Xa­vier de Le Rue

Xa­vier de Le Rue n’est pas seu­le­ment un « cham­pion de snow­board » , mais un « free­ri­deur bu­si­ness­man » , qui ma­nie sa planche comme il ma­nie les chiffres pour me­ner à bien ses pro­jets les plus fous. Il est un des plus grands snow­boar­deurs vi­vants, mais au

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Por­trait de la lé­gende du free­ride.

L’ aven­ture Xa­vier de Le Rue a com­men­cé pour moi sur un pic suisse. C’était une belle jour­née de mars, l’hiver était en­core froid. Le Bec des Rosses, cé­lé­bris­sime pan de mon­tagne où se dé­roule de­puis 20 ans l’Xtreme de Ver­bier, était ce jour- là en très bonne condi­tion pour une com­pé­ti­tion de free­ride. Xa­vier est en­tré à haute vi­tesse dans la par­tie la plus à droite ( pour le spec­ta­teur), en­chaî­nant cette por­tion très raide plus vite que tout ce qu’on avait pu voir jus­qu’alors, skieurs et snow­boar­deurs confon­dus. Il n’a pas eu un ins­tant d’hé­si­ta­tion, des­cen­dant d’un tiers la face en quelques se­condes avant de sau­ter une énorme barre, en­core in­édite, et d’en­chaî­ner tou­jours à haute vi­tesse pour ava­ler la fin de ce par­cours ex­trême, le tout en un temps re­cord. À peine plus d’une mi­nute du dé­part à l’ar­ri­vée, sans au­cune hé­si­ta­tion, l’en­ga­ge­ment et la vi­tesse au maxi­mum. Les spec­ta­teurs pos­tés au col des Gen­tianes ce jour- là, juste en face du Bec des Rosses, ont tous en mé­moire ce mo­ment, et il suf­fit d’en re­par­ler pour que la chair de poule nous en­va­hisse. Tout le monde est res­té bouche bée de longues se­condes avant d’écla­ter en ap­plau­dis­se­ments in­cré­dules, avec des grands sou­rires de sou­la­ge­ment et de joie réunis. Cette des­cente d’un autre monde sa­crait avec évi­dence le meilleur ri­der de la jour­née, toutes dis­ci­plines confon­dues.

UN COM­PÉ­TI­TEUR- NÉ

C’était il y a plus de quatre ans, et Au­ré­lien Du­croz, cham­pion du monde de free­ride cha­mo­niard qui ter­mi­nait à la deuxième place en ski ce jour- là, me ra­conte jus­te­ment que Xa­vier est pour lui « le seul snow­boar­deur qui fait des lignes de skieur, d’ailleurs on a sou­vent eu des lignes en com­mun, on en dis­cu­tait. » Il eut un sou­rire avant d’ajou­ter, après un temps

de ré­flexion : « Je crois que c’est le seul des snow­boar­deurs que j’ai pu croi­ser, qui n’ait ja­mais ac­cep­té de pou­voir se faire ri­di­cu­li­ser par un skieur. Il va tou­jours al­ler aus­si vite, aus­si haut, sau­ter les plus grosses barres, alors qu’on sait bien qu’une barre en snow­board c’est plus dur… Lui, il s’en fou­tait de ga­gner en snow­board à Ver­bier, ce qu’il vou­lait c’était

ga­gner en ski, ga­gner l’ove­rall. » Et cette ligne sur le Bec des Rosses, que l’on re­trouve apla­tie par la ca­mé­ra de face sur YouTube, c’était clai­re­ment, de l’avis de tous ce jour- là, simples spec­ta­teurs, skieurs, snow­boar­deurs, juges et or­ga­ni­sa­teurs, un bel exemple de l’ac­com­plis­se­ment de cette vo­lon­té : vi­tesse ver­ti­gi­neuse, barre de plus de 10 mètres dans un en­droit par­ti­cu­liè­re­ment raide en­chaî­née sans hé­si­ta­tion, en­ga­ge­ment ex­trême et maî­trise to­tale. Le skieur JT Holmes, qui s’y est ris­qué quelques mi­nutes plus tard, l’a payé d’une chute ver­ti­gi­neuse heu­reu­se­ment sans consé­quences fâ­cheuses. Dont acte. Bien sûr, Xa­vier ne se li­mite pas à cette ligne, ni même à son par­cours de com­pé­ti­teur, même si c’est une grande par­tie de sa vie de snow­boar­deur, qu’il a com­men­cée à l’âge de 12 ans dans ses Py­ré­nées na­tales. Éle­vé à Saint- Lary d’un père ve­nu de Ba­règes, deux val­lées plus loin, et d’une mère is­sue du Pays basque, à l’autre bout de la chaîne, Xa­vier de Le Rue ( en trois mots, petit d, grand L, grand R) est un pur pro­duit py­ré­néen, voire plus pré­ci­sé­ment, car la chaîne est vaste, un pur pro­duit de cette val­lée d’Aure dans la­quelle il trouve ses ra­cines. C’est le grand frère Fran­çois qui va don­ner le vi­rus à toute la fra­trie, qui compte au­jourd’hui trois des plus im­por­tants snow­boar­deurs fran­çais, Xa­vier bien sûr, mais aus­si Paul- Hen­ri dit « Po­lo » , cham­pion olym­pique en boar­der­cross, et le ca­det Vic­tor, qui ri­va­lise avec les

stars amé­ri­caines dans les grosses pro­duc­tions de films « free­style » . Les cinq frères et soeur ( il manque Sa­bine, qui pra­tique aus­si bien sûr) rident en­semble, il faut dire que SaintLa­ry est une des plus grandes sta­tions py­ré­néennes, et que la ville la plus proche est Tarbes, à plus d’une heure de route. Alors l’ému­la­tion fa­mi­liale et le bon­heur de s’amu­ser dans la neige fa­çonnent la fra­trie. « On ado­rait faire du snow­board en­semble, ra­conte Po­lo, et en­core au­jourd’hui, même si on a des agen­das super char­gés, on se re­trouve tous gé­né­ra­le­ment à Noël, et on ride en­semble, on adore ça, c’est pour ça qu’on fait du snow­board. » D’ailleurs il vaut mieux être pru­dent si on veut suivre les trois pe­tits frères, que cinq an­nées séparent les uns des autres. Des té­moins ra­content qu’ils ne font pas de ca­deau, le ride entre fran­gins est sans pi­tié et en même temps hy­per sain, un mé­lange de tes­to­sté­rone et d’amour, d’es­prit de com­pé­ti­tion et de gé­né­reuse ca­ma­ra­de­rie. « Nos styles sont as­sez dif­fé­rents, mais on peut tous en­chaî­ner dans des pentes raides ou faire des 720 sur des tables de 20m » , ex­plique Po­lo. Le grand frère Fran­çois se sou­vient plus par­ti­cu­liè­re­ment de leur toute pre­mière ex­pé­rience, à Xa­vier et à lui : « On a pris cha­cun un snow­board au ma­ga­sin de mon père qui en louait, et on est al­lé au té­lé­ski des Mi­ckeys. On s’est dé­fon­cés, mais on n’a rien lâ­ché jus­qu’à la fin de la jour­née ! Je me sou­viens que le len­de­main on est res­tés en py­ja­ma de­vant la

té­lé… » Le ski de­ve­nait trop rou­ti­nier, et le snow­board, en ce dé­but des an­nées 90, est en pleine ex­plo­sion, at­ti­rant les ados dans la mou­vance du skate et du co­ol. L’ému­la­tion qui se crée entre frères et entre potes dans la val­lée fait que les ga­mins de la sta­tion vont s’échap­per du ski club clas­sique, trop ri­gide, pour suivre un coach providentiel, Jean- Michel le Floch, qui va en­tre­te­nir et ca­na­li­ser leur pas­sion, et au­tour du­quel va se for­mer un noyau dur de snow­boar­deurs et le club lo­cal des Brown Bears. « On fai­sait tout à fond, ra­conte Xa­vier, pour ap­prendre à car­ver, on n’al­lait pas sur une piste bien propre, on fai­sait ça dans un champ de bosses dé­gueu, on al­lait faire des back­flips sur des grosses cor­niches… »

C’est, pour Fran­çois, la rai­son prin­ci­pale du

« CE QU’IL VEUT

C’EST LE MEILLEUR RUN, PAS JUSTE POUR GA­GNER EN SNOW­BOARD. »

TE­RO RE­PO

« C’EST UNE FORCE DE LA NA­TURE, PHY­SI­QUE­MENT IL N’Y EN A PAS DEUX COMME LUI. »

AU­RÉ­LIEN DU­CROZ

suc­cès de ses trois pe­tits frères au­jourd’hui : ils ha­bitent à Saint- Lary, au pied des pistes, avec une fa­mille qui pos­sède un ma­ga­sin de sport, les jeunes de la val­lée sont exo­né­rés de for­fait sai­son, l’as­pect matériel est ré­glé. Puis il y a le ski, qui dé­ve­loppe « un es­prit de com­pé­ti­tion dans un sens no­bl e, être meilleur, pro­gres­ser, se dé­pas­ser » . En­fin, comme dit Fran­çois quand on lui res­sort que la gé­né­tique est sû­re­ment à l’oeuvre, « moi ce qui m’étonne c’est plu­tôt l’in­verse. Je suis tou­jours sur­pris du peu d’en­fants de la val­lée qui uti­lisent la chance qui leur est don­née. »

L’HOMME MULTITOOL En com­pé­ti­tion, Xa­vier gagne à peu près tout ce qui se pré­sente, de ses jeunes an­nées de race ( mé­daille d’ar­gent au cham­pion­nat du monde ju­nior en sla­lom géant), à ses titres de cham­pion du monde et de vain­queur de la coupe du monde de boar­der­cross entre 2003 et 2007, en pas­sant par sa vic­toire re­mar­quée au lé­gen­daire Mount Ba­ker Ban­ked Sla­lom en 2002, puis dans sa der­nière phase, cham­pion du monde de free­ride de 2008 à 2010 avec d’im­pres­sion­nantes vic­toires à Ver­bier. Mais c’est sur­tout, comme le sou­ligne le pho­to­graphe Te­ro Re­po, qui a tra­vaillé avec lui ces six der­nières an­nées, un des rares free­ri­deurs eu­ro­péens à s’être fait un nom aux US, avec des ré­com­penses dans la presse ou dans les grands sa­lons comme le SIA, il est une icône glo­bale du snow­board post an 2000. « Si j’ai un mot à te dire sur Xa­vier, c’est que c’est un bu­si­ness­man hors pair, et que sa grande force c’est sa confiance en lui et sa vision d’en­semble. C’est pour ça qu’il dure. » C’est comme ça que Paul- Hen­ri, dit Po­lo, ca­det de 5 ans et long­temps « trop sous in­fluence » ,

dé­crit son grand frère d’em­blée, avant même que j’ai com­men­cé à lui po­ser une ques­tion. Il est vrai que « XV » est aus­si un hom­me­sand­wich, que ses spon­sors mettent en avant comme une marque de qua­li­té, à l’image de la planche épo­nyme chez Rossignol Snow­boards. Les pa­rents sont tous les deux com­mer­çants, « mais c’est sur­tout notre mère qui ai­mait ache­ter, re­vendre, et qui nous a don­né cette

édu­ca­tion » dit Po­lo, même si Xa­vier avoue que cette par­tie de son bu­si­ness ( il pos­sède une bou­tique de son spon­sor The North Face à Saint- Lary) n’est peut- être pas sa fa­vo­rite. Il s’est par contre peu à peu im­pli­qué avec pas­sion dans la concep­tion de pro­duit, au- de­là des planches qui portent son nom, donc, on trouve des chaus­sures de snow­board, ou en­core des te­nues avec The North Face. « J’ai vrai­ment bien la main sur les pro­duits, et de plus en plus, les marques réa­lisent que mes vi­sions, qui pou­vaient leur pa­raître un peu ex­trêmes, marchent bien… » Mais il n’a ja­mais, con­trai­re­ment à son ca­ma­rade Je­re­my Jones, trou­vé le temps de mon­ter sa propre marque. « J’ai failli le faire l’an der­nier, mais j’ai aban­don­né l’idée, ça au­rait pris trop de temps sur le reste… » . Il est tou­jours in­té­res­sant, pour une telle icône, de sa­voir com­ment elle s’est construite. Avai­til des hé­ros ? Des mo­dèles ? Bien sûr, comme toute sa gé­né­ra­tion, Xa­vier a été in­fluen­cé par Terje Haa­kon­sen. « J’ai ri­dé avec lui, pas mal, il a sa per­son­na­li­té… Mais ce qui est sûr c’est qu’il a un fee­ling que je n’ai ja­mais re­trou­vé ailleurs. » « Mais avant lui, ra­conte Fran­çois, il y a le hé­ros lo­cal, Sylvain Fabre, qui gagne toutes les courses jus­qu’au jour ou Xav l’a bat­tu dans un super G à Saint- Lary » . Le ga­min de 14 ans met ce jour- là plus de deux se­condes au

cham­pion, cer­tains soup­çonnent même les Saint- Hi­la­riens de tri­che­rie tel­le­ment c’est im­pen­sable… Mais Xa­vier n’est alors qu’au dé­but d’une longue sé­rie de vic­toires. Un autre hé­ros, plus insolite, c’est le vé­li­plan­chiste Ro­bert Te­rii­te­hau. C’est grâce à lui, et à l’in­fluence de Ch­ris­tophe Favre qui ras­sure des pa­rents très à che­val sur les études, que Xa­vier se dit qu’ « il y a des mecs qui ar­rivent à faire ça et à en vivre » et va plu­tôt s’orien­ter vers un IUT Tech de Co ( « comme tout le monde » se moque- t- il lui- même) plu­tôt que de suivre les traces du grand frère in­gé­nieur en ren­trant à l’IN­SA. Je­re­my Ber­nard, pho­to­graphe qui l’a sui­vi ré­cem­ment sur la neige, comme toutes les per­sonnes qui ont croi­sé Xa­vier, trouve que c’est « un type très calme, très ré­ser­vé, très po­sé. » Il ré­flé­chit et ajoute : « En fait, sa fa­çon de faire du snow­board ne semble pas du tout être le re­flet de sa per­son­na­li­té. » Car tout le monde est una­nime, comme le dit bien Au­ré­lien Du­croz, lui- même plu­tôt ath­lé­tique, « c’est une force de la na­ture, phy­si­que­ment il n’y en a pas

deux comme lui. » Et il faut bien ça pour en­cais­ser, car Xa­vier a un style de bû­che­ron, son petit sur­nom dans le mi­lieu est d’ailleurs sans équi­voque, on l’ap­pelle The But­cher. Mais c’est aus­si un homme calme et po­sé, un « mi­ra­cu­lé » comme le ra­conte Ch­ris­to­pher Sjös­tröm, qui était der­rière la ca­mé­ra ce jour de mars 2008 quand la mon­tagne s’écroule sous Xa­vier, l’em­me­nant avec elle sur plu­sieurs cen­taines de mètres et le re­lâ­chant, sai­gnant du nez et des oreilles, les yeux du­ra­ble­ment in­jec­tés de sang, dans un cou­loir d’ava­lanche en bas de la face. Xa­vier n’est pas qu’un snow­boar­deur in­croyable. Il ré­pond à ma pre­mière sol­li­ci­ta­tion

d’in­ter­view de­puis le jar­din de sa mai­son de Capb­re­ton, où il passe une bonne par­tie de ses étés, à sur­fer dans les rou­leaux du Pa­ci­fique. Comme l’ex­plique son frère Po­lo, « il est hy­per po­ly­va­lent, en snow­board il peut faire des gros tricks sur des grosses tables, sor­tir de trois mères au- des­sus du pipe, mais il peut aus­si prendre des grosses vagues en surf et il grimpe du 7a en es­ca­lade. » C’est d’ailleurs un de ses ré­cents dé­ve­lop­pe­ments, cette pas­sion pour la mon­tagne en mode cram­pons, comme le ra­conte son men­tor en ce do­maine, le guide et free­ri­deur Sa­muel An­tha­mat­ten, qui consi­dère qu’avec un peu d’en­traî­ne­ment Xa­vier pour­rait pas­ser l’exa­men de guide de haute mon­tagne : « C’est un bon grim­peur, même s’il n’est pas maigre ! J’ai hal­lu­ci­né au Spitz­berg : on avait dé­ci­dé de je­ter la corde pour être plus lé­gers sur une mon­tée, et on a vite com­pris que ce n’était pas la meilleure dé­ci­sion. Mais Xa­vier est mon­té en libre sur dix mètres de ro­cher dans une pe­tite che­mi­née ver­ti­cale, que moi- même j’ai eu du mal à pas­ser. » Pour au­tant, même si beau­coup le prennent pour un trompe- la- mort, un ama­teur de risques in­utiles et de lignes trop en­ga­gées, Xa­vier n’est ni fou ni sui­ci­daire, con­trai­re­ment à ce que la vi­déo à 200 000 vues mon­trant son ava­lanche presque fa­tale peut ins­pi­rer ( ta­pez « De­le­rue ava­lanche » sur Youtube). Et même si le com­mun des mor­tels tremble en le voyant des­cendre des lignes im­pos­sibles en straight

line sur la glace vive ( les 50° du cou­loir Copt dans This is my Winter, de sa boîte de pro­duc­tion Ti­me­line) ou des pas­sages où seuls quelques cen­ti­mètres de sa planche le re­tiennent au- des­sus du vide ( le « oh pu­tain » de

Mis­sion Steeps, tou­jours chez Ti­me­line), comme il le dit quand je lui pose une ques­tion sur sa fille, « tu as une res­pon­sa­bi­li­té sup­plé­men­taire, mais avec ou sans en­fant, tu n’as ja­mais en­vie de mou­rir. » Son frère Po­lo

tem­père aus­si : « Tout ce qu’il fait est vrai­ment maî­tri­sé, il a conscience des dan­gers et il choi­sit tou­jours des lignes qui per­mettent d’évi­ter les risques in­utiles. Il se mé­nage tou­jours une sor­tie, il étu­die les condi­tions de neige et ne sort faire des runs en­ga­gés que quand c’est vrai­ment op­ti­mal. » Un avis par­ta­gé par Te­ro Re­po, qui a eu peur plus d’une fois, l’oeil col­lé à la ca­mé­ra, mais ja­mais con­cer­nant la maî­trise du ri­der, tou­jours à cause des élé­ments dans les­quels il va ri­der. « Mais il est très pru­dent avec les condi­tions de neige, c’est une des per­sonnes que j’ai vu le plus sou­vent dire non en haut d’un run, ce qui n’est vrai­ment pas fa­cile quand tu as la pres­sion des hé­li­cos, fil­meurs et pho­to­graphes… »

L’AMOUR DU RISQUE ?

Il n’em­pêche, qu’est- ce qui pousse un adulte de 35 ans, nor­ma­le­ment consti­tué, plu­tôt in­tel­li­gent, à ga­gner sa vie en ven­dant ses « cas­cades » à quelques marques qui sont prêtes à payer pour ap­pa­raître sur son casque, sa planche, et les fon­dus en­chaî­nés de ses vi­déos ? Je peux com­prendre ça, en tant que snow­boar­deur, comme tous les ama­teurs de

sports ex­trêmes, voire sim­ple­ment de sports out­door qui ont un jour rê­vé de vivre de leur pas­sion. Bien sûr, on peut aus­si pen­ser à un Killian Jor­net qui part en « Bas­kets et col­lants

dans la face nord de l’Ai­guille du Mi­di » ( le titre d’un quo­ti­dien de la presse ré­gio­nale). Est- ce la gloire, l’ar­gent, le dé­pas­se­ment de soi qu’on va cher­cher ? Au temps de la Go­Pro où tout est en­re­gis­tré, quels sont les élé­ments qui poussent les cham­pions, et der­rière eux toute une gé­né­ra­tion d’ama­teurs, à se dé­pas­ser, et peut- être à dé­pas­ser cer­taines li­mites ? Je pense que pour Xa­vier, comme pour Je­re­my Jones, un autre snow­boar­deur ex­cep­tion­nel qui lui res­semble beau­coup, c’est avant tout l’amour de la neige, de la mon­tagne, des lignes qu’on peut y tra­cer qui les en­traînent. Le split­board leur a don­né une nouvelle au­to­no­mie, de nou­veaux ter­rains à ex­plo­rer, et avi­vé en­core leur com­pul­sion à la neige. Une ad­dic­tion qui peut pous­ser à bien des com­pro­mis : tra­vailler pour un spon­sor, prendre des risques pour une ca­mé­ra, être constam­ment sur la route. Mais en échange, au- de­là d’une gloire qu’il ché­rit fi­na­le­ment peut- être plus qu’il ne l’avoue, Xa­vier a ga­gné une bonne dose de li­ber­té. Celle de ri­der où il veut sur la pla­nète, comme cette aven­ture en An­tarc­tique re­la­tée dans le der­nier film de Ti­me­line. Car ils sont peu nom­breux dans les sports « non conven­tion­nels » ceux à qui on re­met une en­ve­loppe de plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’eu­ros pour al­ler « jouer

dans la neige » , et ça vaut sû­re­ment, en tout cas pour lui, quelques com­pro­mis. Alors quel est le fu­tur pour ce­lui qui est pour moi le meilleur snow­boar­deur vi­vant ? Pour quel­qu’un qui a tout ga­gné, qui a tout ri­dé, qui dit lui- même qu’après ce projet fou en An­tarc­tique « en ren­trant, on sa­vait que ça al­lait être dur de faire mieux » ? Xa­vier parle de son en­tre­prise de drones au­to­nomes, et beau­coup de ses amis, connais­sances et col­lègues ren­ché

rissent, « les drones c’est vrai­ment son

XA­VIER A GA­GNÉ UNE BONNE DOSE DE LI­BER­TÉ. CELLE DE RI­DER OÙ IL VEUT SUR LA PLA­NÈTE.

autre pas­sion, je le vois bien par­tir fil­mer d’autres gens dans des condi­tions in­croyables, mé­lan­ger le snow­board et le pi­lo­tage de ces

en­gins » dit Te­ro Re­po. Le fu­tur ce se­ra aus­si Ver­bier, en tout cas cet hiver. Les or­ga­ni­sa­teurs de l’Xtreme lui en­voient chaque an­née une in­vi­ta­tion, même s’il ne par­ti­cipe plus aux épreuves qua­li­fi­ca­tives avec les meilleurs free­ri­deurs du monde. Et chaque an­née, il est at­ten­du là avec dans les yeux des spec­ta­teurs la même in­ter­ro­ga­tion : que va sor­tir Xa­vier de Le Rue ? Car il ne vient plus ici pour ga­gner. « Il pour­rait fi­nir pre­mier avec un run moyen, ex­plique Te­ro Re­po, mais lui, ce qu’il veut c’est le meilleur run, quelque chose de nou­veau, pas jus te pour ga­gner en snow­board. » Une at­ti­tude qui montre bien que l’homme n’a pas peur de re­mettre son titre en jeu, lui qui n’a ici plus rien à ga­gner et bien plus à perdre. Mais ce n’est peut- être pas là la fin, car la qua­trième grande pé­riode de son his­toire de snow­boar­deur est en route, celle de la

mon­tagne. Comme le dit Fran­çois de Le Rue qui

par­tage cette pas­sion, « il faut beau­coup ri­der pour gar­der la forme, je suis frus­tré par ce que je peux faire dans un snow­park au­jourd’hui » et le Xa­vier de Le Rue que l’on va voir dé­sor­mais ne pour­ra plus ga­gner les sla­loms de sa jeu­nesse, ou les boar­der cross de son ado­les­cence, même s’il de­vrait conti­nuer à ins­pi­rer quelques ri­ders sur la face de Ver­bier. Car le temps pas­sé en mon­tagne est dé­sor­mais ce­lui d’un al­pi­niste plus que ce­lui d’un pur free­ri­deur qui des­cend de l’hé­li­co. Un nou­vel élan, contem­pla­tif et dif­fu­sé en images lé­chées au tra­vers des pro­jets fil­més de Ti­me­line, à re­trou­ver dans de nou­velles aven­tures, avec cette ex­pé­di­tion en Alas­ka qui de­vrait clô­tu­rer « un projet de deux ans en pa­ra­mo­teur » ou ce projet « glace » avec son frère Vic­tor et tou­jours Sam An­tha­mat­ten à pa­raître cet au­tomne. Cette pas­sion mon­tagne en mode cram­pons et bau­drier n’est fi­na­le­ment peut- être qu’un re­tour aux sources, un cycle qui se ré­pète pour Xa­vier qui est là pour ça. « De­puis tou­jours, le Saint Graal pour moi, la rai­son pour de­ve­nir bon, c’est d’être ca­pable de voir une mon­tagne vierge et d’al­ler m’adap­ter, de mon­ter en haut. »

e r h a D m o D ©

Te­nue The North Face,

planche Rossignol, Go Pro, boots Dee­luxe… Xa­vier est aus­si un homme sand­wich.

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