SPITOPHAGES PERVERSP.

Le spit, qui tient son nom de l’en­tre­prise ayant créé les pre­mières che­villes au­to-fo­reuses, a fait cou­ler plus d’encre qu’il n’a per­cé de trous. Né dans les an­nées 50, il a pris une place cen­trale dans les ou­ver­tures de voies. Cette “arme” a per­mis l’asc

Vertical (French) - - Vertical Signatures - Par Jé­rôme Blanc-Gras

Il y a peu, un col­lec­tif de jeunes pas­sion­nés, me­né entre autres par Ro­bin Bon­net, a lan­cé « l’Ap­pel des jeunes grim­peurs et al­pi­nistes1». Ce ma­ni­feste, qui va plus loin que le dé­bat sur l’équi­pe­ment « pour ou contre le spit » dresse un état des lieux in­té­res­sant de la fré­quen­ta­tion en mon­tagne et des pro­blèmes de co­ha­bi­ta­tion entre dif­fé­rents styles d’es­ca­lade, no­tam­ment entre les iti­né­raires asep­ti­sés et le « ter­rain d’aven­ture ». Cet Ap­pel com­mence par ces mots : « Le dé­ve­lop­pe­ment du ma­té­riel et des tech­niques d’es­ca­lade et d’al­pi­nisme nous offre au­jourd’hui un éven­tail très riche de pra­tiques : en salle, en couenne, en fa­laise, en mon­tagne ; sur du ro­cher, en mixte, en dry, en cas­cade de glace ; sur pro­tec­tions à de­meure ou amo­vibles. Mais nos ter­rains de jeu ne sont pas trai­tés comme un bien com­mun. Ils sont étouf­fés par le poids cultu­rel de la pé­riode du « tout spit », qui ne tient pas compte de la réa­li­té et de la plu­ra­li­té de nos pra­tiques. » Ce spit om­ni­pré­sent et ex­ces­sif, ré­duit en ef­fet les choix et le ter­rain de jeu des ama­teurs d’aven­ture. Les belles fis­sures vierges et abor­dables se font rares, des voies his­to­riques sont ré­équi­pées de fa­çon anar­chique, comme sur le Mas­sif de la Sain­teVic­toire ou dans le Ver­don, des spits fleu­rissent en haute mon­tagne dans des en­droits où les al­pi­nistes s’en sont tou­jours pas­sés. En­fin, la FFME prône un sur-équi­pe­ment de quelques fa­laises au dé­tri­ment des autres Sites Na­tu­rels d’Es­ca­lade…

COMMENT EN EST-ON AR­RI­VÉ LÀ ?

In­tro­duit dans les an­nées 50 dans les Alpes2 , le pi­ton à ex­pan­sion a fait du bruit dès le dé­but de son uti­li­sa­tion. C’est le cas de le dire car avec quelques di­zaines de coups de mar­teau pour fo­rer un trou au tam­pon­noir, le tra­vail était fas­ti­dieux. Serge Cou­pé, cé­lèbre ou­vreur des pa­rois de Char­treuse et du Ver­cors dans les an­nées 60 garde un sou­ve­nir mi­ti­gé de cet équi­pe­ment : « C’était pé­nible, ce­la re­ve­nait à tra­vailler en mon­tagne! Du coup on n’en met­tait pas beau­coup et en plus ce­la ren­dait le jeu moins drôle. » La gé­né­ra­li­sa­tion de ce type d’amar­rage « fixe » dans les ou­ver­tures de voies, en­traine de vives dis­cus­sions, d’abord sur le plan de l’éthique. On se sou­vient du conflit op­po­sant War­ren Har­ding et le re­gret­té Royal Rob­bins quant au style des ou­ver­tures au Yo­se­mite. D’un cô­té le chan­tier « in­digne » mais opi­niâtre et couillu, de l’autre la pu­re­té et le libre. Le spit va ali­men­ter d’autres po­lé­miques qui mar­que­ront l’his­toire de l’al­pi­nisme pour des dé­cen­nies, comme l’équi­pe­ment à l’aide d’un com­pres­seur de la voie Maes­tri au Cer­ro Torre (Patagonie) ou, sur nos fa­laises, le com­bat de JeanC­laude Droyer, dé­fen­seur de l’éthique an­glo-saxonne, contre les ou­vreurs de l’époque. Sur notre ter­ri­toire, l’avè­ne­ment de l’es­ca­lade spor­tive au dé­but des an­nées 80 va ba­layer l’image vieillotte et conser­va­trice de la mon­tagne : les kni­ckers et étriers laissent place aux col­lants, aux sacs à pof et au hui­tième de­gré. Tout est bon pour pous­ser plus loin la per­for­mance. Le cou­rant de l’équi­pe­ment est puis­sant : des lignes fleu­rissent sur les dalles et les bom­bés de nom­breuses ré­gions, et ce phé­no­mène s’étend jus­qu’en haute mon­tagne, no­tam­ment sous l’im­pul­sion de grim­peurs comme Mi­chel Pio­la. Dans le livre Escalades au Mont-Blanc (1987), Do­mi­nique Su­chet écri­vait : « les dé­trac­teurs s’in­surgent contre cette fo­lie de l’équi­pe­ment. Pour eux, la po­li­tique du « spi­ton­nage per­vers » en­traî­ne­ra une cer­taine forme de dé­ca­dence au sein de cette dis­ci­pline. Elle com­pro­met l’as­pect pal­pi­tant de la mon­tagne – en­ga­ge­ment, so­li­tude, dé­cou­verte, es­prit d’aven­ture -, pour se dé­na­tu­rer en gym­nas­tique al­pine où seule la no­tion de mou­ve­ment et de dif­fi­cul­té tient lieu de cri­tère. »

DES SPITS FLEU­RISSENT EN MON­TAGNE DANS DES EN­DROITS OÙ LES AL­PI­NISTES S’EN SONT TOU­JOURS PAS­SÉS.

http://ap­pel-des-jeunes.blog­spot.fr/p/blog-pa­ge_19.html Equi­pe­ment d’un pas­sage avec des pi­tons à ex­pan­sion « mai­son » dans la face Ouest des Drus en 1952 par Gui­do Ma­gnone, Lu­cien Bé­rar­di­ni, Adrien Da­go­ry, et Mar­cel Lai­né

Les voies spi­tées vont néan­moins ren­con­trer un suc­cès mas­sif et per­met­tront à toute une gé­né­ra­tion de grim­peurs (dont je fais par­tie) d’en­trer dans l’uni­vers des grandes voies et de la haute mon­tagne… Bien plus tard, c’est la ques­tion de l’en­vi­ron­ne­ment et de son res­pect qui est po­sée. Le spit et le per­fo sont mon­trés du doigt dans les Parcs na­tio­naux et dans des sec­teurs où l’on ai­me­rait en­tendre moins de bruit et voir moins de grim­peurs… Mal­gré ce­la, de­puis les an­nées 2000 et l’ap­pa­ri­tion des pre­miers 9b, le spit conti­nue d’être un ou­til d’ex­plo­ra­tion. Il joue même un rôle im­por­tant dans les pra­tiques hi­ver­nales avec l’équi­pe­ment des sites de dry-too­ling. Il fa­vo­rise l’ex­plo­sion du ni­veau tech­nique mais aus­si l’ou­ver­ture de grandes lignes mixtes, comme dans la val­lée de Freis­si­nières : Le Ci­me­tière des Elé­phants, Quar­tier Nord, Do­ber­man et bien d’autres… Les spits per­mettent sur­tout à cette ac­ti­vi­té de sor­tir d’une im­passe où les struc­tures abor­dées- sta­lac­tites et pla­cages - ne per­met­taient plus de s’as­su­rer cor­rec­te­ment. Le per­fo à la main et les spits dans les poches, on re­monte des lignes éphé­mères entre sur­plombs, sta­lac­tites et pla­cages, sans la boule au ventre. Ce pe­tit ac­ces­soire qui ap­pa­rais­sait aux yeux des grim­peurs de l’après-guerre comme une tri­che­rie et un simple ar­ti­fice s’est donc peu à peu an­cré dans nos pra­tiques, en es­ca­lade comme en al­pi­nisme. Doit-on pour au­tant en faire une norme?

UN CHAN­GE­MENT DE RE­GARD

Le ni­veau tech­nique ac­tuel as­so­cié au dé­ve­lop­pe­ment des pro­tec­tions amo­vibles comme les « aliens », les « ball nuts » et autres « To­tem cam », fa­vo­rise un chan­ge­ment de re­gard qui rap­pelle l’éthique an­glo-saxonne. Une forme de re­tour aux sources et de re­lec­ture du ter­rain… Au plus haut ni­veau sur le ro­cher, en mixte ou en dry, les grim­peurs prouvent que l’on peut par­fois se pas­ser des spits : Ar­naud Pe­tit dans Black Bean, à Céüse, Al­bert Leicht­fried dans le M8 des Do­lo­mites ou en­core Jeff Mer­cier en dry… Mais le « trad », le « clean », que ce soit en ro­cher ou en mixte, n’est pas ré­ser­vée au haut ni­veau. Ma­nu Ibar­ra, fin connais­seur des ai­guilles de Bé­ne­vise, dans le sud Ver­cors, a prou­vé l’an der­nier qu’il était en­core pos­sible d’ou­vrir des voies de ni­veau mo­deste en­tiè­re­ment sur équi­pe­ment amo­vible : coin­ceurs, mais aus­si pierres coin­cées, noeuds, sangles et bé­quets… Certes, dé­ni­cher ce genre de

ligne de nos jours reste une per­for­mance mais I.T.A., qui com­porte 6 lon­gueurs en 5c max, reste un clin d’oeil au col­lec­tif gre­no­blois Ini­tia­tive pour le Ter­rain d’Aven­ture3. L’Ap­pel des jeunes grim­peurs et al­pi­nistes sou­ligne un autre fait im­por­tant : la fré­quen­ta­tion de la haute mon­tagne évo­lue… Le re­fuge du Pro­mon­toire, à la Meije, ob­serve de­puis plu­sieurs sai­sons un re­gain d’in­té­rêt pour les iti­né­raires non ba­li­sés, comme la Pierre Al­lain en face sud, au dé­tri­ment des nom­breuses voies toutes proches en­tiè­re­ment équi­pées sur spits. Cet « état des lieux de nos pra­tiques montre que la moindre fré­quen­ta­tion de la haute- mon­tagne au pro­fit de la moyenne mon­tagne et, en­core plus, des zones ur­baines ou pé­ri-ur­baines ne ré­sulte pas, comme l’ont sup­po­sé cer­tains de nos aî­nés, d’un manque de voies clefs en mains. Au contraire... » En clair, contrai­re­ment aux an­nées 80 et 90, on va au­jourd’hui cher­cher en mon­tagne autre chose que du gou­jon. Les sites équi­pés, de proxi­mi­té, sont plus à même de sa­tis­faire une po­pu­la­tion pu­re­ment spor­tive qui n’a pas en­vie de s’en­com­brer d’aléas ma­té­riels, tem­po­rels et mé­téo… A l’in­verse, sor­tir au Grand Pic, voire même pour­suivre par la tra­ver­sée des arêtes ap­porte une toute autre ex­pé­rience que les lon­gueurs pour­tant plai­santes de la py­ra­mide Du­ha­mel. Et la nou­velle gé­né­ra­tion, bai­gnée dans cette culture spor­tive, a cruel­le­ment be­soin, comme le sou­ligne l’Ap­pel, de « re­don­ner un sens à l’aven­ture ».

UNE FORME D’IN­COM­PRÉ­HEN­SION.

Cher­cher l’aven­ture en se pas­sant des spits est néan­moins une dé­marche mal com­prise dans le mi­lieu de la grimpe, une contre-culture qui souffre de préjugés, comme ce­lui d’être éli­tiste. Vincent Mei­rieu, grim­peur et ou­vreur pro­li­fique, y ré­pond de la fa­çon sui­vante : « À mon sens, être éli­tiste, c'est croire que cer­tains grim­peurs de ni­veau mo­deste ne se­ront ja­mais ca­pables de faire du ter­rain d'aven­ture et ne leur pro­po­ser que des iti­né­raires asep­ti­sés ( ou des fis­sures mi­teuses et buis­son­neuses, ce que sont sou­vent au­jourd’hui les rares voies de ter­rain d’aven­ture ac­ces­sibles pré­ser­vées jusque-là par le ré­équi­pe­ment)... Alors même que les élites dont on vante les qua­li­tés et cé­lèbre les ex­ploits sur coin­ceurs, font, eux, du ter­rain d'aven­ture ex­trême sur du beau caillou. C'est sou­ses­ti­mer les grim­peurs, mé­pri­ser leurs ca­pa­ci­tés ! » Notre ter­ri­toire est en­core riche de voies qui se prêtent à la pose de coin­ceurs. En­core faut-il les pré­ser­ver, comme la Ula, cette fis­sure par­faite rayant d’un trait les 300 mètres du ca­nyon du Ver­don. Peu équi­pée, puis en­tiè­re­ment équi­pée et en­fin dés­équi­pée par­tiel­le­ment elle est à elle seule le la­bo­ra­toire de nos contra­dic­tions.

ÊTRE ÉLI­TISTE, C'EST CROIRE QUE DES GRIM­PEURS DE NI­VEAU MO­DESTE NE SE­RONT JA­MAIS CA­PABLES DE FAIRE DU TER­RAIN D'AVEN­TURE.

Un autre ar­gu­ment sou­vent bran­di contre l’es­ca­lade trad est la sa­cro-sainte no­tion de res­pon­sa­bi­li­té des ou­vreurs. A-t-on en­core le droit de prendre des risques en mon­tagne et in­ci­ter les autres à en prendre en ne lais­sant que peu de traces der­rière soi ?

Par­mi les ré­ac­tions suite à l’Ap­pel des jeunes grim­peurs et al­pi­nistes, Jean Ro­bert Ber­goend, un ou­vreur ex­pé­ri­men­té, s’ex­pri­mait en ces termes : « J'ai tou­jours pen­sé qu'il fal­lait sau­ve­gar­der le ter­rain pour que les dif­fé­rentes pra­tiques puissent se réa­li­ser. Pour moi il est in­sup­por­table de voir des jeunes et des moins jeunes d'ailleurs, mou­rir pour un spit non po­sé. Même la plus belle mon­tagne ne mé­rite pas le dé­cès de nos êtres chers. Vous avez rai­son de vou­loir pro­té­ger le ter­rain sur le­quel vous êtes à l'aise, pour l'ins­tant ! Je pense aus­si que tôt au tard l'équi­peur d'une voie pour­ra être in­quié­té en cas d'ac­ci­dent. » Cet avis a le mé­rite de nous aler­ter sur la ten­dance ac­tuelle mais il prouve par la même oc­ca­sion que le spit est pour beau­coup le ga­rant de notre sé­cu­ri­té. Est-ce vrai­ment le cas ?

LES EF­FETS PER­VERS DU SPIT

Tel l’an­neau de Tol­kien, der­rière sa fa­çade brillante le spit cache en réa­li­té un cô­té obs­cur et mal­sain. Ce sen­ti­ment de sé­cu­ri­té ab­so­lue en fait par­tie. Les spits vieillissent comme le reste et tant qu’on ne voit pas un gou­jon cé­der ou sor­tir de son lo­ge­ment, on consi­dère ce type de « point » comme in­ar­ra­chable… Son as­pect, la fa­çon dont il est plan­té, dont il bouge, la qua­li­té de la fis­sure, sont au­tant d’in­dices qui per­mettent d’éva­luer en temps réel la qua­li­té d’un pi­ton… Qu’en est-il d’un spit ? La FFME qui conven­tion­nait jusque-là près de 800 sites d’es­ca­lade en prô­nant l’es­ca­lade comme une ac­ti­vi­té « sans risques » prend conscience de cette fai­blesse… Mais les spits es­sai­més dans les an­nées 80 coûtent cher en entretien lors­qu’on a 80 000 li­cen­ciés contre plus d’un mil­lion d’uti­li­sa­teurs po­ten­tiels. Pour conti­nuer de prô­ner cette ab­sence de risques, la fé­dé­ra­tion semble s’orien­ter vers un sur­équi­pe­ment de quelques sites triés sur le vo­let, les fa­meux sites «d’in­té­rêt fé­dé­ral . Des Sites Na­tu­rels d’Es­ca­lade trans­for­més en S.A.E à ciel ou­vert4… Com­bien de spits fau­dra-t-il pour tran­cher entre es­ca­lade et al­pi­nisme ? Igno­rant la plu­part du temps ces fai­blesses po­ten­tielles, nous confions notre vie aux « pla­quettes », y com­pris lorsque celles- ci bougent et laissent suin­ter un peu de rouille. On prend l’ha­bi­tude de se pendre au re­lais sans ver­gogne et on la garde dans des ter­rains où il vau­drait mieux ne pas le faire… Ha­bi­tués à cô­toyer des spits, on ne re­tape plus les pi­tons au mar­teau pour s’as­su­rer de leur te­nue, on ne vé­ri­fie plus l’état des cor­de­lettes… On clippe ! En chan­geant notre com­por­te­ment, le spit porte en lui les dé­rives de notre so­cié­té consu­mé­riste et em­pêche le grim­peur d’ac­qué­rir des com­pé­tences d’al­pi­niste. L’équi­pe­ment des iti­né­raires gla­ciaires ou his­to­riques en haute mon­tagne en re­lais spi­tés pousse cer­tai­ne­ment ce phé­no­mène à son pa­roxysme. Cer­tains jus­ti­fient ce bé­ton­nage par une sur-fré­quen­ta­tion, une sé­cu­ri­té in­dis­pen­sable pour l’ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle, une évo­lu­tion des pra­tiques… Ré­mi Thi­vel avait aler­té la com­mu­nau­té à ce su­jet dans un cour­rier adres­sé aux or­ga­ni­sa­teurs des « Ren­contres ci­toyennes de la mon­tagne » , qui s’étaient te­nues à Gre­noble en 2012 : « De­puis deux ou trois ans, il y a vrai­ment une ac­cé­lé­ra­tion dans le fleu­ris­se­ment des gou­jons, dans des clas­siques qui se pro­tègent très bien sur coin­ceurs et friends, dans le mas­sif du Mont-Blanc, dans le Va­lais et le Val d’Aoste. Ce sont sou­vent les oeuvres de guides “sur le re­tour” qui, sous pré­texte de confort du client, de sé­cu­ri­té, et sur­tout pour avoir un sac lé­ger, n'hé­sitent plus à gou­jon­ner, le plus sou­vent ano­ny­me­ment et sans au­cune concer­ta­tion col­lec­tive. » Cet équi­pe­ment anar­chique de la haute mon­tagne a de quoi sus­ci­ter l’in­com­pré­hen­sion des pre­miers as­cen­sion­nistes : on gra­vit les lon­gueurs les plus in­té­res­santes, sou­vent au mi­lieu d’autres cor­dées, et une fois ces lon­gueurs consom­mées, pho­to­gra­phiées, ins­ta­gra­mées, on des­cend en rap­pel. N’est-ce pas dans la sor­tie au som­met et l’iso­le­ment que l’al­pi­nisme prend sou­vent toute sa sa­veur ? Qui sait en­core gé­rer une course dans son in­té­gra­li­té sans trace ni re­pères ? D’autre part, en confon­dant confort et sé­cu­ri­té ne sommes-nous pas en train de ci­sailler le pont de neige sur le­quel nous nous trou­vons? Un ami guide ob­ser­vait ré­cem­ment un gla­ciai­riste : « Se ruant sur un re­lais spi­té, il n’avait pas vu que ce­lui-ci était for­te­ment ex­po­sé à de grosses chutes de glace. Il lui suf­fi­sait de cou­pler quelques broches à quelques mètres de là, dans une glace d’ex­cel­lente qua­li­té, pour être to­ta­le­ment pro­té­gé. » Mais le spit at­tire l’oeil et la corde… Il ba­lise les iti­né­raires et ré­duit nos dé­ci­sions. A pro­pos de la gou­lotte Ché­ré, sans doute la plus fré­quen­tée de France, le guide et gen­darme-se­cou­riste Jeff Mer­cier ne mâche pas ses mots: « Ce type d’équi­pe­ment n’est qu’un en­cou­ra­ge­ment pour des al­pi­nistes dé­pour­vus de ju­ge­ment qui s’em­pilent les uns der­rière les autres au mé­pris de leur propre sé­cu­ri­té (chute de mor­ceaux de glace no­tam­ment). De fait, les re­lais sont sur­fré­quen­tés {…} Cette voie est la dé­mons­tra­tion par l’ab­surde d’un équi­pe­ment à de­meure.(...) Re­ti­rer les re­lais obli­ge­rait les pré­ten­dants à sor­tir en haut

du Tri­angle, ce­ci re­don­ne­rait à la course son ca­rac­tère al­pin. Ce­la évi­dem­ment res­trein­drait l’ac­cès 365 jours sur 365 tel qu’il est pra­ti­qué ac­tuel­le­ment… Mais est-ce gê­nant ? Un peu de tran­quilli­té lais­se­rait les marches de l’es­ca­lier se re­bou­cher, la neige re­cou­vri­rait les traces d’urine qui truffent les re­lais, peut-être même un bou­chon de neige se for­me­rait ? » Même s’il faut nuan­cer ce pro­pos en pré­ci­sant que tous les al­pi­nistes fré­quen­tant ce type d’iti­né­raire ne sont pas dé­pour­vus de ju­ge­ment, la dé­rive est bien réelle et ne concerne mal­heu­reu­se­ment pas que le mas­sif du Mont-Blanc.

LE SPIT S’OP­POSE-T-IL TO­TA­LE­MENT À L’AVEN­TURE ?

Cer­tai­ne­ment pas. Al­lez grim­per au Wen­den­stock dans l’Ober­land ou dans les voies de la pa­roi d’An­terne (Haute-Sa­voie) pour vous en convaincre… Ces iti­né­raires en­tiè­re­ment équi­pés sur spit (et équi­pés du bas) né­ces­sitent une belle dose d’en­ga­ge­ment et de connaissance du ro­cher. Uti­li­sé avec par­ci­mo­nie et un oeil in­tel­li­gent, le spit peut même va­lo­ri­ser l’es­ca­lade trad. Equi­pées de bons spits à leur som­met, les fis­sures d’An­not ont pu être dé­fri­chées et voient de plus en plus d’adeptes qui s’es­sayent aux coin­ce­ments et à la pose de pro­tec­tions. Beau­coup d’ou­vreurs qui ne tombent pas dans la fré­né­sie du per­fo, montrent aus­si toute la ri­chesse d’un équi­pe­ment par­tiel ou rai­son­né. Ain­si Ch­ris­tian Ra­vier four­nis­sait sur un blog6 ce té­moi­gnage en ré­ponse à une po­lé­mique sur l’uti­li­sa­tion du spit à Or­de­sa (Py­ré­nées es­pa­gnoles) : « Dans le ca­nyon d’Ar­ra­zas, de­puis une di­zaine d’an­nées dé­jà, des grim­peurs uti­lisent le per­fo pour l’ou­ver­ture de voies nou­velles. Ces iti­né­raires res­tent dans l’es­prit d’aven­ture que les grim­peurs viennent cher­cher à Or­de­sa de­puis tou­jours » . De­puis tou­jours aus­si, ils sont conscients du joyau que re­pré­sente cet en­droit ex­cep­tion­nel et ils n’ont pas be­soin d’une ad­mi­nis­tra­tion pour le leur rap­pe­ler. Les spits sont uti­li­sés avec par­ci­mo­nie de­puis les an­nées 60 sur les pa­rois du Gal­li­ne­ro, du To­zal ou de la Frau­ca­ta. « Mi­kel Za­bal­za, qui a si­gné ces quinze der­nières an­nées les plus belles oeuvres en ces lieux, a par exemple, uti­li­sé 10 spits (re­lais com­pris) pour les 400 mètres de l’ex­cep­tion­nel « Ena­mo­ra­dos » et 6 (tou­jours re­lais com­pris) pour la non moins belle voie Li­ber­ta­ria ». Comme asep­ti­sa­tion à ou­trance, il y a pire !

À l’heure ac­tuelle, ajoute Ch­ris­tian Ra­vier, « l’uti­li­sa­tion de la per­ceuse n’est ab­so­lu­ment pas ou­tran­cière à Or­de­sa, mais ce n’est pas pour ce­la qu’il ne faut pas res­ter vi­gi­lant, sans pa­ra­noïa ex­ces­sive. La per­ceuse est un ou­til dan­ge­reux et la ta­la­dro­ma­nia - com­pre­nez la « ma­nie du fo­rage » - est une pa­tho­lo­gie qui s’at­trape quand on ou­blie le mes­sage de la pierre. »

Fau­dra-t-il un jour sec­tion­ner les spits comme Royal Rob­bins l’avait fait dans les pre­mières lon­gueurs du Dawn Wall ( El Ca­pi­tan, Yo­se­mite) en 1970 ? Dans cer­tains lieux sans doute, pour pré­ser­ver ce qu’il reste de l’al­pi­nisme. Mais le spit, comme le to­po, fait au­jourd’hui par­tie de notre pa­tri­moine et de notre his­toire. La plu­part d’entre nous bour­rinent sur un beau caillou en­so­leillé ou sur les lames des pio­lets, pro­té­gés par de bons spits, avant de par­tir dans une face nord ou en expé… C’est parce que nous vi­vons ce pa­ra­doxe qu’il nous est dif­fi­cile d’en­tre­voir les en­jeux. Que ce soit pour pré­ser­ver le ter­rain de jeu des gé­né­ra­tions fu­tures ou que ce soit pour re­don­ner tout son sens à l’al­pi­nisme, l’heure est ve­nue de rai­son­ner son uti­li­sa­tion. Ce que nous al­lons cher­cher dans les fis­sures d’In­dian Creek ou sur la glace écos­saise est pos­sible à deux pas de chez nous… En­core faut-il consi­dé­rer nos vieilles fis­sures et nos mon­tagnes comme des monuments his­to­riques plu­tôt que comme des ter­rains de sport.

Des sites comme An­not par­viennent avec suc­cès à re­grou­per dans un même lieu géo­gra­phique des voies spi­tées, des voies en trad et du bloc. Il est d’ailleurs plai­sant et ré­con­for­tant de pas­ser d’un style à l’autre. Dans la pa­roi de la Pelle aux Trois Becs (Ver­cors) dif­fé­rentes formes d’es­ca­lade se cô­toient éga­le­ment : l’une exi­geant quinze dé­gaines au bau­drier, l’autre plus de sangles et de câ­blés.

Le CDESI de la Drôme, qui est le ges­tion­naire de ce sec­teur, re­groupe de­puis quelques an­nées tous les ac­teurs et tous les pra­tiques pour des concer­ta­tions et prises de dé­ci­sions construc­tives. Charte d’équi­pe­ment, res­pect du ca­rac­tère his­to­rique des voies, prise en compte de l’es­ca­lade comme une forme d’al­pi­nisme… Le spit y a sa place puisque des grim­peurs comme An­toine La­pos­tolle conti­nuent d’ou­vrir de re­mar­quables lignes non loin de la splen­dide et his­to­rique voie des Pa­ri­siens. Le spit n’est qu’un ou­til par­mi d’autres, mais dont il s’agit de me­su­rer l’em­ploi. Un en­fant ter­rible qu’il est temps de re­gar­der en face.

L’im­mense Jo­sune Be­re­ziar­tu joue le jeu des coin­ceurs à Or­de­sa dans Di­vi­na Co­me­dia, 7c max/300m, dont elle a réus­si la pre­mière en libre et à vue ! Pho­to Ri­kar Ote­gui.

Or­de­sa, le temple py­ré­néen du libre sur coin­ceurs. Ici Ch­ris­tian Ra­vier dans Edel­weiss (6b+, 350m) dans la mu­raille du Gal­li­ne­ro. Pho­to Ch. Ra­vier.

An­not. L’un des maîtres des lieux, Lio­nel Cat­soyan­nis, dans Crème an­glaise, 7b, l’une des plus belles en trad. Pho­to Ju­lien Char­rié.

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