Les rêves que vous faites

Voile Magazine - - L’édito - Fran­çois-Xa­vier de Cré­cy

Sa­viez-vous que le créa­teur du chan­tier Ba­va­ria était un fa­bri­cant de fe­nêtres ? Que le pre­mier Tri­cat était une pous­sette à trois coques, le pre­mier Deh­ler un pe­tit dé­ri­veur né dans un cinéma ? Le pre­mier To­fi­fi­nou un ca­not de 1928 à res­tau­rer ? Les his­toires de ba­teaux sont avant tout des his­toires d’hommes, et dres­ser un pa­no­ra­ma aus­si com­plet que pos­sible de la pro­duc­tion nau­tique n’au­rait pas grand in­té­rêt sans ces 1001 anec­dotes ré­vé­la­trices de l’in­so­lite, de l’in­at­ten­du qui les en­chante. Pre­nez un port, une ma­ri­na bien pleine du Var, du Mor­bi­han ou d’ailleurs. Et dites-vous – c’est la réa­li­té – que cha­cun de ces ba­teaux ali­gnés comme à la pa­rade est l’ex­pres­sion d’une idée, d’une vo­lon­té mo­bi­li­sant pas mal de ma­tière grise et beau­coup d’huile de coude. Ça donne dé­jà le ver­tige. Pen­sez en­fi­fin à ce qu’il a fal­lu de com­pé­tence et de pas­sion pour qu’un ache­teur adhère à ce rêve fait par un autre, rêve de ca­bo­tage hé­do­niste pour l’un, de vi­tesse et d’em­bruns pour l’autre, mais tou­jours la quête d’une sorte d’idéal. Cette « pour­suite du vent » qui, dans l’Ec­clé­siaste, est as­so­ciée à la va­ni­té ; c’est un peu dur. Je pré­fère le rêve : échap­pée belle de l’ima­gi­naire, ré­sur­gence d’une part d’en­fance dans une vie d’adulte... Or qu’est-ce qu’un ba­teau à voiles dans le monde de la consom­ma­tion ? Un mau­vais pla­ce­ment ? Sans doute. Un ca­price de père de fa­mille en mal de sen­sa­tions fortes ? Peut-être. Mais c’est sur­tout, c’est avant tout un rêve re­belle. Une pe­tite dé­cla­ra­tion d’in­dé­pen­dance faite par des gens rai­son­nables au mé­pris de toute rai­son. C’est ça l’éner­gie pri­mi­tive du nau­tisme, la grande in­con­nue – et par­fois la grande ab­sente – des équa­tions écha­fau­dées par les gou­rous du mar­ke­ting. Au-de­là des aléas de la consom­ma­tion de loi­sirs, de la psy­cho­lo­gie de ma­ga­zine et de la so­cio­lo­gie de comp­toir, le nau­tisme de de­main est la somme des rêves que vous faites. Alors osons rê­ver, du cap Si­zun au cap Corse en pas­sant par la porte de Ver­sailles, et ban­nis­sons les rêves mé­diocres : ce sont, pa­raît-il, les plus dif­fi­fi­ciles à réa­li­ser.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.