Per­mis de pré­si­der

Var-Matin (Brignoles / Le Luc / Saint-Maximin) - - Second Tour - Par CLAUDE WEILL

Rien de plus ri­di­cule que cette forme de spi­ri­tisme po­li­tique consis­tant à faire par­ler les abstentionnistes. Di­manche soir, ce fut un fes­ti­val. On en­ten­dit des com­men­ta­teurs ins­pi­rés et des po­li­ti­ciens frus­trés nous ex­pli­quer que vu le taux historique d’abstention, la victoire d’Em­ma­nuel Ma­cron et de sa Ré­pu­blique en marche n’en était pas vrai­ment une. On voit l’idée. Il s’agit tout sim­ple­ment de dé­lé­gi­ti­mer une ma­jo­ri­té dont Jean-Luc Mélenchon, avec son ha­bi­tuel sens de la me­sure, af­firme que, vu le ni­veau de l’abstention, elle « n’a pas la lé­gi­ti­mi­té de per­pé­trer le coup d’Etat so­cial » que le pou­voir ma­ni­gan­ce­rait. Ri­di­cule et in­dé­cent, quand on sait que dans la cir­cons­crip­tion de Mélenchon, le taux d’abstention at­teint , %, , % chez son bras droit Alexis Cor­bière, , % chez Clé­men­tine Au­tain. En réa­li­té, ces pro­cès en lé­gi­ti­mi­té sont vains. Dans une so­cié­té dé­mo­cra­tique, cha­cun a le droit d’al­ler vo­ter ou pas. Pré­tendre in­ter­pré­ter les in­ten­tions des abstentionnistes pour les an­nexer po­li­ti­que­ment, ce n’est pas seule­ment abu­sif. C’est flir­ter dan­ge­reu­se­ment avec les thèses an­ti­dé­mo­cra­tiques d’un Maur­ras sur le « pays lé­gal » et le « pays réel » ou les ho­mé­lies post-maoïstes d’un Alain Ba­diou, dé­non­çant le vote comme « une cé­ré­mo­nie qui dé­po­li­tise le peuple » (sic !). Pour au­tant qu’on puisse le dé­duire des son­dages et des conver­sa­tions, les abstentionnistes du  juin étaient de toutes sortes. Il y a ceux qui s’en fichent. Qui ne croient pas ou plus à la po­li­tique. Ceux qui éprou­vaient un sen­ti­ment de sa­tu­ra­tion, de ras-le-bol, après une sé­quence po­li­tique trop longue et trop riche. Ceux pour qui seule compte la pré­si­den­tielle. Ceux – pro ou an­ti-Ma­cron –, qui ne voyaient pas pour­quoi vo­ter puis­qu’on leur avait dit et ré­pé­té que c’était plié d’avance. Ceux dont le can­di­dat avait été éli­mi­né au pre­mier tour et qui n’en vou­laient pas d’autre. Au­tant de rai­sons qui ne se lisent pas dans les chiffres. La seule chose sûre, c’est qu’en re­non­çant à choi­sir, les abstentionnistes s’en re­mettent au choix des autres. En ce sens, s’abs­te­nir le  juin, c’était ac­quies­cer par avance au ré­sul­tat qu’an­non­çaient les son­dages. Ou à tout le moins, s’y ré­si­gner. Reste qu’un phé­no­mène aus­si mas­sif (si on ad­di­tionne abstention, blancs et nuls, ce­la re­pré­sente près de  mil­lions de ci­toyens sur  mil­lions d’ins­crits) ne manque pas de sou­le­ver un pro­blème non de lé­gi­ti­mi­té mais de vi­ta­li­té dé­mo­cra­tique. Trnte-huit pour cent seule­ment des élec­teurs se sont ex­pri­més, ce n’est pas sain. Les jeunes et les mi­lieux po­pu­laires ont dé­cro­ché, c’est dan­ge­reux. Il fau­drait s’in­ter­ro­ger sur la per­ti­nence du ca­len­drier élec­to­ral : ve­nant juste après la pré­si­den­tielle, dont elles confirment au­to­ma­ti­que­ment le ré­sul­tat, les législatives ap­pa­raissent de plus en plus aux yeux des Fran­çais comme une for­ma­li­té, un épi­logue fas­ti­dieux et in­utile. Au-de­là, la désaf­fec­tion des élec­teurs confirme qu’au terme d’une sé­quence pour­tant mar­quée par un pro­fond re­nou­vel­le­ment de la classe po­li­tique et la mise au re­but d’un « sys­tème » à bout de souffle, la France n’en a pas fi­ni avec la crise du sys­tème re­pré­sen­ta­tif. Ré­sor­ber la frac­ture ci­vique, ré­gé­né­rer la dé­mo­cra­tie : c’est l’un des grands dé­fis du quin­quen­nat qui s’ouvre. Ce­la passe par le rem­pla­ce­ment du per­son­nel po­li­tique (c’est lar­ge­ment fait), la mo­ra­li­sa­tion de la vie pu­blique, la rup­ture avec des pra­tiques po­li­ti­ciennes qui ne sont plus ac­cep­tées. Pas sûr que la ges­tion du cas Fer­rand aille dans ce sens… Mais sur­tout, ce­la passe par des ré­sul­tats, seuls à même de re­nouer le lien entre les Fran­çais et leurs dirigeants. Di­manche, les élec­teurs ont ac­cor­dé à Em­ma­nuel Ma­cron une confiance condi­tion­nelle. Ils ont tam­pon­né son per­mis de pré­si­der. Ils ont dé­blayé les ruines du PS pour per­mettre à son par­ti d’oc­cu­per l’es­pace. Il lui reste à faire la preuve que sa mé­thode – ouvrir à la so­cié­té ci­vile, faire travailler en­semble des gens de gauche et de droite – peut réus­sir là où « l’an­cien monde » a failli. Parce que plus que sur son pro­gramme, qui par cer­tains as­pects in­quiète (la ré­forme du Code du tra­vail, par exemple), Em­ma­nuel Ma­cron a été élu sur une pro­messe d’ef­fi­ca­ci­té, parce qu’il a dé­sor­mais tous les atouts en main, parce que l’offre po­li­tique qu’il in­carne est ap­pa­rue comme la seule al­ter­na­tive aux so­lu­tions ex­tré­mistes, il n’a pas le droit d’échouer.

« S’abs­te­nir le 18 juin, c’était ac­quies­cer par avance au ré­sul­tat qu’an­non­çaient les son­dages. Ou à tout le moins, s’y ré­si­gner. »

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