Fla­sh­bac­€‚k D’AMOUR et de Hol­ly­wood

En 1975, Marthe Kel­ler donne la ré­plique à Al Pa­ci­no dans Bob­by Deer­field de Syd­ney Pol­lack. Sur le tour­nage, c’est le coup de foudre. L’ac­trice s’est confiée à ADRIEN GOM­BEAUD et ra­conte leur his­toire d’amour pour la pre­mière fois.

Vanity Fair (France) - - Sommaire -

Marthe Kel­ler ra­conte pour la pre­mière fois son his­toire d’amour avec dans les an­nées 1970-1980. Al Pa­ci­no De ces ro­mances qui ne se ter­minent ja­mais vrai­ment.

C’était un ren­dez-vous in­ha­bi­tuel. Marthe Kel­ler m’in­vi­tait à la re­trou­ver un di­manche ma­tin dans le hall d’un hô­tel tou­lou­sain. Elle connais­sait à peine la ville et n’avait pas pré­vu d’y pas­ser plus de vingt- quatre heures. « J’es­pé­rais que vous re­fu­se­riez », m’avait- elle coné au té­lé­phone. Nous n’étions pas les pre­miers à de­man­der à l’ac­trice de Ma­ra­thon Man, des Yeux noirs ou de Fe­do­ra de ra­con­ter sa vie : Ber­lin Est, Pa­ris, Hol­ly­wood, le ci­né­ma, l’opé­ra et ses an­nées d’amour et de com­pli­ci­té avec Al Pa­ci­no. Jus­qu’ici, elle avait dé­cli­né toutes ces pro­po­si­tions. « Et puis, sou­rit- elle, à un mo­ment, il faut bien ra­con­ter, n’est- ce pas ? Ins­tal­lons-nous au bar, si vous vou­lez. »

Cinq jours au­pa­ra­vant, Pa­ci­no lui a té­lé­pho­né en riant : « Marthe, on le se ma­rier à Las Ve­gas... à condi­tion de ne pas vivre en­semble !

– Al, à notre âge, nous ne sa­vons même pas si nous tien­drons jus­qu’à l’été ! »

Ce ma­tin-là, un ma­quillage lé­ger re­hausse à peine son re­gard am­bré. L’ac­trice parle d’une voix franche, ha­bi­tuée à gravir sans e”ort le pre­mier bal­con des théâtres. On re­con­naît ces an­gli­cismes mê­lés de croches ger­ma­niques, cet ac­cent qui semble vous déer à chaque vir­gule : « De­vine donc d’où je viens ? » Elle com­mande un thé vert : « Vous sa­vez, Al et moi avons vé­cu un vé­ri­table lm. » La sa­ga d’une folle pas­sion et de qua­rante ans d’art dra­ma­tique des deux cô­tés de l’At­lan­tique.

Leurs routes se croisent au mi­tan des an­nées™ 1970, au coeur d’une dé­cen­nie ma­gique du ci­né­ma amé­ri­cain. Marthe vient de ren­con­trer Syd­ney Pol­lack. Le réa­li­sa­teur de Nos plus belles an­nées pré­pare une nou­velle ro­mance in­ti­tu­lée Bob­by Deer eld. À 36 ans, Pa­ci­no a en­chaî­né deux Par­rain, Ser­pi­co, Un après-mi­di de chien et le stu­dio lui ac­corde un droit de re­gard sur ses par­te­naires. À lui de dé­ci­der si Marthe Kel­ler gu­re­ra sur l’a¦che. Ils ont ren­dez-vous au bar du Car­lyle, à Man­hat­tan, et l’en­fant de Bâle a, comme sou­vent, le sen­ti­ment d’être là par ac­ci­dent.

Son des­tin d’ac­trice s’ouvre à ses 16 ans, quand une chute de ski brise son mé­nisque et ses rêves de bal­le­rine. « Dans ma vie, je n’ai vrai­ment eu qu’un seul dé­sir : de­ve­nir dan­seuse. En­suite, j’ai lais­sé les choses ve­nir à moi. » Née en Suisse, elle s’est ins­tal­lée à Ber­lin, au plus froid de la guerre froide, pour suivre des cours de danse à l’Est. « J’avais choi­si un en­droit si­nistre à des­sein, dit- elle. Là-bas, rien ne pour­rait me dis­traire de la danse. Après ce­la, je me suis ins­crite au cours de théâtre. » Marthe ha­bite à l’Ouest, face au mur, dans un ap­par­te­ment gla­cial. « Sans argent pour ache­ter des ri­deaux, j’avais cou­vert les car­reaux de jour­naux. De ces nuits, je garde l’image des gy­ro­phares sur le pa­pier jour­nal et le bruit des chiens au bout des chaînes. » Grâce à son pas­se­port suisse, elle est l’une des rares Ber­li­noises à tra­ver­ser li­bre­ment le fa­meux Check­point Char­lie. « On ra­con­tait des anec­dotes éton­nantes. Comme celle de cette fa­mille qui fran­chit le mur dans le ca­mion d’un bou­cher, ca­chée dans des car­casses. Les en­fants dans les veaux, les pa­rents dans les boeufs. Après un sé­jour à l’hô­pi­tal, ils ont pu se construire une vie à l’ouest. Voi­là pour moi la mé­ta­phore de cette pé­riode. »

Marthe Kel­ler dé­bute donc sur les scènes ber­li­noises. C’est en la voyant jouer en al­le­mand dans Songe d’une nuit d’été que Phi­lippe de Bro­ca la choi­sit pour son nou­veau lm Le Diable par la queue. Elle par­ta­ge­ra l’a¦che avec Yves Mon­tand, Jean-Pierre Ma­rielle et Jean Ro­che­fort. Nous sommes en 1968. « Comme je ne par­lais pas fran­çais, j’ai ap­pris mon dia­logue en pho­né­tique. Puis, les évé­ne­ments de mai sont ar­ri­vés et le tour­nage a été re­pous­sé. Je me suis re­trou­vée coin­cée à Pa­ris et j’y suis res­tée. Ma vieille Volks­wa­gen doit en­core traî­ner quelque part en Al­le­magne. »

Avec Le Diable par la queue com­mence aus­si une his­toire d’amour entre Marthe Kel­ler et le réa­li­sa­teur de L’Homme de

Rio. En­semble, ils tour­ne­ront en­core Les Ca­prices de Ma­rie avec Phi­lippe Noi­ret et Jean-Pierre Ma­rielle. Puis, en une soi­rée de 1972, le pre­mier vo­let de la sé­rie té­lé La De­moi­selle d’Avi­gnon fait ins­tan­ta­né­ment de la co­mé­dienne suisse une ve­dette po­pu­laire. Pour la France en­tière, elle de­vient la belle prin­cesse Ko­ba du royaume de Kur­lande, hé­roïne d’une ro­mance ORTF qui pas­sion­ne­ra le pays pen­dant six épi­sodes de cin­quante- deux mi­nutes. Pour Marthe Kel­ler, le triomphe de La De­moi­selle d’Avi­gnon reste voi­lé d’un sou­ve­nir dou­lou­reux. Lors­qu’elle re­parle de cette nuit, son re­gard se ‡ge dans une ex­pres­sion de tris­tesse mê­lée de co­lère : « Il se trouve que j’ai don­né nais­sance à mon ‡ls le soir de la di‘usion du pre­mier épi­sode. Je me sou­viens d’avoir pris mon en­fant dans mes bras pour l’al­lai­ter et vivre ce que je consi­dère comme l’ins­tant le plus pré­cieux et le plus in­time de la vie d’une femme. Sou­dain un mé­de­cin est en­tré dans la chambre. Sous sa blouse blanche, j’ai aper­çu l’éclat d’un ob­jec­tif. C’était un pa­pa­raz­zi dé­gui­sé. J’ai hur­lé plus fort que je n’ai ja­mais hur­lé ! On m’a en­ten­due dans tout l’étage. » De cette époque, elle gar­de­ra tou­jours une ci­ca­trice : une mé‡ance ai­guë de la no­to­rié­té.

PLe stra­ta­gème s’ef­fondre

eu après, elle se sé­pare de Phi­lippe de Bro­ca et s’ins­talle dans un bel ap­par­te­ment pa­ri­sien qu’elle n’a ab­so­lu­ment pas les moyens de payer. Au dé­tour d’un sé­jour can­nois, elle ap­prend que JohnœSchle­sin­ger la cherche : « J’ai cru que c’était une blague. Je n’avais pas du tout l’am­bi­tion d’al­ler à Hol­ly­wood. » Le réa­li­sa­teur de Ma­ca­dam Cow­boy l’a re­pé­rée au théâtre à Pa­ris en ma­ti­née. Comme Phi­lippe de Bro­ca au­pa­ra­vant, c’est en la voyant jouer dans une langue qu’il ne com­pre­nait pas que le ci­néaste amé­ri­cain l’a en­vi­sa­gée pour le rôle fé­mi­nin de son pro­chain ‡lm. L’his­toire se ré­pète : co­mé­dienne au long cours, Marthe Kel­ler doit ap­prendre à tra­vailler dans une nou­velle langue. Le cas­ting de Ma­ra­thon Man réunit Dus­tin Ho‘man et Lau­rence Oli­vier. Le ‡lm est pro­duit par Ro­bert Evans, na­bab de la Pa­ra­mount qui a or­ches­tré les triomphes de Ro­se­ma­ry’s Ba­by, Le Par­rain ou Love Sto­ry. Sa car­rière de sé­duc­teur est aus­si £am­boyante que sa ‡lmo­gra­phie. Evans a été l’amant d’Ava Gard­ner, Grace Kel­ly, La­na Tur­ner, Ra­quel Welch... « Le ven­dre­di, il or­ga­ni­sait des soi­rées chez lui à Be­ver­ly Hills. On dî­nait avec War­ren Beat­ty et le Tout-Hol­ly­wood, se rap­pelle- t- elle. Après le des­sert, il pro­je­tait un ‡lm Pa­ra­mount in­édit. Un soir, à la ‡n du gé­né­rique, j’ai sen­ti la main de Ro­bert sur mon épaule : “Il faut par­tir.” J’avais le sen­ti­ment qu’il me chas­sait. En réa­li­té, il me pro­té­geait. La soi­rée al­lait prendre une autre tour­nure et il vou­lait m’écar­ter : “Vous avez trop de classe pour ça.” » Après Ma­ra­thon Man, Bob Evans pro­duit Black Sun­day de John Fran­ken­hei­mer où Marthe campe une ter­ro­riste. Le temps du wee­kend de Pâques, l’ac­trice s’évade du tour­nage pour al­ler ren­con­trer Al Pa­ci­no à New York. O¯ciel­le­ment, il s’agit d’un ca­fé in­for­mel, mais la co­mé­dienne a soi­gneu­se­ment pré­pa­ré le ren­dez-vous du Car­lyle. Elle a même mis au point un stra­ta­gème.

« Syd­ney Pol­lack m’avait pré­ve­nue : vous êtes très grande or Al est tout pe­tit. Aus­si, pour qu’il ne me voie pas de­bout, j’avais pré­vu d’ar­ri­ver en avance et j’avais bien l’in­ten­tion de ne pas quit­ter mon fau­teuil. J’avais aus­si convié Dus­tin Ho‘man, sans lui dire qui se­rait là. Je pen­sais faire une bonne sur­prise à tout le monde. » Al Pa­ci­no est à l’heure et Marthe l’at­tend as­sise. « Aus­si­tôt, j’ai sen­ti qu’il était com­plè­te­ment né­vro­sé et on s’est très bien en­ten­dus. Il n’a par­lé que de lui et ça ne m’a pas dé­ran­gée. » Tan­dis que les deux co­mé­diens font connais­sance, un groom tra­verse les sa­lons : « On de­mande Marthe Kel­ler au té­lé­phone. » Le stra­ta­gème s’e‘ondre : elle va de­voir se le­ver ! Pa­ni­quée, elle tente d’évi­ter le re­gard du groom. « Al a sug­gé­ré : “Je crois que c’est pour vous.” J’ai ré­pon­du : “Non, non, c’est une er­reur.” Il a in­sis­té : “Si, si.” J’ai bien dû me le­ver et alors je me suis mise à mar­cher comme

J’AI SEN­TI QU’IL ÉTAIT COM­PLÈ­TE­MENT NÉ­VRO­SÉ ET ON S’EST TRÈS BIEN EN­TEN­DUS. Il n’a par­lé que de lui et ça ne m’a pas dé­ran­gée. » MARTHE KEL­LER

ça. » Sou­dain, Marthe Kel­ler se lève. Le pe­tit bar de l’hô­tel tou­lou­sain de­vient une grande scène où l’ac­trice re­joue son propre rôle et la dé­marche étrange qu’elle avait com­po­sée pour Al Pa­ci­no quelque qua­rante ans au­pa­ra­vant. Voû­tée, les ge­noux flé­chis, elle avance en boi­tillant, telle Qua­si­mo­do sur le par­vis de No­treDame. « “Vous avez un pro­blème à la jambe ?” m’a de­man­dé Al, in­ter­lo­qué. Alors, pe­naude, je me suis re­dres­sée : “Non, mais je suis grande.” » La co­mé­dienne se ras­soit et re­prend : « Après ce coup de fil sans in­té­rêt, je suis re­ve­nue en son­geant que le rôle m’échap­pait. Et puis Dus­tin Hoff­man est ap­pa­ru ! Bru­ta­le­ment, je les ai sen­tis se rai­dir. Al s’est le­vé. Très po­li­ment, il a sa­lué Dus­tin et il est par­ti aus­si vite. J’ai bre­douillé à Dus­tin : “Vous n’êtes pas amis ?” J’igno­rais ce que tout le monde sa­vait : Al et Dus­tin se dé­tes­taient. Bref, ce ren­dez-vous était une ca­tas­trophe. »

Al, muse d’opé­ra

Ga­min du South Bronx, Al­fred Pa­ci­no a dé­cou­vert sa vo­ca­tion à l’école, dès les an­nées 1950. Ado­les­cent, il largue ses études pour se consa­crer à son art, tout en exer­çant mille mé­tiers : dé­mé­na­geur, ven­deur de lé­gumes, cais­sier dans un ci­né­ma... Il dé­bute sur de pe­tites scènes newyor­kaises comme le Ca­fé Ci­no ou dans une im­passe de­vant un par­terre de clo­chards. En 1966, après un pre­mier échec, il est ad­mis à l’Ac­tors Stu­dio, dans la même pro­mo que Dus­tin Hoff­man. Puis­sant, fra­gile, fé­lin, Pa­ci­no de­vient vite un phé­no­mène du théâtre new-yor­kais. Dans la li­gnée de Bran­do, il ap­par­tient à une race de co­mé­diens qui trans­forme l’art dra­ma­tique : Ro­bert De Ni­ro, Dus­tin Hoff­man, Jack Ni­chol­son, Gene Ha­ck­man... Ils trans­pirent le réel et pro­jettent l’homme de la rue sur grand écran. Ce­pen­dant, lui ne cour­tise pas les stu­dios. Avant d’ac­cep­ter son pre­mier rôle ma­jeur dans Pa­nique à Needle Park, il a re­fu­sé onze films. À Law­rence Gro­bel, qui de­vien­dra son in­ter­vie­weur of­fi­ciel, il dé­clare dès 1979 : « Pour moi la vie est sur les planches » (Al Pa­ci­no. En­tre­tiens avec Law­rence Gro­bel, édi­tions So­na­tine). En quatre dé­cen­nies, ce­la ne chan­ge­ra ja­mais vrai­ment.

En sor­tant du Car­lyle, Marthe Kel­ler laisse un mes­sage sur le ré­pon­deur de Pol­lack pour lui an­non­cer qu’elle ne fe­ra sans doute pas le film. « Al l’avait dé­jà ap­pe­lé : j’avais le rôle. Quelques mois plus tard, le tour­nage a com­men­cé... et notre his­toire aus­si. » L’ac­trice se res­sert une tasse de thé vert, ra­juste son châle et sus­pend un ins­tant son ré­cit.

Li­bre­ment adap­té de Le ciel n’a pas de pré­fé­rés, un ro­man d’Erich Ma­ria Re­marque, Bob­by Deer­field re­late le des­tin d’un pi­lote de For­mule 1 qui a per­du goût à la vie. Il ren­contre Li­lian, une femme fan­tasque condam­née par la ma­la­die. Par l’im­mi­nence de sa propre mort, elle va lui ré­ap­prendre à vivre. À l’écran, il se passe quelque chose de fas­ci­nant, un de ces ins­tants rares où la réa­li­té conta­mine la fic­tion. Comme Hum­phrey Bo­gart et Lau­ren Ba­call dans Le Port de l’an­goisse, Al Pa­ci­no et Marthe Kel­ler jouent les sen­ti­ments qu’ils se dé­couvrent. Pour la co­mé­dienne, l’ex­pé­rience reste une brû­lure. « Tour­ner ce film de­ve­nait in­dé­cent, nar­cis­sique, im­pu­dique. Je me sou­viens de la sé­quence où nous de­vions nous em­bras­ser. On se sen­tait cris­pés, froids. Bien sûr, nous avions as­sez d’ex­pé­rience pour com­prendre que ce bai­ser n’était pas le nôtre mais ce­lui de nos per­son­nages. Mal­gré tout, c’est bien nous qui étions amou­reux. Nous que toute l’équipe fixait quand nous ne vou­lions pas être fil­més. Vous sa­vez, par­fois, je dé­teste ce mé­tier. Alors, après la prise, nous nous sommes isolés et nous nous sommes em­bras­sés. Comme pour nous ré­ap­pro­prier cet ins­tant. »

Bob­by Deer­field est en­tiè­re­ment tour­né en Eu­rope. Or, Pa­ci­no n’avait qua­si­ment ja­mais voya­gé. « En Suisse, il a vu une vache pour la pre­mière fois et il s’est en­fui ! » rit en­core Marthe Kel­ler. Elle se sou­vient aus­si de son agent fran­çais qui, en des­cen­dant du train, ten­dit sa va­lise à Al Pa­ci­no en le pre­nant pour un por­teur ! Dans ses films pré­cé­dents, l’ac­teur ap­pa­rais­sait vi­re­vol­tant. Il sem­blait presque jouer sur ses trois- quarts pointes. Dans Bob­by Deer­field, il ex­plo­re­ra une fa­cette plus sombre de son art. « C’est peu­têtre le rôle plus proche de ce qu’il était à l’époque, me confirme Marthe Kel­ler. Je me sou­viens de cette scène où il s’as­soit près d’un prêtre et lui dit : “Je ne veux pas par­ler. J’ai juste en­vie d’être avec quel­qu’un.” Dès que j’y re­pense, j’ai en­vie de pleu­rer. »

Bob­by Deer­field éla­bore aus­si une ré­flexion pi­quante sur la cé­lé­bri­té. Lorsque Li­lian de­mande à Bob­by de re­ti­rer ses lu­nettes noires, ce­lui- ci argue que tout le monde va le re­con­naître. Mais les pas­sants l’ignorent et, fi­na­le­ment, il est dé­çu. « Al était comme ça. Un jour, il est ar­ri­vé à Pa­ris avec six per­ruques. Il m’a dit qu’il en avait be­soin pour se pro­me­ner sans être im­por­tu­né. Je l’ai convain­cu de sor­tir sans se gri­mer, que per­sonne ne le re­con­naî­trait s’il n’at­ti­rait pas l’at­ten­tion. C’est ce qui s’est pas­sé et ça l’a at­tris­té ! Pour­tant, il fuyait la foule. Quand il jouait au théâtre, il cher­chait même des che­mins sou­ter­rains pour sor­tir des cou­lisses. »

Après le tour­nage, Marthe Kel­ler s’ins­talle à New York. « Al vi­vait en­core dans un gour­bi sur la 68e Rue et nous avons dé­mé­na­gé face à Cen­tral Park. » Marthe in­tègre l’Ac­tors Stu­dio dont elle est tou­jours membre au­jourd’hui. Les lé­gendes du lieu, Paul New­man ou Mar­lon Bran­do ne sont dé­jà plus là, mais on croise en­core Elia Ka­zan ou Har­vey Kei­tel. Le soir, Al et Marthe fré­quentent le théâtre et l’opé­ra plus que les dî­ners new-yor­kais. « Per­sonne ne me croit quand je dis qu’Al Pa­ci­no est à l’ori­gine de mes mises en scène d’opé­ra, de mon tra­vail avec les mu­si­ciens. Al est un chat de gout­tière, pour­suit- elle. Il a tout ap­pris par lui-même. Il est l’homme le plus in­tel­li­gent que j’aie ja­mais ren­con­tré. Une in­tel­li­gence vive, ins­tinc­tive. »

Sur les pho­tos du couple, Marthe le sur­plombe de sa blon­deur. Par­fois, il la fixe avec at­ten­tion, concen­tré, comme si elle lui confiait quelque chose de très grave. Mais son vi­sage à elle sou­rit avec in­sou­ciance. Sur d’autres images, Marthe res­semble presque à une mère qui em­mène son en­fant à l’école le jour de la ren­trée des classes. Al la tient par la main en lan­çant un re­gard crain­tif au­tour de lui. Elle avance, sûre d’elle dra­pée d’une large écharpe ou d’un man­teau aé­rien. Ces cli­chés sont rares ce­pen­dant, car les soi­rées se passent sur­tout à la mai­son, à dis­cu­ter théâtre au- des­sus de Cen­tral Park : « Nous étions fous de Tche­khov. Il était notre dieu. Tche­khov et sa vi­sion déses­pé­rée du couple ! Avec des phrases comme “si vous crai­gnez la so­li­tude, ne vous ma­riez pas !” Tche­khov est tou­jours dans le vrai. Il ne juge

« L’in­trigue, c’est TOI, NA­PO­LÉON ET PA­TRICE CHÉ­REAU. » MARTHE KEL­LER

pas. Il constate. Al est pa­reil. » Ain­si, leur aven­ture tient peut- être du théâtre russe. À la vie comme à la scène, ils res­tent les in­ter­prètes d’une grande pièce pour deux per­son­nages.

Le thé vert de Marthe Kel­ler re­froi­dit dou­ce­ment. Les rares tou­ristes sont par­tis dé­jeu­ner ou se pro­me­ner sur la place du Ca­pi­tole. Dans le bar à nou­veau dé­sert, on en vient à ses der­nières an­nées amé­ri­caines. Au ‚l des mois, le quo­ti­dien du couple se com­plique. Car comme tout gé­nie, Al Pa­ci­no peut se faire ogre. « Le stu­dio avait or­ga­ni­sé une avant-pre­mière pour Bob­by Deer eld. J’étais si heu­reuse de m’y rendre. J’avais choi­si une pe­tite robe noire, je m’étais faite jo­lie. Al est ren­tré et m’a re­gar­dée : “Si tu y vas, c’est ter­mi­né entre nous. On ne se com­pro­met pas dans ces mon­da­ni­tés de merde !” Alors je me suis dé­ma­quillée en pleu­rant. Ça m’a coû­té très cher. Pas à lui, car Al était une star. » Un nuage sé­vère passe dans le re­gard de Marthe Kel­ler et s’éva­pore aus­si­tôt : « Il était ter­ri­ble­ment ja­loux. Il avait ce syn­drome de l’aban­don, le sou­ve­nir de pa­rents qui l’avaient quit­té très jeune. Moi je vou­lais juste tra­vailler. Et mal­gré ça notre vie était ma­gni‚que. On s’est tel­le­ment ai­més... » Elle hé­site, avant d’ajou­ter : « Ar­tis­ti­que­ment. En réa­li­té, j’étais amou­reuse de son ta­lent. J’ai tou­jours été at­ti­rée par ce pou­voir de l’ar­tiste, l’in­com­pa­rable beau­té du ta­lent. Quand je le voyais sur scène, j’étais tel­le­ment amou­reuse de ce qu’il fai­sait. Pas de ce qu’il était. Car ce qu’il était m’éner­vait sou­vent ! Il était fa­ti­gant ! » Il lui re­vient cette anec­dote. Un soir, dans l’as­cen­seur du Car­lyle, le groom lance, ‚érot : « Je vous ai ado­ré dans Ma­ra­thon Man ! » « Je l’ai re­mer­cié, j’étais ˜at­tée que quel­qu’un ap­pré­cie mon tra­vail. Mais le lif­tier a ré­pli­qué : “C’est pas à vous que je parle, mais à Dus­tin Hošman !” Al était fou. Non pas de la mu˜erie de cet homme à mon égard mais d’avoir été confon­du avec Dus­tin ! » Fi­na­le­ment, du­rant toutes ces an­nées, Al Pa­ci­no et Marthe Kel­ler au­ront pas­sé énor­mé­ment de temps dans les airs, à s’at­ti­rer et à se fuir au- des­sus de l’At­lan­tique, fol­le­ment et presque déses­pé­ré­ment. Elle par­tait pour Pa­ris. Il dé­col­lait pour la re­joindre. À son ar­ri­vée, elle était dé­jà de re­tour à New York.

À Hol­ly­wood, elle tour­ne­ra en­core La For­mule, une su­per­pro­duc­tion avec Mar­lon Bran­do et George C. Scott, et sur­tout Fe­do­ra, le der­nier long-mé­trage de Billy Wil­der avec William Hol­den, Hen­ry Fon­da et Jose Fer­rer. Au­jourd’hui, Fe­do­ra re­pré­sente le chant du cygne des stu­dios. L’ago­nie du grand ci­né­ma clas­sique dé­pas­sé par la dé­fer­lante de la gé­né­ra­tion Pa­ci­no. Sur le tour­nage, le réa­li­sa­teur de Cer­tains l’aiment chaud se com­porte en des­pote. L’ac­trice doit se plier à la ty­ran­nie d’un gé­nie qui mul­ti­plie les prises jus­qu’à l’épui­se­ment. « Mais, qui étais-je moi, pour m’op­po­ser à Billy Wil­der ? J’ai de­man­dé à William Hol­den com­ment il avait fait pour sup­por­ter ce trai­te­ment pen­dant tant d’an­nées. Il a ré­pon­du : “Je sais bien, c’est très dur, mais que vou­lez-vous, à chaque fois que je tourne pour Billy Wil­der, je suis sé­lec­tion­né aux Os­cars.” » De pas­sage sur le pla­teau, Pa­ci­no trouve sa com­pagne bri­sée. « Il m’a dit que ja­mais il ne pour­rait tra­vailler sous de telles contraintes. » Al Pa­ci­no et Billy Wil­der re­pré­sen­taient deux écoles, deux mé­thodes, deux époques sur­tout. Et Marthe Kel­ler se trou­vait au mi­lieu.

Au dé­but des an­nées§ 1980, le couple se sé­pare. Marthe sou­haite re­ga­gner la France avec son fils. En­ra­ci­né en Amérique, Al ne veut pas vivre dans un pays dont il ne connaît pas la langue. Sur­tout, l’ac­trice est à bout. « Pen­dant toute une an­née, nous ne nous sommes plus par­lé. Puis, dou­ce­ment, on s’est rap­pro­chés. Lors d’un dé­jeu­ner au Ca­fé Luxem­bourg à New York, Al m’a ra­con­té qu’il avait ren­con­tré quel­qu’un. J’étais heu­reuse pour lui. Je lui ai an­non­cé que, moi aus­si, je re­fai­sais ma vie. Ça l’a mis hors de lui : “Je n’ai pas à sa­voir des choses pa­reilles !” Il s’est le­vé et il est par­ti. » Marthe Kel­ler sou­rit : « Mais il n’était pas loin : il fai­sait les cent pas der­rière la vi­trine du res­tau­rant. Puis il est re­ve­nu et on a ri ! Au ‚l du temps, nous sommes de­ve­nus comme frère et soeur. J’ai été amou­reuse de lui. Au­jourd’hui, je peux dire que je l’aime. »

« J’ai tou­jours rê­vé d’in­té­grer un cirque »

E n ce di­manche d’au­tomne, Marthe doit re­trou­ver le di­rec­teur de l’opé­ra de Tou­louse pour évo­quer di­vers pro­jets. À la re­cherche d’un en­droit pour dé­jeu­ner, nous mar­chons sous la bruine qui lustre la ville rose. Au dé­but des an­nées 1980, Marthe s’est éloi­gnée sans re­gret du ci­né­ma amé­ri­cain. Elle a joué dans de nom­breux ‚lms pour Ni­ki­ta Mi­khal­kov, Be­noît Jac­quot, Bar­bet Schroe­der ou Clint East­wood. Elle a aus­si mis en scène des opé­ras de Pou­lenc

ou Do­ni­zet­ti dans des salles pres­ti­gieuses. Sur­tout, elle est res­tée fi­dèle à Joyce, Pin­ter, Sha­kes­peare, Strin­berg et Tche­khov, bien sûr. Des textes, qu’elle au­ra fait en­tendre de Pa­ris à New York ou d’Avi­gnon à Bue­nos Aires. Elle vient d’ache­ver le tour­nage des Ro­ma­nov, la nou­velle sé­rie du créa­teur de Mad Men, Mat­thew Wei­ner, un texte, me confie- t- elle, « qu’on a tel­le­ment en­vie de dire », de longues pages d’un dia­logue ma­gni­fi­que­ment ci­se­lé, l’un des plus beaux scé­na­rios qu’elle ait eu entre les mains.

En l’écou­tant par­ler de son amour des mots, de sa vie d’ar­tiste no­made, il me re­vient ces pro­pos de Pa­ci­no : « J’ai tou­jours rê­vé d’in­té­grer un cirque et de voya­ger. J’au­rais été clown. Sauf que j’ai peur des élé­phants. Ce qui me ten­tait là- de­dans, c’était en par­tie l’ano­ny­mat – les nuits em­plies de vin, de joie et de rires d’en­fants, la grande fa­mille qui voyage et as­sure le spec­tacle. » Le poids du ci­né­ma a fi­gé un rêve de li­ber­té que Marthe Kel­ler au­ra su vivre à sa fa­çon. Elle a bien pos­sé­dé un toit, quelque part dans les Alpes, mais il a été em­por­té par une ava­lanche. En imi­tant un ac­cent vau­dois désa­bu­sé et traî­nant, elle re­late ce coup de fil ma­ti­nal in­con­gru : « Al­lô ? Ici la po­lice can­to­nale. Votre mai­son a dis­pa­ru. Elle est dans le jar­din du voi­sin. Et il n’est pas content, car il en a dé­jà une. » Puis elle me parle de son en­fance et de l’ar­ri­vée du té­lé­phone dans sa fa­mille. Elle re­fait le geste co­quet de sa mère qui s’est re­coif­fée de­vant le mi­roir pour dé­cro­cher, la pre­mière fois qu’il a son­né. « Avec mon frère, nous n’avions pas grand- chose. Alors nous pre­nions un cous­sin, que nous ser­rions tout contre nous et notre grand jeu consis­tait à re­gar­der pas­ser les gens. » Sans le sa­voir, elle ap­pre­nait dé­jà son mé­tier.

Les ac­teurs naissent peut- être ain­si, en contem­plant le monde pen­dant des heures. Et puis, un jour, le mi­roir se re­tourne. Et sou­dain le monde les ob­serve en re­tour. Les an­nées de gloire furent brèves pour les stars de sa gé­né­ra­tion, les Faye Du­na­way, Ali McG­raw, El­len Burs­tyn, Sis­sy Spa­cek... Chez les hommes, les fins de car­rière de Dus­tin Hoff­man, Ro­bert De Ni­ro, Jack Ni­chol­son ou Al Pa­ci­no ter­nissent le pres­tige des dé­buts. « Al a en­core de beaux pro­jets, dont un film avec Scor­sese. Mais c’est vrai qu’il n’a pas tou­jours été dans des bons films ces der­nières an­nées. » Aux consi­dé­ra­tions ar­tis­tiques, Marthe ajoute une ex­pli­ca­tion éco­no­mique : « Les grands films qu’Al a tour­nés dans les an­nées 1970 – Ser­pi­co, Le Par­rain, Un après-mi­di de chien – étaient pro­duits par les stu­dios. Or, ceux- ci s’in­té­ressent dé­sor­mais plus aux ef­fets spé­ciaux qu’aux co­mé­diens. La so­lu­tion est de de­ve­nir son propre pro­duc­teur ou d’as­su­rer son ni­veau de vie par la pu­bli­ci­té, comme George Cloo­ney. Al ne fait pas ça. »

Il y eut aus­si des oc­ca­sions man­quées, comme le Na­po­léon de Pa­trice Ché­reau. Marthe avait pré­sen­té Pa­ci­no au met­teur en scène fran­çais. Le scé­na­rio était écrit par Ché­reau et Jean-Claude Car­rière. « Il était ma­gni­fique, mais Al n’était pas convain­cu. » Il re­fu­se­ra une se­conde ver­sion ré­di­gée par Paul Aus­ter. « Il me ré­pé­tait qu’il ne voyait pas l’in­trigue. J’avais beau ré­pondre : “L’in­trigue, c’est toi, Na­po­léon et Pa­trice Ché­reau”, Al hé­si­tait tou­jours. » Ces ter­gi­ver­sa­tions vont du­rer des an­nées. « J’avais pré­ve­nu Pa­trice : “Il peut te rendre fou.” Pa­trice ré­tor­quait que, s’il le fal­lait, il at­ten­drait jus­qu’à sa mort. Et il est mort. Là, j’en ai vou­lu à Al. » 2

En s’ins­tal­lant près de la grande vitre d’une bras­se­rie tou­lou­saine, l’ac­trice ex­plique que l’argent lui a of­fert le luxe de l’in­dé­pen­dance. La pos­si­bi­li­té de re­fu­ser les pro­jets qui ne lui plai­saient pas. « Je ne pos­sède pas de bi­joux, pas de voi­ture, je n’ai rien de plus pré­cieux que mon in­dé­pen­dance et, pa­ra­doxa­le­ment, j’en suis es­clave. » Marthe Kel­ler au­ra vé­cu les der­niers feux d’un monde an­cien avec Wil­der, frô­lé la Nou­velle Vague avec Bro­ca, flir­té avec le nou­vel Hol­ly­wood au­près de Schle­sin­ger sans ja­mais s’en­fer­mer, in­té­grer une fa­mille ou une troupe. « Je fais par­fois ce rêve, d’adop­ter un beau chien. Et nous mar­chons, seuls, long­temps, sur une longue route. En­fin, j’at­teins un en­droit très beau, très loin. Et là, je m’ar­rête en­fin. »

La mé­lan­co­lie de son re­gard contraste avec son ap­pé­tit, sa fa­çon ga­mine de dé­vo­rer des frites ou de sa­vou­rer un verre de vin. Puis, à l’heure du ca­fé, elle ra­conte en­core une his­toire ex­tra­or­di­naire. Une der­nière pour la route : dans les an­nées 1930, fuyant l’Al­le­magne na­zie, son père aban­donne la ferme fa­mi­liale. Il part à bi­cy­clette, re­joindre la Suisse où il ren­contre celle qui de­vien­dra la mère de Marthe. Elle tousse trop et n’y prête pas as­sez at­ten­tion. Avant le ma­riage, au cours d’une vi­site mé­di­cale, on lui dé­couvre une tu­ber­cu­lose. Il faut l’iso­ler dans un sa­na­to­rium. « Mon père a ven­du son vé­lo pour ache­ter un so­lex. Et chaque week- end, il fai­sait six heures de route jus­qu’à Da­vos pour la re­trou­ver. Ils ne pou­vaient ni se tou­cher, ni se par­ler. Des heures du­rant, ils se re­gar­daient à tra­vers une vitre. Puis il re­par­tait sur son so­lex et voi­là d’où je viens. »

Sou­dain, je la re­vois quit­ter Ber­lin. Je la re­vois dans l’hô­pi­tal suisse où Bob­by Deer­field ren­contre Li­lian. Je la re­vois dans un res­tau­rant de Man­hat­tan, cher­chant des yeux Al Pa­ci­no qui ful­mine de l’autre cô­té de la fe­nêtre. Je re­fais le che­min de deux co­mé­diens qui se com­plètent et se com­prennent. D’un homme et d’une femme si proches et pour­tant sé­pa­rés. Et je me sou­viens qu’en 1979, quand Law­rence Gro­bel lui par­lait d’amour, Pa­ci­no ré­pon­dait avec Sha­kes­peare : « L’amour ne change pas avec les heures et les se­maines éphé­mères, il reste im­muable jus­qu’au jour du ju­ge­ment. » « Et si ce­ci est faux et qu’on me le prouve, je n’ai ja­mais écrit et nul n’a ja­mais ai­mé. » �

Les nom­breux té­moi­gnages de femmes à l’en­contre de Ta­riq Ra­ma­dan donnent une autre ré­so­nance à la po­ly­sé­mie de ses dis­cours, qu’ils soient « doubles », en « grand écart » ou en « contor­sions » for­cées. L’avo­cat de Hen­da Aya­ri en a fait l’ex­pé­rience en étu­diant les pièces trans­mises à la po­lice ju­di­ciaire. « Dans les e-mails qu’il adresse aux femmes, on re­trouve une même uti­li­sa­tion du double sens que dans ses dis­cours de pré­di­ca­teur », note Me Jo­nas Had­dad, jeune avo­cat de Rouen. Plus tard, quand Ch­ris­telle ren­con­tre­ra d’autres femmes ayant connu Ra­ma­dan, elle dé­cou­vri­ra que les mes­sages ro­man­tiques et amou­reux qu’elle re­ce­vait étaient par­fois des co­piés- col­lés de textes qui lui étaient adres­sés par telle ou telle quelques mois plus tôt.

Avril 2009. Ch­ris­telle et Ta­riq s’ins­tallent dans une conver­sa­tion quo­ti­dienne, par té­lé­phone ou sur Skype. Elle a trou­vé en lui l’hon­nête homme culti­vé et pé­da­gogue qui convient à son dé­sir fou d’ap­prendre, un guide in­tel­lec­tuel et spi­ri­tuel, un maître. Ils parlent sans cesse is­lam, po­li­tique, éco­no­mie. Se­lon ses sou­ve­nirs, Ta­riq lui ex­plique que « les frères et les soeurs doivent in­ves­tir les postes- clés en mé­de­cine, en po­li­tique, à tous les ni­veaux ». Et aus­si qu’il lui fau­dra s’en­ga­ger pour la cause. « On cherche des femmes un peu culti­vées ca­pables d’écrire. Si tu es ma femme, il fau­dra que tu t’in­ves­tisses, que tu portes le hi­jab. » Il lui fait ap­prendre « les cin­quante fois », le ma­ni­feste en cin­quante points de Has­san Al- Ban­na qui dresse l’in­ven­taire des in­jonc­tions des Frères mu­sul­mans : « Re­voir le pro­gramme sco­laire o—ert aux jeunes ˜lles et s’as­su­rer qu’il di —ère de ce­lui des gar­çons à plu­sieurs étapes de leur édu­ca­tion », « consi­dé­rer sé­rieu­se­ment la mise sur pied d’une po­lice des moeurs (his­ba) res­pon­sable de pu­nir ceux qui trans­gressent ou at­taquent la doc­trine is­la­mique », « don­ner au jour­na­lisme une orien­ta­tion ap­pro­priée et en­cou­ra­ger les au­teurs et les écri­vains à ap­pro­fon­dir les su­jets is­la­miques »... Se­lon Ch­ris­telle, Ra­ma­dan lui en­sei­gnait d’autres com­man­de­ments « non écrits ». No­tam­ment ce­lui de « men­tir aux kou ars » – aux non- croyants, sur le prin­cipe de la ta­qîya, l’art de ne pas éveiller les soup­çons. Chaque fois qu’il a été in­ter­ro­gé sur cette éven­tuelle «œstra­té­gie du men­songeœ», Ta­riqœRa­ma­dan s’en est vi­ve­ment in­di­gné.

Cer­taines phrases qu’il pro­non­çait lui re­viennent en mé­moire dans le désordre. Il évoque sou­vent son grand-père, Has­san Al-Ban­na, dont il parle comme d’un saint homme et dont il lui en­voie des textes. Il lui pro­pose de faire du re­cru­te­ment ac­tif au­près des kou ars. Il lui de­mande : « Se­rais- tu prête à te battre pour Al­lah, pour tes frères et tes soeurs de Pa­les­tine ? » Ch­ris­telle ré­pond sans hé­si­ter : « Oui, je suis prête à mou­rir pour lui. » Elle traite de « sale kou ar » sa soeur, qui ne la re­con­naît plus.

Sep­tembre 2009. La re­la­tion de­vient plus sé­rieuse – au té­lé­phone et sur Skype, tou­jours. Avec la pu­deur d’une jeune conver­tie, Ch­ris­telle le pré­vient que son ob­jec­tif n’est pas de Ÿir­ter, mais d’avoir une vie de couple et un en­fant. D’après elle, Ra­ma­dan pro­pose alors de l’épou­ser en lui as­su­rant qu’il est « sé­pa­ré fac­tuel­le­ment » de sa femme – l’ex­pres­sion l’in­trigue, sans plus. Sur Skype, il lui montre sa main : « Tu vois, je n’ai plus d’al­liance. » Il l’in­vite à ve­nir vivre avec lui à Londres. Elle s’oc­cu­pe­ra de ses en­fants. À l’en­tendre, il lui pro­pose cette chose abra­ca­da­brante à la­quelle per­sonne ne croi­rait – sauf elle, qui n’a plus au­cune dis­tance avec ce prince char­mant té­lé­pho­nique : avant de se ma­rier de­vant l’imam, ils vont faire un « ma­riage tem­po­raire » sur Skype ! « Il m’a dit que ses études is­la­miques lui don­naient le droit de le faire », jure- t- elle. La cé­ré­mo­nie au­rait eu lieu le 6 sep­tembre, sur Skype. Elle me montre les cap­tures d’écran qu’elle a prises ce jour- là (« tel­le­ment j’étais émue »). On ne voit que le vi­sage concen­tré du fu­tur ma­rié, ain­si que les ri­deaux et un aper­çu du mo­bi­lier de sa chambre d’hô­tel à Rot­ter­dam où il se trou­vait, juste avant une in­ter­ven­tion pu­blique. Une fois « pro­vi­soi­re­ment ma­riée », Ch­ris­telle com­mence à mettre son ap­par­te­ment en car­tons. « Tout était pré­vu : il de­vait ve­nir à Lyon le 9 oc­tobre pour une confé­rence. Dans la fou­lée, on irait se ma­rier à la mos­quée de la ville – il s’était ar­ran­gé avec l’imam. Le len­de­main, il re­par­ti­rait pour Londres et je le re­join­drais quand j’au­rais ˜ni de tout ré­gler. J’avais re­gar­dé le prix des billets, pré­ve­nu ma soeur, ré­cu­pé­ré des car­tons de dé­mé­na­ge­ment... » Elle reste pen­sive. «œDes mois de men­songes. Il m’a mon­té le bo­bard du siècle. Pour­quoi ? Par goût du dé˜ ? Par plai­sir ? Par jeu ? Et moi, dans quel état je de­vais être pour tom­ber dans ce truc énorme ? »

9 oc­tobre 2009. Ch­ris­telle at­tend Ta­riq au bar en bas de l’hô­tel Hil­ton (de­ve­nu le Mar­riott) qui donne sur une voie ra­pide le long du Rhône. Les ˜an­cés de Skype vont se voir « en vrai » pour la pre­mière fois. Le ré­cit de la jeune femme est ri­gou­reux. Elle in­siste sur chaque dé­tail. Ce jour-là, elle a dé­ta­ché ses che­veux, mis une robe noire nouée au cou par une la­val­lière et s’est un peu pom­pon­née : « De mes an­nées ver­saillaises, j’ai gar­dé un style très clas­sique », note- t- elle. Il ar­rive. Pas de bise. Il s’as­sied, lui prend la main dé­li­ca­te­ment, la re­tire, sou­rit, lui parle d’une voix très douce. La confé­rence a lieu deux heures plus tard. Ils évoquent le ma­riage qui sui­vra à la mos­quée. Il y a ce té­lé­phone qui sonne à cause du prix No­bel d’Oba­ma. Et à l’ac­cueil, un jeune homme qui les ˜ xe du re­gard. Ta­riq a peur des pho­tos : « On va boire un thé dans ma suite, comme ça, je ré­ponds à ma se­cré­taire, je pré­pare mes pa­piers et on part à la confé­rence. » Ils montent. Le lit, la té­lé, la bouilloire, la tasse, la table de nuit. La

porte qu’il l’em­pêche d’at­teindre. Coups de pied, gifles au vi­sage, aux seins, coups de poing sur les bras et le ventre. Elle pleure. Elle hurle. Elle l’en­tend : « Plus tu vas crier, plus ça va m’ex­ci­ter et plus je vais co­gner donc un con­seil : ferme-la. » Puis, comme dit Me Bouz­rou, Ch­ris­telle « at­tend que son vio­leur re­vienne ». Il se­rait en ef­fet par­ti à sa confé­rence en em­por­tant les vê­te­ments de la jeune femme dans un sac avec ces mots : « Sois sage. Je donne des ins­truc­tions. Si tu fais quoi que ce soit, je se­rai im­mé­dia­te­ment aver­ti et ça se pas­se­ra mal. » Elle reste pros­trée. Elle n’en dit pas plus.

ELES CONSEILS D’ALAIN SO­RAL

lle était amou­reuse, elle de­vient ob­sé­dée, ani­mée par la haine et la ven­geance. L’étrange mes­sage qu’il lui adresse le len­de­main ne l’apaise pas. Elle en fait une cap­ture d’écran : « J’ai sen­ti ta gêne... Dé­so­lé pour ma vio­lence. J’ai ai­mé. Tu veux en­core ? Pas dé­çue ? » Entre vi­sites à l’hô­pi­tal et plainte avor­tée au com­mis­sa­riat, elle mul­ti­plie les re­cherches sur In­ter­net. Le nom de Ra­ma­dan ap­pa­raît dans un ar­rière-monde cra­po­teux : cette constel­la­tion de blogs et de sites nour­ris de thèses conspi­ra­tion­nistes sur les forces oc­cultes du « sys­tème ». L’es­ta­blish­ment leur donne les noms de « fa­cho­sphère » ou de « mus­lim­sphère », quand eux-mêmes se dé­si­gnent plus no­ble­ment comme « la dis­si­dence ». Dans ce fourre- tout idéo­lo­gique, les ego l’em­portent sur les al­liances, les rap­pro­che­ments fi­nissent en in­sultes, les amis d’un jour de­viennent des en­ne­mis achar­nés et c’est dur à suivre. Mais un dé­no­mi­na­teur com­mun tient son rang de ma­nière per­sis­tante et sert de mot d’ordre fé­dé­ra­teur : l’ac­cu­sa­tion des « sio­nistes », eu­phé­misme pour dire la haine des Juifs sous cou­vert d’op­po­si­tion à Is­raël, d’an­ti­li­bé­ra­lisme et d’an­ti­mon­dia­lisme. Dans cet uni­vers sou­ter­rain, Ta­riq Ra­ma­dan est par­fois dé­tes­té, par­fois adu­lé, mais sou­vent un point de ral­lie­ment. En tout cas, son nom est fré­quem­ment ci­té.

En avril 2009, alors que la re­la­tion té­lé­pho­nique entre Ch­ris­telle et Ta­riq bat­tait son plein, a eu lieu, au Bour­get, le XXVIe congrès an­nuel de l’Union des or­ga­ni­sa­tions is­la­miques de France (UOIF). Ch­ris­telle le suit de près. Deux can­di­dats aux élec­tions eu­ro­péennes ont choi­si ce lieu sym­bo­lique pour lan­cer la cam­pagne de leur Par­ti an­ti­sio­niste : le po­lé­miste Dieu­don­né et Alain So­ral, fi­gure phare de l’an­ti­sé­mi­tisme et pa­tron du site sul­fu­reux aux mil­lions de vi­si­teurs, Éga­li­té & Ré­con­ci­lia­tion. Ac­cueillis cha­leu­reu­se­ment au Bour­get, So­ral et Dieu­don­né sont fil­més en com­pa­gnie d’un Ta­riq Ra­ma­dan aus­si sou­riant qu’ami­cal. Pour ce­lui qui avait en­fin at­teint la consé­cra­tion à Ox­ford, le film qui cir­cule abon­dam­ment sur In­ter­net fait désordre et il es­time pré­fé­rable de s’en jus­ti­fier par écrit : « Alors que je si­gnais des ou­vrages, Dieu­don­né et So­ral sont pas­sés de­vant le stand. Ils se sont ar­rê­tés et nous avons eu un échange de quelques mi­nutes. » Ch­ris­telle lui de­mande naï­ve­ment : « Pour­quoi tu n’as­sumes pas cette ren­contre ? » Elle s’en­tend ré­pondre : « Les gens ne sont pas prêts en­core, pas as­sez éclai­rés. Ce­la pour­rait por­ter pré­ju­dice à mon tra­vail pour la cause. Plus tard. Je garde mes dis­tances avec eux. Mais va voir le site de So­ral, c’est le seul

qui ose dire les choses sur le lob­by sio­niste. Il ouvre les yeux sur l’em­prise que les sio­nistes ont sur la France. »

Ch­ris­telle nit par en être convain­cue. « Ra­ma­dan me par­lait tou­jours des sio­nistes, des Juifs, du dî­ner du Crif [Con­seil re­pré­sen­ta­tif des ins­ti­tu­tions juives de France], ra­conte- t- elle. Que tout était com­plot, que j’étais es­pion­née par les RG, que je de­vais re­for­ma­ter mon or­di­na­teur toutes les se­maines... J’ai ni pa­ra­no. Les Juifs, “ils”, di­ri­geaient tout. Pour tra­vailler dans les mé­dias, la po­li­tique, le ci­né­ma, il fal­lait être juif. Il di­sait que mes mal­heurs de ba­sa­née ve­naient de là. Il jouait une corde sen­sible chez moi en évo­quant mes an­cêtres es­claves : la traite né­grière, c’était les Juifs. Les ba­teaux qui les trans­por­taient, les Juifs. Il m’a ren­tré cette pa­ra­noïa dans le crâne. »

Quand elle se re­trouve ac­cro­chée à son écran d’or­di­na­teur, après l’agres­sion, Ch­ris­telle se dé­foule en mes­sages ul­cé­rés pour dé­non­cer « les actes de vio­lence psy­cho­lo­gique et sexuelle » de Ta­riq Ra­ma­dan. Elle en adresse à tous les sites pos­sibles et ima­gi­nables, du Monde à Me­dia­part en pas­sant par Le Fi­ga­ro et les par­tis po­li­tiques jus­qu’au ser­vice « contact » de l’Ély­sée. Sans sur­prise, elle n’ob­tient pas de ré­ponse.

C’est alors qu’elle tombe sur des vi­déos « an­ti- Ra­ma­dan » de So­ral. Al­lez sa­voir p our­quoi, d ans l e v a- et- vient ir­ra­tion­nel des ami­tiés conspi­ra­tion­nistes qui se font et se dé­font, le pa­tron d’Éga­li­té & Ré­con­ci­lia­tion s’est re­tour­né contre le pré­di­ca­teur. Il le dé­crit comme un agent de « l’em­pire », ce bloc « amé­ri­ca­no- sio­niste » qui ex­pli­que­rait les mal­heurs de l’hu­ma­ni­té. Ch­ris­telle lui en­voie un mes­sage sur sa page Fa­ce­book avec son nu­mé­ro de té­lé­phone. Il la rap­pelle. « J’ai dé­jà été contac­té par deux autres femmes, je te crois », lui au­rait- il dit, ajou­tant lors d’un autre ap­pel : « J’ai be­soin de tes do­cu­ments. » Ch­ris­telle re­fuse. « Ça, ja­mais ! Ils sont mon as­su­rance vie. » La re­par­tie d’Alain So­ral au­rait alors été celle- ci : « Va te faire foutre pauvre pau­mée, sale ta­rée ! » So­ral n’a pas ré­pon­du à ma de­mande d’en­tre­tien. « Il s’est mis à rire, pour­suit Ch­ris­telle. Il m’a dit : “Rien ne sor­ti­ra. J’ai contac­té Ra­ma­dan.” Je ne sais pas quel ac­cord ils ont pas­sé. »

Elle contacte un autre tri­bun de « la dis­si­dence » : Sa­lim Laï­bi, un chi­rur­gien- den­tiste mar­seillais qui s’était pré­sen­té aux élec­tions lé­gis­la­tives de 2012 dans sa ville, avec le sou­tien conjoint de So­ral et Dieu­don­né. Sur son site Le Libre Pen­seur, dans le­quel il montre sa pas­sion de l’ac­tua­li­té et des grandes théo­ries ex­pli­ca­tives, sou­vent sur le pou­voir des fa­meux « lob­bys », il se dé­chaîne contre Ra­ma­dan qu’il ac­cuse de « su­per­che­rie to­tale en ma­tière d’is­lam ». Ap­pa­rem­ment très ren­sei­gné, il évoque sou­vent la sexua­li­té peu is­la­mique de Ta­riq Ra­ma­dan. En 2012, Laï­bi re­cueille ain­si les con dences de Hen­da Aya­ri, à qui il re­com­mande de prendre contact avec

« quel­qu’un qui en sait long sur Ra­ma­dan et qui va vous ai­der » : Alain So­ral. En­core lui. « J’avais juste be­soin de me confier à quel­qu’un, ra­conte Hen­da. Je re­ce­vais dé­jà des me­naces de mort et So­ral m’avait dit de prendre garde. Je me sou­viens de ses mots : “C’est fa­cile de ma­quiller un as­sas­si­nat en sui­cide.” »

Pen­dant ce temps, Ch­ris­telle est tou­jours de­vant son or­di­na­teur, à cher­cher fré­né­ti­que­ment le nom de Ta­riq Ra­ma­dan. Ici et là, des femmes se ré­pandent sur les ré­seaux pour des faits si­mi­laires. En dé­cembre 2009, elle met en ligne sur Le Post ( pu­bli­ca­tion qui dé­pen­dait du Monde) un blog où elle rap­porte les vio­lences sexuelles d’un in­tel­lec­tuel in­fluent, les té­moi­gnages de ces femmes re­trou­vées sur des fo­rums et les me­naces dont elle fait l’ob­jet. Au­cun nom n’est ci­té, mais l’in­ti­tu­lé du blog, « Mon in­time convic­tion », donne la clé : c’est le titre d’un livre de Ta­riq Ra­ma­dan.

Ch­ris­telle échange avec ces ca­ma­rades de souf­france, par té­lé­phone ou sur mes­sa­ge­rie. L’une d’elles a re­trou­vé une conver­sa­tion écrite qu’elles avaient eue à trois, entre le 20 et le 24 oc­tobre 2009, que j’ai pu consul­ter. Ch­ris­telle y ra­conte en dé­tail son agres­sion et les bles­sures phy­siques dont elle ne se re­met pas – plu­sieurs or­don­nances émises par un mé­de­cin de l’hô­pi­tal Édouard- Her­riot de Lyon, pres­cri­vant un test VIH et des re­mèdes contre les in­fec­tions anales et va­gi­nales, datent de la même pé­riode. En­semble, elles dé­cident de se rendre à Pa­ris et de ren­con­trer Ca­ro­line Fou­rest, la mé­dia­tique es­sayiste, en­ne­mie ju­rée de Ta­riq Ra­ma­dan. Ren­dez-vous est pris à l’étage du Train bleu, le bar-res­tau­rant de la gare de Lyon. Une troi­sième femme qui se dit aus­si vic­time du pré­di­ca­teur, ve­nue de Suisse, les re­joint. L’es­sayiste s’est fixé pour ligne de « ne pas at­ta­quer Ra­ma­dan sur la vie pri­vée, mais de res­ter sur le dé­bat in­tel­lec­tuel ». Elle ac­cepte ce­pen­dant de les conseiller.

DRETROUVAILLES CHEZ TAD­DEÏ

eux jours après le ren­dez-vous au Train bleu, un dé­bat té­lé­vi­sé est pro­gram­mé entre Ca­ro­line Fou­rest et Ta­riq Ra­ma­dan, à « Ce soir (ou ja­mais !) » de Fré­dé­ric Tad­deï, sur France 3. Ch­ris­telle et la femme belge, qui ne veut pas ap­pa­raître, dé­cident de ve­nir dans le pu­blic pour y as­sis­ter. L’émis­sion a lieu en di­rect, le 16 no­vembre 2009, plus d’un mois après la scène du Hil­ton. Ch­ris­telle a l’in­ten­tion d’y faire un es­clandre. Sur le pla­teau, on l’ins­talle sur un des cubes qui servent de fau­teuil au pu­blic. Ta­riq Ra­ma­dan, as­sure- t- elle, la voit en en­trant et s’adresse à l’oreille à un jeune homme. On le re­père sur la vi­déo, avec son po­lo rouge et ses lu­nettes. Tou­jours se­lon Ch­ris­telle, Ra­ma­dan dit en­suite un mot à l’as­sis­tante qui lui de­mande de chan­ger de place. Elle se re­trouve alors pla­cée au fond, en­tou­rée de jeunes « ra­ma­diens ». Pen­dant l’émis­sion, af­firme- t- elle, ils lui su­surrent des in­sultes et des me­naces : « Sale pute », « On va te dé­fon­cer la gueule à la sor­tie »... À la fin de l’émis­sion, Ch­ris­telle re­joint Ca­ro­line Fou­rest pour la re­mer­cier. Ta­riq Ra­ma­dan est à cô­té, en train de se faire dé­ma­quiller. « Il de­vient li­vide », constate Ch­ris­telle, qui pour­suit : « Les ra­ma­diens m’ont en­cer­clée et pous­sée vers la sor­tie. La fille qui était avec moi a de­man­dé à Tad­deï si c’était pos­sible de nous faire rac­com­pa­gner jus­qu’à l’ex­té­rieur. Il a ré­pon­du : “Pas de pro­blème.” En sor­tant, je lui ai dit : “Il faut ar­rê­ter d’in­vi­ter ce mon­sieur qui bat les femmes.” Il ri­go­lait avec une bou­teille d’une es­pèce de cham­pagne pré­ten­du­ment ha­lal qu’on lui avait of­ferte. »

Fré­dé­ric Tad­deï n’en a au­cun sou­ve­nir. « Il n’est pas im­pos­sible que Ra­ma­dan ait in­vi­té des sup­por­ters par­mi le pu­blic, m’ex­plique- t- il, mais il est in­vrai­sem­blable qu’il ait pu les pla­cer lui­même. Que cette jeune femme ait été prise à par­tie à la fin, peut- être, et je ne l’au­rais pas su. Mais il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans son ré­cit : Ta­riq Ra­ma­dan était très calme pen­dant le dé­bat. Com­ment au­rait- il pu gar­der une telle as­su­rance s’il avait re­con­nu une de ses sup­po­sées vic­times en dé­but d’émis­sion ? » Je rap­porte la réaction de l’ani­ma­teur à Ch­ris­telle, qui sou­rit. « Rien ne peut faire perdre sa conte­nance à Ta­riq Ra­ma­dan. C’est sa plus grande force. »

Ch­ris­telle a mis deux an­nées à se désen­doc­tri­ner. Il lui a fal­lu tom­ber très bas dans la dé­pres­sion et la pré­ca­ri­té. En 2011, sa soeur l’a ac­cueillie chez elle et l’a cou­pée du monde. Elle lui a pré­sen­té une de ses amies juives pour dis­cu­ter avec elle et la faire ré­flé­chir. Elle re­pre­nait ses phrases, l’ar­rê­tait sur ses pro­pos an­ti­sé­mites. « J’étais com­plè­te­ment in­toxi­quée, ex­plique Ch­ris­telle. Mon ar­gu­ment dans les conver­sa­tions était de­ve­nu au­to­ma­tique. Je di­sais : “En is­lam, c’est comme ça”, “Les femmes doivent faire ci ou ça”... » Elle a aus­si re­nou­ve­lé sa bi­blio­thèque. Les livres de Ra­ma­dan ont été les pre­miers à pas­ser à la pou­belle.

Quand la plainte de Ch­ris­telle, le 27 oc­tobre, est ve­nue s’ajou­ter à celle de Hen­da Aya­ri, une se­maine plus tôt, Ta­riq Ra­ma­dan a ré­agi sur sa page Fa­ce­book pour dé­non­cer « une cam­pagne de ca­lom­nies qui fé­dère as­sez lim­pi­de­ment [s]es en­ne­mis de tou­jours » – une al­lu­sion n otam­ment à C aro­line Fou­rest. Les ra­ma­diens se ré­pandent en in­sultes ha­bi­tuelles sur Twit­ter et sur Fa­ce­book (« pute », « sa­lope »), en me­naces de mort et ap­pels au meurtre avec fautes d’or­tho­graphe – « Il faut les ab­batres les femmes comme Toi...il fau­drait te je­té au mi­lieux des dae­shois, qu ils te casse en mille qu’ils t ecar­tele » – et, bien sûr, en dé­fer­lantes an­ti­sé­mites, in­cri­mi­nant l’éter­nel « com­plot sio­niste ». Le té­moi­gnage de Hen­da Aya­ri contre cette icône in­tou­chable lui a va­lu d’être consa­crée par le New York Times comme l’une des « onze femmes puis­santes à tra­vers le monde » de l’an­née 2017. « Quelles que soient les dé­ci­sions de jus­tice à ve­nir, dit- elle, je se­rai sa­tis­faite. » Elle conclut, le re­gard noir : « Je sais ce qu’il a fait. Il le sait aus­si. » �

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.