Mar­ce­line, 90 ans, idole des jeunes

Elle a sur­vé­cu à Bir­ke­nau puis s’est je­tée dans l’exis­tence, le ci­né­ma et les amours, à corps per­du. À 90 ans, Mar­ce­line Lo­ri­dan-Ivens, qui n’a ja­mais­vou­lu avoir d’en­fant, vit dé­sor­mais en­tou­rée d’une joyeuse bande de moins de 30 ans. JAC­QUE­LINE RE­MY les

Vanity Fair (France) - - La Une -

C’est une soi­rée comme tant d’autres dans cet ap­par­te­ment pa­ri­sien. Ce 31 dé­cembre 2008, amis et fa­mille se sont réunis pour cé­lé­brer la nou­velle an­née. Avant de por­ter les toasts, le maître de mai­son évoque un à un les proches dis­pa­rus ré­cem­ment. L’ins­tant est so­len­nel ; l’as­sis­tance, at­ten­tive. Sou­dain, une pe­tite voix grave s’élève : « Oh là là, ils n’ar­rêtent pas de mou­rir dans cette fa­mille ! »

Si­lence, flot­te­ment. Par­mi les in­vi­tés, Au­drey, pas en­core 20 ans, cherche l’au­teur de la mau­vaise blague et tombe sur une mi­nus­cule vieille dame aux che­veux rouges flam­boyants. « Mar­ce­line Lo­ri­dan-Ivens », souffle son co­pain Tom. À l’époque, Au­drey ignore tout de cette femme d’acier, sur­vi­vante du camp d’ex­ter­mi­na­tion de Bir­ke­nau, grande amie de Si­mone Veil, ren­con­trée dans le convoi qui les y condui­sait. La jeune fille ne sait pas que cette in­sou­mise, scé­na­riste, ci­néaste, écri­vain a été em­ployée comme sté­no­dac­ty­lo par Ro­land Barthes, ai­mée de Georges Pe­rec, épou­sée par Jo­ris Ivens, fil­mée par Jean Rouch et Ed­gar Mo­rin. Qu’elle s’est je­tée dans l’exis­tence, Saint-Ger­maindes-Prés, les amours, les causes po­li­tiques, comme on se venge de l’hu­ma­ni­té en es­pé­rant la sau­ver. Tom et Au­drey s’ap­prochent. « Cinq mi­nutes plus tard, Mar­ce­line nous fai­sait mou­rir de rire en par­lant de la guerre – “Tu as vi­si­té ce camp ? Ah oui, moi aus­si, j’y suis al­lée !” » me ra­conte- t- elle. Quelques jours plus tard, ils al­laient prendre le thé chez elle. Puis toutes les se­maines.

Neuf ans ont pas­sé. Tom et Au­drey ne sont plus en­semble, mais Mar­ce­line n’a ja­mais ces­sé d’être dans leur vie. « J’ai le coeur qui bat chaque fois que je parle d’elle », me confie Au­drey dans un bis­trot de la place de la Ré­pu­blique. À l’autre bout de Pa­ris, Tom souffle : « On sort tou­jours plus fort d’une soi­rée avec Mar­ce­line. Il y a trois jours, je suis même res­té dor­mir chez elle. » Avant de me quit­ter, il étouffe un pe­tit rire : « Je crains qu’on ne soit très nom­breux dans mon cas, j’au­rais ai­mé être le seul, mais elle a beau­coup d’amou­reux. »

C’est le moins qu’on puisse dire. Ils sont des di­zaines à fré­quen­ter as­si­dû­ment cette icône dans son du­plex de Saint-Ger­main- des-Prés qui res­semble à une mai­son de cam­pagne, avec des roses, des chan­de­liers, des livres en­tas­sés. Ils ont tous les âges, mais le cercle des moins de 30 ans est le plus em­pres­sé, le plus dé­si­ré aus­si par la maî­tresse des lieux qui, lors­qu’ils sonnent à l’im­pro­viste à l’in­ter­phone, ré­pond im­mua­ble­ment : « Ah d’ac­cord ! » Mar­ce­line Lo­ri­dan-Ivens, née Ro­zen­berg, les at­tend là, bien droite sur son fau­teuil. Elle a cette fa­çon de se te­nir dres­sée di­gne­ment, comme si elle avait un fu­sil dans le dos.

Ce soir de jan­vier, elle est plu­tôt joyeuse, cu­rieuse de tout ce qui peut en­core lui ar­ri­ver, au mo­ment où elle pu­blie un livre sur les hommes de sa vie, L’Amour après, chez Gras­set. Elle a lais­sé la porte grande ou­verte. Ils ar­rivent ; elle est prête à plai­san­ter avec eux, à leur par­ler et d’abord, à les écou­ter. Ils ont ap­por­té des al­cools, de la char­cu­te­rie et des gyo­zas, ces ra­vio­lis ja­po­nais qui lui rap­pellent les kre­plachs de son en­fance juive dont elle rê­vait à Bir­ke­nau : « Je me voyais me plon­ger dans une bai­gnoire pleine de kre­plachs na­geant dans un bouillon », se sou­vient- elle.

La soi­rée s’em­balle. On dis­cute de la ges­ta­tion pour au­trui et de la cir­con­ci­sion. D’une main mal­ha­bile, Mar­ce­line écrase dans le cen­drier sa ci­ga­rette ul­tra­fine. Quel­qu’un vient lui pas­ser briè­ve­ment une jeune chan­teuse, qui té­lé­phone de New York : « Alors, s’écrie la vieille dame, tu t’es trou­vé un mec ? » Puis elle avise Tom, af­fa­lé dans un fau­teuil : « Toi, je t’adore ! » Le gar­çon se penche et lui baise les doigts.

Ce sont les « en­fants » de Mar­ce­line, elle qui n’a ja­mais vou­lu en avoir. « Sur­tout pas », s’est- elle écriée lors de notre pre­mière ren­contre. Ses yeux l’ont en par­tie lâ­chée, et elle plante pour­tant sur moi un re­gard in­tense, vi­sage ten­du, comme si elle es­pé­rait m’ins­til­ler l’in­con­ce­vable sans avoir trop à dé­tailler : « Dès ma sor­tie du camp, j’ai dé­ci­dé de ne pas avoir d’en­fant, ja­mais. Parce que ça ris­quait de re­com­men­cer. Je sa­vais que, pen­dant la gros­sesse, le corps se dé­for­mait énor­mé­ment à cette époque.

MAR­CE­LINE ? Elle est punk ! LÉO, 29 ANS

Trop dan­ge­reux à mes yeux. Au camp, le corps avait un sens. J’avais vu des femmes nir au gaz juste parce que leurs chairs pen­daient. » Elle se tait un ins­tant, puis lance : « Et puis j’avais le sen­ti­ment de ne rien avoir à trans­mettre, très pro­fon­dé­ment. »

Cette idée me laisse in­cré­dule. Rien à trans­mettre, ou trop ? Ce jour-là, je lui ai de­man­dé pour­quoi tous ces jeunes aiment tant venir la voir, l’après-mi­di, le soir, sou­vent tard dans la nuit. « Je ne sais pas, il faut leur po­ser la ques­tion », a- t- elle d’abord ré­pon­du. Avant de cor­ri­ger : « Peut- être parce que moi, je sais ce qu’est la li­ber­té. »

Por­teuse de va­lises

Mar­ce­line avait 15 ans lors­qu’elle fut ar­rê­tée avec son père Sh­loïme Ro­zen­berg par la Mi­lice et la Ges­ta­po le 29 fé­vrier 1944. Dé­por­tés l’une à Bir­ke­nau, l’autre à Au­sch­witz, trois ki­lo­mètres plus loin, ils ne se croi­se­ront qu’un ins­tant, le temps d’une étreinte qui leur va­lut des coups. Lui n’est pas re­ve­nu. Les bar­be­lés, la faim, la ver­mine, les cor­vées, la èvre, l’hu­mi­lia­tion, les sou˜rances anéan­tis­santes et tou­jours cette fu­mée noire, cette odeur de mort qui en­va­hit tout. La jeune lle, arc-bou­tée à sa di­gni­té, vole un ins­tant de pa­resse sur sa pelle, jeûne pour Yom Kip­pour et fait rire Si­mone Ja­cob, fu­ture Veil, qui sur­vit en face d’elle dans le bloc 9 du la­ger A et avec qui elle par­vient par­fois à se ca­cher pour échap­per aux ka­pos.

Li­bé­rée qua­torze mois plus tard, en avril 1945, elle ex­plique que, pen­dant des an­nées, on ne lui a pas po­sé de ques­tion, ou pas les bonnes : « Les gens ne vou­laient pas sa­voir ce qui s’était pas­sé dans les camps », dit- elle. Re­ve­nir de l’en­fer, c’était un peu une ma­la­die hon­teuse. Les ré­sis­tants étaient cé­lé­brés, pas les Juifs. Même sa mère, qui tient à vite la ca­ser, n’était pas in­té­res­sée par le su­jet, juste ob­sé­dée par sa vir­gi­ni­té : « Ils ne t’ont pas vio­lée au moins ? » Que dire quand, en mor­ceaux, on ne sait plus qui on est, qui on peut être, qui on veut être ? Que dire quand on a été ar­rê­tée avec son père et qu’on est re­ve­nue sans lui ? Que dire quand on est si vic­time qu’on se sent cou­pable ?

« J’étais pri­son­nière de moi-même », a- t- elle écrit. « Et j’étais dure, me pré­cise- t- elle. Il a fal­lu que je me ré­éduque. » Par­fois, ça la re­prend. « Dé­merde- toi, connasse ! » jette- t- elle une nuit à une lle en désac­cord avec elle sur sa concep­tion de la li­ber­té conju­gale. Toute sa vie, elle n’au­ra ces­sé de fuir tout ce qui li­gote et ge. Ses ex- com­pagnes de dé­por­ta­tion, elles, pré­fèrent sou­vent gom­mer le pas­sé en em­bras­sant des car­rières ran­gées de mères de fa­mille. « Je n’ai ja­mais ou­blié, in­siste Mar­ce­line. Les autres non plus, mais c’est au fond d’elles-mêmes. »

À 17 ans, elle est per­due, tra que des bas ny­lons, vole dans les bou­tiques. Elle se cherche fol­le­ment à l’ombre de ses cau­che­mars, tente à deux re­prises de se sui­ci­der, mais dé­vore l’exis­tence. Ne plus su­bir, ja­mais. « Après les camps, dit- elle, j’étais de­ve­nue in­con­trô­lable, ni par ma mère, ni par mon ma­ri, ni par moi-même. » Elle ren­contre Fran­cis Lo­ri­dan dans le Sud, où la fa­mille Ro­zen­berg pos­sède alors un châ­teau. Il est in­gé­nieur des tra­vaux pu­blics, droit, simple et amou­reux. Quand il est mu­té, très vite, à Ma­da­gas­car, elle pro­met de le re­joindre et ne le fe­ra ja­mais.

Le Quar­tier la­tin la re­tient, la vie en hô­tel, les tra­jets en taxi, les nuits en boîte, les dis­cus­sions sans n, sa fas­ci­na­tion pour les in­tel­lec­tuels. Elle tape des ma­nus­crits pour cer­tains – bien­tôt elle les connaî­tra tous – entre au ser­vice re­pro­gra­phie d’un ins­ti­tut de son­dages, et s’ins­crit au par­ti com­mu­niste dont elle res­sort six mois plus tard. Por­teuse de va­lises pour le FLN al­gé­rien, elle cache des mil­lions de francs chez elle, « une for­tune », puis nit par se faire re­pé­rer. Corps ge­lé par son pas­sé, elle se donne sans trou­ver le plai­sir, mais elle tombe amou­reuse d’un gar­çon de douze ans de moins qu’elle, Jean-Pierre Ser­gent. En 1961, elle fait son ap­pa­ri­tion dans le lm d’Ed­gar Mo­rin, Ch­ro­niques d’un été. Le so­cio­logue lui a de­man­dé de par­ti­ci­per à cette en­quête sur la vie quo­ti­dienne des Fran­çais co­réa­li­sée avec Jean Rouch. Sans scé­na­rio ni ac­teur pro­fes­sion­nel, il s’agit d’une ex­pé­rience de ci­né­ma-vé­ri­té dont elle campe un des rôles prin­ci­paux, en jouant ce qu’elle est dans la vie, une res­ca­pée en­quê­trice pour

un ins­ti­tut de son­dage. Mar­ce­line tend le mi­cro sur un trot­toir en de­man­dant : « Mon­sieur, êtes-vous heu­reux ? Et vous, ma­dame, êtes-vous heu­reuse ? » Puis on la voit, place de la Con­corde, ra­con­ter d’un ton sans aect qu’elle a été dé­por­tée avec son père et qu’elle est re­ve­nue sans lui. Le do­cu­men­ta­riste hol­lan­dais Jo­ris Ivens – qui a trente ans de plus qu’elle – voit le ‚lm et sou­pire alors : « Je pour­rais tom­ber amou­reux de cette ‚lle si je la ren­con­trais dans la vie. » Ce qui ‚ni­ra par ar­ri­ver.

Il est ma­rié mais ils s’aiment et vont bien­tôt vivre en­semble. Mar­ce­line s’apaise. Jo­ris est alors cé­lèbre pour ses ‚lms sur la guerre d’Es­pagne, l’Union so­vié­tique, les dé­mo­cra­ties po­pu­laires, les États-Unis. Par­tout, il se range du cô­té des peuples en lutte et se fait le chantre de l’es­poir ré­vo­lu­tion­naire. Mar­ce­line et lui partent pour le Viet­nam, où ils sont re­çus cha­leu­reu­se­ment par le pré­sident Hô Chi Minh, qui iden­ti‚e tout de suite le ma­tri­cule sur le bras de la jeune femme : « Tu étais à Au­sch­witz, toi ? » Ils voyagent en Chine où elle as­siste Jo­ris qui réa­lise des do­cu­men­taires à l’em­pa­thie, bien­tôt réunis sous le titre Com­ment Yu­kong dé­pla­ça les mon­tagnes (1976). En‚n, ils co­réa­lisent Une his­toire de vent (1989), où un vieillard, Jo­ris Ivens, en­tre­prend de ‚xer sur pel­li­cule le se­cret du souže, cher­ché toute sa vie.

Le ci­néaste s’éteint juste après, en 1989. Mar­ce­line a tou­jours culti­vé d’autres amours, d’autres aven­tures. Des an­nées plus tard, en 2003, elle réa­lise son pre­mier long-mé­trage de ‚ction sur les lieux mêmes de sa cap­ti­vi­té. Le ‚lm s’ap­pelle La Pe­tite Prai­rie aux bou­leaux, Anouk Ai­mée y joue le rôle de Mar­ce­line sous le nom de My­riam, une an­cienne dé­por­tée qui re­vient à Bir­ke­nau, le coeur gla­cé, ar­pen­ter son pas­sé. On la voit s’ac­crou­pir dans l’herbe pour uri­ner. Un jeune Al­le­mand la sur­prend et lui crie que c’est in­ter­dit. Il est le pe­tit-‚ls du na­zi qui ad­mi­nis­trait ce camp. D’une ré­plique, My­riam-Mar­ce­line re­prend le pou­voir : « Je suis ici chez moi, je fais ce que je veux. »

DLe mug de Joann Sfar

ès son pre­mier livre, Ma vie ba­la­gan (2008), elle re­ven­di­quait ses désordres. Au­jourd’hui, à 90 ans, elle as­sume ses er­reurs. « Je me suis beau­coup trom­pée sur le plan politique, di­telle sans fard. Même ter­ri­ble­ment ! » Rire bref. À cô­té d’elle, ses pe­tits trou­ba­dours s’en ‚chent. Les jeunes qui l’en­tourent ne viennent pas quê­ter le grand fris­son de la ra­di­ca­li­té com­mu­niste ni même la grande his­toire du siècle. J’ai en­core dans l’oreille les mots de Léo qui l’a connue à 19 ans et en a main­te­nant dix de plus : « Mar­ce­line nous rap­pelle la né­ces­si­té de ne ja­mais ou­blier. » Ils ne veulent pas d’une image pieuse. Ce qui compte, c’est qu’elle ait vé­cu avec har­diesse.

En 2010, Ar­thur Drey­fus, plume ta­len­tueuse de 24 ans, dé­couvre à son tour le ‚lm de Rouch et Mo­rin : « Je suis tom­bé amou­reux de la jeune femme qui de­mande dans la rue aux pas­sants s’ils sont heu­reux avant de ra­con­ter, place de la Con­corde, dans un long mo­no­logue, qu’elle est ren­trée sans son père d’un camp de concen­tra­tion. » Il est alors convain­cu que son hé­roïne n’est plus de ce monde. En­thou­siaste, il parle du ‚lm à une amie qui – sur­prise ! – lui con‚e être l’avo­cate de Mar­ce­line, char­gée de gé­rer ses droits d’au­teur. « Elle m’a pré­sen­té, se sou­vient-il. Je suis pas­sé de la jeune ‚lle en noir et blanc à la vieille dame aux che­veux roux et je suis re­tom­bé amou­reux. » Il pré­cise : « Mar­ce­line n’a rien d’une vieille dame, elle trans­pire la jeu­nesse. C’est bou­le­ver­sant de res­sen­tir chez quel­qu’un de cet âge au­tant de ma­lice, de poé­sie, d’in­diérence aux conven­tions so­ciales, cette ca­pa­ci­té à bas­cu­ler im­mé­dia­te­ment dans une forme d’in­ti­mi­té. » Léo a un mot pour ré­su­mer Mar­ce­line : « Elle est punk ! » Il l’a ren­con­trée il y a une di­zaine d’an­nées, quand il avait 18 ans. « Ma mère avait or­ga­ni­sé une fête. Mar­ce­line était là, elle cher­chait un pé­tard. Je n’en avais pas. On a rou­lé un joint, puis on a ba­var­dé, on s’est dit que ce se­rait co­ol de se re­voir. » « Passe me voir », glisse Mar­ce­line.

Elle lui a oert Sten­dhal dans La Pléiade. Ils ont par­lé de tout, comme deux potes. « De­puis, je n’ima­gine plus ma vie sans elle, con‚e Léo. Elle n’a au­cune li­mite, elle ne s’im­pose ni ‚ltre ni masque. Elle est brute, puis­sante et, du haut de ses 145 cen­ti­mètres, dé­gage plus de cha­risme qu’un pré­sident de la Ré­pu­blique. » L’autre jour, il est res­té in­crus­té sur son ca­na­pé crème de 15 heures à 2 heures du ma­tin : « C’est mon co­con, elle m’a pro­mis que j’en hé­ri­te­rais. » Il lui pré­sente tous les gens qu’il aime, ça fait beau­coup de monde. Il or­ga­nise des ‚es­tas chez elle. Son propre père ra­conte que le gar­çon va cher­cher Mar­ce­line dès qu’une ta­blée s’an­nonce chez lui : « Il ne me de­mande même pas mon avis ! » L’autre soir, SMS en plein concert, Léo a ap­pris que sa vieille amie était tom­bée. Il a ‚lé la voir sans at­tendre. « Je pense à elle tous les jours. Quand je lui té­lé­phone, j’ai l’an­goisse qu’elle ne ré­ponde pas, qu’il lui soit ar­ri­vé quelque chose. » Tiens jus­te­ment, pour­quoi pas main­te­nant ? Il l’ap­pelle et la bom­barde de ques­tions : « Qui tu vois, ce soir ? Ah oui. Tu de­vrais lui par­ler, ça part en su­cette, son his­toire. Je te fais un gros bi­sou. Demain, je vien­drai pour le thé avec... » Suivent cinq ou six pré­noms. Mar­ce­line sou­pire : « Tu ne peux pas venir tout seul ? Tu viens tou­jours avec 15 000 per­sonnes ! »

Peu après avoir ren­con­tré Mar­ce­line, Au­drey est al­lée l’écou­ter lors d’une confé­rence. Elle a fer­mé les yeux, puis elle s’est ré­pé­tée : « Ne meurs ja­mais, ne meurs ja­mais, ne meurs ja­mais. » Par­mi les sur­vi­vants des camps, au­cune ne parle comme elle. « Mar­ce­line est ca­pable de ba­lan­cer des choses crues, dures, qui passent dans tous les pores de la peau, ra­conte Au­drey. On se­ra dans le noir, quand elle ne se­ra plus là. » Comme en écho, Mar­ce­line a³rme : « Je suis une sorte de pe­tit Pou­cet, je sème à voix haute des pe­tits cailloux blancs, ces mots que les autres disent tout bas. »

Étu­diante in­sou­ciante en droit, Cla­ra n’avait ja­mais fait très at­ten­tion à cette vieille dame qui se tai­sait sou­vent à la table de ses pa­rents, lors des dî­ners du ven­dre­di. Et puis, un jour, ra­con­tant une anec­dote, quel­qu’un a glis­sé le mot « you­pin ». Mar­ce­line a ta­pé du poing sur la table en ru­gis­sant : « Qui a dit “you­pin” ? Le pre­mier qui parle de “you­pin”, je lui casse la gueule ! » Peu après, au len­de­main des at­ten­tats de jan­vier 2015, Cla­ra l’a en­ten­due dé­non­cer sur France In­ter la mon­tée de l’an­ti­sé­mi­tisme, les jeunes qui ri­canent dans le noir quand elle passe des ‚ lms sur la Shoah de­vant les col­lé­giens : « Vous croyez que les Fran­çais se­raient des­cen­dus dans la rue si on n’avait tué que des Juifs il y a quinze jours ? » s’est- elle em­por­tée. Cla­ra qui, à 20 ans, n’avait ja­mais ré­di­gé une lettre de sa vie, en écrit une à Mar­ce­line : « J’es­père être de ceux qui te don­ne­ront tort. On conti­nue­ra le tra­vail de mé­moire. »

ON SE­RA DANS LE NOIR quand elle ne se­ra plus là. » AU­DREY, 28 ANS

Mar­ce­line aime beau­coup Cla­ra, mais le « tra­vail de mé­moire », très peu pour elle. Elle a don­né des confé­rences, té­moi­gné dans les col­lèges et les ly­cées, puis elle a ar­rê­té quand elle a sen­ti que les mots per­daient leur sens, à force de les ré­pé­ter. « Cette obli­ga­tion de de­voir de mé­moire, ça m’agace. On fi­nit par être vic­time de son propre dis­cours. » Elle n’ai­me­rait pas que les jeunes qui l’en­tourent soient at­ti­rés par le seul fait qu’elle a été dé­por­tée. « J’ai eu dans ma vie des amants bien plus jeunes que moi. Ils m’ont ras­su­rée sur ce point. »

Tous parlent d’elle ten­dre­ment, avec émo­tion, comme si elle ap­par­te­nait à cha­cun. « Ils sont trois fois plus grands que moi ! » s’ex­ta­sie- t- elle. Fin 2015, alors qu’elle si­gnait son deuxième livre à Jé­ru­sa­lem, un AVC l’a frap­pée, la ren­dant presque aveugle. À son re­tour à Pa­ris, une chaîne d’amis s’est for­mée, avide de s’oc­cu­per d’elle. Au­drey a pris en charge le plan­ning. Tom, Léo, Ar­thur et les autres ont dor­mi chez Mar­ce­line à tour de rôle. Au bout de trois mois, quand elle a un peu re­cou­vré la vue, elle a in­vi­té tout le monde à la mai­son. On a bu, on a chan­té Trois Pe­tites Notes de mu­sique, sa chan­son pré­fé­rée. À cha­cun, elle a of­fert un mug avec un cro­quis de son ami Joann Sfar. On y voit le des­si­na­teur confiant : « Tu sais, Mar­ce­line, j’es­saie d’être op­ti­miste. » La pe­tite dame à ses cô­tés ac­quiesce : « Oh, moi aus­si, je suis op­ti­miste ! Ça va être la merde pen­dant une cen­taine d’an­nées et en­suite, ça ira mieux. »

Ils tremblent à l’idée qu’elle se brise. « Quand je suis par­tie à l’étran­ger pour un stage étu­diant, souffle Cla­ra, je me suis aper­çue qu’elle me man­quait plus que ma fa­mille. » En sor­tant dans la rue, après notre en­tre­tien, Au­drey, qui a main­te­nant 28 ans, en­voie son écharpe val­ser un bout sur l’épaule gauche, l’autre sur l’épaule droite, en deux gestes brefs et gra­cieux : « À chaque fois je pense à Mar­ce­line, qui fait tou­jours exac­te­ment ça. Du mi­mé­tisme. C’est bête, non ? »

Is­sus de mi­lieux plu­tôt pri­vi­lé­giés, pour­vus de di­plômes et de ré­seaux, les pe­tits co­pains de Mar­ce­line ne sont pas per­dus dans la vie. Ils lui confient pour­tant leurs af­faires de coeur, de fa­mille, de choix pro­fes­sion­nels. « Tu es heu­reux ? » leur de­mande- t- elle sou­vent, comme dans le film. Rien ne l’en­nuie, rien ne la choque. « L’ab­sence de pré­ju­gés lui donne un cô­té cha­mane, sorcière », ex­plique Ar­thur. Quand Tom, après avoir réus­si Po­ly­tech­nique et l’École des mines, s’est sou­dain tour­né vers la mé­de­cine, il a de­man­dé l’avis de sa vieille amie : « Elle m’a dit le poids du mé­tier, les corps nus, la dou­leur, la mort. “Tu n’es pas obli­gé de t’in­fli­ger ça”. Per­sonne d’autre n’avait évo­qué ça au­tour de moi. » Vite, il pré­cise que Mar­ce­line ne donne pas de conseils. Elle confirme. Mais tous citent ses propos comme des man­tras : « Fais confiance à la vie et n’aie pas peur » ; « Pre­nez le risque de faire ce qui vous plaît » ; « Il ne faut ja­mais re­non­cer à ses rêves ». Ils disent que ces phrases les ont ai­dés à che­mi­ner. « Ça peut sem­bler ano­din, comme ça, mais ve­nant de Mar­ce­line, ça prend un poids énorme », souffle Au­drey. Elle est leur to­tem, une bou­gie dans la nuit. « On a vou­lu l’éteindre, ron­ronne Léo, mais elle n’a ja­mais été aus­si lu­mi­neuse. » Dans les soi­rées où elle pa­raît, cette sur­vi­vante qui dit des gros mots, boit de la vod­ka et ne boude pas les space cakes, ces gâ­teaux au can­na­bis, ai­mante les plus jeunes. Jo­seph, khâ­gneux de 20 ans, n’en re­vient pas d’avoir en­fin ren­con­tré en la per­sonne d’une femme de 90 ans, res­ca­pée d’une guerre qui pour lui « re­lève dé­jà un peu de la pré­his­toire », le seul être, dit-il, dont la phi­lo­so­phie in­carne son « idéal de vie ». Il a ame­né sa pe­tite bande de co­pains chez Mar­ce­line, qui leur a ser­vi son im­muable jus de gre­nade. « Je les ai vus vi­brer quand elle a ex­pli­qué qu’il fal­lait ar­rê­ter de re­gret­ter, de res­ter en­fer­mé dans son pas­sé. L’un d’eux a sor­ti son té­lé­phone et l’a fil­mée en ca­ti­mi­ni. » Jo­seph ajoute qu’avec cette trans­gres­sive, « on ex­plose de rire ». Elle a cet hu­mour noir poi­gnant qui, un jour, lui fait ra­con­ter à Tom qu’elle vient de s’en­gueu­ler avec quel­qu’un dans la rue : « Tu te rends compte, rue du Four ? »

Il est 22 heures, Tom dé­vore son steak tar­tare, les yeux cer­nés. « Quand je m’in­ter­roge sur des se­maines de cent heures à l’hô­pi­tal, je pense à elle. J’es­père qu’elle est fière de moi. Face à un cas stres­sant, je l’ima­gine dans la pièce me dire que ce n’est pas si grave. » Elle au­rait pu être leur grand-mère. Mais Tom est le seul à in­sis­ter : « Mar­ce­line va me tuer si je vous dis ça, mais c’est ma grand-mère adop­tive ! » Les autres se cabrent à cette idée. « Non, c’est plu­tôt une grande soeur. » En fait, une amie. Tous le disent, elle n’a pas d’âge. Et, sous son re­gard, ils n’en ont pas non plus. « Avec elle, je me sens consi­dé­ré, chu­chote

« Quand je sors de chez elle, J’AI EN­VIE DE VIVRE À FOND. » JO­SEPH, 20 ANS

Jo­seph, elle s’ex­pose, on est nu l’un à l’autre. » À Bel­le­ville, Ar­thur as­sure : « C’est une pe­tite fille, sa vie s’est mise en pause quand elle a été dé­por­tée. » Mar­ce­line le dit au­tre­ment : « On a l’âge de son trau­ma­tisme. »

Vod­ka-scoo­ter avec une amie

Elle est pes­si­miste de­puis l’af­faire Ha­li­mi et les at­ten­tats, qui ont ré­veillé ses cau­che­mars. « Après Tou­louse, je me suis dit : “Je les em­merde ! » Plus ques­tion de mâ­cher ses mots. Pen­due aux in­fos, elle bouillonne contre les en­ne­mis des Juifs, tan­dis qu’un jar­ret de veau au fe­nouil cuit dou­ce­ment sur le feu. « Je n’ai ja­mais ces­sé d’être consciente de la fo­lie des peuples, cette peur que ça re­com­mence a tou­jours été pré­sente. » Ils aiment son cou­rage, sa fa­çon de dire : « Je ne suis ni pieuse ni croyante, mais ré­pu­bli­caine. » Ils sont ra­re­ment d’ac­cord avec son ra­di­ca­lisme, mais elle a tou­jours ce rire sec qui casse la ten­sion. « Je leur dis : “Vous vous pre­nez pour des pe­tits princes de merde. Demain, vous pou­vez tout perdre.” » Sou­pir. « Pour com­prendre, il faut avoir tout per­du, presque son âme. »

Ils de­vinent de quels abîmes sur­gissent ses ex­cès de conduite qui les ré­jouissent tant. Lors­qu’elle a réa­li­sé La Pe­tite Prai­rie aux bou­leaux à Bir­ke­nau, Mar­ce­line in­ter­pel­lait son équipe gaie­ment : « Alors, vous al­lez bien, ça gaze ? » Voi­ci quelques an­nées, en com­pa­gnie d’une co­pine de son âge, elles avaient en­four­ché un scoo­ter après avoir des­cen­du une bou­teille de vod­ka et s’étaient cas­sé la fi­gure. « Deux hommes ont vo­lé à notre se­cours, un vieux et un jeune, beau comme un so­leil, me ra­con­tet- elle. Évi­dem­ment, je me suis tour­née vers ce­lui- ci. » C’était un ban­dit. Il lui a vo­lé son dia­mant mon­té en bague qui lui ve­nait de sa mère. « Je ne re­grette pas. J’ai choi­si la jeu­nesse. » Ça bluffe les moins de 30 ans qu’on puisse s’es­claf­fer à propos de la Shoah. Si on peut rire de l’hor­reur, on peut rire de tout. « Quand je sors de chez Mar­ce­line, constate Jo­seph, j’ai en­vie de vivre à fond. » L’éner­gie qu’elle dé­gage les élec­trise. Léo mur­mure : « J’es­père que nous, au­tour d’elle, lui don­nons une rai­son d’être là. »

« Les voir, c’est un vrai bon­heur », me confie-t- elle. Elle les ap­pelle peu, pour ne pas pe­ser, mais les at­tend. En jupe longue noire, avec ses bagues, son pe­tit gi­let bro­dé de perles, son pa­pillon en strass au re­vers de sa veste. « Il faut ar­rê­ter de pen­ser qu’on est vieux, le corps seul fai­blit. Tout de même, je ne se­rai pas tou­jours là. Ils me disent que je vi­vrai jusqu’à 120 ans. » Non, ils la disent trompe-la­mort, im­mor­telle. Lors des ob­sèques de son amie Si­mone Veil, Mar­ce­line a dé­cla­ré qu’elles s’étaient ren­con­trées pour mou­rir. « Nous, c’est le contraire, re­ven­dique Tom : on la ren­contre pour vivre. »

Mar­ce­line mau­grée qu’ils ont été éle­vés dans du co­ton, qu’ils ne sau­ront pas se battre en cas de nou­velle ca­tas­trophe : « Ils ne sont pas pré­pa­rés à sur­vivre ; moi, je sais. » Elle a sa so­lu­tion pour dé­fier la mort : « Conti­nuer, conti­nuer à vivre. » Cette fois, c’est moi qui sou­ris. Elle ne rit plus. « C’est comme si on dé­ci­dait de la date à la­quelle on meurt, vous com­pre­nez ? »

Elle n’a rien pré­vu pour sa fin à elle. Del­phine Hor­vil­leur, rab­bin li­bé­ral, laïque et fé­mi­niste, est de­ve­nue son amie de­puis l’en­ter­re­ment de Si­mone Veil. C’est elle qui li­ra le kad­dich, la prière des morts. Léo, Tom, Au­drey, Jo­seph, Ar­thur, Cla­ra et les autres se­ront là. Sur sa tombe, on ins­cri­ra son ma­tri­cule de dé­por­tée. Peu de sur­vi­vants des camps ont ex­pri­mé cette der­nière vo­lon­té, mais elle y tient. Pour­quoi ? Elle ré­pond d’une voix douce : « Parce qu’il ne faut pas que l’his­toire dis­pa­raisse... » �

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