An­toine MOINEVILLE

Une mon­tagne mys­té­rieuse du Groen­land. Un bigwall de 1700 mètres. 170 ki­lo­mètres d’ap­proche en kayak de mer. L’Apos­te­lens Tom­mel­fin­ger a of­fert à une équipe fran­co-suisse ce qu’elle était ve­nue cher­cher : une aven­ture to­tale.

Vertical (French) - - Vertical Signatures - Par An­toine Moineville

Co-fon­da­teur du col­lec­tif des Flying Fren­chies, guide de haute mon­tagne et membre de l’ex­pé­di­tion du Ri­so Pa­tron (Patagonie), An­toine mène une vie hors des sen­tiers bat­tus. Que ce soit en ex­pé­di­tion ou dans la concep­tion de pro­jets ar­tis­tiques ori­gi­naux (Me­tro­no­mic), l’aven­ture et le par­tage sont ses maîtres mots. Dans ce nu­mé­ro, il vous ra­conte ses va­cances à la mer.

Ce soir, en­core une fois, la mon­tagne gronde… Les trem­ble­ments de terre pro­vo­qués par les chutes de sé­racs en contre-bas m’em­pêchent de dor­mir. Dans mon ha­mac, re­cro­que­villé au-des­sus de 800 m de vide, je su­bis mal­gré moi cette sym­pho­nie de sons post-apo­ca­lyp­tiques. Les points d’an­crage qui sup­portent mon poids sont coin­cés der­rière des écailles de ro­cher qui ne de­mandent qu’à sau­ter. Pas de pa­nique, je suis lon­gé à une corde fixe, mais contraint de ne pas bou­ger au risque de pen­du­ler pen­dant mon som­meil. De fines par­ti­cules de glaces pro­ve­nant des 900 m de pa­roi qu’il nous res­tait à gra­vir cré­pitent sur ma cou­ver­ture de sur­vie pla­cée en guise de pro­tec­tion. Heu­reu­se­ment, je ne suis pas seul. À 5 m en contre­bas se trouve mon ami Jé­rôme Sul­li­van, al­lon­gé « au mieux » der­rière une écaille trop étroite. Sil­van Schup­bach, Ch­ris­tian « Lad­dy » Le­der­ger­ber et Fa­bio Lu­po, nos com­pa­gnons de voyage suisses al­le­mands, sont ag­glu­ti­nés 40 m plus bas sur une mau­vaise vire in­cli­née vers le vide. La si­tua­tion est sur­réa­liste, mais quelque part ce­la me plait. De fait, c’est le prix à payer lorsque l’on est sans por­ta­ledge au beau mi­lieu de la face ouest de l’Apos­te­lens Tom­mel­fin­ger (2315 m), un des plus grands big walls du Groen­land. Étant ve­nus jus­qu’ici en kayak, nous n’avons pas trou­vé la place pour prendre ces pré­cieuses tentes de pa­roi. Prio­ri­té à la bouffe, et nous al­lions cer­tai­ne­ment trou­ver des vires… Pour tout vous avouer, nous n’en sa­vions rien, mais le deal en va­lait la peine, car mal­gré des di­men­sions co­los­sales, ce mur de 2 km de haut était en­core vierge. La mon­tagne avait été grim­pée à plu­sieurs re­prises, mais rien ne fi­gu­rait au su­jet de cette face ouest, que Sil­van prit en pho­to l’an pas­sé lors d’un de ses voyages au Ta­ser­miut. Sur le cli­ché, ca­ché der­rière une ligne de crêtes, on dis­tin­guait net­te­ment le haut de ce mur raide et d’ap­pa­rence com­pact. Mais pour­quoi, de toutes ces ex­pé­di­tions, au­cune n’avait re­le­vé le dé­fi ? Nous n’avions que cette pho­to où le mys­tère res­tait en­tier et, sans au­cun doute, il nous fal­lait al­ler voir. Un mois et de­mi plus tôt, alors qu’à Cha­mo­nix la sai­son de guide bat­tait son plein, mon grand ami Jé­rôme Sul­li­van, sur­nom­mé à juste titre Sur­vi­van m’ap­pelle pour me pro­po­ser de me joindre à ce voyage un peu dingue. À cette époque, je tra­vaillais sans re­lâche comme as­pi­rant-guide pour al­ler me pré­sen­ter à l’exa­men fi­nal du guide en fin de sai­son. Mon été sem­blait tout tra­cé, le droit che­min vers la sé­cu­ri­té fi­nan­cière, le di­plôme, etc., mais la pers­pec­tive d’une telle en­tre­prise me sé­dui­sit au point de tout pla­quer. L’équa­tion était par­faite : une mon­tagne mys­té­rieuse sans in­fo et loin de tout, une ap­proche com­pli­quée en au­to­no­mie to­tale, avec Sur­vi­van et une équipe de Suisses al­le­mands que nous ne connais­sions qua­si pas… C’était par­fait, spon­ta­né, l’aven­ture avec un grand A et en kayak qui plus est ! J’étais aux anges, car j’aime le kayak alors que Jé­rôme, lui, n’en avait ja­mais fait… Je ne connais qu’un mec ca­pable de se lan­cer dans une telle aven­ture sans se pré­oc­cu­per de ce genre de dé­tail. Alors que l’avion par­tait dans 15 jours, le bougre al­lait avoir be­soin de sou­tien. Entre deux jour­nées de tra­vail, nous al­lions nous en­trai­ner au kayak sur le lac de Pas­sy où, avec un style in­imi­table, il m’of­frit un spec­tacle mé­mo­rable. Je ne pou­vais m’em­pê­cher de sou­rire en le voyant vo­guer « tran­quille/pei­nard » au mi­lieu des tou­ristes en go­guette. Me l’ima­gi­ner pa­gayant pen­dant des se­maines dans la houle de l’océan At­lan­tique, au mi­lieu d’une équipe suisse al­le­mande au garde à vous, me lais­sait rê­veur… Mais le kayak est un sport très ins­tinc­tif, j’étais sûr qu’il al­lait y ar­ri­ver. Au pire, il al­lait en ba­ver un peu plus que les autres, mais là je sa­vais qu’il n’y avait pas de pro­blème. On ne le sur­nomme pas Sur­vi­van pour rien ! Pour l’avoir ra­pa­trié, lui et son épaule luxée, au tra­vers de la jungle de Patagonie chi­lienne (ex­pé­di­tion du Ri­so Pa­tron), je sais de quoi il est ca­pable… Avec un cer­tain flegme, il en­caisse, c’est Sur­vi­van, l’unique, le vrai ! Quelques coups de pa­gaies plus tard et non sans avoir vi­dé nos comptes en banque, nous nous en­vo­lions en di­rec­tion de Na­nor­ta­lik, où nous al­lions ren­con­trer le reste de l’équipe. Les kayaks ain­si que le né­ces­saire pour notre sur­vie étaient dé­jà sur place. Sil­van et Lad­di, se­con­dés de près par Fa­bio, avaient pré­pa­ré mi­nu­tieu­se­ment les ra­tions de nour­ri­ture pour 28 jours d’au­to­no­mie. Leurs ex­pé­riences pas­sées en ma­tière d’ap­proche « by fair mean » en kayak nous pla­çaient au rang d’in­vi­tés met­tant les pieds sous la table. C’était un hon­neur pour Jé­rôme et moi de pou­voir faire par­tie du voyage, et la confiance aveugle qu’ils nous ac­cor-

daient était aus­si tou­chante qu’in­ti­mi­dante. Mal­gré notre dif­fé­rence cultu­relle, le pre­mier con­tact fut agréable, et nous fûmes d’au­tant plus ras­su­rés en cons­ta­tant qu’ils avaient pris 30 ki­lo­grammes de fro­mage suisse et en­vi­ron 3 litres de schnaps fait mai­son. Pour nous, c’était suf­fi­sant pour sa­voir que nous al­lions bien nous en­tendre ! Après quelques fi­ni­tions lo­gis­tiques et tests de char­ge­ments des kayaks, nous em­bar­quâmes en­fin à bord du ba­teau qui nous em­mè­ne­rait jus­qu’à Aap­pi­lat­toq, notre der­nier port d’at­tache.

170 km nous sé­pa­raient en­core de l’Apos­te­lens Tom­mel­fin­ger. À la rame, avec des kayaks rem­plis jus­qu’à la garde, nous pré­voyions de ti­rer vers l’est en lon­geant les berges du fjord Prince Ch­ris­tian Sound (voir sché­ma). Après 60 km, nous al­lions dé­bou­cher au ni­veau du cap Fa­re­well, bien connu des ma­rins pour ses condi­tions de na­vi­ga­tions dif­fi­ciles... De là, nous pré­voyions de re­mon­ter au nord en lon­geant pen­dant 60 km une côte in­hos­pi­ta­lière et ex­po­sée aux houles du grand large. La zone y est in­fes­tée de big walls mal­me­nés par les as­sauts de l’océan. Les em­bou­chures des fjords géants du cap Far­well y ca­na­lisent les cou­rants qui vont et viennent aux grès des vents et des ma­rées. Au coeur de ce bouillon, cer­tains pas­sages al­laient nous im­po­ser des tra­ver­sées de 10 km en pleine mer, et sans pos­si­bi­li­té de re­traite. En fran­chis­sant cette zone, il ne nous res­tait plus que 50 km à par­cou­rir le long des berges du fjord Lin­de­now qui nous mè­ne­raient droit jus­qu’à Apos­te­lens Tom­mel­fin­ger. À cette époque de l’an­née, le so­leil brille 20 heures par jour et les ma­rées s’in­versent toutes les 12 heures. Nous nous de­vions de ca­ler notre rythme de som­meil au gré des cou­rants por­tants et, chaque ma­tin, les ice­bergs à la dé­rive nous in­di­quaient le mo­ment où nous pou­vions par­tir. Après 3 jours d’im­mer­sion com­plète dans ce cycle na­tu­rel, à pa­gayer 8 heures par jour, à rai­son d’une pause toutes les 2 heures, nous étions dé­jà dé­con­nec­tés du monde. Comme hyp­no­ti­sés par l’ef­fort lan­ci­nant et ré­pé­ti­tif du kayak, nos corps s’étaient trans­for­més, et à ce rythme, même Jé­rôme, qui jusque-là ap­pre­nait ses gammes, pou­vait se van­ter d’être de­ve­nu un vé­ri­table « sea- kaya­ker » ! Un vent violent ve­nait par­fois nous cha­touiller les pa­gaies, mais de ma­nière gé­né­rale la mé­téo était avec nous. Même la houle im­pres­sion­nante de la côte est ne nous cau­sa pas « trop » de mal. Deux jours et de­mi

VE­NUS JUS­QU’ICI EN KAYAK, NOUS N’AVONS PAS TROU­VÉ LA PLACE POUR PRENDRE NOS PORTALEDGES.

furent né­ces­saires pour pas­ser cette zone sca­breuse. Nous pé­né­trâmes en­fin dans le fjord Lin­de­now et la vue du Tom­mel­fin­ger nous re­don­na cou­rage. Comme pour nous in­di­quer le che­min à suivre, les ice­bergs flot­taient sur les eaux gla­cis et tur­quoises du fjord, nous of­frant alors des sen­sa­tions de glisse ex­tra­or­di­naires… Le pay­sage se dé­voi­lait pro­gres­si­ve­ment et cha­cun de nos coups de pa­gaies nous rap­pro­chait du but. Le nez en l’air, nous avan­cions sans re­lâche, mais le big wall que nous avions vu sur la pho­to res­tait ca­ché... Il nous fal­lait conti­nuer pour al­ler voir ce qu’il y avait der­rière. Au 7e et der­nier jour de na­vi­ga­tion, après un 6e bi­vouac, nous re­mon­tions la rive droite du fond du fjord puis nous ti­rions droit en di­rec­tion d’une baie qui sem­blait mar­quer l’en­trée d’un cirque. De là, nous es­pé­rions avoir une vue d’en­semble sur ce cirque qui, dé­jà, nous dé­voi­lait quelques beaux mor­ceaux de faces... Les re­liefs cô­tiers qui bor­daient notre droite mas­quaient une par­tie du pay­sage. La plage que nous vi­sions n’était plus qu’à quelques coups de pa­gaies, quand sou­dain, comme sur­gie de nulle part, la pa­roi que nous étions ve­nus cher­cher était là, im­po­sante à s’en pé­ter les cervicales, c’était bel et bien le big wall de la pho­to, mais en plus grand, plus beau et plus raide.

Érein­tés par notre in­ter­mi­nable voyage, mais heu­reux de notre « grande » dé­cou­verte, nous dé­bar­quions tels des nau­fra­gés sur une plage où nous ins­tal­lâmes notre 7e camp. Nous avions pris de quoi res­ter 14 jours sur place avant de re­par­tir sur nos kayaks, il nous fal­lait donc agir vite. Dès le len­de­main, nous dé­ci­dions de par­tir en re­pé­rage… À notre plus grande sur­prise, ce mur co­los­sal ne nous avait pas en­core tout dé­voi­lé. 5 km nous sé­pa­raient en­core du pied du mur, et de la plage. Ce que nous pen­sions être une pente de neige d’at­taque était en fait un énorme gla­cier sus­pen­du qui bar­rait tout le pre­mier tiers de la face. Face à cette nou­velle dé­cou­verte, nous étions pris au dé­pour­vu et nous com­prîmes pour­quoi les ex­pé­di­tions d’avant n’avaient pas ten­té la face. Avec les épaisses cou­lées de glace qui jon­chaient le pied du mur, nous voyions que le gla­cier était ac­tif… L’idée de grim­per l’un de ces sé­racs me fai­sait froid dans le dos, sur­tout que nous n’avions pris que 4 broches. Il nous était im­pos­sible d’at­ta­quer le mur en son point le plus bas. Beau­coup trop dan­ge­reux ! Une zone à l’ex­trême droite de la face sem­blait être un peu moins me­na­çante et nous per­met­tait d’at­teindre la par­tie su­pé­rieure du mur qui était tape à l’oeil de ver­ti­ca­li­té. Une ligne raide comme la jus­tice em­prun­tait une suc­ces­sion de che­mi­nées qui rayait d’un trait les 1000 m de l’head wall. De plus, à la ju­melle, il nous sem­blait y voir quelques vires… Le len­de­main, nous quit­tions notre camp de base avec 10 jours de nour­ri­ture. Afin d’op­ti­mi­ser notre pro­gres­sion, nous nous or­ga­ni­sâmes en 2 équipes qui al­laient s’al­ter­ner une à deux fois par jour. La pre­mière équipe grim­pe­rait et fixe­rait les cordes sur les­quelles la deuxième équipe re­mon­te­rait puis his­se­rait les sacs. Nous avions pris de quoi fixer 180 m de cordes au gré des em­pla­ce­ments de bi­vouac que nous es­pé­rions dé­cou­vrir. Sil­van se dé­voua pour prendre la tête dans la par­tie en glace. Au moyen d’aba­la­kovs, il fran­chit les pas­sages dé­ver­sants des 100 m de glace que nous fran­chîmes en toute hâte… Une fois sur le gla­cier, nous com­prîmes à quel point le mur dans le­quel nous nous en­ga­gions dé­pas­sait l’en­ten­de­ment. L’im­men­si­té était telle qu’il nous était im­pos­sible d’éva­luer les dis­tances. Ce que nous croyions être des fis­sures de­ve­nait des che­mi­nées dès lors que nous nous rap­pro­chions. Par­fois, les pierres

LA PA­ROI ÉTAIT LÀ, IM­PO­SANTE À S’EN PÉ­TER LES CERVICALES, MAIS EN PLUS GRANDE, ET PLUS RAIDE.

chu­taient de tel­le­ment haut qu’on ne pou­vait les voir, on ne pou­vait que les en­tendre fendre l’air pen­dant de longues se­condes… Après 2 jours d’une es­ca­lade désa­gréable sur des né­vés ex­po­sés puis dans des che­mi­nées mous­seuses et ruis­se­lantes, nous at­tei­gnîmes en­fin le pied de l’head wall. Mais le mau­vais temps an­non­cé était sur nous, nous em­pê­chant alors de trou­ver l’at­taque que nous avions re­pé­rée. L’im­mense pa­roi qui nous do­mi­nait dis­pa­rais­sait pro­gres­si­ve­ment dans le néant des nuages gris. Le cra­chin vi­re­vol­tait sans dis­con­ti­nuer dans une at­mo­sphère froide et hu­mide. Nous ins­tal­lâmes tant bien que mal notre bi­vouac dans la boue froide d’un gradin si­tué juste au-des­sus de la bar­rière de sé­racs que nous avions contour­né. Nous étions à l’abri, mais à heures fixes, ré­glées comme le pas­sage d’un mé­tro, des mil­liers de tonnes de glace al­laient s’ex­plo­ser 600 m plus bas, au pied d’un cou­loir qui fai­sait caisse de ré­son­nance. Les gron­de­ments pou­vaient être d’une puis­sance in­fi­nie au point d’en faire trem­bler la mon­tagne.

Jé­rôme et moi nous étions por­tés vo­lon­taires pour ne pas nous en­com­brer d’une deuxième tente… Ce soir-là, nous pas­sâmes un cer­tain temps à nous construire un toit avec des ha­macs dou­blés de nos fa­meuses cou­ver­tures de sur­vies. Nous étions fiers comme des ga­mins qui viennent de fi­nir une ca­bane. Mais fi­na­le­ment, nous pas­sâmes l’une des pires nuits du voyage. Trem­pés jus­qu’au ca­le­çon et al­lon­gés sur des ta­pis de sol en voie de cre­vai­son, nous étions coin­cés sous nos ha­macs à at­tendre que ça passe. Comme des chiens mouillés épris de claus­tro­pho­bie ch­ro­nique, nous fu­mions nos clopes en nous ra­con­tant des his­toires dé­nuées de sens et aux cou­leurs de notre si­tua­tion lé­gè­re­ment dé­ca­lée. Le len­de­main, la chance était avec nous. Mal­gré quelques nuages per­sis­tants, le so­leil fai­sait son ap­pa­ri­tion. Lad­di et Fa­bio pas­sèrent la jour­née à grim­per et fixer les cordes, pen­dant que Sil­van, Jé­rôme et moi fai­sions sé­cher nos af­faires. Après une pre­mière lon­gueur d’ar­tif, ils réus­sirent à re­joindre une ligne de fis­sures qui al­lait nous em­me­ner droit sur l’énorme che­mi­née qui rayait la face. Le len­de­main, nous re­mon­tâmes les 180 m de cordes fixes ain­si que tout notre camp dans l’es­poir de trou­ver un em­pla­ce­ment de bi­vouac dé­cent. 5 lon­gueurs plus haut, nous dé­cou­vrîmes une vire où nous dé­ci­dâmes d’ins­tal­ler notre 4e bi­vouac. Pen­dant que Fa­bio, Sil­van et Lad­di amé­na­geaient la vire, Jé­rôme et moi fixâmes en­core 5 lon­gueurs dans le mau­vais temps pour fi­na­le­ment re­des­cendre sur la vire. Mal­gré leurs ef­forts d’ins­tal­la­tion, la vire était beau­coup trop étroite pour 5. Après avoir in­gur­gi­té notre ra­tion de nour­ri­ture quo­ti­dienne, comme 2 bons clo­chards, nous re­mon­tâmes par les cordes pour nous ins­tal­ler tant bien que mal 40 m plus haut. Ce soir-là, la mon­tagne gron­dait… Le cul po­sé dans mon ha­mac, j’écou­tais pas­ser les mé­tros, tou­jours à l’heure pour vous em­pê­cher de dor­mir. Mon es­prit va­ga­bon­dait… Ve­nant se lo­ger au plus pro­fond de nos tripes, ses puis­santes vi­bra­tions nous plon­geaient dans les loin­tains re­tran­che­ments de notre cer­veau rep­ti­lien… Par­fois, des cailloux se dé­cro­chaient et le son lu­gubre de leur des­cente aux en­fers se rap­pro­chait de nous, pour fi­na­le­ment pas­ser à quelques mètres de notre bi­vouac per­ché. Fa­ta­le­ment, comme écra­sés par la gra­vi­té des sons am­biants, nous étions en­ga­gés jus­qu’au cou dans la ga­lère, à en­core plu­sieurs jours du som­met et à quelque 170 km de kayak du pre­mier village… Mal­gré l’in­con­fort ex­trême de mon ha­mac, l’exo­tisme de la si­tua­tion me fai­sait sou­rire… Je me sen­tais pri­vi­lé­gié d’être à ce point fra­gi­li­sé, mais plon­gé dans l’in­ti­mi­té des élé­ments, en grand té­moin d’un spec­tacle sons et lu­mières gran­diose, na­tu­rel et sur­tout sur­réa­liste. Al­lez… Au point où on en était, au­tant ne pas dor­mir. Ça n’ar­ri­vait pas tous les jours des nuits comme ça ! Je me grillais une clope pour fê­ter ce­la, tout en mé­di­tant sur notre sort mi­sé­rable,

NOUS INS­TAL­LÂMES NOTRE BI­VOUAC DANS LA BOUE FROIDE D’UN GRADIN SI­TUÉ JUSTE AU-DES­SUS DES SÉ­RACS

et pour­tant bel et bien as­su­mé. Les jours sui­vants furent éprou­vants pour le mo­ral. Plus nous pro­gres­sions et plus le ro­cher de­ve­nait beau. Mais les lon­gueurs que Sil­van et Lad­di en­chai­naient de main de maître nous étaient in­ter­dites, car ayant grim­pé notre quo­ta de lon­gueurs, nous autres étions ré­duits à la cor­vée du his­sage des sacs et aux in­ter­mi­nables re­mon­tées sur corde. Ça fai­sait mal au coeur d’être pen­du comme des sau­cis­sons, mais nous n’avions dé­fi­ni­ti­ve­ment pas le temps de nous li­vrer au plai­sir de la grimpe. C’était un tra­vail d’équipe et il nous fal­lait al­ler vite. Nous pas­sâmes une 5ème nuit sur une vire « conve­nable » si­tuée à en­vi­ron 300 m du som­met. Le len­de­main ma­tin, la mé­téo n’était pas pire que pré­vu. Grâce à Lad­di qui en grand lève-tôt se por­ta vo­lon­taire pour faire fondre l’eau dont nous avions be­soin, nous nous mo­ti­vâmes à tenter un one push jus­qu’au som­met. Après 200 m d’es­ca­lade « sou­ter­raine », nous tra­ver­sâmes vers la droite sur des dalles mons­trueu­se­ment ga­zeuses. Nous pas­sâmes pe­tit à pe­tit au-des­sus des nuages et, en­fin, nous at­tei­gnîmes le som­met du Tom­mel­fin­gers. Notre joie était ti­mide, car nous pen­sions dé­jà à la suite... De nuit et sous la neige, nous re­des­cen­dîmes jus­qu’à notre bi­vouac pour y pas­ser une 6e nuit hu­mide et fort mal­com­mode. Le len­de­main, nous nous ré­veillâmes dans une am­biance hi­ver­nale : un ver­glas psy­ché­dé­lique re­cou­vrait la to­ta­li­té de la face et comme sou­vent dans ces mo­ments-là, Jé­rôme se char­gea d’as­su­rer la des­cente en rap­pel. La pa­roi était si raide que nous ne coin­çâmes au­cune corde et, fi­na­le­ment, 24 h plus tard, après 1200 m de rap­pel et 5 km de marche char­gés de nos sacs de his­sage, nous ar­ri­vâmes à notre camp de base. En­fin, nous pou­vions nous dé­tendre…

Nous nous ac­cor­dâmes 2 jours de re­pos to­tal avant de re­mon­ter à bord de nos kayaks. La mé­téo s’an­non­çait in­cer­taine, mais le stock de nour­ri­ture di­mi­nuait à vue d’oeil. Il nous fal­lait par­tir… Après une heure de na­vi­ga­tion, nous sen­tions que quelque chose d’in­tense nous at­ten­dait. Certes, le cou­rant du fjord Lin­de­now nous pro­pul­sait à toute vi­tesse vers l’océan, mais une houle en­tre­te­nue par un vent sour­nois per­tur­bait notre na­vi­ga­tion. Sans cesse dés­équi­li­brés, il nous fal­lait pa­gayer pour ne pas nous re­tour­ner. Fi­na­le­ment, nous en­trâmes dans un fjord abri­té du vent où, à notre plus grande sur­prise, nous dé­cou­vrîmes une ca­bane qu’au­cune carte ne men­tion­nait. Mal­gré des traces d’ours, nous pas­sâmes une bonne nuit de ré­con­fort avant de re­par­tir en di­rec­tion de la côte est. Nous dé­bou­châmes sur la zone ex­po­sée à la houle où nous fûmes ac­cueillis par des hordes d’oi­seaux vo­lant joyeu­se­ment dans un ciel lourd et gris. De leurs bat­te­ments d’ailes, alors que nous pa­tau­gions dans le bouillon des vagues, ils sem­blaient vou­loir

AU MI­LIEU DU TUMULTE DES VAGUES, LAD­DI HURLAIT : « C’EST NOTRE SEULE CHANCE ! »

nous nar­guer. Nous avan­cions vite, mais avec la fa­tigue et la nuit ve­nant, nous n’eûmes pas le temps de fi­nir cette tra­ver­sée en­ga­gée. Sous la pluie, et ex­po­sés à un vent de plus en plus fort, nous ins­tal­lâmes un nou­veau camp. Le ma­tin, alors qu’il nous fal­lait ti­rer un cap de 10 km en pleine mer, l’océan était dé­chai­né. Le vent dé­chi­rait la crête des vagues et une houle de 2 m ne sa­vait plus où don­ner de la tête. Le coeur char­gé d’adré­na­line, nous nous en­ga­geâmes dans cette tra­ver­sée où au­cune re­traite ne nous était per­mise. Après 20 mi­nutes à me battre avec les vagues et à m’ef­for­cer de res­ter calme, au plus près de mes com­pa­gnons qui dis­pa­rais­saient der­rière les pa­quets d’eaux, je vis Jé­rôme en dif­fi­cul­té. As­pi­ré vers le large, je le voyais tres­saillir comme un ca­nard en fuite. Mal­gré toute sa bonne vo­lon­té, je l’en­ten­dais hur­ler : « je ne con­trôle plus rien ! » puis il dis­pa­rut sous son kayak dans une eau à 5 °C… « Raaaft uuuup !!! ». Nous nous ef­for­çâmes de le re­joindre pour ef­fec­tuer une ma­noeuvre de sau­ve­tage. Mais l’ap­proche était ris­quée. Heu­reu­se­ment, Lad­di gé­ra la crise avec beau­coup de sang-froid. À cause des vagues et mal­gré les pompes, il nous était im­pos­sible de vi­der in­té­gra­le­ment le kayak de Jé­rôme. Pa­gayer dans de telles condi­tions avec un ba­teau rem­pli d’eau se ré­vé­la im­pos­sible et, en 15 mi­nutes, Jé­rôme pas­sa trois fois à l’eau… L’heure était grave. À 1 km de là, nous pou­vions en­tre­voir une crique rem­plie d’ice­bergs où, peu­têtre, nous trou­ve­rions à nous abri­ter. Au mi­lieu du tumulte des vagues, Lad­di hurlait : « C’est notre seule chance! ». Il at­ta­cha alors une ligne de vie à l’avant du kayak de Jé­rôme pour le trac­ter avec l’aide de Fa­bio. J’étais au cô­té de Sur­vi­van et j’es­sayais de l’em­pê­cher de cou­ler. Les vagues nous ci­saillaient de toutes parts, le vent et l’eau nous fouet­taient le vi­sage. As­si dans son kayak avec de l’eau jus­qu’aux hanches, Jé­rôme était tran­si de froid et n’ar­ri­vait plus à pom­per. Je sen­tis im­mé­dia­te­ment que son ba­teau s’en­fon­çait… Je m’agrip­pais de toutes mes forces, mais mes bras fa­ti­guaient et me­na­çaient de lâ­cher prise. Je lui hur­lais, à en perdre ha­leine : « Pompe !!! Pompe !!! Al­lez !!! Pompe !!!». Je ne sau­rais dire com­bien de temps au­ra du­ré notre lutte, mais cou­ra­geu­se­ment, nous nous bat­tîmes jus­qu’à en­fin at­teindre le fond de la crique où par chance nous trou­vâmes un en­droit pour ac­cos­ter. Très vite, nous amé­na­geâmes un camp pour ré­chauf­fer Jé­rôme et at­tendre que les élé­ments se calment. Le len­de­main ma­tin, nous re­par­tîmes dans des condi­tions hou­leuses, mais sans vent. Une fois ce cap fran­chi, nous pen­sions avoir fait le plus dur. Mais nous na­vi­guâmes en­core 3 jours dans une tour­mente qui sem­blait avoir pris pos­ses­sion des lieux. Au mi­lieu des ba­leines qui ve­naient as­sis­ter au spec­tacle, nous avan­cions, les nerfs à vif en di­rec­tion de la ci­vi­li­sa­tion. En­fin, Aap­pi­lap­toq était en vue. Nous aper­çûmes des en­fants jouant à la ba­lan­çoire en s’élan­çant avec lé­gè­re­té dans les bour­rasques de ce même vent qui nous em­pê­chait d’avan­cer. Alors que nous étions en pleine lutte, ils contem­plaient la scène d’un air amu­sé. Ils nous virent dé­bar­quer tels des ov­nis, sur le sol de la ci­vi­li­sa­tion où, en­fin, nous pou­vions crier vic­toire. Nous ve­nions de clô­tu­rer une boucle de 340 km et 13 jours de kayak, avec 1700 m d’es­ca­lade, 6 bi­vouacs et seule­ment 3 jours de re­pos to­tal, le tout dans le bain d’une na­ture puis­sante et hos­tile. Mal­gré nos airs ha­gards, notre joie était im­mense, car le som­met de notre aven­ture était là, sur cette plage jon­chée d’épaves de ba­teaux à exac­te­ment zé­ro mètre d’al­ti­tude.

Quel pa­ra­doxe pour un al­pi­niste : en ou­vrant Metrophobia (1700 m, 7a A2+ et glace 120°) dans des condi­tions dif­fi­ciles, nous croyions avoir vé­cu le pire de notre aven­ture, mais le kayak avait pris fi­na­le­ment le des­sus. Les Suisses al­le­mands nous avaient pré­ve­nus, c’était le deal et en­core au­jourd’hui je suis conquis par leur idée de se dé­pla­cer à la force des bras. C’est beau, pur, et si c’était à re­faire je le re­fe­rais. Pa­ra­doxa­le­ment, après coup, ce sont les pires mo­ments de ga­lère qui vous mettent le plus en joie, car le cer­veau hu­main a cette fa­cul­té de trans­for­mer une ex­pé­rience en sou­ve­nir, en vous lais­sant un goût en bouche qui ne vous quitte pas. Le goût in­des­crip­tible d’un bouillon puis­sant et na­tu­rel qui vous im­prègne le corps et la tête d’un sen­ti­ment de li­ber­té sans li­mites. Comme pour une bonne soupe de lé­gumes, ce n’est qu’après de longues heures à mi­jo­ter dans un bouillon chaud que le mixe des ali­ments dé­voile sa vé­ri­table sa­veur, de ses sa­veurs dé­lec­tables qui vous ré­chauffe le coeur et vous donne de l’élan pour al­ler de l’avant.

Pho­tos An­toine Moineville / Sil­van Schüp­bach

Der­niers coups de pa­gaie avant la vi­sion libératrice de l’Apos­te­lens Tom­mel­fin­ger, et son ki­lo­mètre et de­mi hors taxes de gra­nit.

Sil­van Schüp­bach, Ch­ris­tian Le­der­ger­ber, Fa­bio Lu­po, Jé­rôme Sul­li­van et An­toine Moineville heu­reux au som­met de l’Apos­te­lens Tom­mel­fin­ger (glace 120°, A2+, 7a, 1700 mètres)

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