Route du Rhum 1978 :

Mike Birch : 98 se­condes et l’éter­ni­té

Voile Magazine - - SOMMAIRE - Texte : Mike Birch/Oli­vier Pé­re­tié.

UN FANTOME GLISSE dans la nuit tro­pi­cale. Je dis­tingue à peine cette sil­houette floue, mais je suis cer­tain qu’il s’agit d’un concur­rent de la Route du Rhum. A cette heure, à cet en­droit, les chances de tom­ber sur un plai­san­cier en pro­me­nade sont qua­si nulles. Il n’ar­bore au­cun feu de route ré­gle­men­taire, pour­tant je le vois. Le tri­angle dia­phane de ses voiles se dé­tache de temps à autre en contre-jour sur les rares lu­mières de la Gua­de­loupe. Il se trouve sur l’ar­rière bâ­bord de mon pe­tit tri­ma­ran jaune. Il ose s’ap­pro­cher de la côte beau­coup plus que je ne me l’au­to­rise. Plus je me dé­visse la nuque pour l’ob­ser­ver, plus je suis sûr qu’il s’agit de Kri­ter V, le ci­gare flot­tant de Mi­chel Ma­li­novs­ky. (…) Je le trouve gon­flé : les hauts som­mets de l’île vont im­man­qua­ble­ment for­mer un énorme écran en tra­vers d’un ali­zé dé­jà presque asth­ma­tique. Dans ces condi­tions, je sais que plus l’on serre le ri­vage de près, moins on a de vent. Je le sais, mais ap­pa­rem­ment, son fin mo­no­coque de 21 mètres et 17 tonnes l’ignore. Il se dé­hale tran­quille­ment dans ce souffle tiède qui ne cesse de fai­blir. Nous étions presque bord à bord lorsque nous avons contour­né la Tête à l’An­glais, le caillou po­sé tout au nord de « l’aile gauche » du pa­pillon géant que forme la Gua­de­loupe. Mais une nuit d’encre nous avait dé­jà en­ve­lop­pés. Je n’ai vu Ma­li­no qu’en pas­sant Fort Royal, un peu plus loin, alors que nous avions tous les deux en­ta­mé

notre des­cente plein sud, le long de la côte ouest de l’île. J’avais alors à peine cinq mi­nutes d’avance sur lui. Nous ve­nions de tra­ver­ser un océan, nous avions cou­vert plus de 4 000 milles ma­rins, et nous nous re­trou­vions côte à côte à 50 milles de l’ar­ri­vée. Nous étions sur le point de re­jouer les duels épiques d’an­tan, les ba­tailles sau­vages entre cotres cor­saires et fré­gates royales. Nos es­car­mouches, croi­se­ments et dé­pas­se­ments n’al­laient pas tar­der à his­ser la pre­mière Route du Rhum au rang de tran­sat my­thique. Au point de de­ve­nir le seul évé­ne­ment de voile, avec plus tard le Ven­dée Globe, ca­pable de ri­va­li­ser avec le Tour de France cy­cliste. Pour être hon­nête, je dois pré­ci­ser qu’une es­pèce de fré­né­sie avait dé­jà sai­si le pu­blic fran­çais, plu­sieurs jours avant le dé­part de Saint-Ma­lo, le 5 no­vembre 1978. Au point que les au­to­ri­tés avaient pa­ru com­plè­te­ment dé­pas­sées par l’af­flux de ce pu­blic consi­dé­rable. On pié­ti­nait dans les ruelles de la vieille ville. On s’écra­sait les or­teils le long des quais du bas­sin Vau­ban, ce coin du port de la ci­té bre­tonne que do­minent les ma­jes­tueux rem­parts de gra­nit ocre (…). C’était le pre­mier grand évé­ne­ment de voile en France et une foule énorme s’y était pré­ci­pi­tée. Son hé­ros, pour­tant, n’y par­ti­ci­pe­rait pas ! Le nou­veau bo­lide sor­ti des au­daces concep­tuelles d’Eric Ta­bar­ly – un voi­lier des­ti­né à vo­ler au-des­sus de l’eau en s’ap­puyant sur des plans por­teurs –, cette ma­chine fu­tu­riste n’était en­core qu’un tas de tôles d’alu­mi­nium dé­po­sé dans un chan­tier na­val nor­mand. Faute de ba­teau adap­té pour dé­va­ler les ali­zés pied au plan­cher, le double vain­queur de l’OSTAR était donc contraint de res­ter à quai. Mais cette ab­sence béante n’avait pas réus­si à dou­cher l’en­thou­siasme po­pu­laire. Bien au contraire. (…) Amar­ré le long du quai, aus­si près des portes de l’écluse que pos­sible, je re­trou­vais l’étrange mec­ca­no bleu ma­rine dont le nom Ma­nu­re­va or­nait les étraves. Etrange, c’était vrai­ment le mot : pour dis­pu­ter cette épreuve to­ta­le­ment libre, créée en ré­ac­tion à la ca­mi­sole dé­sor­mais im­po­sée par les An­glais pour cou­rir leur Tran­sat, Co­las n’avait pas eu re­cours à son ar­gu­ment mas­sue : son in­ter­mi­nable Club

Mé­di­ter­ra­née. Le quatre-mâts se trou­vait dé­jà à Ta­hi­ti. Il ser­vait d’hô­tel flot­tant à son com­man­di­taire. Alain s’était ra­bat­tu sur son brave tri­ma­ran, pour­tant af­fai­bli par les coups de bou­toir des mil­lions de vagues qu’il avait ta­pées tout au­tour du monde. Ce n’était pas lui

que je re­dou­tais le plus (…). Mais dans le coin op­po­sé du bas­sin se trou­vait le nou­veau pur-sang dont tout le monde par­lait. Ce tri­ma­ran à deux mâts en alu­mi­nium de 23 mètres de long était une sorte de

Ma­nu­re­va II, un bo­lide à l’évi­dence, plus lé­ger, plus mo­derne, plus ef­fi­cace. Bap­ti­sé Kri­ter IV, il était aux mains d’un for­mi­dable ma­noeu­vrier, prince de la ré­par­tie, pitre de gé­nie et vrai poète à ses heures. Un re­gard bleu pâle où brillaient si­mul­ta­né­ment l’iro­nie, l’in­tel­li­gence et une sorte de co­lère se­crète, des che­veux fous, des épaules de dé­mé­na­geur. Il avait été long­temps le se­cond de Ta­bar­ly. Il se nom­mait Oli­vier de Ker­sau­son. La presse en fai­sait lo­gi­que­ment un fa­vo­ri. Mais j’étais un peu sur­pris de voir qu’on s’agi­tait à bord de son en­gin, nuit et jour. Le ba­teau avait été mis à l’eau trop peu de temps au­pa­ra­vant. Peut-être n’était-il pas prêt ? Et puis, il y avait mon ami Phi­lip Weld, de re­tour aux af­faires avec une mer­veille de plan Ne­wick, un su­perbe tri­ma­ran blanc long de 18 mètres bap­ti­sé

Rogue Wave (« vague scé­lé­rate »). Comme un pied de nez au monstre qui avait re­tour­né Gulf

Strea­mer, son pré­cé­dent ba­teau. Je dé­cou­vrais en­core une de­mi-dou­zaine de re­dou­tables mul­ti­coques, dont un gros ca­ta­ma­ran de croi­sière ra­pide, long de 22,50 mètres et bap­ti­sé Paul Ri­card. Son skip­per, le jeune Marc Pa­jot, était au­réo­lé d’une mé­daille olym­pique et d’un tour du monde en équi­page sous les ordres de l’in­con­tour­nable Ta­bar­ly. Ce pur ré­ga­tier avait convoyé son gros ca­ta de­puis les Etats-Unis avec son épouse pour seule équi­pière. (...) Je m’at­tar­dai lon­gue­ment de­vant le su­perbe mo­no­coque de Mi­chel Ma­li­novs­ky. Ce­la fai­sait un mo­ment que je croi­sais Mi­chel en mer comme sur les pon­tons, en par­ti­cu­lier du­rant les Courses de l’Au­rore qu’il fré­quen­tait as­si­dû­ment. Et avec bien plus de suc­cès que moi. J’ad­mi­rais son par­ti pris. Son Kri­ter V était élé­gant, étroit et bas sur l’eau. Cette ma­gni­fique coque en contre­pla­qué sem­blait in­car­ner la quin­tes­sence de l’ef­fi­ca­ci­té et de la vi­tesse. Du moins pour un voi­lier de ce type. En dis­cu­tant avec Ma­li­no, j’avais plus ou moins com­pris qu’il n’en­ten­dait pas spé­cia­le­ment se bom­bar­der chantre de la su­pé­rio­ri­té des mo­no­coques dans les grandes courses au large en so­li­taire. Il s’élan­çait à bord de sa jo­lie ma­chine à une seule coque parce qu’il ne se sen­tait pas com­pé­tent pour me­ner un mul­ti­coque. Tout sim­ple­ment. J’ad­mi­rais cette sin­cé­ri­té.

MA­LI­NO EVITE LES TROUS DE VENT EN SOR­CIER

Aux îlets Pi­geon, mon avance a fon­du. Je suis tom­bé dans des trous de vent que Ma­li­no sem­blait évi­ter avec une ha­bi­le­té de sor­cier. Comme s’il avait des yeux de chat. Trois milles plus loin, au large du vil­lage de Bouillante, il me double. Je me suis en­glué dans une zone de calme, comme un goé­land pris dans une nappe de pé­trole. Les voiles claquent, le tri­ma­ran se dan­dine d’un flot­teur sur l’autre. Chaque coque gifle l’eau noire avec un cla­que­ment désa­gréable. Je sai­sis ma pe­tite ra­dio VHF, un émet­teur-ré­cep­teur à courte por­tée, et j’ap­pelle sur le ca­nal de course. A ma grande stu­pé­fac­tion, c’est Monique, la femme de Ma­li­no, qui me ré­pond. Elle se trouve tout près de nous, à bord du voi­lier d’un ami, en com­pa­gnie de l’écri­vain fran­çais Paul Gui­mard. « Bon­jour Monique. C’est Olym­pus Pho­to. Pou­vez-vous me dire com­bien de ba­teaux sont dé­jà ar­ri­vés ? - Bon­jour Mike. Au­cun. Avec Mi­chel, vous êtes les deux pre­miers. Phil Weld et Oli­vier de Ker­sau­son se sont si­gna­lés en ap­proche de la Grande Vi­gie, la pointe nord-est de la Gua­de­loupe. Ils sont loin der­rière vous. - Ah ? Alors c’est entre Mi­chel et moi que ce­la va se jouer…» Une in­croyable ex­ci­ta­tion me sai­sit. Nous sommes en tête, en ré­gate pour la vic­toire. Si près du but ? Vite, il me faut du vent. Dans l’est, les pre­mières pâ­leurs de l’aube des­sinent les som­mets de la Gua­de­loupe au po­choir sur un ciel sé­pia. Un peu plus de trois se­maines plus tôt, nous avions quit­té Saint-Ma­lo dans une pa­gaille in­des­crip­tible. Un froid so­leil de no­vembre illu­mi­nait les jo­lis ro­chers de la côte d’Eme­raude. Une belle brise gon­flait nos voiles im­ma­cu­lées. Tout au­rait été par­fait sans l’in­nom­brable flotte des ba­teaux ac­com­pa­gna­teurs qui man­quaient to­ta­le­ment de dis­ci­pline. Les ac­cro­chages avec les ba­teaux en course se mul­ti­pliaient. Le gros ca­ta de Pa­jot avait lit­té­ra­le­ment em­bro­ché un pe­tit mo­no­coque dont l’équi­page pique-ni­quait tran­quille­ment à l’ancre, en plein sur la tra­jec­toire des bo­lides du Rhum. Pa­jot s’était cas­sé un os de la main dans le choc. Plus loin, l’étrave d’un tri­ma­ran s’était en­cas­trée dans les hau­bans d’un mo­no­coque qui n’avait rien à faire là. Quelques heures plus tard, le tri­ma­ran d’Eu­gène Ri­gui­del était en­tré en col­li­sion avec le gros fer­ry qui ac­com­pa­gnait notre dé­but de course. Eu­gène était l’un des grands ani­ma­teurs des Courses de l’Au­rore, et lui aus­si comp­tait au nombre des pré­ten­dants à la vic­toire. Avec Ma­li­no, nous avions réus­si à nous ex­tir­per de l’em­bou­teillage sans casse. Avec Ma­li­no (…), nous étions en tête lorsque nous avons dou­blé les for­mi­dables mu­railles du cap Fré­hel. Ce pro­mon­toire s’avance dans la Manche et barre l’ho­ri­zon à l’ouest de Saint-Ma­lo. Le som­met des fa­laises était lit­té­ra­le­ment noir de monde. Une foule nous ac­cla­mait. On se se­rait cru dans un stade de foot ou aux Vingt-Quatre Heures du Mans. J’en étais es­to­ma­qué. J’avais dé­fi­lé en sou­plesse sous ce der­nier re­père cô­tier avant les Ca­raïbes. A la barre de son jo­li mo­no­coque, gra­cieu­se­ment in­cli­né

dans la belle brise qui souf­flait alors, Ma­li­no mar­chait du ton­nerre. Il me sui­vait de près. Quatre-vingt-dix-huit se­condes exac­te­ment nous sé­pa­raient au poin­tage de Fré­hel. Cet écart de­vait ap­pa­raître plus tard comme un stu­pé­fiant clin d’oeil du des­tin. Mais bien en­ten­du, nous ne nous en dou­tions pas. No­vembre en At­lan­tique… Je ne me trom­pais pas en pen­sant que cette af­faire n’au­rait rien d’une pro­me­nade de san­té. J’ai vu plus tard une pho­to de Kri­ter IV, le for­mi­dable tri­ma­ran de Ker­sau­son. L’image a été prise de­puis un avion de re­con­nais­sance, au large du cap Fi­nis­terre. La mer est blanche. Et du grand mul­ti­coque, on ne voit que deux mâts qui émergent d’une mon­tagne d’écume. Les tem­pêtes d’au­tomne ont cau­sé des dé­gâts ter­ribles au sein de la flotte. Les aban­dons se sont mul­ti­pliés. Les grands mul­ti­coques ont cas­sé, à de­mi-cou­lés comme le ca­ta de Pa­jot, ou ont su­bi des ava­ries de voiles. Co­las a per­sis­té sur la route di­recte, la plus dure.

Chaque jour, avec un ly­risme éton­nant, il ra­con­tait sa course en di­rect sur les ondes de la ra­dio RMC. Quand la qua­trième tem­pête lui est tom­bée sur la nuque, il a an­non­cé qu’il se trou­vait dans le ventre de la bête. Nous étions le 16 no­vembre. Ce fut son der­nier contact avec la terre. Co­las a ces­sé d’ap­pe­ler. On n’a ja­mais re­trou­vé la moindre trace du ba­teau ni de son skip­per. Avec Phil Weld, nous avons plon­gé au sud juste après la pointe de Bre­tagne. Nous avions dé­ci­dé d’al­ler à la re­cherche des ali­zés par la route sud. Nos sillages se sont croi­sés au mi­lieu du golfe de Gas­cogne. Je ne sa­vais pas que le pre­mier coup de vent avait gra­ve­ment en­dom­ma­gé sa grand-voile. Pen­dant qu’il fai­sait de la cou­ture, j’ap­pli­quais ma tac­tique ha­bi­tuelle : je fai­sais le gros dos. Je ten­tais de me re­po­ser et lais­sais

Olym­pus Pho­to se dé­brouiller. Je pen­sais que Ma­li­no en­ga­ge­rait son ci­gare géant sur la route or­tho­dro­mique, la plus courte, qui l’em­mè­ne­rait dans le nord des Açores. Son fin mo­no­coque était taillé pour af­fron­ter les vents de face. Il avait tout in­té­rêt à par­cou­rir le moins de che­min pos­sible.

L’HOMME QUI PARLE AUX POIS­SONS VO­LANTS

Et je ne me trom­pais pas. Pour notre part, avec Weld et Ker­sau­son, nous met­tions le cap sur les Ca­na­ries, à 700 milles plus au sud. Et ces 1 300 ki­lo­mètres fai­saient une sa­crée dif­fé­rence. Tan­dis que là-bas dans le nord, les autres pre­naient ra­clée sur ra­clée, je par­ve­nais à tra­cer un sillage éton­nam­ment rec­ti­ligne, cap au sud-sud-ouest. A Pointe-à-Pitre, Ker­sau­son de­vait me de­man­der pour­quoi j’avais ain­si per­sis­té à faire route au sud. C’était très simple : la mer était en­core verte, il n’y avait au­cun pois­son vo­lant. Ce­la si­gni­fiait à l’évi­dence que je n’avais pas en­core ac­cro­ché les ali­zés. Il fal­lait per­sis­ter. Alors Ker­sau­son : « Com­ment vou­lez-vous ri­va­li­ser avec un type qui parle aux pois­sons vo­lants ? » En réa­li­té, ce qu’igno­rait Oli­vier, c’est que j’avais in­cur­vé ma route vers l’ouest plus tôt que je ne le sou­hai­tais. A cause de lui ! Un ma­tin, dans l’aube claire qui se le­vait, j’ai clai­re­ment distingué ses deux mâts, pe­tite tache mi­nus­cule sur l’ho­ri­zon. Son Kri­ter IV se trou­vait exac­te­ment dans mon sillage. Comme si je le re­mor­quais. Je me suis dit que dès que l’ali­zé ren­tre­rait, il fon­drait sur moi comme un aigle sur un agneau. Si je me trou­vais au même en­droit que lui, je n’au­rais au­cune chance de le battre. Olym­pus Pho­to était deux fois plus pe­tit que Kri­ter IV. Or il existe une loi phy­sique in­con­tour­nable : la vi­tesse d’un ba­teau est di­rec­te­ment pro­por­tion­nelle à sa lon­gueur. Même si cette loi est moins im­pla­cable dans le monde des mul­ti­coques, elle s’ap­plique quand même. Il fal­lait donc s’échap­per avant que Ker­sau­son ne me re­père. J’ai pous­sé la barre et adop­té un cap lé­gè­re­ment plus ouest. Ma­li­no est per­sua­dé que cette dé­ci­sion lui a coû­té la vic­toire. Contrai­re­ment aux choix de Weld et Ker­sau­son, elle m’a per­mis de lé­gè­re­ment rac­cour­cir ma route. Suf­fi­sam­ment, en tout cas, pour ar­ri­ver en même temps que lui à la Gua­de­loupe dans la nuit du 27 no­vembre. A Vieux-Ha­bi­tants, au sud-ouest de la Gua­de­loupe, je suis re­pas­sé en tête. Mais à Basse-Terre, je tombe à nou­veau dans un calme. Cette fois, c’est moi qui perds le mien. Après plus de trois se­maines à s’ar­ra­cher la paume des mains, à bon­dir sur le pont pour chan­ger de voile au moindre grain, à bar­rer des heures et des heures pour ex­tir­per la moindre pous­sière de vi­tesse sup­plé­men­taire du tri­ma­ran, bref, après plus de trois se­maines de lutte achar­née, se re­trou­ver à l’ar­rêt sur une eau aus­si calme qu’un lac de mon­tagne peut me­na­cer votre rai­son. « La voile, c’est con, il faut du vent », comme di­sait un jour­na­liste qui en a fait un livre. Le jour s’est le­vé, pas­sant par les bleus pâles, les roses et les ocre et lais­sant écla­ter l’in­croyable vert éme­raude de la côte. La haute voi­lure de Kri­ter V est de­vant, lorsque nous tour­nons le coin, la pointe sud de l’île. Nous at­ta­quons le ca­nal des Saintes. Il faut s’en­ga­ger dans cet étroit pas­sage, qui sé­pare la Gua­de­loupe de l’ar­chi­pel des Saintes, pour re­mon­ter en­suite vers la baie de Pointe-à-Pitre. Il nous reste à peine 25 milles (46 ki­lo­mètres) avant la dé­li­vrance. Dé­jà, des ve­dettes nous ont re­joints. Elles es­cortent mon ri­val, là-bas dans le le­vant. L’en­droit est d’une beau­té à cou­per le souffle. Mais je n’ai ni le temps ni le coeur de m’ex­ta­sier. Cette ré­gate me fait bouillir le sang. D’un seul coup, nous re­trou­vons l’ali­zé. Une bonne brise de force 5 nous tombe sur le front. Et puis, par le tra­vers de VieuxFort, un grain ra­geur s’abat sur nous. Un ri­deau de pluie noire masque com­plè­te­ment la côte. Le vent cingle, il hurle dans les hau­bans. Il faut ma­noeu­vrer. Je me dis que Ma­li­no doit en ba­ver pour ré­duire ses voiles deux fois plus grandes que les miennes. En at­ten­dant, il me largue inexo­ra­ble­ment. Gî­té à mettre le pont dans l’eau, son cou­loir les­té fait mer­veille contre le vent. De son cô­té, Olym­pus se dan­dine sur le cla­pot ra­geur. Je suis in­ca­pable de ser­rer le vent comme il le fait. Nous ti­rons des bords pour re­mon­ter en zig­zag contre l’ali­zé qui se calme der­rière le grain. Je ren­voie toute la toile. Ma­li­no en fait au­tant. A Ca­pes­terre, à 10 milles à peine de la ligne d’ar­ri­vée, il pos­sède près d’un mille (1,8 ki­lo­mètre) d’avance sur moi. L’es­saim gron­dant de ve­dettes ne le lâche pas. Je suis seul dans mon coin. Per­du pour per­du, je dé­cide de pro­lon­ger un peu mon bord vers La Dé­si­rade, tan­dis qu’il fait dé­jà route di­recte vers l’îlet du Go­sier, juste à droite de Poin­teà-Pitre. Je vire de bord. Je me re­trouve main­te­nant en ar­rière et sur sa droite. Comme je suis lé­gè­re­ment au-des­sus de la route di­recte, je peux des­ser­rer un peu les voiles, re­lâ­cher la ten­sion des écoutes. Le tri­ma­ran ac­cé­lère aus­si­tôt. Et tout de suite, je me rends compte que le vent tourne sur la droite. Ce­la veut dire qu’il m’est de plus en plus fa­vo­rable. Je peux ou­vrir en­core mes voiles. Cette fois, je m’en­vole lit­té­ra­le­ment. Quinze noeuds, seize noeuds, dix-sept noeuds. C’est fan­tas­tique, je fonds lit­té­ra­le­ment sur Ma­li­no, dont le jo­li

oi­seau, écra­sé sous l’ali­zé, creuse un sillon pro­fond dans l’eau tur­quoise, sans par­ve­nir à ac­cé­lé­rer. A 250 mètres de la ligne, je le dé­passe, je le dé­pose, je le dés­in­tègre. Les spec­ta­teurs qui s’en­tassent sur l’es­saim des ve­dettes en ont le souffle cou­pé. Les jour­na­listes de ra­dio hurlent dans leur mi­cro. Les pho­to­graphes mi­traillent la scène. Les ca­mé­ras de té­lé­vi­sion en­re­gistrent l’im­pen­sable. Ja­mais course au large n’a connu pa­reil dé­noue­ment. Ja­mais une tran­sat n’a don­né lieu à pa­reille es­to­cade à quelques en­ca­blures de l’ar­ri­vée. C’est un drame, une tragédie, une épo­pée qui ren­voie à tous les duels my­thiques de la boxe, du vé­lo ou de l’au­to. Cet épi­logue pro­pulse la pre­mière Route du Rhum dans l’Histoire. Je coupe la ligne. Je n’en re­viens pas. Je ne réa­lise pas. Torse nu dans ma sa­lo­pette de ci­ré jaune, j’ou­blie toute fa­tigue. Et puis j’exulte. Un va­carme in­des­crip­tible m’en­ve­loppe. Je n’en­tends rien. J’ai ga­gné. Mi­chel passe la ligne. Son étrave or­née d’une mous­tache d’écume coupe le ru­ban ima­gi­naire 98 se­condes après moi… 98 se­condes ter­ribles, im­pla­cables, fa­tales. Dé­ri­soires… 98 se­condes, c’était notre écart au cap Fré­hel ! Après 559 heures de tra­ver­sée et près de neuf heures de ré­gate au­tour de l’île, un diable ri­ca­nant se moque de nous. A peine nos ba­teaux amar­rés, je me pré­ci­pite vers lui. Il y a des larmes dans ses yeux clairs. Il a les traits ti­rés, les joues man­gées d’une barbe drue, les che­veux pois­seux. Il est son­né. Nous nous étrei­gnons. Je lui mur­mure : « Mi­chel, avec mon ba­teau, vous se­riez ici de­puis deux jours. »

La bio­gra­phie de Mike Birch, écrite en col­la­bo­ra­tion avec Oli­vier Pé­re­tié, est pu­bliée chez Ar­thaud. Sor­tie le 22 mars.

28 no­vembre 1978. Olym­pus Pho­to vient de coif­fer Kri­ter V sur le po­teau et rem­porte la pre­mière Route du Rhum.

Mi­chel Ma­li­novs­ky, dis­pa­ru en juin 2010, res­te­ra le per­dant ma­gni­fique du Rhum 1978.

Olym­pus avait été prê­té à Mike Birch par son ami Wal­ter Greene. Une seule condi­tion : par­ta­ger le prix en cas de vic­toire !

Dé­lais­sant son mo­no­coque géant Club Mé­di­ter­ra­née, Alain Co­las est re­par­ti sur un Ma­nu­ré­va (ex- Pen Duick IV) struc­tu­rel­le­ment fa­ti­gué par une car­rière dé­jà longue. On ne le re­ver­ra pas.

Avant le dé­part de la Route du Rhum 2010, Mike Birch est ve­nu rendre vi­site à Char­lie Capelle sur Aca­pel­la, un qua­si-sis­ter­ship de son Olym­pus Pho­to. La cel­lule de vie est pour le moins rus­tique.

Pince et tour­ne­vis sont de sor­tie peu avant le dé­part... An­cien mé­ca­ni­cien, Mike n’a pas peur du bri­co­lage.

Lors du dé­part de la Route du Rhum 2010, tous les vain­queurs sont là à l’ex­cep­tion de Pou­pon et Des­joyeaux... Deux d’entre eux, Flo­rence Ar­thaud et Laurent Bour­gnon, vont bien­tôt dis­pa­raître.

Olym­pus était un tri­ma­ran à taille hu­maine. So­de­bo de Tho­mas Co­ville me­sure 31 m…

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