Dé­cou­verte

La dis­ci­pline pour­rait faire la fier­té du fils ima­gi­naire de Nel­son Mon­fort et d’Ar­naud Mon­te­bourg. Un sport « made in France » , né dans les an­nées 80 en ban­lieue pa­ri­sienne et qui connait au­jourd’hui un large en­goue­ment in­ter­na­tio­nal.

Wider - - SOMMAIRE -

Le par­kour avec les pas­sion­nés Loïc As­ca­ri­no et Ma­nuel Fer­nan­dez, made in Lyon.

Le Par­kour est cette ac­ti­vi­té phy­sique qui consiste à se dé­pla­cer ef­fi­ca­ce­ment grâce à ses seules ca­pa­ci­tés mo­trices, dans dif­fé­rents types d’en­vi­ron­ne­ments. Le tra­ceur — pra­ti­quant du Par­kour — dé­ve­loppe son corps et son contrôle par le biais d’une mé­thode d’en­trai­ne­ment al­liant course, pas­se­ment d’obs­tacles, sauts, es­ca­lade. Pour la pe­tite his­toire, le par­kour s’est dé­ve­lop­pé en France no­tam­ment à tra­vers à un groupe d’ado­les­cents qui s’en­trai­naient à Evry, Lisses et Sar­celles, et dont les neuf plus achar­nés ( Da­vid Belle, Sé­bas­tien Fou­can, Chaû Belle Dinh, William Beelle, Yann Hnau­tra, Guy­lain N'Gu­ba Boyeke, Ma­lik Diouf, Charles Per­rière et Laurent Pie­mon­te­si) ont créé un groupe ap­pe­lé Ya­ma­ka­si. Une grande vague de mé­dia­ti­sa­tion a fait connaitre le groupe et la dis­ci­pline, no­tam­ment à tra­vers la té­lé­vi­sion, le ci­né­ma et le monde du spec­tacle. Tous les membres ne par­ti­cipent pas de la même fa­çon à la mé­dia­ti­sa­tion et le groupe se scinde en 1998. Da­vid Belle et Sé­bas­tien Fou­can s’éloignent du groupe pour dé­ve­lop­per leur car­rière per­son­nelle et in­tègrent un nou­veau groupe : les tra­ceurs. La dis­ci­pline con­ti­nue de se dé­ve­lop­per et s’élar­git avec di­vers cou­rants. Cer­tains pra­ti­quants tra­vaillent en met­tant l’ac­cent sur l’ef­fi­ca­ci­té ( avant tout) du dé­pla­ce­ment. En pa­ral­lèle, le « Free­run­ning / Art du dé­pla­ce­ment » se fo­ca­lise da­van­tage sur l’es­thé­tique des mou­ve­ments. Dans les an­nées 2000, c’est l’ex­plo­sion mé­dia­tique du par­kour sous toutes ces formes que l’on re­trouve au ci­né­ma et dans les pu­bli­ci­tés. Au­jourd’hui, la dis­ci­pline est connue de tous et les images des ex­ploits cir­culent sous les mil­lions d’yeux ri­vés aux écrans pour voir des dingues ar­més d’une paire de bas­kets et d’un sur­vê­te­ment trop grand se lan­cer en mul­tiples sauts pé­rilleux pour at­ter­rir tels des fé­lins, sur leurs pattes, cinq étages plus bas dans un pe­tit dé­vers en­nei­gé d’une ban­lieue russe. La Fé­dé­ra­tion de par­kour, crée en 2011 ( et qui rem­place le col­lec­tif as­so­cia­tif his­to­rique PKIA) tra­vaille au dé­ve­lop­pe­ment de la re­con­nais­sance du sport aux yeux des ins­tances et du grand pu­blic. Les mis­sions de la Fé­dé­ra­tion sont vastes : ras­sem­bler la com­mu­nau­té na­tio­nale de par­kour et de free­run et sou­te­nir les tra­ceurs in­dé­pen­dants. Pour ré­pondre à ces pro­blé­ma­tiques, la Fé­dé­ra­tion s’ap­puie sur un fo­rum de pra­ti­quants et un ré­seau de pro­fes­sion­nels avec les­quels elle contri­bue à l’es­sor du sport et de ses va­leurs. Par­mi ses adeptes, nous avons ren­con­tré au le­ver du so­leil sur un pont lyon­nais, Loïc As­ca­ri­no, 26 ans, édu­ca­teur spor­tif et chef d’en­tre­prise et Ma­nuel Fer­nan­dez, 34 ans, Pré­sident de l’École de Par­kour avec qui nous avons pu échan­ger. Échange et pe­tit par­cours pho­to­gra­phique dans Lyon.

Com­ment avez- vous dé­cou­vert et quand avez- vous com­men­cé le par­kour ?

Loïc As­ca­ri­no : J’ai dé­cou­vert le par­kour grâce à un ami du­rant l’été 2007. Je n’ai com­men­cé à pra­ti­quer qu’à par­tir de l’été sui­vant, en 2008. D’abord en so­lo, je cher­chais des idées de mou­ve­ment et des spots en ex­té­rieur. J’ai vite ren­con­tré d’autres tra­ceurs ( pra­ti­quants du par­kour) dé­bu­tants et nous nous sommes en­trai­nés en­semble pen­dant un an. Ce n’est qu’après une an­née com­plète de pra­tique que j’ai ren­con­tré des pra­ti­quants qui étaient dé­jà plus ex­pé­ri­men­tés que moi et avec qui j’ai pu dé­cou­vrir de nom­breuses fa­cettes de cette dis­ci­pline que je ne connais­sais pas : l’en­ga­ge­ment, le tra­vail phy­sique…

Ma­nuel Fer­nan­dez : J’ai com­men­cé le par­kour en dé­cembre 2005 après avoir vu un re­por­tage à la té­lé. J’ai mis mes bas­kets et j’ai es­sayé. Je me suis vite ren­du compte que ça ne res­sem­blait pas à grand- chose que je connais­sais. J’ai ap­pro­fon­di mes re­cherches et je me suis mis à tra­vailler sé­rieu­se­ment.

Aviez- vous une culture spor­tive dif­fé­rente ?

L. A. : J’ai pra­ti­qué de nom­breuses ac­ti­vi­tés étant jeune ( ju­do, es­ca­lade, plon­gée) sans ja­mais m’y ac­cro­cher et être pas­sion­né. Lorsque j’ai com­men­cé le par­kour, je ne pra­ti­quais plus de sport de­puis plu­sieurs an­nées.

M. F. : J’ai tou­jours été plon­gé dans l’uni­vers des arts mar­tiaux, mais je chan­geais de dis­ci­pline quand s’ap­pro­chait la no­tion de com­pé­ti­tion. Je n’ai ja­mais eu en­vie de prou­ver mes ta­lents aux dé­pens des autres, juste un sou­hait de m’amé­lio­rer per­son­nel­le­ment.

Qu’est- ce qui vous a sé­duit dans le par­kour ?

L. A. : Le dé­tour­ne­ment, l’idée d’ex­plo­rer sa ville et son quar­tier en cher­chant des spots, des lieux où s’amu­ser. L’as­pect com­mu­nau­taire était très fort lorsque j’ai dé­bu­té. L’as­pect un­der­ground de l’ac­ti­vi­té qui était en­core très peu connue, donc très peu de pra­ti­quants et sur­tout le tra­vail né­ces­saire que ce soit pour trou­ver des lieux d’en­trai­ne­ments, des ca­ma- rades ou pour com­prendre des mou­ve­ments à une époque où il n’y avait qua­si­ment pas de club, pas d’en­ca­drant ni même YouTube.

M. F. : L’im­mé­dia­te­té de la pra­tique, ne pas se can­ton­ner à des ho­raires trois à quatre fois dans la se­maine ou de faire une hy­po­thèque pour ache­ter un équi­pe­ment spé­ci­fique. L’as­pect uni­ver­sel, ce n’est pas ré­ser­vé à quelques élus, mais c’est juste un af­fi­ne­ment des mou­ve­ments quo­ti­diens de tout un cha­cun pour être plus ef­fi­cace. En gros, si vous pou­vez vous dé­pla­cer vous pou­vez pra­ti­quer.

D’où est née l’idée d’en faire un mé­tier ? Quel a été le dé­clen­cheur de vous dire qu’il fal­lait prendre un tour­nant pro­fes­sion­nel et se lan­cer dans l’aven­ture de créer une école de par­kour ?

M. F. : Tout s’est fait pro­gres­si­ve­ment. J’ai com­men­cé seul dans mon coin pen­dant trois ans, puis j’ai ren­con­tré Loïc et on a bou­gé en­semble. D’autres nous ont re­joints. À un mo­ment, nous avons dé­ci­dé de créer une as­so­cia­tion pour ré­pondre à toutes les de­mandes puis, voyant l’in­ves­tis­se­ment per­son­nel que de­man­daient ces cours on s’est po­sé la ques­tion « est- ce qu’on con­ti­nue à don­ner des cours en ar­ri­vant en re­tard à cause du bou­lot ? Être cre­vé au tra­vail à cause des cours ? Est- ce qu’on ar­rête tout ? Ou est- ce qu’on tente de vivre de notre pas­sion ? » Je te laisse de­vi­ner quel a été notre choix !

Com­bien de temps et quelles ont été les étapes né­ces­saires à la créa­tion de la so­cié­té ?

M. F. : En no­tion tem­po­relle, entre l’idée et la créa­tion ef­fec­tive il nous a fal­lu en­vi­ron deux ans. Le temps d’en­vi­sa­ger la fai­sa­bi­li­té, de pas­ser un di­plôme ( obli­ga­toire pour ce type de mé­tier) et de nous ren­sei­gner sur les fon­da­men­taux de la créa­tion de so­cié­té. En termes d’in­ves­tis­se­ment, il per­dure en­core au­jourd’hui, trois ans après le dé­mar­rage de la so­cié­té. En tant que pré­cur­seurs, on a tout à créer. C’est ex­trê­me­ment mo­ti­vant, mais en tant qu’en­tre­pre­neurs dé­bu­tants, on a fait pas mal de conne­ries, on ap­prend de nos er­reurs et on en com­met­tra sû­re­ment d’autres. Un ap­pren­tis­sage de ter­rain, à l’an­cienne, a ses bons et ses mau­vais cô­tés. C’est sûr qu’il ne faut pas comp­ter ses heures et s’ac­cro­cher quand on se fait rat­tra­per par des élé­ments qu’on n’a pas su an­ti­ci­per faute de sa­voir- faire. Mais le ré­sul­tat nous fait tou­jours avan­cer dans le bon sens et nous n’avons au­cun re­gret.

Quels sont vos ob­jec­tifs à moyen et à long terme ?

L. A. : Par­ti­ci­per au dé­ve­lop­pe­ment de la pra­tique en France et per­mettre à d’autres de vivre de leur pas­sion. Au­jourd’hui, on es­suie les plâtres, mais d’ici quelques an­nées on es­père que cette dis­ci­pline se­ra re­con­nue et que les jeunes qui rêvent d’en faire leur mé­tier en aient la pos­si­bi­li­té.

M. F. : À moyen terme : dé­ve­lop­per le par­kour pour qu’il soit vu à sa juste va­leur : une dis­ci­pline à part en­tière qui est ac­ces­sible à tous et qui de­mande un in­ves­tis­se­ment im­por­tant si l’on sou­haite per­for­mer. Cas­ser cette image de « risque- tout qui cherche à im­pres­sion­ner la ga­le­rie » . Au­jourd’hui, de vrais ath­lètes émergent au même titre qu’en ath­lé­tisme, en ju­do ou dans n’im­porte quel sport. Ces gens- là, comme tout pra­ti­quant sé­rieux, mé­ritent plus de consi­dé­ra­tion. À long terme : de­ve­nir une ré­fé­rence du par­kour en France et pour­quoi pas à l’in­ter­na­tio­nal.

Le par­kour semble être une dis­ci­pline au croi­se­ment de plu­sieurs ac­ti­vi­tés, de plu­sieurs uni­vers. Quelles sont vos in­fluences per­son­nelles ?

M. F. : Quand j’étais ga­min, je squat­tais les films de Ja­ckie Chan, des films d’arts mar­tiaux in­con­nus que je pre­nais au ha­sard au vi­déo­club du coin et qui sont de­ve­nus cultes comme la 36e chambre de Shao­lin, etc. Au­jourd’hui, je suis plus in­fluen­cé par des per­sonnes comme Alexandre As­tier, mais ça n’a pas grand rap­port.

Il existe plu­sieurs ca­té­go­ries de dis­ci­plines dans le par­kour ( le free­run…). La com­mu­nau­té est- elle frac­tion­née ou

AU­JOURD’HUI DE VRAIS ATH­LÈTES ÉMERGENT AU MÊME TITRE QUE DANS D’AUTRES SPORTS

existe- t- il avant tout une grande fa­mille du par­kour ?

L. A. : Il s’agit d’une grande com­mu­nau­té de pra­ti­quants réunie au­tour d’un amour pour le mou­ve­ment et le fran­chis­se­ment. Il y a bien en­ten­du des sé­pa­ra­tions entre les dis­ci­plines, mais il s’agit plus d’une séparation liée au nom et à l’ob­jec­tif ( ra­pi­di­té ou es­thé­tisme) plus qu’une séparation entre les per­sonnes. Les tra­ceurs ou free­run­ners évo­luent sou­vent sur les mêmes spots, se fré­quentent et ap­prennent les uns des autres.

M. F. : Par­kour, free­run, art du dé­pla­ce­ment, ce sont au­tant de noms pour un but com­mun : évo­luer au sein d’un es­pace pré­dé­fi­ni en s’éman­ci­pant des che­mins pré­dé­ter­mi­nés. Même si l’évo­lu­tion peut va­rier ( re­cherche d’es­thé­tisme ou d’ef­fi­ca­ci­té), les bases sont les mêmes, les en­vies sont les mêmes, reste à chaque pra­ti­quant de gar­der l’es­prit ou­vert aux autres modes de dé­pla­ce­ment, comme il at­tend un es­prit ou­vert de la part des non pra­ti­quants à son égard.

Il existe, si je ne me trompe pas, une di­men­sion « illé­gale » dans le par­kour, qui rap­pelle no­tam­ment la culture du graf­fi­ti avec l’ac­cès à des zones in­ter­dites. L’ori­gine de son his­toire vient des ban­lieues pa­ri­siennes. Vous sen­tez vous plu­tôt les hé­ri­tiers d’une culture ur­baine comme celle du hip- hop ou du graf­fi­ti, ou plu­tôt spor­tive comme la gym­nas­tique, l’es­ca­lade ?

L. A. : Je ne me sens pas hé­ri­tier d’une quel­conque culture ur­baine, car le par­kour est, pour moi, une pra­tique plus large que le simple en­vi­ron­ne­ment ur­bain. La dis­ci­pline peut aus­si bien être pra­ti­quée en mi­lieu na­tu­rel. Elle est d’ailleurs sou­vent plus en­ri­chis­sante ( ma­té­riaux dif­fé­rents, im­pré­vi­si­bi­li­té des struc­tures…). Je ne consi­dère pas pra­ti­quer quelque chose d’illé­gal. Mon idée du par­kour est une dis­ci­pline per­met­tant à tout un cha­cun de se dé­pas­ser, de prendre confiance en soi et de res­pec­ter son en­vi­ron­ne­ment et les gens qui le com­posent.

M. F. : Ni l’une ni l’autre. Pour moi le par­kour est un re­tour aux sources, aux ori­gines de ce pour quoi le corps hu­main a été conçu. En ce sens, il ne s’agit pas d’un hé­ri­tage, mais bien d’une re­dé­cou­verte de ce qui est présent de­puis le 1er jour et qu’on met de cô­té pour ré­pondre aux normes stan­dar­di­sées ac­tuelles.

La dis­ci­pline semble éga­le­ment en­tre­te­nir des liens de pa­ren­té avec des ac­ti­vi­tés comme l’ur­bex ? La­quelle in­fluence la­quelle ?

L. A. : Les deux dis­ci­plines, par­kour et ur­bex, ont des his­toires dif­fé­rentes, mais il y a des liens étroits entre les pra­ti­quants de ces deux dis­ci­plines, car je pense que les pra­ti­quants du par­kour et de l’ur­bex par­tagent la même pas­sion : celle de l’ex­plo­ra­tion. Ils ar­pentent la ville avec les yeux ou­verts sur ce qui les en­toure pour trou­ver les pé­pites de leur en­vi­ron­ne­ment. De plus, les va­leurs par­ta­gées par une grande par­tie de la com­mu­nau­té de l’ur­bex ( ne pas dé­gra­der, ne rien prendre d’autre que des pho­tos…) sont très proches de l’éthique du tra­ceur.

M. F. : L’ur­bex, par dé­fi­ni­tion, re­pré­sente un chal­lenge phy­sique puis­qu’il faut évo­luer dans des lieux dif­fi­ciles d’ac­cès, sou­vent dé­la­brés et par­fois dan­ge­reux. Le par­kour s’ins­crit comme une ré­ponse toute trou­vée pour se dé­pla­cer dans ces en­droits en mi­ni­mi­sant les risques de bles­sure. Sans être liées l’une et l’autre, la pra­tique du par­kour sim­pli­fie l’ur­bex et la pos­si­bi­li­té d’ac­cé­der à des en­droits « ca­chés » of­ferte par le par­kour peut don­ner en­vie de dé­cou­vrir des lieux in­ter­dits en mode ur­bex.

Pra­ti­quez- vous des ac­ti­vi­tés out­door ( es­ca­lade, al­pi­nisme, ran­don­née, gym­nas­tique) ? Pen­sez- vous qu’elles puissent être com­plé­men­taires les unes des autres ?

L. A. : J’ai pra­ti­qué un peu d’es­ca­lade, de ran­don­née et de mus­cu­la­tion. Le par­kour étant une dis­ci­pline très vaste, il est né­ces­saire de tra­vailler sa force, son en­du­rance, son ex­plo­si­vi­té, mais éga­le­ment ses tech­niques de grimpe, de saut et de course. Je pense que l’ath­lé­tisme, la gym­nas­tique, l’es­ca­lade ou la mus­cu­la­tion sont des pra­tiques très com­plé­men­taires au par­kour.

M. F. : Sans être un grand pra­ti­quant, je fais de la ran­don­née, je skie de­puis peu, j’es­saie de ne pas m’en­fer­mer dans une seule dis­ci- pline même si le par­kour reste pré­do­mi­nant. Mais, quelles que soient les ac­ti­vi­tés aux­quelles on s’adonne, elles dé­passent for­cé­ment leur cadre en vous ren­dant meilleur physiquement, tech­ni­que­ment, men­ta­le­ment ce qui re­jaillit sur les autres sports aux­quels vous pour­riez vous es­sayer.

Quelles spé­ci­fi­ci­tés naissent de la pra­tique d’un sport dans un uni­vers prin­ci­pa­le­ment très ur­bain ?

L. A. : La re­la­tion avec les gens qui ne pra­tiquent pas, le re­gard d’au­trui quand on est de­bout sur un mur ou une bar­rière, l’éton­ne­ment et par­fois l’éner­ve­ment des ri­ve­rains, les échanges avec les forces de l’ordre… Au­tant de si­tua­tions qui sont spé­ci­fiques à tous les sports ur­bains, je pense.

M. F. : L’al­truisme : la rue ne nous ap­par­tient pas. À nous de sa­voir la par­ta­ger en bonne in­tel­li­gence. Une forme de « force men­tale » est né­ces­saire pour vaincre sa ti­mi­di­té, pour sur­mon­ter les re­gards cu­rieux, pour vaincre ses peurs de pou­voir se ra­ter et chu­ter de­vant des in­con­nus. Le res­pect des règles : si vous vou­lez être ac­cep­té, il faut sa­voir pra­ti­quer dans la li­mite de ce que sont prêts à ac­cep­ter vos conci­toyens. Les villes sont grandes, si on dé­range à un en­droit, on s’ex­plique et si rien n’y fait, on va s’en­trai­ner ailleurs.

À l’ins­tar du ska­te­board, pen­sez- vous que le par­kour a dé­ve­lop­pé votre in­té­rêt, votre cu­rio­si­té pour l’ar­chi­tec­ture ?

L. A. : Le par­kour a dé­ve­lop­pé ma cu­rio­si­té et mon in­té­rêt pour ma ville. Avant de pra­ti­quer, je pas­sais peu de temps en ex­té­rieur, et lorsque c’était le cas, j’avais des écou­teurs vis­sés sur les oreilles ou les yeux ri­vés sur mon té­lé­phone. De­puis que j’ai dé­bu­té la pra­tique du par­kour, je ne peux m’em­pê­cher de re­gar­der tout ce qui se trouve au­tour de moi. Les murs, les bâ­ti­ments, les toits, et même lorsque je n’ai pas le temps de m’ar­rê­ter pour faire les mou­ve­ments, je prends le temps de les ima­gi­ner. C’est une ex­pé­rience de la ville fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente qu’offre le par­kour.

M. F. : In­dé­nia­ble­ment. Sans dire que je suis de­ve­nu Ted Mos­by, en me ba­la­dant j’ai constam­ment le nez en l’air à la re­cherche d’un saut

à faire, je re­père des murs qui semblent avoir un meilleur grip, des zones ap­pa­raissent na­tu­rel­le­ment plus en­clines à faire de bons spots.

Quelles sont les dif­fé­rences entre la pra­tique en salle ( en­trai­ne­ment ?) et celle en ex­té­rieur ? A- t- on un sen­ti­ment d’ac­com­plis­se­ment plus grand en de­hors de la salle ?

L. A. : La salle per­met de tes­ter ses li­mites et d’ap­prendre dans un en­vi­ron­ne­ment plus sé­cu­ri­sé. C’est aus­si un lieu pro­té­gé des in­tem­pé­ries et qui per­met d’adap­ter son en­vi­ron­ne­ment à ses ca­pa­ci­tés. Ce­pen­dant, l’ob­jec­tif du par­kour ( pour moi) est de dé­tour­ner l’en­vi­ron­ne­ment, d’ex­plo­rer et de s’adap­ter à tout ce qui peut faire obs­tacle à la pro­gres­sion ( mé­téo, re­vê­te­ment glis­sant…). Je pense que la salle est avant tout un ou­til d’en­trai- ne­ment pour ac­com­pa­gner au dé­ve­lop­pe­ment. Elle ne doit en au­cun cas se sub­sti­tuer à la pra­tique en ex­té­rieur et c’est pour cette rai­son que nous pro­po­sons tou­jours des cours en ex­té­rieur. Je trouve que le sen­ti­ment d’ac­com­plis­se­ment est le plus grand quand je n’ai d’autre choix que de faire le mou­ve­ment. Je ne peux pas dé­pla­cer l’obs­tacle pour rendre le saut plus fa­cile ou ajou­ter un ta­pis. Il est évi­dem­ment plus simple de re­trou­ver cette si­tua­tion en ex­té­rieur vu que qua­si­ment tous les sauts sont uniques et ne peuvent être mo­di­fiés. C’est éga­le­ment pos­sible en salle, mais on a vite fait d’ajou­ter un ta­pis, ou de dé­pla­cer un bloc pour rendre la tâche plus ai­sée. C’est au pra­ti­quant d’être en­core plus vi­gi­lant dans un es­pace tel qu’une salle de par­kour.

M. F. : Lorsque les seules salles de pra­tique se ré­su­maient à des salles de gym, l’as­pect ul­tra sé­cu­ri­sé ( ta­pis, fosse…) sem­blait trom- peur et pou­vait ef­frayer ceux qui n’évo­luaient que par ce biais lors­qu’ils se re­trou­vaient en ex­té­rieur. Dé­sor­mais, avec des salles de par­kour on peut s’en­trai­ner dans un es­pace dé­dié en condi­tion réelle tout en tra­vaillant pro­gres­si­ve­ment en un même lieu. En ex­té­rieur, si l’on n’est pas prêt pour tel mou­ve­ment, il faut en trou­ver un si­mi­laire plus ac­ces­sible pour le ré­pé­ter se­rei­ne­ment avant d’en­voyer le vrai. La pro­gres­sion est un peu plus lente, mais chaque ac­com­plis­se­ment est un plai­sir bien réel.

Il y a quelques mois, un pra­ti­quant s’est tué à Lyon en chu­tant. Que pen­sez- vous de cet in­ci­dent ? Com­ment li­mi­ter les risques ?

L. A. : Je ne le connais­sais pas et je n’ai pas de dé­tail sur ce qui a cau­sé son dé­cès. Par res­pect pour sa fa­mille, je ne m’avan­ce­rai donc pas sur les cir­cons­tances. Ce­pen­dant, je conseille à tous les pra­ti­quants d’ur­bex et de par­kour de faire très at­ten­tion, une er­reur est vite ar­ri­vée et la seule fa­çon de li­mi­ter ce risque est un en­trai­ne­ment ri­gou­reux et ré­gu­lier. La par­tie es­ca­lade d’im­meubles est en train d’ex­plo­ser grâce ( ou à cause) d’ath­lètes de haut ni­veau qui font rê­ver les jeunes, mais ne re­pré­sentent qu’une pe­tite par­tie du par­kour. « Être et du­rer » est l’une des de­vises du par­kour.

M. F. : Il n’est pas tom­bé d’un toit, mais d’un pont fer­ro­viaire, et ne pra­ti­quait pas le par­kour, mais l’ur­bex pour de la pho­to. Ce­ci étant, nom­breux sont les pra­ti­quants qui se pré­ci­pitent dans des zones bien au- de­là de leurs ca­pa­ci­tés et c’est à mon sens trop en at­tendre des en­ca­drants que de se dis­si­mu­ler der­rière chaque tra­ceur pour l’em­pê­cher de faire n’im­porte quoi. Les er­reurs font aus­si par­tie du jeu, mais prendre conscience que ces er­reurs peuvent être li­mi­tées ap­par­tient prin­ci­pa­le­ment au pra­ti­quant. Les édu­ca­teurs et coaches font un tra­vail de pré­ven­tion, ce qui se passe en de­hors des cours n’est, hé­las, que du res­sort du tra­ceur, de sa conscience et de son en­tou­rage.

Les ré­seaux so­ciaux pul­lulent de vi­déos vi­rales de pra­ti­quants qui n’hé­sitent pas à mettre leurs vies en dan­ger pour une col­lec­tion de likes. In­cons­cience ou vé­ri­tables hé­ros du web, votre avis ?

L. A. : J’avoue avoir du mal avec cette en­vie de se mon­trer à tout prix pour faire 5 likes sur Fa­ce­book, donc c’est dif­fi­cile pour moi d’en par­ler. Ma vi­sion du par­kour est de s’en­trai­ner pour soi, pour de­ve­nir meilleur et non pas « le meilleur » , ou « ce­lui qui a 50 000 abon­nés » . C’est avant tout une quête per­son­nelle et j’es­père que les per­sonnes se met­tant en ligne se rendent compte qu’elles ont un im­pact sur les jeunes qui rêvent de les imi­ter.

M. F. : Hé­ros… J’en peux plus de ce mot, un mec fait un double back sur bé­ton, c’est un hé­ros, le gars passe à la té­lé, c’est un hé­ros ( Nin­ja War­rior, le Par­cours des Hé­ros). On est dans une pé­riode où on est en manque de mo­dèles à suivre. Du coup, on ba­lance des hé­ros à toutes les sauces. Quant à l’in­cons­cience, elle est liée aux pra­ti­quants, rien sur une vi­déo de 10 se­condes ne peut jus­ti­fier du sa­voir- faire de la per­sonne fil­mée : si elle s’est en­trai­née du­rant des an­nées pour faire tel mou­ve­ment alors en quoi se­rait- elle in­cons­ciente ? Im­pos­sible à dé­ter­mi­ner s’il s’agit d’un ac­com­plis­se­ment ou d’un coup de bol.

Est- ce une in­jure si l’on dit du par­kour qu’il s’agit d’un sport YouTube ? Je sais que la dis­ci­pline se fé­dère, mais son dé­ve­lop­pe­ment semble lié au mé­dia vi­déo.

L. A. : Le par­kour est né à la fin des an­nées 80, dé­but des an­nées 90. Il s’agis­sait au dé­part d’une dis­ci­pline très se­crète et les fon­da­teurs s’en­trai­naient « dans l’ombre » . Il est vrai que le sport s’est très vite dé­ve­lop­pé et or­ga­ni­sé au­tour des vi­déos. Au dé­part quelques re­por­tages TV, des films et puis des vi­déos en ligne ou chaque pra­ti­quant pou­vait par­ta­ger sa vi­sion de la dis­ci­pline, ap­por­ter sa pierre à l’édi­fice en étant tou­jours plus créa­tif, en dé­tour­nant son en­vi­ron­ne­ment de fa­çon que per­sonne ne l’avait ima­gi­né au­pa­ra­vant. Je pense qu’on peut le dé­crire comme un « sport YouTube » , mais c’est bien plus que ce­la, et pour le dé­cou­vrir, il faut al­ler à la ren­contre des pra­ti­quants.

M. F. : Une in­sulte, non, mais c’est lar­ge­ment ré­duc­teur. Ne se­rait- ce que pour ceux qui, comme moi, ont com­men­cé sa pra­tique avant que YouTube n’existe. Les ré­seaux so­ciaux et no­tam­ment les pla­te­formes vi­déos ont lar­ge­ment contri­bué à la dé­mo­cra­ti­sa­tion de pra­tiques de niche, mais por­ter à la connais­sance du grand pu­blic ne si­gni­fie pas être créa­teur de. C’est juste un mé­dia de masse, les as­so­cia­tions, les édu­ca­teurs sur le ter­rain en sont le vrai vec­teur au fi­nal.

Qui peut faire du par­kour ? À qui se des­tinent les cours ?

L. A. : Nous pro­po­sons des cours dès 5 ans et nous avons des pra­ti­quants de plus de 50 ans. Le par­kour s’adresse à toutes les per­sonnes qui ont en­vie de prendre confiance en elle, d’ap­prendre à se dé­pla­cer ou ren­con­trer une com­mu­nau­té sym­pa.

M. F. : Le par­kour, c’est juste un nom don­né à une dis­ci­pline qui re­groupe de nom­breux

mou­ve­ments du corps hu­main. À qui ça s’adresse ? Aux hu­mains dé­si­reux d’ap­prendre ou plu­tôt de ré­ap­prendre, sans res­tric­tion.

À votre avis, quel est l’ave­nir du par­kour dans quelques an­nées ?

M. F. : La com­pé­ti­tion, qu’on le veuille ou non, on y vien­dra et pour la plu­part c’est dé­jà ac­té même si une le­vée de bou­cliers se met en place. Cer­taines per­sonnes ont be­soin de se confron­ter à elles- mêmes pour avan­cer, d’autres doivent ri­va­li­ser contre des ad­ver­saires pour faire va­loir leurs com­pé­tences. Si le par­kour s’adresse à tous, il fau­dra bien ré­pondre à toutes ces at­tentes tôt ou tard.

Com­ment est per­çue votre pra­tique en ex­té­rieur ? Com­ment le pu­blic ré­agit à vos acro­ba­ties dans l’es­pace pu­blic ?

L. A. : Notre pra­tique gé­nère trois types de ré­ac­tions. D’abord, ceux qui n’y prêtent au­cune at­ten­tion. En­suite, nous avons de nom­breuses per­sonnes heu­reuses de nous voir pra­ti­quer en mi­lieu ur­bain, de voir des spor­tifs sou­riants, dé­tour­ner l’en­vi­ron­ne­ment. En­fin, il y a tou­jours des gens n’ap­pré­ciant pas notre pra­tique. Par­fois pour des rai­sons lé­gi­times ( le bruit par exemple) ou car ils ont peur que ça donne des idées à d’autres per­sonnes. Dans ce cas, nous al­lons sur un autre spot, notre ter­rain de jeu est aus­si grand que la ville…

M. F. : En l’es­pace de quelques an­nées, je suis pas­sé de l’idiot du vil­lage à l’ath­lète com­pé­tent en pas­sant par le dé­mo­lis­seur de biens pu­blics. Les moeurs évo­luent. Il y a quelques an­nées, le ré­flexe de nom­breux tra­ceurs était de par­tir en cou­rant à l’ar­ri­vée de la po­lice. Ça m’est ar­ri­vé une fois, et par la suite j’ai tou­jours pris le temps d’ex­pli­quer ce que je fai­sais. Un jour, je don­nais un cours out­door et j’avais di­vi­sé les pra­ti­quants en deux groupes. J’étais avec le groupe 1 et les vois se faire en­gueu­ler par un agent de po­lice. Je m’ap­proche de lui, j’ex­plique qu’il s’agit d’un cours de sport. Après quelques mi­nutes , non seule­ment le po­li­cier a com­pris la si­tua­tion, mais il est éga­le­ment al­lé pré­sen­ter des ex­cuses au­près des jeunes tra­ceurs. Une première pour eux, comme pour moi, mais qui a prou­vé à tout le monde que le dia­logue reste le meilleur moyen de se faire ac­cep­ter.

Ma­nuel Fer­nan­dez.

Ma­nuel Fer­nan­dez en fran­chis­se­ment fluide.

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