CHA­PITRE XI : «HU­BER­BUAM» À TOUTE VI­TESSE

Vertical (French) - - Bonnes Feuilles Thomas & Alex -

Juin 2003 : Tho­mas et Alexan­der sont au tra­vail de­puis trois se­maines sur Zo­diac. Cette voie my­thique avait été ou­verte par l’éton­nant grim­peur et aven­tu­rier amé­ri­cain Char­lie Por­ter en 1972, il avait alors fran­chi un cran en termes de dif­fi­cul­té en ar­tif’. La voie, de­ve­nue une clas­sique par­cou­rue chaque sai­son par des di­zaines de cor­dées, est de l’avis gé­né­ral im­pos­sible à grim­per en libre. Elle tra­verse en ef­fet plu­sieurs zones de ro­cher si lisses que Char­lie Por­ter avait dû à plu­sieurs re­prises ins­tal­ler des « échelles de spits », c’est-à-dire des suc­ces­sions de pi­tons à ex­pan­sion rap­pro­chés ren­dant la pro­gres­sion ai­sée mais bien peu na­tu­relle. Les frères Huber sont res­tés fi­dèles à la tech­nique ro­dée sur El Niño cinq ans plus tôt : uti­li­ser sur le pre­mier quart de la voie un iti­né­raire voi­sin réa­li­sable en libre qui re­joint dès que pos­sible Zo­diac, et plus haut de pe­tites va­ria­tions, de quelques mètres ou d’une lon­gueur, pour évi­ter des pas­sages in­en­vi­sa­geables en libre, no­tam­ment des fis­sures si mi­nus­cules qu’elles ne per­mettent pas l’es­ca­lade libre. Au centre de Zo­diac, deux lon­gueurs ap­pe­lées Open Book et The Nipple, aux prises mi­cro­sco­piques quand il y en a, leur ré­sistent pour­tant. Pas d’autres voies à proxi­mi­té ni de sys­tème de fis­sures al­ter­na­tif, il faut pas­ser là. La clef est une suc­ces­sion de contor­sions où les pieds sont sim­ple­ment po­sés sur la roche lisse, en adhé­rence, et par­fois il n’y a d’autre prise de main que de vagues re­liefs sur le gra­nit. C’est très dur, 8b au mi­ni­mum, les frères n’y ar­rivent pas. Chaque ten­ta­tive de for­cer ces deux pas­sages se ter­mine in­évi­ta­ble­ment par une chute : il fait trop chaud, les mains glissent, la gomme des chaus­sons, sur­chauf­fée, ne tient pas. At­ta­blés à la ca­fé­té­ria de Camp 4, dé­cou­ra­gés par la cha­leur de plus en plus pe­sante, Alexan­der et Tho­mas dé­cident de re­non­cer pour l’heure. Avant de ren­trer en Al­le­magne, ils dé­cident, à dé­faut d’une réus­site en libre, de tenter de battre le re­cord de vi­tesse de Zo­diac, fixé à un peu moins de 6 heures par Am­mon McNee­ly. Pour com­pa­rai­son, une cor­dée clas­sique a be­soin de trois jours pour grim­per cette clas­sique… Les frères ont un avan­tage évident : ils connaissent la voie par coeur et pour­ront grim­per le plus sou­vent en libre ce qui per­met­tra d’al­ler bien plus vite qu’en ar­tif’. Ils se dé­cident pour la tech­nique du short­fixing qui per­met aux deux grim­peurs de la cor­dée de pro­gres­ser si­mul­ta­né­ment. Le pre­mier grimpe une lon­gueur et ar­ri­vé au re­lais, il y fixe la corde sur la­quelle son se­cond va re­mon­ter au ju­mar. Pen­dant ce temps, le lea­der pré­pare 20 mètres de corde libre entre son bau­drier et le re­lais puis se lance dans la lon­gueur sans at­tendre son com­pa­gnon. Dès le pre­mier pas d’es­ca­lade, il s’ex­pose donc à une chute po­ten­tielle de 20 mètres. Lors­qu’il a grim­pé 10 mètres, à toute al­lure, la hau­teur de chute po­ten­tielle dé­passe les 30 mètres s’il n’a pas pris le temps de pla­cer une pro­tec­tion pour ga­gner du temps. C’est ex­trê­me­ment dan­ge­reux mais c’est à ce prix que le re­cord pour­ra tom­ber. Dès son ar­ri­vée au re­lais, le se­cond peut en­fin as­su­rer le lea­der et di­mi­nuer son ex­po­si­tion ter­ri­fiante. Au pre­mier es­sai, les frères avalent Zo­diac en 4 heures 7 mi­nutes, en ayant pro­gres­sé sur les deux tiers de la voie en libre. Vic­toire ! Ils sont eux­mêmes éba­his… et pour­tant ils sentent bien que leur tech­nique est loin d’être ro­dée. Deux jours plus tard, ils par­viennent au som­met en 3 heures 7 mi­nutes ! Der­nière ten­ta­tive en di­mi­nuant en­core le nombre des pro­tec­tions pla­cées du­rant l’es­ca­lade : Zo­diac tombe en 2 heures 31 mi­nutes. Si­mon Car­ter, grand pho­to­graphe d’es­ca­lade aus­tra­lien, les a shoo­tés de­puis le haut de la pa­roi : « Ce qu’ont fait les Huber, c’est vrai­ment le truc le plus fou que j’aie ja­mais vu. Ils ne grim­paient pas, ils vo­laient lit­té­ra­le­ment », ra­conte-t-il. Alex et Tho­mas sont ra­vis, le jeu les a en­thou­sias­més et leur a per­mis d’ef­fa­cer la dé­cep­tion de leur échec en libre. Ils ont de toute fa­çon dé­jà pré­vu de re­ve­nir à l’au­tomne pour tenter de nou­veau Free Zo­diac, es­pé­rant des tem­pé­ra­tures plus clé­mentes.

En at­ten­dant, pas ques­tion de bais­ser la garde sur leur ni­veau d’es­ca­lade. Ils re­nouent avec l’un des plus beaux murs des Alpes de Berch­tes­ga­den, la face nord du Feue­rhorn, au Rei­ter Alm. Ce mur de cal­caire par­fait, haut de 400 mètres, sur­plom­bant et om­bra­gé, est une vieille connaissance : c’est ce­lui de la voie The End of Si­lence. Non loin de cette ligne dé­ter­mi­nante pour Tho­mas, les frères, au frais dans la

face nord et à do­mi­cile, re­pèrent une nou­velle ligne, l’équipent, la tra­vaillent et fi­na­le­ment la grimpent rot­punkt, dans les règles de l’art : Fi­re­wall at­teint le 8b+, soit exac­te­ment la dif­fi­cul­té de Zo­diac, sur une lon­gueur à peine moins im­por­tante ! L’épi­sode per­met de s’en sou­ve­nir : le pal­ma­rès des frères Huber au Yo­se­mite a bien sa source ici, sur le cal­caire su­blime des grands murs al­le­mands et au­tri­chiens. En sep­tembre, ils sont de re­tour sur Zo­diac, confiants… sauf qu’ils n’ont pas an­ti­ci­pé un dé­tail : à l’au­tomne, la face sud-est d’El Cap reste en­so­leillée toute la jour­née ! Les condi­tions ne sont donc pas meilleures qu’en juin. Ils s’acharnent, tra­vaillant dès les pre­mières lueurs du jour les lon­gueurs dif­fi­ciles qui de­viennent im­pos­sibles dès que le so­leil frappe la pa­roi. Ils re­des­cendent alors à leur por­ta­ledge où ils passent la jour­née à cuire au so­leil et bou­qui­ner. Au cré­pus­cule et jus­qu’à la nuit noire, ils sont de nou­veau au tra­vail. C’est Alexan­der qui, à ce pe­tit jeu, réus­sit le pre­mier à sur­mon­ter The Nipple, la plus dif­fi­cile des lon­gueurs de Zo­diac, à 8b/8b+. Les frères se concertent : il faut main­te­nant tenter une as­cen­sion rot­punkt du bas, sans plus at­tendre car oc­tobre est dé­jà là. La pres­sion se­ra énorme pour Tho­mas mais ils n’ont pas le choix. Après deux jours de re­pos dans la val­lée, les frères at­taquent la voie au pe­tit jour. Dès que le so­leil de­vient trop fort, ils s’ar­rêtent jus­qu’au cré­pus­cule, à la fa­veur du­quel ils réus­sissent en­core deux lon­gueurs en libre. Veillée de com­bat dans le por­ta­ledge : de­main, l’écaille ob­sé­dante de The Nipple… Alex dé­marre dès qu’il fait un soup­çon de lu­mière mais le so­leil le­vant le rat­trape pile au mi­lieu de la lon­gueur clef. Aveu­glé, im­mé­dia­te­ment en sueur, il glisse. Ra­té. Re­tour au por­ta­ledge pour une in­ter­mi­nable jour­née d’at­tente. Le soir ve­nu, Alexan­der passe en­fin The Nipple. À Tho­mas main­te­nant. Il est ten­du, il n’a en­core ja­mais en­chaî­né ce crux… Il est si concen­tré qu’il en ou­blie de s’en­cor­der. Alors qu’il est dé­jà un bon mètre au-des­sus du re­lais, Alexan­der alerte : « Eh, Tho­mas, et ta corde ? » Re­tour au re­lais, nou­veau dé­part. Tho­mas chute une pre­mière fois. Il hurle, ra­geur : « Je le sa­vais ! Je n’y ar­ri­ve­rai ja­mais ! » Il se calme. Nou­veau dé­part, nou­velle chute, presque im­mé­diate. Pas mieux pour la troi­sième ten­ta­tive. Le so­leil est cou­ché, la fraî­cheur tombe sur le grand mur. Si Tho­mas ne passe pas main­te­nant, la pre­mière rot­punkt leur échap­pe­ra, il fau­dra tout re­com­men­cer dans quelques jours. Tho­mas, dé­ter­mi­né, ne ré­flé­chit plus. Il pro­gresse dans un état se­cond, comme si chaque mètre était le der­nier, sans glis­ser cette fois. L’obs­cu­ri­té est presque to­tale lors­qu’il at­teint le re­lais. The Nipple est li­bé­ré, par cha­cun des deux membres de la cor­dée ! Tho­mas reste sans ré­ac­tion, hé­bé­té presque. Ce n’est que de re­tour au por­ta­ledge, une ca­nette de bière en main, qu’il par­vient en­fin à exul­ter. Le len­de­main, ils grimpent d’une traite les neuf lon­gueurs res­tantes, sans la

ZO­DIAC EST LA SIXIÈME VOIE EN LIBRE SI­GNÉE HUBER SUR EL CA­PI­TAN.

moindre chute, jus­qu’au som­met. « Der­rière nous, les 600 mètres d’aven­ture de Zo­diac. De­vant nous, la li­ber­té. Nous avons re­trou­vé les deux, l’aven­ture et la li­ber­té, au sein de la cor­dée Hu­ber­buam» triomphe Tho­mas. C’est la sixième voie en libre si­gnée Huber sur El Ca­pi­tan, après Free Sa­la­thé, El Niño, Free­ri­der, Gol­den Gate et El Co­ra­zon. Ce se­ra la der­nière aus­si, les prin­ci­paux iti­né­raires clas­siques d’El Cap sont dé­sor­mais li­bé­rés, grâce aus­si aux réa­li­sa­tions red­point ma­gis­trales de Tom­my Cald­well de­puis 2000, avec Beth Rod­den ou Nick Sa­gar : Lur­king Fear, The Shaft et sur­tout West But­tress, li­bé­rée quelques mois avant Zo­diac. Der­rière ces ou­vreurs al­le­mands et amé­ri­cains, les grim­peurs de haut ni­veau du monde en­tier se pressent pour réus­sir eux aus­si El Cap en libre par l’un des dix iti­né­raires dé­sor­mais exis­tants, du Nose à Zo­diac. C’est Free­ri­der qui est la plus cour­ti­sée… et la plus réus­sie. Les frères Huber, en im­por­tant dès 1995 les tech­niques de tra­vail de l’es­ca­lade spor­tive sur El Ca­pi­tan, no­tam­ment le tra­vail sur cordes fixes fixées du haut lorsque né­ces­saire, ont contri­bué à ré­vo­lu­tion­ner les pra­tiques au Yo­se­mite. Leur hé­ri­tage est énorme… mais dé­sor­mais d’autres grim­peurs plus frais prennent le re­lais et vien­dront ou­vrir des iti­né­raires en­core plus durs en libre sur El Ca­pi­tan. « C’est fi­ni le libre à El Cap pour moi : je n’ai plus l’en­vie ni l’éner­gie pour ce­la, ex­plique Alexan­der quelques mois plus tard. En plus, il n’y a se­lon moi plus de voies his­to­riques de cette am­pleur et de cette beau­té à li­bé­rer, une ère est ter­mi­née. Cer­tains Amé­ri­cains pensent que j’ai vo­lé les joyaux du pa­tri­moine na­tio­nal ! » sou­rit-il, ta­quin et pas peu fier de son par­cours sur El Cap. À 36 et 34 ans pour­tant, les Stone Mon­keys ba­va­rois n’en ont pas fi­ni avec le Yo­se­mite : ils ont dé­cou­vert le speed clim­bing, une dis­ci­pline dans la­quelle ils se sentent plus que nulle part ailleurs en os­mose. Ce jeu-là leur fait en­core en­vie et dans les quatre an­nées sui­vantes, il ne se pas­se­ra plus un été sans qu’ils ne partent en­semble à l’as­saut des re­cords de vi­tesse sur El Cap.

Ils sont de nou­veau au pied de Zo­diac dès juin 2004. Ils en étaient res­tés l’an­née pré­cé­dente à 2 heures 31 mi­nutes : « Notre pro­jet était d’amé­lio­rer notre propre re­cord jus­qu’à ce que nous ayons le sen­ti­ment de ne pas avoir per­du la moindre mi­nute tout au long des 600 mètres de la pa­roi », ex­plique Alexan­der. De fait, ten­ta­tive après ten­ta­tive, ils amé­liorent constam­ment leur temps, grap­pillant des se­condes par­tout où ce­la est pos­sible, jus­qu’à at­teindre le temps de 2 heures et une poi­gnée de mi­nutes. À ce stade, ils ne sou­haitent plus qu’une chose : pas­ser sous la barre des 2 heures. El Ca­pi­tan en moins de 120 mi­nutes… Le pro­blème est qu’ils ne pensent plus pou­voir amé­lio­rer leur mé­thode, c’est donc grâce au men­tal et au phy­sique qu’il fau­dra être plus ra­pide. Ils se lancent de nou­veau le 17 juin. Comme d’ha­bi­tude, c’est Tho­mas qui grimpe en tête la pre­mière moi­tié de la voie. Au pied d’El Cap, une cin­quan­taine de Stone Mon­keys, amis, proches et cu­rieux, sont mas­sés pour suivre le dé­fi. Tho­mas est gal­va­ni­sé et lors­qu’il passe au mi­lieu de la voie le re­lais à son frère, il a amé­lio­ré son meilleur temps de quatre mi­nutes : la barre des 2 heures est à leur por­tée ! Alexan­der se doit d’être à la hau­teur, il donne tout : « Je suis al­lé à ma li­mite ab­so­lue », re­con­naît-il. Plus il s’élève, plus vite que ja­mais, plus il y croit. Alors que Tho­mas re­monte au ju­mar la der­nière lon­gueur, une cla­meur s’élève du fond de la val­lée : les Stone Mon­keys donnent de la voix et tré­pignent pour le sou­te­nir. Alexan­der lui tend la main pour ac­com­pa­gner son der­nier bond vers le som­met de Zo­diac, avant d’ar­rê­ter le chro­no. 1 heure 5 mi­nutes 34 se­condes. Ce re­cord n’a, de­puis, ja­mais été bat­tu.

PRE­MIÈRE TEN­TA­TIVE SUR LE NOSE : 9H. UN TEMPS À DES AN­NÉES-LU­MIÈRES DU RE­CORD.

Un an plus tard, en sep­tembre 2005, les frères s’at­taquent au plus pres­ti­gieux des re­cords de vi­tesse du Yo­se­mite : ce­lui du Nose, pi­lier cen­tral d’El Ca­pi­tan. Cette voie, avec son ki­lo­mètre de gra­nit ver­ti­cal, est la plus connue du conti­nent amé­ri­cain et peut-être du monde. Dé­te­nir le re­cord de son as­cen­sion est un hon­neur. War­ren Har­ding avait mis 47 jours pour l’ou­vrir en 1958, avec ses com­pa­gnons suc­ces­sifs. Royal Rob­bins, avec Joe Fit­schen, Chuck Pratt et Tom Frost, avait ra­me­né ce temps à 7 jours dès la deuxième as­cen­sion. Jim Brid­well, John Long et Bill West­bay avaient réus­si la pre­mière en moins de 1 jour (17 h 45 min) en 1975 : la pho­to des trois Stone Mas­ters po­sant crâ­ne­ment de­vant El Cap, clopes au bec et pan­ta­lons pattes d’élé­phant, est en­trée dans la lé­gende. La course au re­cord a connu sa phase la plus ac­tive dans les an­nées 1990, sur fond de duel ami­cal entre les Amé­ri­cains Hans Flo­rine et Pe­ter Croft. Avec des par­te­naires dif­fé­rents, ils se vo­lèrent ré­gu­liè­re­ment le re­cord, le ra­me­nant à moins de 5 heures… jus­qu’au jour de 1992 où ils s’unirent pour éta­blir en­semble le chro­no de 4 heures 48 mi­nutes ! Dix ans plus tard, les Stone Mon­keys dé­cident de ral­lu­mer la flamme. Dean Pot­ter, avec Tim­my O’Neill, bas­cule sous la barre des 4 heures. Hans Flo­rine, pro­vo­qué, re­prend du ser­vice et vient ré­cu­pé­rer « son » re­cord quelques jours plus tard ! La gué­guerre entre Pot­ter et Flo­rine s’achève l’an­née sui­vante, à l’au­tomne 2002, quand Flo­rine s’en­corde avec l’ex­tra­or­di­naire grim­peur Yu­ji Hi­raya­ma. En­semble, ils éta­blissent le re­cord au temps in­croyable de 2 heures 48 mi­nutes 55 se­condes. Dean Pot­ter dé­pose les armes et c’est ce re­cord de Flo­rine et Hi­raya­ma que visent Tho­mas et Alexan­der. Ils se mettent au tra­vail dans des condi­tions très par­ti­cu­lières : une équipe de tour­nage de ci­né­ma est avec eux sur la pa­roi. Les frères Huber sont al­lés eux-mêmes sol­li­ci­ter Pepe Dan­quart, réa­li­sa­teur al­le­mand de re­nom, os­ca­ri­sé pour un court-mé­trage en 1994 et au­teur de deux do­cu­men­taires consa­crés au sport, Heim­spiel, une plon­gée au coeur d’une équipe de ho­ckey ber­li­noise, et Tour d’en­fer, sur les cou­reurs du Tour de France. Pepe Dan­quart n’a pas hé­si­té long­temps, al­lé­ché au­tant par l’idée de fil­mer des grim­peurs sur le Nose que par l’his­toire de ces deux frères aux re­la­tions, il l’a sai­si im­mé­dia­te­ment, aus­si riches que com­plexes. Il pose une condi­tion : un tour­nage dif­fé­ré est ex­clu, il veut être là au mo­ment pré­cis de l’ex­ploit et non tour­ner a pos­te­rio­ri, une fois la per­for­mance réa­li­sée. Tho­mas et Alexan­der ac­ceptent, bon gré mal gré. Pour la pre­mière fois, ils vont pré­pa­rer et réa­li­ser une grande per­for­mance sous l’oeil de la ca­mé­ra. La pres­sion est in­édite et pro­blé­ma­tique, en par­ti­cu­lier sur cet exer­cice du speed clim­bing où ils prennent des risques énormes. Une équipe de tour­nage de qua­torze per­sonnes les ac­com­pagne, en­ca­drée par les Stone Mon­keys Ivo Ni­nov et Am­mon McNee­ly. Sur la pa­roi, trois ca­me­ra­men grim­peurs dont les amis Max Rei­chel et Franz Hin­ter­brand­ner. Des di­zaines d’autres Mon­keys as­surent les por­tages, Dean Fi­del­man est chauf­feur, Heinz Zak pho­to­graphe « de pla­teau ». Dean Pot­ter et Chon­go Chuck fi­gurent en bonne place dans le script. Bref, ce tour­nage est l’évé­ne­ment de l’été à Camp 4. Les pre­mières se­maines de tra­vail sur la voie sont éga­le­ment les pre­mières du tour­nage, lent, com­plexe, contrai­gnant. Il est im­pos­sible de dire ce qui se­ra le plus dif­fi­cile à réa­li­ser, le re­cord de vi­tesse ou le film ! Les frères Huber font une pre­mière ten­ta­tive sur le Nose : ils mettent plus de 9 heures. Un temps re­mar­quable, mais, sans sur­prise, à des an­nées-lu­mière du re­cord. Le tra­vail en­core né­ces­saire pour re­trou­ver la ra­pi­di­té ex­trême qu’ils avaient at­teint sur Zo­diac s’an­nonce énorme. Ils n’ont pas le loi­sir de s’y at­ta­quer. Lors d’un re­pé­rage sur Middle Ca­the­drale Spire, un som­met face à El Cap où les ca­me­ra­men es­pèrent trou­ver un angle de vue in­té­res­sant sur le Nose, Alexan­der chute de 16 mètres, suite à la rup­ture d’une prise sur un ter­rain très fa­cile mais ex­po­sé. Il a par­fai­te­ment gé­ré la si­tua­tion, s’écar­tant de la pa­roi d’un bond à la pre­mière se­conde de sa chute et se pré­pa­rant à l’im­pact sur ses jambes. Par chance, il at­ter­rit sur un ter­rain en pente, sans obs­tacle. Il ne souffre que de bles­sures peu graves aux deux pieds… Pepe Dan­quart filme son re­tour, tan­tôt ram­pant sur ses ge­noux tel Doug Scott à l’Ogre, tan­tôt sur le dos de son frère au vi­sage to­ta­le­ment fer­mé. Un peu plus tard, Dan­quart prend à part Tho­mas pour une in­ter­view. Tho­mas craque et pleure, dé­voi­lant pour la pre­mière fois au­tant son amour pour son frère que

QUELQUES MOIS PLUS TARD, ILS ÉTA­BLISSENT UN NOU­VEAU TEMPS DE RÉ­FÉ­RENCE EN 2 HEURES 45 MI­NUTES ET 45 SE­CONDES.

le poids de la res­pon­sa­bi­li­té qui fut la sienne dès leur ado­les­cence, en tant que grand frère res­pon­sable de la sé­cu­ri­té de son ca­det vis-à-vis de ses pa­rents… Dan­quart ju­bile : le film sur le Nose est mal par­ti, mais ce­lui sur les frères avance à grand pas. Au prin­temps sui­vant, tout le monde est de re­tour dans le Yo­se­mite, à son poste pour la pour­suite du film. Tho­mas et Alexan­der tra­vaillent lon­gue­ment la voie, amé­liorent sans cesse les tech­niques qui leur per­met­tront de grap­piller quelques mi­nutes, ma­noeuvres com­plexes de corde, pla­ce­ments de coin­ceurs, por­tions d’es­ca­lade si­mul­ta­née à corde ten­due, etc. L’équipe de tour­nage est elle aus­si de plus en plus au point. Le jour d’une nou­velle ten­ta­tive sé­rieuse ar­rive en­fin. Au ma­tin, Tho­mas ne se sent pas par­fai­te­ment en forme mais il serre les dents : tout le monde est prêt, il faut y al­ler… Top chro­no. Ils sur­volent les dif­fi­cul­tés, au prix d’une prise de risque presque per­ma­nente : leur sys­tème de pro­gres­sion en short fixing, comme dans Zo­diac, et leur re­non­ce­ment à toute pro­tec­tion non in­dis­pen­sable les ex­pose ré­gu­liè­re­ment à des chutes de plu­sieurs di­zaines de mètres dont les consé­quences se­raient, par en­droits, dra­ma­tiques. Tho­mas est à la peine, les images en at­testent, sa grimpe est heur­tée, par­fois hé­si­tante. Sou­dain, il vole de plus de 20 mètres, heur­tant une pe­tite vire en pleine chute. Il a beau­coup de chance à son tour : il n’a pas de bles­sure grave. Il souffre tout de même de sévères contu­sions et il est son­né, sa­le­ment. C’en est fi­ni de la course au re­cord pour cette an­née. Dan­quart a ce qui lui faut : que lui im­porte la réus­site ? Il a sai­si l’es­sence de l’his­toire, ce com­bat de deux grim­peurs gla­dia­teurs en quête d’une per­for­mance in­croya­ble­ment ci­né­ma­to­gra­phique, leur soif d’adré­na­line et de risques qui donne un sens à leur vie, leur fra­ter­ni­té aus­si pro­duc­tive qu’in­ti­me­ment pe­sante et en­fin leur fra­gi­li­té, évi­dente mal­gré la puis­sance hyp­no­tique de leurs corps et de leurs vo­lon­tés : « Mon film a don­né à ces deux icônes de l’es­ca­lade leur di­men­sion d’hommes », ex­plique le réa­li­sa­teur. Le do­cu­men­taire, in­ti­tu­lé Am Li­mit, sort l’an­née sui­vante, en mars 2007, et fait un ta­bac : 300 000 en­trées au ci­né­ma. Il est dif­fu­sé sur les té­lé­vi­sions du monde en­tier, à une cen­taine de re­prises – en France, sous le triste titre Les Pa­rois de l’ex­trême – et dé­croche plu­sieurs prix. Dans les pays étrangers à la sphère ger­ma­nique, ce film re­mar­quable reste le prin­ci­pal vec­teur de no­to­rié­té des frères Huber. Pa­ra­doxal, puis­qu’il ra­conte l’un de leurs rares échecs ! En­fin, échec… pas pour long­temps. En sep­tembre 2007, Alexan­der et Tho­mas sont de nou­veau sur le Nose. Pas de ca­mé­ra cette fois, pas de contraintes, juste une en­vie énorme, ir­ré­pres­sible, de dé­cro­cher en­fin le re­cord. La re­prise est dure : 10 heures à la pre­mière ten­ta­tive. Ils s’ac­crochent, tra­vaillent en­core et en­core, ob­ses­sion­nels. Au sixième es­sai, ils sont à 3 heures 10 mi­nutes et se sentent au som­met tou­jours en forme. La pro­chaine se­ra la bonne, ils le sentent. Le 4 oc­tobre, ils lancent l’as­saut fi­nal. Ils sont plus ra­pides que ja­mais. Plus de doute, plus de peur, plus la moindre hé­si­ta­tion : l’ivresse de la vi­tesse pure. En route, ils doivent dou­bler une cor­dée, en­ga­gée de­puis plu­sieurs jours dans la voie, puis Tho­mas perd un étrier, et pour­tant, au som­met, leur chro­no est ar­rê­té à 2 heures 48 mi­nutes et 35 se­condes. Le re­cord est bat­tu… mais à 15 se­condes du temps de Flo­rine et Hi­raya­ma seule­ment ! C’est trop peu, mes­quin presque. Puis­qu’ils ont per­du un peu de temps en route, ils doivent pou­voir faire mieux. Le 8 oc­tobre, ils font une nou­velle ten­ta­tive, to­ta­le­ment dé­com­plexés puis­qu’ils ont dé­jà bat­tu le re­cord. Cette fois, tout se dé­roule à per­fec­tion et ils éta­blissent un nou­veau temps de ré­fé­rence à 2 heures 45 mi­nutes 45 se­condes. Près de 400 mètres de dé­ni­ve­lée par heure sur un mur en 5+/A2… Deuxième nuit de fête dé­bri­dée à Camp 4, quatre jours après la pre­mière ! Le re­cord ne tien­dra pas long­temps : Hans Flo­rine et Yu­ji Hi­raya­ma le re­prennent neuf mois plus tard, l’amé­lio­rant de 2 puis de 13 mi­nutes. Tho­mas et Alexan­der ap­plau­dissent, sans le moindre re­gret. Ils ont dé­te­nu le re­cord un temps, ins­crit une nou­velle fois le nom de leur cor­dée dans les ta­blettes du Yo­se­mite et réus­si, en­semble, un pa­ri ex­tra­or­di­naire. Ce­la leur suf­fit am­ple­ment, d’au­tant plus que leur cor­dée a bien du mal à fonc­tion­ner hors du Yo­se­mite du­rant cette pé­riode.

Les frères Huber heu­reux après un nou­veau re­cord sur le Nose à El Ca­pi­tan. Pho­to Heinz Zak.

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