Yes, she can

Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez est-elle la nou­velle Oba­ma ?

Vanity Fair (France) - - La Une -

Nous y sommes. De­puis cet été, la pré­si­dence Trump est en­fin en ac­cord avec le per­son­nage : mé­pris des élec­teurs, mi­so­gy­nie, dés­in­té­rêt pour l’éco­lo­gie et ar­ro­gance sur la scène in­ter­na­tio­nale consti­tuent les nou­velles bases de la po­li­tique amé­ri­caine. À chaque fois qu’il prend une dé­ci­sion – ou, tout sim­ple­ment, la pa­role –, Do­nald Trump fait éta­lage de sa suf­fi­sance. En juin, lors d’un som­met par­ti­cu­liè­re­ment ten­du du G7 au Qué­bec, il au­rait je­té un pa­quet de bon­bons au vi­sage d’An­ge­la Mer­kel en lui lan­çant : « Tiens, ne dis plus que je ne te donne ja­mais rien. » Cu­rieu­se­ment, cet épi­sode a été peu com­men­té. Comme si la chan­ce­lière al­le­mande et les di­ri­geants oc­ci­den­taux avaient fi­ni par s’ha­bi­tuer au style de Trump. À ce stade, il ne reste que deux op­tions pour nous, Amé­ri­cains : plon­ger tout dou­ce­ment dans la dé­pres­sion (il suf­fit de re­gar­der les chaînes d’in­for­ma­tion en conti­nu) ou ten­ter d’ou­blier en se concen­trant sur les sé­ries té­lé (la sai­son 2 de Glow est gé­niale) et les matchs de base-ball (les Yan­kees de New York ex­cellent cette an­née). Mais en at­ten­dant, qui va don­ner un peu d’es­poir à ceux qui souffrent le plus ?

Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez a 28 ans. Elle vient d’une mo­deste fa­mille por­to­ri­caine et vit dans un deux-pièces à Park­ches­ter, le quar­tier où elle est née, dans le Bronx. Il y a un an à peine, elle tra­vaillait en­core comme ser­veuse dans un bar à ta­cos de Union Square, au coeur de Man­hat­tan. Au mois de novembre, lors des élec­tions de mi-man­dat, elle a de grandes chances de de­ve­nir la plus jeune élue de l’his­toire du Con­grès des États-Unis. Après avoir créé la sur­prise à la primaire dé­mo­crate de la 14e cir­cons­crip­tion de New York, en juin, elle af­fron­te­ra le can­di­dat républicain Anthony Pap­pas, un pro­fes­seur d’éco­no­mie ob­nu­bi­lé par les ré­duc­tions d’im­pôts et par son ré­cent di­vorce. On la donne ga­gnante, mais elle reste sur ses gardes. Elle est ma­ligne, ra­pide, tout en contrôle et en re­te­nue. Quand je lui de­mande si Pap­pas a une chance, elle montre les dents mais seule­ment pour sou­rire.

Ce soir-là, nous dî­nons dans son res­tau­rant pré­fé­ré : un mexi­cain au coeur du Bronx, entre un ba­zar in­dien, un su­per­mar­ché chi­nois et une église bap­tiste. Le pa­tron l’ac­cueille comme une cé­lé­bri­té lo­cale. Très vite, une pe­tite foule se forme au­tour d’elle. On la prend en pho­to. On l’em­brasse. On l’en­cou­rage : « Mer­ci pour tout ! » De­puis son suc­cès de juin, elle a re­çu de nom­breux mes­sages de fé­li­ci­ta­tions des res­pon­sables du Par­ti dé­mo­crate de Ber­nie San­ders, son men­tor, à Hilla­ry Clin­ton. Il faut avouer qu’elle est sou­dain de­ve­nue un double sym­bole : ce­lui des femmes en po­li­tique et des can­di­dats is­sus de la so­cié­té ci­vile. « Et ce n’est pas fa­cile à por­ter », me confie- t- elle, vi­si­ble­ment épui­sée.

De son cô­té, le camp républicain et les mé­dias pro-Trump ont fait d’elle une cible pri­vi­lé­giée. Parce qu’elle se dit « so­cia­liste », c’est-à- dire l’aile gauche du Par­ti dé­mo­crate, Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez a été ca­ri­ca­tu­rée en « per­son­nage ef­frayant » sur la chaîne Fox News, voire en « émule d’Hugo Cha­vez ». Le ta­bloïd New York Post a même ti­tré « Alerte rouge » au len­de­main du scru­tin. Quand je lui de­mande où elle va s’ins­tal­ler à Wa­shing­ton en cas de vic­toire, elle semble sin­cè­re­ment sur­prise, comme si la pers­pec­tive de quit­ter le Bronx ne lui avait pas tra­ver­sé l’es­prit : « Là, au­cune idée. »

Elle est née dans un quar­tier dif­fi­cile, mais elle pré­cise avoir gran­di « entre deux mondes ». Ses pa­rents ne vou­laient pas qu’elle aille à l’école du coin, trop mal­fa­mée, alors ils se

« COMMENT MOI, SIMPLE SER­VEUSE, JE POU­VAIS DIRE AUX GENS QUE J’AL­LAIS LES RE­PRÉ­SEN­TER AU CON­GRÈS ? » — ALEXAN­DRIA OCA­SIO-COR­TEZ

sont sai­gnés pour la mettre dans un bon ly­cée de West­ches­ter, un com­té hup­pé au nord du Bronx. Elle, la pe­tite Por­to­ri­caine au mi­lieu de tous les ga­mins blancs, voyait bien qu’elle n’était pas tout à fait comme les autres, mais avec le re­cul, elle ne pense pas avoir dé­ve­lop­pé pour au­tant « une conscience de classe » du­rant sa jeu­nesse. La seule chose qui l’ob­sé­dait, c’était de­ve­nir gy­né­co­logue- obs­té­tri­cienne. Et tant pis si cer­tains pro­fes­seurs ten­taient par­fois de l’en dis­sua­der, sous pré­texte qu’elle n’avait pas les bases. Quand elle ren­trait chez elle, il lui suf­fi­sait de re­gar­der ce qui se pas­sait au­tour d’elle pour trou­ver du cou­rage : « Ce n’est pas à moi de ra­con­ter l’his­toire de mes cou­sins, s’ex­cuse- t- elle. Mais pour vous don­ner juste une idée, ils por­taient sou­vent des T- shirts à l’ef­fi­gie de leurs amis as­sas­si­nés. » Sa fa­mille ra­conte les dif­fé­rences de des­tins dans une ville comme New York : « Une par­tie est en­trée dans la po­lice ; l’autre s’est fait ar­rê­ter. »

À 17 ans, grâce à un em­prunt et une bourse, elle s’ins­crit à l’uni­ver­si­té de Bos­ton. En deuxième an­née, la se­maine de la ren­trée, elle re­çoit un ap­pel de la mai­son : son père, at­teint d’un can­cer du pou­mon, vit ses der­nières heures. « Sa mort a tout bou­le­ver­sé, me dit- elle. Ma mère était au plus mal ; mon frère, com­plè­te­ment pau­mé. Moi, j’ai dé­ci­dé de me plon­ger dans les études. C’est comme ça que j’ai ré­agi. J’ai pas­sé une se­maine à la mai­son et je suis vite re­tour­née à la fac. La der­nière chose que mon père m’a dite avant de mou­rir, c’est : “Rends-moi fier de toi.” J’ai pris ce conseil à la lettre et mes résultats sco­laires ont grim­pé en flèche. » Elle aban­donne les cours de bio­chi­mie pour se spé­cia­li­ser en éco­no­mie et en re­la­tions in­ter­na­tio­nales. Puis elle entre au ca­bi­net du sé­na­teur dé­mo­crate Ed­ward « Ted » Ken­ne­dy, où elle tra­vaille no­tam­ment sur l’im­mi­gra­tion. Pour un Con­grès tout nou­veau

Mais c’est son re­tour dans le Bronx qui va vrai­ment la fa­çon­ner sur le plan po­li­tique. Sa mère doit mul­ti­plier les pe­tits bou­lots pour ar­ron­dir les fins de mois : femme de mé­nage, conduc­trice de bus sco­laire, etc. La fa­mille est en­det­tée. Les créan­ciers veulent sai­sir la mai­son. « C’était hu­mi­liant, pa­ra­ly­sant », se sou­vient Alexan­dria. Elle aus­si doit mettre sa car­rière entre pa­ren­thèses pour de­ve­nir ser­veuse, avec la part de désa­gré­ment que le mé­tier com­porte : « Les mecs vous pe­lotent. Ils vous draguent lour­de­ment. » En­core une ex­pé­rience éprou­vante « mais for­ma­trice », se­lon ses mots. Au bout du compte, sa mère réus­sit à vendre la mai­son et s’ins­talle en Flo­ride où elle trouve un emploi de se­cré­taire.

À la sor­tie du ly­cée, en 2008, Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez par­ti­cipe à la cam­pagne de Ba­rack Oba­ma, où elle fait un peu de dé­mar­chage té­lé­pho­nique. Mais c’est au cô­té de Ber­nie San­ders qu’elle s’en­gage vrai­ment en 2016. Pour le can­di­dat aux pri­maires dé­mo­crates, elle trans­forme un an­cien sa­lon de beau­té du Bronx en an­tenne de cam­pagne, fait du porte-à-porte, ren­contre des mi­li­tants an­ti­ra­cistes, fé­mi­nistes, etc. Fi­na­le­ment, Ber­nie San­ders perd face à Hilla­ry Clin­ton, mais plu­sieurs de ses conseillers créent le mou­ve­ment Brand New Con­gress (« pour un Con­grès tout nou­veau », BNC) pour chan­ger la po­li­tique et pré­sen­ter de nou­veaux can­di­dats aux élec­tions. Leur convic­tion : une cam­pagne pro­fon­dé­ment an­crée à gauche, même avec peu de moyens, a des chances de mar­cher. Un soir, lors d’une émis­sion té­lé, l’un des fon­da­teurs de BNC an­nonce que le mou­ve­ment pré­sen­te­ra un can­di­dat dans chaque cir­cons­crip­tion. Aus­si­tôt, le site web re­çoit près de 11 000 can­di­da­tures. Par­mi elles, un cer­tain Ga­briel Oca­sio-Cor­tez, qui écrit pour sa grande soeur. « Il m’a de­man­dé s’il pou­vait rem­plir le for­mu­laire à ma place », se sou­vient Alexan­dria.

Fin dé­cembre 2016, une di­ri­geante de BNC, Is­ra Al­li­son, ap­pelle Alexan­dria, qui ma­ni­feste alors contre le pas­sage d’un oléo­duc dans une ré­serve in­dienne du Da­ko­ta du Nord. À l’is­sue de la conver­sa­tion, la jeune femme lui en­voie la vi­déo d’un dis­cours qu’elle a pro­non­cé à l’uni­ver­si­té de Bos­ton, ain­si qu’un bref des­crip­tif de son bou­lot de ser­veuse : « Cette ex­pé­rience dans un res­tau­rant m’a ou­vert les yeux sur tout un tas de ques­tions, du droit du tra­vail à l’im­mi­gra­tion. » Au­jourd’hui, elle se sou­vient : « Je me de­man­dais ce que j’al­lais faire là- de­dans. Comment moi, simple ser­veuse, je pou­vais dire aux gens que j’al­lais les re­pré­sen­ter au Con­grès ? »

Les se­maines sui­vantes, les di­ri­geants de BNC la prennent en main : on lui fait suivre une ra­pide for­ma­tion pour ré­pondre aux mé­dias et on la pré­pare sur les prin­ci­pales ques­tions po­li­tiques, des sub­ti­li­tés de la carte élec­to­rale aux stra­té­gies sur les ré­seaux so­ciaux. Avec ses mi­li­tants, elle va sur le ter­rain, frappe à chaque porte, mul­ti­plie les ren­contres. Sur Twit­ter, elle pu­blie une pho­to de ses bas­kets de cam­pagne, dé­trem­pées et en lam­beaux : « On ne lâche pas l’af­faire », écrit- elle en guise de lé­gende. Elle tra­vaille sans re­lâche pour at­ti­rer bénévoles et mi­li­tants : « On sen­tait le che­min de la vic­toire se des­si­ner », se sou­vient Vir­gi­nia Ra­mos Rios, sa di­rec­trice de cam­pagne.

Mais il y a autre chose : le can­di­dat sor­tant dé­mo­crate, Joseph Crow­ley, 58 ans dont vingt au Con­grès, est de­ve­nu une es­pèce d’ana­chro­nisme dé­mo­gra­phique. La cir­cons­crip­tion ne lui res­semble plus. Dans ce pé­ri­mètre qui couvre le nord- ouest du Queens et l’est du Bronx, la po­pu­la­tion, ja­dis do­mi­née par les

Ir­lan­dais et les Ita­liens, est dé­sor­mais com­po­sée pour moi­tié de La­ti­nos. Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez ne se contente pas d’in­vo­quer ses ori­gines, elle fait aus­si ap­pel à des vi­déastes en­ga­gés pour tour­ner son clip de cam­pagne. Du­rant deux mi­nutes, on la voit ain­si pas­ser de son ap­par­te­ment à un quai de mé­tro, au mi­lieu d’une bo­de­ga, en pleine conver­sa­tion avec une femme en­ceinte, en­tou­rée d’en­fants. Le tout ac­com­pa­gné d’une voix off : « Les femmes comme moi ne sont pas cen­sées être can­di­dates. Je ne suis pas née dans une fa­mille riche ou puis­sante. Cette cam­pagne est celle du peuple contre l’ar­gent. Nous sommes le peuple ; ils sont l’ar­gent. Il est temps de re­con­naître que tous les dé­mo­crates ne sont pas les mêmes. Un dé­mo­crate fi­nan­cé par les grandes en­tre­prises, qui ne vit pas ici, n’en­voie pas ses en­fants dans nos écoles, ne boit pas notre eau, ne res­pire pas notre air, ce dé­mo­crate-là ne peut pas nous re­pré­sen­ter. Ce dont le Bronx et le Queens ont vrai­ment be­soin, c’est d’un ac­cès aux soins mé­di­caux, d’une éducation gra­tuite, d’une as­su­rance chô­mage ef­fi­cace et d’une meilleure jus­tice. »

La vi­déo de­vient vi­rale. Un es­poir se lève. Le pauvre Joseph Crow­ley n’a pour­tant rien d’un ogre ré­ac­tion­naire : sa mère était une im­mi­grée, son père tra­vaillait comme po­li­cier et l’un de leurs cou­sins est mort en hé­ros le 11 sep­tembre 2001 en me­nant les opé­ra­tions de sau­ve­tage au World Trade Cen­ter. Mais Crow­ley reste un dé­mo­crate comme les autres, qui a vo­té en fa­veur de l’in­ter­ven­tion amé­ri­caine en Irak et contre les me­sures de ré­tor­sion à l’égard des banques après la crise de 2008. Le ma­ga­zine Mo­ther Jones a beau le qua­li­fier de « progressiste sur le­quel on peut comp­ter au Con­grès », le can­di­dat n’ar­rive pas à chan­ger son image. Pis : il ne prend pas au sé­rieux sa ri­vale, qui, il est vrai, avance mas­quée. Elle a fa­ci­le­ment ob­te­nu les si­gna­tures né­ces­saires pour se pré­sen­ter, mais elle se garde de le dire. « On en avait quatre ou cinq fois plus que pré­vu, me ra­conte- t- elle. Mais on a évi­té de le faire sa­voir, his­toire de ne pas aler­ter le camp d’en face. »

Crow­ley, qui n’a pas eu à pas­ser par la case primaire de­puis qua­torze ans, est de­ve­nu condes­cen­dant. Il se concentre sur ses élec­teurs, qui se rendent aux urnes par ha­bi­tude. Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez, elle, va cher­cher de nou­veaux vo­tants, des jeunes et des vieux, d’or­di­naire abs­ten­tion­nistes. En termes po­li­tiques, elle élar­git « l’as­siette élec­to­rale », peut- être pas à l’in­fi­ni, mais juste ce qu’il faut. Pen­dant ce temps, le sor­tant mul­ti­plie les er­reurs : pour leur pre­mier dé­bat, il se per­met de po­ser un la­pin, pré­tex­tant un sou­ci d’agen­da. Pour­quoi s’en faire ? Les son­dages lui donnent alors trente points d’avance. Pas dé­cou­ra­gée, la jeune femme se pré­sente seule au dé­bat et dé­roule son pro­gramme face à une chaise vide au nom de Crow­ley.

Le deuxième face-à-face est pré­vu sur la chaîne lo­cale NY1. « J’étais si ner­veuse que j’ai cru que j’al­lais de­ve­nir folle, se sou­vient Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez. Au mo­ment où je me suis as­sise, j’ai pen­sé qu’il pour­rait voir mon coeur sor­tir de ma poi­trine tant ça bat­tait fort à l’in­té­rieur. » Au dé­but, Joseph Crow­ley se montre gen­ti­ment pa­ter­na­liste : il lui parle comme s’il s’adres­sait à une ly­céenne qui re­vient de l’école avec un stock d’idées far­fe­lues pui­sées dans un nou­veau ma­nuel de théo­rie po­li­tique. Mais elle ne se laisse pas faire, ré­pond du tac au tac, le presse de ques­tions... Il change d’ex­pres­sion, sou­dain in­quiet. Mais qui est cette jeune femme pour me de­man­der où je vis et dans quelle école vont mes en­fants ? Pour contre-at­ta­quer, il lui tend un piège : « Si vous ga­gnez, j’ap­pel­le­rai à vo­ter pour vous au Con­grès en novembre. Et vous ?

– Écou­tez, mon­sieur le député Crow­ley, je ne re­pré­sente pas seule­ment mes élec­teurs mais un mou­ve­ment. Je se­rai donc heu­reuse de sou­mettre cette ques­tion au vote de BNC. »

La ré­plique met Crow­ley en co­lère. Il ac­cuse la jeune femme d’être laxiste sur le contrôle des armes à feu. « Où vous avez trou­vé ça ? » lui de­mande- t- elle. « Sur un fo­rum in­ter­net », ré­pond-il. Dans la salle, tous les moins de 40 ans se re­tiennent d’écla­ter de rire.

Un der­nier dé­bat doit se te­nir huit jours avant le scru­tin. Cha­cun se de­mande si Crow­ley va ve­nir. Il a twee­té une pho­to de lui sur un quai de mé­tro, c’est donc qu’il est en route, se dit sa ri­vale. Elle se trompe. L’homme a pré­fé­ré en­voyer une an­cienne conseillère mu­ni­ci­pale à sa place : An­na­bel Pal­ma, une La­ti­na « qui me res­semble d’ailleurs un peu », s’amuse Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez. La presse s’en­flamme : « Pour qui nous prend Crow­ley ? » ful­mine un édi­to­ria­liste du New York Times. Le jour du vote, dans la voi­ture qui la mène vers la salle de billard où elle doit suivre les résultats, la can­di­date re­çoit les pre­miers son­dages. La ten­dance est bonne, mais elle re­fuse de s’em­bal­ler. « On coupe les té­lé­phones. On ar­rête de spé­cu­ler, de­mande- telle à ses conseillers. On ver­ra bien ce qui ar­ri­ve­ra. » Quelques heures plus tard, les ca­mé­ras de té­lé­vi­sion sai­sissent une

LORS DE LA PRIMAIRE DÉ­MO­CRATE, ALEXAN­DRIA OCA­SIO-COR­TEZ SE PRÉ­SENTE SEULE AU DÉ­BAT BOU­DÉ PAR SON AD­VER­SAIRE ET DÉ­ROULE SON PRO­GRAMME.

jeune femme sans voix à l’ins­tant où s’af­fichent les scores : plus de 13 points d’avance pour elle ! Pur mo­ment de joie en di­rect. Joseph Crow­ley ac­cepte la défaite sans re­chi­gner. Beau joueur, il trouve même la force d’em­prun­ter une gui­tare à un groupe de mu­si­ciens der­rière lui, puis se met à jouer le tube de Bruce Spring­steen Born to Run en hom­mage à sa ri­vale. Et pour un homme qui vient de tou­cher le fond, il chante plu­tôt pas mal.

La gauche du pos­sible

Bien sûr, les jours sui­vants, les mé­dias pro-Trump crient au scan­dale. Mais cu­rieu­se­ment, cer­tains dé­mo­crates se montrent aus­si mé­fiants à l’égard de cette jeune femme sor­tie de nulle part : l’an­cienne pré­si­dente de la Chambre des re­pré­sen­tants Nan­cy Pe­lo­si la pré­sente comme un simple « phé­no­mène lo­cal », rap­pe­lant que la prio­ri­té est de battre les ré­pu­bli­cains aux élec­tions de mi-man­dat. Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez se dou­tait bien que l’es­ta­blish­ment lui fe­rait payer sa vic­toire. Son pro­fil la­ti­no et ses ori­gines mo­destes ont certes joué en sa fa­veur. Mais tout de même : elle a bos­sé, me­né cam­pagne et abor­dé les vraies ques­tions de fond. « J’ai 28 ans, j’ai ga­gné sur un pro­gramme hy­per­idéa­liste et cer­tains vou­draient me re­ti­rer ma vic­toire ? s’agace- t- elle. Quand j’en­tends dire que j’ai été élue pour des “rai­sons dé­mo­gra­phiques”, ou parce que le taux de par­ti­ci­pa­tion était faible, d’ac­cord. Mais je n’ai pas bat­tu mon ad­ver­saire d’un che­veu. J’ai vrai­ment ga­gné, et ça, per­sonne ne me l’en­lè­ve­ra. C’est à moi. » Ce qui est aus­si à elle, c’est ce po­si­tion­ne­ment très à gauche. Et c’est peut- être le plus dif­fi­cile à gé­rer dans un pays comme les États-Unis.

En 1963, quelques jours avant sa mort, John Fitz­ge­rald Ken­ne­dy a dit à ses conseillers qu’il en­ten­dait me­ner la guerre contre la mi­sère. Il ve­nait de dé­cou­vrir les tra­vaux du pro­fes­seur de sciences po­li­tique Mi­chael Har­ring­ton sur la pau­vre­té aux États-Unis et cette lecture l’avait trou­blé. Il se fi­chait pas mal de l’en­ga­ge­ment idéo­lo­gique de l’au­teur, très à gauche, qui al­lait par­ti­ci­per au lan­ce­ment du mou­ve­ment des So­cia­listes dé­mo­crates d’Amé­rique en 1982. « Mi­chael Har­ring­ton nous a ou­vert les yeux, di­ra Ted Ken­ne­dy, le ben­ja­min de John, lors d’un hom­mage pu­blic en 1988. Pour tous les an­ciens com­bat­tants de cette guerre, il fut notre meilleur al­lié au coeur des té­nèbres. » Et qu’im­porte si Har­ring­ton cher­chait à faire pen­cher le Par­ti dé­mo­crate à gauche : « Pour le dire en deux mots, ex­pli­quait-il, je suis ra­di­cal mais pas dog­ma­tique. Je veux in­car­ner la gauche du pos­sible. »

La gauche du pos­sible : voi­là le cou­rant dans le­quel s’ins­crit Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez. Son pro­gramme res­semble à ce­lui de Ber­nie San­ders : as­su­rance chô­mage uni­ver­selle, sa­laire mi­ni­mum fixé à 15 dol­lars par heure (13 eu­ros – 7,83 eu­ros net en France), ac­cès aux soins pour tous... « Per­sonne ne de­vrait être trop pauvre pour vivre », ré­pète la jeune femme, qui mi­lite aus­si pour la fer­me­ture de nom­breuses pri­sons. À chaque in­ter­view, la presse lui de­mande si elle se sent so­cia­liste, et cette ques­tion est sou­vent po­sée avec un brin d’an­xié­té, comme si la jeune femme avait en tête de faire chan­ter L’In­ter­na­tio­nale chaque ma­tin dans les écoles sous un por­trait du dic­ta­teur al­ba­nais En­ver Hox­ha. Quand je l’in­ter­roge sur ses hé­ros po­li­tiques, elle ne men­tionne d’ailleurs au­cun mar­xiste. Elle cite Ro­bert « Bob » Ken­ne­dy, le ca­det de John dont il fut aus­si le plus proche conseiller. « À l’uni­ver­si­té, je li­sais ses dis­cours et je me di­sais : “C’est ça, mon truc.” Sur­tout les der­niers mo­ments de sa vie, quand il s’est lan­cé dans la course à la Mai­son Blanche en 1968 et qu’il vou­lait créer une coa­li­tion al­lant des mi­no­ri­tés à la classe moyenne. »

En réa­li­té, la conno­ta­tion du mot « so­cia­liste » a chan­gé aux États-Unis. Pour les plus âgés, ce­la reste un gros mot, comme « com­mu­niste ». Mais pas pour les jeunes, qui se sont ou­verts à la po­li­tique lors de la crise des sub­primes de 2008-2009. Se­lon une étude me­née à Har­vard au­près d’étu­diants de 18 à 29 ans, près de 33 % d’entre eux sou­tiennent même le so­cia­lisme et 51 % re­jettent le ca­pi­ta­lisme. « Mais quand ils disent “so­cia­lisme”, ces jeunes pensent sur­tout au sys­tème de santé mis en place par le Ca­na­da, pas à l’URSS, pré­cise John Del­la Volpe, le res­pon­sable du son­dage. Ce qu’ils vou­draient voir ad­ve­nir, c’est un mé­lange entre Théo­dore Roo­se­velt et Frank­lin Roo­se­velt, entre le Square Deal et le New Deal : un meilleur contrôle des en­tre­prises et une re­lance de l’éco­no­mie par la com­mande pu­blique. » Ils res­tent ce­pen­dant mé­fiants à l’égard de la po­li­tique, convain­cus qu’il s’agit sur­tout d’une his­toire de gros sous. « En fin de compte, c’est ras­su­rant de les voir s’in­té­res­ser à de nou­velles fi­gures comme Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez », ajoute John Del­la Volpe.

Il est vrai que la si­tua­tion so­ciale ne plaide pas pour l’op­ti­misme : les in­éga­li­tés des re­ve­nus ne cessent de s’accroître ; 70 % des Amé­ri­cains tra­vaillent à temps plein sans pou­voir mettre un dol­lar de cô­té ; près de la moi­tié de la po­pu­la­tion n’a même pas 400 dol­lars sur son compte en banque. Se­lon l’éco­no­miste Raj Chet­ty, pro­fes­seur à Har­vard, 90 % des ci­toyens nés dans les an­nées 1940 ont pu ac­cé­der à une meilleure vie que celle de leurs pa­rents, contre 50 % des per­sonnes nées dans les an­nées 1980. Le « rêve amé­ri­cain » de mo­bi­li­té so­ciale a dé­sor­mais deux fois plus de chances de se réa­li­ser... au Ca­na­da. Dans le même temps, les élites veillent à ce que leurs en­fants, grâce à des études sou­vent coû­teuses, conservent leur sta­tut pri­vi­lé­gié. Il en ré­sulte un pro­fond sen­ti­ment d’in­jus­tice, sur le­quel Do­nald Trump, avec ses qua­li­tés de té­lé­van­gé­liste dé­ma­gogue, a ha­bi­le­ment cons­truit son suc­cès.

Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez at­taque as­sez peu le pré­sident amé­ri­cain, comme si la cri­tique était trop évi­dente. Elle est plus vo­lu­bile sur la ques­tion du ca­pi­ta­lisme : « Je suis per­sua­dée que ce sys­tème est en phase ter­mi­nale, m’ex­plique- t- elle. Les gens tra­vaillent soixante, voire quatre-vingts heures par se­maine, et ils n’ar­rivent pas à nour­rir leur fa­mille. Il y a très peu d’es­poir sur le plan éco­no­mique et c’est pour ce­la que la po­pu­la­tion est ou­verte au chan­ge­ment. » Ce qui l’a sé­duite chez les So­cia­listes dé­mo­crates, c’est moins l’idéo­lo­gie que la pra­tique : elle a sou­vent croi­sé leurs mi­li­tants sur le ter­rain, dans les ma­ni­fes­ta­tions contre le ra­cisme ou lors des opé­ra­tions d’aide à la po­pu­la­tion après le pas­sage de l’ou­ra­gan Ma­ria à Por­to Ri­co en sep­tembre 2017. Elle dé­fi­nit sa ligne po­li­tique comme « un com­bat pour la di­gni­té so­ciale, éco­no­mique et ra­ciale ». Le chan­ge­ment est un long che­min : « Je sais où je veux ar­ri­ver, dit- elle, et c’est dans ce pays-là que je veux vivre. »

Tout ce­ci rap­pelle un vieux rêve : au dé­but du XXe siècle, le Par­ti so­cia­liste amé­ri­cain comp­tait des cen­taines de mil­liers de membres, des ou­vriers du Lo­wer East Side aux mi­neurs du Ne­va­da. Son chef, Eu­gene Debs, s’est même pré­sen­té cinq fois à l’élec­tion pré­si­den­tielle. À l’époque, il y avait des cen­taines de so­cia­listes dans l’ad­mi­nis­tra­tion, et même deux d’entre eux au Con­grès. Le mou­ve­ment des So­cia­listes dé­mo­crates d’Amé­rique, qui s’ins­crit dans sa li­gnée, bé­né­fi­cie au­jourd’hui d’un re­gain d’in­té­rêt. De­puis 2016, le nombre d’adhé­rents est pas­sé de 5 000 à plus

« QUAND LES JEUNES AMÉ­RI­CAINS SOU­TIENNENT LE SO­CIA­LISME, ILS PENSENT AU CA­NA­DA, PAS À L’URSS. » JOHN DEL­LA VOLPE, SONDEUR

de 40 000. On y trouve bien sûr des mar­xistes qui sou­haitent la des­truc­tion du ca­pi­ta­lisme et la na­tio­na­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion, mais aus­si tout ce que la gauche de la gauche peut comp­ter, « des émules de Ber­nie San­ders aux trots­kistes purs et durs », re­lève Ja­ba­ri Bri­sport, un mi­li­tant de Brook­lyn. Ju­lia Sa­la­zar, la ving­taine, en lice pour un poste de sé­na­teur à New York, a don­né une dé­fi­ni­tion plus pré­cise dans la re­vue tri­mes­trielle Ja­co­bin : « Un so­cia­liste dé­mo­crate consi­dère le sys­tème ca­pi­ta­liste comme ty­ran­nique par es­sence et tra­vaille ac­ti­ve­ment à le dé­man­te­ler et à rendre le pou­voir aux ou­vriers. »

Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez n’uti­lise pas ce genre de sé­man­tique. Elle et son en­tou­rage parlent plu­tôt comme Ber­nie San­ders, qui pré­fère de loin Frank­lin Roo­se­velt à Eu­gene Debs. Pour San­ders, le sys­tème de cou­ver­ture ma­la­die uni­ver­selle n’est pas « une idée ra­di­cale », comme en té­moigne son exis­tence en France, au Da­ne­mark, en Al­le­magne et à Taï­wan. « L’État n’a pas vo­ca­tion à s’ap­pro­prier les moyens de pro­duc­tion, dit-il. Mais la classe moyenne et la classe ou­vrière, qui pro­duisent la ri­chesse du pays, mé­ritent un meilleur sort. »

Alexan­dria Oca­sio- Cor­tez s’in­té­resse moins aux er­re­ments de l’ad­mi­nis­tra­tion qu’à la cor­rup­tion en­dé­mique qui ronge, se­lon elle, le sys­tème. Elle vise en par­ti­cu­lier l’ar­gent sale en po­li­tique et l’ab­sence de pro­tec­tion so­ciale pour les classes ou­vrières. Quand elle en­tend les conser­va­teurs qua­li­fier Ba­rack Oba­ma de so­cia­liste, elle se re­tient de rire : pour elle, il a sur­tout échoué à sou­te­nir les réelles vic­times de la crise tout en renf louant les banques. « La droite nous a bien ai­dés en pré­sen­tant Oba­ma ain­si, sou­rit Sai­kat Cha­kra­bar­ti, l’un des plus proches col­la­bo­ra­teurs d’Alexan­dria Oca­sio- Cor­tez. Ça nous a im­mu­ni­sés. Mais ces gens uti­lisent des termes qu’ils ne maî­trisent pas. Ce qu’ils ap­pellent so­cia­lisme, c’est juste la po­li­tique que me­nait Ei­sen­ho­wer. » Quelques jours avant sa vic­toire à la primaire, Alexan­dria s’est ren­due au Ca­pi­tole, à Wa­shing­ton, où elle a beau­coup pen­sé à son père. Quand elle avait 5 ans, il l’avait em­me­née dans un voyage en Flo­ride avec des amis. « Trois grands cos­tauds et une ga­mine dans une ber­line, se sou­vient- elle. Un jour, alors que ses co­pains étaient par­tis ache­ter des bières, mon père m’a em­me­né au mi­roir d’eau du Lin­coln Me­mo­rial. C’était une belle jour­née en­so­leillée. Les pois­sons rouges ta­qui­naient mes or­teils. Et mon père a sai­si l’oc­ca­sion pour me don­ner une le­çon. Il m’a mon­tré les mo­nu­ments, le Ca­pi­tole, en di­sant : “Tu vois, c’est notre gou­ver­ne­ment. Tout ce­la nous ap­par­tient. Tout ce­la t’ap­par­tient.” Quand je suis re­ve­nue ici, j’ai re­pen­sé à ces pa­roles. Tout ce­la est cen­sé nous ap­par­te­nir, mais ce n’est pas le cas. Pas en­core. Alors, c’est peut- être tout l’in­té­rêt d’al­ler au Con­grès en novembre. » �

« MON PÈRE M’A MON­TRÉ LE CA­PI­TOLE ET DIT : “TU VOIS, TOUT CE­LA NOUS AP­PAR­TIENT. TOUT CE­LA T’AP­PAR­TIENT.” » — ALEXAN­DRIA OCA­SIO-COR­TEZ

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