la jeune femme son désir d’ache­ter Kil­coe, elle lui fit part d’une étrange coïn­ci­dence : le pro­prié­taire du châ­teau et de l’île était un de ses cou­sins : Mark Wy­cliffe Sa­muel, ar­chéo­logue en train de fi­nir sa thèse de doc­to­rat. Il était prêt à en­vi­sa­ger de vendre à Irons.

Boeuf au pub du coin

La ré­sur­rec­tion de Kil­coe a dé­mar­ré en 1998 et le chan­tier a du­ré six ans. L’ode « de nom­breux coeurs re­posent en ces murs » a été gra­vée deux ans avant la fin des tra­vaux. Be­na Strutch­bu­ry, en dé­pit de la min­ceur de son CV, a été nom­mée ar­chi­tecte, chef du per­son­nel et ad­mi­nis­tra­trice. Brian Hope, contre­maître de sa mai­son de la ré­gion d’Ox­ford de­puis les an­nées 1980, a été en­voyé pour di­ri­ger le chan­tier.

Af­fable et ac­cou­tré comme un roa­die hir­sute de Led Zep­pe­lin qui au­rait bien des anec­dotes sous le coude, le contre­maître me ra­conte qu’il n’a pas été ef­frayé par les am­bi­tions de Je­re­my Irons. « C’est une su­per idée : c’est par­ti », lui a­t­il ré­pon­du. À l’ins tar de l’ac­teur et de son ar­chi­tecte, il te­nait ses qua­li­fi­ca­tions de l’ex­pé­rience et non d’une for­ma­tion uni­ver­si­taire. Pho­to­graphe, fils de for­ge­ron, Brian Hope avait ac­cu­mu­lé pas mal de pe­tits bou­lots au cours de ses pé­riples à tra­vers le monde – il avait, par exemple, dans les an­nées 1970, ai­dé l’as­sis­tant de George Har­ri­son à construire un stu­dio de ré­pé­ti­tion à Los Angeles. Il était tou­te­fois as­sez lu­cide pour com­prendre que l’en­ver­gure du chan­tier de Kil­coe était telle qu’il va­lait mieux ache­ter, plu­tôt que louer, le ma­té­riel et l’équi­pe­ment : des écha­fau­dages, une grue, un groupe élec­tro­gène, un cha­riot élé­va­teur. Il a aus­si or­ga­ni­sé une zone in­dus­trielle dans le champ en bor­dure de la route. « Nous avons construit un ate­lier de for­ge­ron, un de tailleur de pierre et une menuiserie, avec des équipes dé­diées. » Le ter­rain ap­par­te­nait au voi­sin qui se van­tait, ra­conte Brian Hope, d’être « l’homme le plus im­por­tant dans la vie de Je­re­my Irons ».

Il ne fal­lut pas bien long­temps pour que la ru­meur se ré­pande dans la ré­gion que Je­re­my Irons – oui, le Je­re­my Irons – avait en­tre­pris de res­tau­rer un châ­teau et em­bau­chait à tour de bras. Un flux in­in­ter­rom­pu de vi­si­teurs dé­bar­qua, avec, par­mi eux, des ar­ti­sans che­vron­nés, mais aus­si des hip­pies dé­si­reux de se faire un peu d’ar­gent ou de par­ti­ci­per à l’aven­ture. Le contre­maître prit soin de choi­sir des pro­fes­sion­nels pour la plom­be­rie et l’élec­tri­ci­té. Mais Irons était très ou­vert à l’idée de don­ner sa chance à tout le monde. C’est Be­na Stutch­bu­ry, dont le bu­reau était ins­tal­lé dans une ca­ra­vane à l’en­trée du chan­tier, qui les ac­cueillait : « À tous les can­di­dats, je com­men­çais par de­man­der : “Qu’est­ce que tu sais faire ?” La plu­part ne sa­vaient rien faire. C’était seule­ment... des gens. Mais connais­sant les goûts de Je­re­my, je leur de­man­dais en­suite : “Vous faites de la mo­to ou de la mu­sique ?” Dans ce cas, c’était bon. Ou s’ils avaient un nom ri­go­lo. Par exemple, un peintre qui s’ap­pe­lait An­tho­ny Cum­ber­batch. Je­re­my m’a dit : “Je dois l’avoir dans l’équipe. Em­bauche­le !” »

« Le pro­blème quand on bosse avec vous, les ac­teurs, c’est les pu­tains de ré­pé­ti­tions. » Un ou­vrier

Les moins qua­li és étaient a ec­tés à l’en­tre­tien des écha­fau­dages, ou, au dé­but, au dé­brous­saillage et au net­toyage des murs en pierre, pro­ces­sus la­bo­rieux mais in­dis­pen­sable avant la re­cons­truc­tion. Cer­taines des re­crues s’avé­rèrent par­ti­cu­liè­re­ment douées, en dé­pit de leur style ori­gi­nal. Un ma­tin, une paire d’Al­le­mands ap­pa­rut en hauts- de-forme et queues- de-pie : ils fai­saient leur Wan­der­jahr, l’équi­valent du tour de France des com­pa­gnons du de­voir fran­çais, et leur mise était cen­sée prou­ver qu’ils n’étaient pas de vul­gaires va­ga­bonds. L’un des Al­le­mands était char­pen­tier et l’autre tailleur de pierre. « Ils ont sculp­té toutes les gures de nos fe­nêtres et, au bout de six mois, ils ont dis­pa­ru comme ils étaient ap­pa­rus », se sou­vient Irons.

Il y eut un sculp­teur/†ûtiste an­glais qui, parce qu’il était boud­dhiste, s’est char­gé de la Shee­la Na Gig du châ­teau – une gar­gouille aux jambes écar­tées sur une vulve exa­gé­ré­ment im­po­sante, que l’on trouve sou­vent à l’en­trée des bâ­ti­ments mé­dié­vaux ir­lan­dais – dans un style plus asia­tique que gaé­lique avec son gros ventre à la Boud­dha. Il y eut aus­si le char­pen­tier ar­gen­tin in­croya­ble­ment ta­len­tueux mais émo­tion­nel­le­ment in­stable qui réa­li­sa un tra­vail d’or­fèvre sur les fe­nêtres de la salle de bains d’Irons avec tel­le­ment de coeur qu’il faillit en perdre la rai­son (et écla­ta en san­glot quand on le pria d’ar­rê­ter de tra­vailler).

Mal­gré quelques ho­quets, le chan­tier trou­va son rythme, avec par­fois des échos étranges. « J’en­ten­dais le bruit des gens qui ra­mas­saient les pierres, les rires, les blagues, se sou­vient Be­na Stutch­bu­ry, et je me di­sais que ça de­vait se pas­ser exac­te­ment comme ça au Moyen Âge. » Sou­vent, à la n de la jour­née, Je­re­my Irons et Brian Hope, gui­ta­ristes ama­teurs, re­joi­gnaient leurs col­lègues ou­vriers mu­si­ciens pour un boeuf au pub du coin.

La robe de chambre de Ha­mid Kar­zai

Il est ar­ri­vé que les ca­prices et les exi­gences d’Irons exas­pèrent l’équipe. Quand il a ex­pli­qué aux ma­çons qu’il trou­vait leur pre­mière ver­sion des cré­neaux de la tour prin­ci­pale un peu faible, parce que les « dents » étaient trop pe­tites et trop nom­breuses – né­ces­si­tant qu’ils re­com­mencent à zé­ro – un ou­vrier ir­lan­dais l’a re­gar­dé dans les yeux et lui a dit : « Je­re­my, tu sais ce que c’est le pro­blème quand on bosse avec vous, les ac­teurs ? Les pu­tains de ré­pé­ti­tions. » Mais la plu­part du temps, ses ins­tincts se sont ré­vé­lés cons­truc­tifs. Dès le dé­but, Irons a re­pé­ré des sortes de stries dans l’en­duit du pla­fond du deuxième étage de la tour prin­ci­pale. Après s’être do­cu­men­té, il a ap­pris qu’au Moyen Âge, les ou­vriers uti­li­saient, pour construire les voûtes en ogive, des pan­neaux en osier, fa­ciles à plier, et main­te­nus en place en hau­teur par de lourds po­teaux de bois. Il n’y avait plus qu’à po­ser les pierres et le mor­tier au- des­sus des pan­neaux, et, une fois le mor­tier sec, à en­le­ver la struc­ture qui avait ser­vi de moule. Cette dé­cou­verte a don­né en­vie à Je­re­my Irons d’uti­li­ser l’osier comme élé­ment de dé­co­ra­tion. Il a trou­vé une van­nière d’ori­gine al­le­mande ins­tal­lée à Cork, et il a été tel­le­ment content du pla­fond qu’elle a fait pour la salle de jeux qu’il lui en a com­man­dé d’autres pour les chambres d’amis, sa tête de lit et même le re­vê­te­ment ex­té­rieur de sa baignoire. C’est aus­si à Irons que le châ­teau doit sa cou­leur. Au dé­part, les mu­railles de Kil­coe étaient sup­po­sées conser­ver leur ap­pa­rence de for­te­resse de pierres grises. Mais mal­gré tous les e orts, rien n’y fai­sait, l’in­té­rieur res­tait déses­pé­ré­ment hu­mide. Bien que les murs aient plus d’1,50 mètre d’épais­seur, les vents qui ac­com­pagnent les pluies d’hi­ver dans la baie de Roa­ring wa­ter ont cau­sé « une mare de la taille d’une voi­ture dans le sa­lon », se sou­vient Be­na Stutch­bu­ry. Il fal­lait cou­vrir les murs. Outre une épaisse couche de chaux, on a aus­si ap­pli­qué un mé­lange d’eau et de chaux vive. Irons a d’abord es­sayé un en­duit crème, mais le châ­teau res­sem­blait « un peu à un vi­bro­mas­seur géant », dit- il. Fi­na­le­ment, il a fait ajou­ter au mé­lange du sul­fate de fer, un com­po­sé vert pâle qui de­vient rouille avec l’oxy­da­tion.

Au dé­part, des jour­naux an­glais et ir­lan­dais ont crié au scan­dale. Un jour­na­liste du Dai­ly Te­le­graph a même écrit que les lo­caux s’o us­quaient de la « sou­daine trans­for­ma­tion du châ­teau gris en rose vif ». Des cri­tiques qui l’ont lais­sé de marbre. Et par ailleurs, même avec la ma­gie de la lu­mière du cré­pus­cule, il fau­drait être sous acide pour trou­ver le bâ­ti­ment rose. La ver­sion ocre rouille ou autre de Kil­coe s’est im­po­sée dans le pay­sage et c’est un mo­nu­ment fort ap­pré­cié par les ha­bi­tants de la ré­gion.

Le se­cond et der­nier soir de mon sé­jour à Kil­coe, mon hôte or­ga­nise un dî­ner dans le grand sa­lon, avec, au me­nu, des moules de la baie (les eaux sont pleines de lignes et de bouées sur les­quelles poussent les mol­lusques), un feu im­po­sant, une belle col­lec­tion d’in­vi­tés et le vio­lo­niste ir­lan­dais Fran­kie Ga­vin. Pour l’oc­ca­sion, Je­re­my Irons a tro­qué son vieux pull pour une robe de chambre bro­dée rouge ver­millon, qu’il porte avec aplomb, comme si c’était là une te­nue par­fai­te­ment nor­male pour un An­glais ap­pro­chant les 70 ans vi­vant dans un châ­teau ir­lan­dais (il pos­sède une autre robe de chambre, verte celle-là, qui lui a été o erte par Ha­mid Kar­zai, l’ex-pré­sident af­ghan, « après que je l’ai fé­li­ci­té d’être le seul chef d’État bien ha­billé »). Une fois le dî­ner ter­mi­né, il réunit les convives au­tour du vio­lo­niste, qui joue de vieilles chan­sons avant de dire des lé­gendes. Le châ­te­lain se lève pour en ra­con­ter à son tour, tan­dis que cer­tains in­vi­tés se lancent dans la ré­ci­ta­tion d’un poème na­tio­na­liste en soixante- qua­torze vers, qui narre le des­tin d’un ec­clé­sias­tique re­belle échap­pant, à che­val, à la pour­suite d’un ba­taillon d’An­glais mal­fai­sants. Je­re­my Irons écoute, hi­lare. Il s’est, de toute évi­dence, dé­bar­ras­sé de sa part d’An­glo- Saxon froid et sans pas­sion.

De­hors, l’orage gronde sous une pluie bat­tante et un vent à dé­cor­ner les boeufs. Un tu­multe in­soup­çon­nable dans le châ­teau dont les tours ne tremblent pas d’un pouce et où, au­tour du feu, ne sou ¯ent en ra­fales que les conver­sa­tions. « Il y a quelque chose dans ces lieux qui pro­duit une éner­gie ex­tra­or­di­naire, fait re­mar­quer Irons. Tout le monde reste le­vé jus­qu’à 3 ou 4 heures du ma­tin – on dis­cute, on écoute de la mu­sique, on boit. On n’a pas en­vie que ça s’ar­rête. Il faut un peu de temps pour s’ha­bi­tuer à cet en­droit. Parce qu’il pro­duit cette éner­gie. Vous l’avez sen­tie ? » ´

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.