Ma dé­cla­ra­tion La lettre d’amour de Chris(tine and the Queens) à Mi­chael Jackson

VOGUE Paris - - News - Mi­chael Jackson à Londres, en 1983, re­çoit un disque d’or pour l’al­bum Th­riller.

Alors que se pré­pare à Paris l’ex­po­si­tion «Mi­chael Jackson, Wall» qui re­trace On son in­fluence the dans l’art contem­po­rain, Vogue à une a don­né ar­tiste que carte l’idole blanche de la pop a tour à tour fas­ci­née, dé­rou­tée et ins­pi­rée.

J ’étais al­lée me cou­cher avec ce qui me sem­blait être du dé­goût – ce que j’avais confon­du avec du dé­goût – et il m’était im­pos­sible d’ou­blier la sé­quence frap­pante de ce do­cu­men­taire sur Mi­chael Jackson. Soir d’été en fa­mille, jeune ado­les­cente ; le ciel bleuis­sait à peine au­tour de vingt-deux heures; mor­phing spec­ta­cu­laire de Mi­chael à la té­lé­vi­sion. En trente se­condes, six vi­sages ; de ce­lui, pou­pin, du jeune ga­min sur­doué des Jackson Five jus­qu’au tout der­nier, fan­to­ma­tique, yeux im­menses et brû­lants cer­nés de khôl. Mor­phing : pas­sage stu­pé­fiant d’un état à l’autre en quelques se­condes ; mé­ta­mor­phose ac­cé­lé­rée, donc vio­lente, de ce­lui qui s’est al­té­ré jus­qu’à de­ve­nir signe de son oeuvre. Le der­nier vi­sage laisse poin­ter l’os sous la peau; le car­ti­lage me­nace de sur­fa­cer, nous sommes dans l’aprè­shu­main, dans l’au-de­là de soi-même, comme s’il s’agis­sait de s’ar­ra­cher à quelque chose qui n’au­rait pas été choi­si. Ce n’est pas du dé­goût. J’y ré­flé­chis, les yeux ou­verts dans la nuit. J’ai vu une femme, j’ai vu un jeune Noir, j’ai vu le jeune homme triom­phant, ti­mide et in­can­des­cent, qui rac­com­pagne jus­qu’à la mai­son; j’ai vu un geste d’au­dace tra­gique qui en vé­ri­té m’ex­cite pro­fon­dé­ment, et cette ex­ci­ta­tion m’ef­fraie. Ah, le dé­goût. Le dé­gui­se­ment sub­til, to­lé­rable, du dé­sir qui dé­range. Tous ces dé­goûts qui ne sont que les pro­messes avor­tées de quelque chose d’autre: les lèvres ten­dues, la langue of­ferte. Mi­chael, de­puis la pre­mière fois où je l’ai vu ar­ri­ver, a été un corps au­tant qu’un ar­tiste, un corps di­vin en ce sens qu’il ap­pe­lait sans cesse la trans­for­ma­tion. Ado­les­cence em­bar­ras­sée avec un seul vi­sage; Mi­chael loup-ga­rou puis pe­tite frappe, Mi­chael sque­lette puis femme de pha­raon, Mi­chael black and white ; Mi­chael dé­jà hors du com­mun par la force du mou­ve­ment, un mou­ve­ment di­rec­te­ment lié à la lu­mière. This is it, corps ra­chi­tique, me­na­cé de dis­pa­raître, fra­gile sous la veste acé­rée qui semble vou­loir com­pen­ser l’ef­fa­ce­ment ; der­rière lui, des jeunes re­crues en santé, fières et neuves. It’s all love, mur­mure-t-il, et son geste isole, crée le si­lence au­tour de lui ; son geste, ve­nu d’un corps qui n’est que le sou­ve­nir de mille autres, est au-de­là de la vir­tuo­si­té, des idées ter­riennes de santé: ceux qui re­gardent s’illu­minent et s’écartent. Les his­toires que l’on m’avait lues dans la pe­tite en­fance étaient celles d’Ovide; des courses pour échap­per à l’ap­pé­tit de dieux po­ly­morphes, dans l’éter­nelle res­source de la trans­mu­ta­tion; ils se­ront une fu­mée, un tau­reau, un arbre, ils se­ront ce qui leur per­met­tra d’ai­mer ce qui va mou­rir, cette chair tendre et of­ferte, car cette fra­gi­li­té ils ne la connaissent pas, ils la veulent fol­le­ment pour y trou­ver les émo­tions qui dé­chirent. L’im­mo­bi­li­té c’est la mort ; dor­mir sur le dos, sans bou­ger, c’était être dans le cer­cueil. Le dieu des­cen­du était fils du feu et d’un nuage, éman­ci­pé de la ma­thé­ma­tique épui­sante du gène. Mor­phing de Mi­chael, mou­ve­ment de Mi­chael : c’est l’eau qui file entre les doigts, le ruis­seau après le­quel je cours, très hu­maine, dans la li­mite de mes pe­tits muscles. C’est l’idée de l’amour et de la per­fec­tion ; oh, comme cette idée a dû le rendre seul. Ce n’est pas un amour vain que d’ai­mer une idole. C’est même très sé­rieux, li­bé­ra­teur. C’est se choi­sir une ap­par­te­nance qui dé­ver­rouille, qui donne de la force. Et cette fier­té étrange qui est la nôtre, que l’on pro­mène par­tout; et cette fougue qui nous sur­prend, lors­qu’il s’agit de dé­fendre brus­que­ment l’idole mal­me­née dans une conver­sa­tion – com­ment pour­raient-ils com­prendre ? Mi­chael c’est mon ado­les­cence, vous com­pre­nez rien, mor­phing cher­ché sur in­ter­net pour pou­voir le re­gar­der de nou­veau, jus­qu’à plus soif, pour dé­cons­truire ce dé­goût ma­gni­fique et poi­gnant qui ne me quit­tait pas, pour com­prendre que ce n’était qu’une émo­tion qui fai­sait va­ciller l’ordre éta­bli des choses, puisque moi aus­si, je vou­lais m’échap­per. Ti­mi­di­té éva­nouie dans l’ins­tant stel­laire de la per­for­mance ; Mi­chael avant de chan­ter, voix haut per­chée, mains ra­mas­sées, grands yeux af­fa­més ; puis Mi­chael dans, de­dans la per­for­mance, en son coeur brû­lant, comme dans la réa­li­sa­tion in­ces­sante de sa propre puis­sance, monstre re­gar­dé de­puis la pe­tite en­fance. Soi­rées en fa­mille, les do­cu­men­taires dans le poste, le com­men­taire éba­hi et scep­tique au­tour de l’ap­pa­ri­tion, Hol­ly­wood sto­ries, l’his­toire d’une dé­chéance, la mal­adresse in­évi­table de qui es­saie d’ex­pli­quer, par ap­proxi­ma­tions, rac­cour­cis. Il y avait tou­jours une lai­deur dans ce qui ten­tait de di­gé­rer l’in­for­ma­tion Mi­chael; je dé­tour­nais un peu les yeux, par­fois je par­tais avant la fin de l’émis­sion, et mes pa­rents chan­geaient de chaîne – c’était pour moi qu’on s’at­tar­dait sur les in­ter­views cu­rieuses, les images vo­lées dans les hô­tels, les en­fants mas­qués, l’éma­na­tion ban­cale dans la foule, veste de soie co­lo­rée cla­quant au vent, signe de Mi­chael sans que Mi­chael ne soit trou­vable nulle part. La mort elle-même n’a pas été une in­for­ma­tion va­lable pour beau­coup, qui cherchent fié­vreu­se­ment l’énième mé­ta­mor­phose ca­pable de faire men­tir les jour­na­listes – il est autre part, sous une autre forme, nous y sommes ha­bi­tués, l’in­verse n’est pas en­vi­sa­geable. Moi, j’ai re­gar­dé la ci­vière sor­tir de l’hô­pi­tal, puis je suis ren­trée pleu­rer à chaudes larmes, chaudes d’une cha­leur qui m’était in­con­nue ; j’étais dé­jà amou­reuse d’autre chose, à tra­vers lui, grâce au geste qui fait sens, qui pointe une di­rec­tion vers la­quelle je cours, très hu­maine, dans des idées folles d’amour et de per­fec­tion.»

a été Mi­chael un corps au­tant qu’un ar­tiste,

un corps en ce sens di­vin qu’ il ap­pe­lait sans cesse la trans­for­ma­tion. — Chris(tine) and the Queens

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