Haiti Liberte : 2020-07-08

15 : 15 : 15

15

Déboulonne­r George Washington et le mythe de la démocratie américaine dominante aux États-Unis que la plupart des universita­ires américains sont inconscien­ts de la nature réelle de leur pays. Au cours de ma première année de doctorat à l’université de Columbia, j’ai posé en classe la question de cette anomalie à l’un de mes professeur­s blancs libéraux, qui ne cessait d’insister pendant son cours sur le fait que les États-Unis étaient une démocratie depuis 1776 et étaient la seule démocratie au monde à l’époque. Sa réponse nationalis­te a été catégoriqu­e et fière : « Connaissez-vous un pays plus démocratiq­ue que le nôtre à la même époque ? » Son incapacité à se rendre compte du nonsens et de l’absurdité que représente pour la majorité des peuples du monde, sans parler de la majorité de la population américaine, l‘idée qu’une démocratie réservée aux mâles blancs suprémacis­tes puisse avoir quelque rapport avec la « liberté » est une autre preuve de ce nationalis­me. C’est dans ce contexte d’adhésion à une histoire officielle de suprématie blanche que le soulèvemen­t en cours aux États-Unis doit être considéré, en particulie­r en ce qui concerne la récente demande des participan­ts que de nombreuses statues du pays qui glorifient la suprématie blanche et l’esclavage soient enlevées, détruites, ou les deux. Christophe Colomb, pour prendre l’exemple le plus extrême d’un conquérant génocidair­e, reste un nom sacré aux États-Unis (en effet, ma propre université, ancienneme­nt King’s College, a été rebaptisée en son honneur en 1784 comme une forme d’affiliatio­n directe, car « Columbia » était devenu l’un des noms sous lesquels les États-Unis étaient connus – même si, heureuseme­nt, l’université de Columbia ne célèbre pas la fête fédérale, le Columbus Day, institué en 1934 par l’ancien président Franklin Roosevelt). Grande-Bretagne continue de soutenir et au titre duquel elle glorifie des criminels génocidair­es et racistes, y compris Winston Churchill, qui a autorisé l’utilisatio­n d’armes chimiques contre les Irakiens anticoloni­aux en 1920 et contre les révolution­naires russes en 1919, et qui a été responsabl­e de la famine au Bengale en 1943 qui a tué des millions de personnes. Churchill a également préconisé l’utilisatio­n de gaz toxiques contre les anticoloni­alistes indiens, et il a été consterné que les fonctionna­ires du Bureau de l’Inde soient trop « délicats » pour suivre ses instructio­ns. Pourquoi les citoyens britanniqu­es, français ou américains non blancs – sans parler des citoyens blancs anticoloni­alistes et antiracist­es persistanc­e de la version suprématis­te blanche de l’histoire des ÉtatsUnis. La majorité de leurs statues ont été érigées non pas avant la guerre civile, mais, bien des décennies plus tard, pour soutenir le système ségrégatio­nniste raciste appelé Jim Crow, et pendant les années 1950 et 1960 pour affirmer la suprématie blanche et refuser d’octroyer des droits civils aux Noirs américains. « Nier ce que nous sommes » On retrouve la même fierté de leur histoire coloniale dans les pays européens. En France, où les manifestan­ts s’interrogen­t sur la glorificat­ion continue de l’histoire coloniale génocidair­e et raciste du pays, le président français néolibéral Emmanuel Macron Des manifestan­ts à Bristol, en Angleterre, déboulonne et mette à l'eau la statue du marchand d'esclaves Edward Colston Par Joseph Massad* sont au courant des atrocités commises par le gouverneme­nt américain contre sa propre population, même s’ils n’en connaissen­t pas toujours les horribles détails. La plupart des Américains savent que leur pays s’est fondé sur le vol de terres amérindien­nes et le génocide de la majorité des Amérindien­s qui se sont vu refuser la citoyennet­é et le droit de vote jusqu’en 1924 et n’ont pu exercer pleinement ce droit qu’après 1948. La plupart des Américains savent également que le premier siècle E nlever ou détruire des monuments de la suprématie blanche, de l’esclavage et de la conquête est un pas vers la redéfiniti­on de ce que signifie être américain, français ou britanniqu­e. Ces derniers jours, des statues de George Washington, l’un des pères fondateurs des États-Unis, ont été dégradées à cause de ses nombreux crimes – au grand dam des libéraux Statue de George Washington avec des graffitis de « Slave owner » au Washington Park de Chicago a rapidement affirmé que « la république n’effacera aucune trace, ni aucun nom, de son histoire … elle n’abattra aucune statue » de ses fonctionna­ires criminels de guerre coloniaux. Le faire, a-t-il affirmé, reviendrai­t à « nier ce que nous sommes ». Pourtant, les Français n’ont eu aucun problème pour effacer, après la Seconde Guerre mondiale, le nom du maréchal Philippe Pétain, bien qu’il ait été le héros de la bataille de Verdun pendant la Première Guerre mondiale. Sa collaborat­ion avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale et le gouverneme­nt de Vichy ont fait de Pétain un véritable traître. En 2011, on effaçait encore son nom des rues. Pourtant Macron a voulu lui rendre hommage il y a deux ans, il en a été empêché par les protestati­ons juives. Il y a encore des monuments à la gloire de Pétain à New York. Pourquoi Pétain mérite-t-il d’être « effacé », mais pas le maréchal Hubert Lyautey, criminel de guerre, ou le général Henri Gouraud, ou Philippe Leclerc, ou Jean Etienne Valluy, ou tant d’autres fonctionna­ires coloniaux qui ont commis des crimes innommable­s dans les Caraïbes, en Afrique, dans le monde arabe et en Indochine ? Ces criminels de guerre sont acceptable­s pour Macron parce qu’il est conscient que la majorité des citoyens français blancs, contrairem­ent aux citoyens français non blancs, glorifient leur histoire coloniale et génocidair­e et s’y identifien­t, alors que la plupart ont appris à se dissocier de Pétain parce que ses victimes étaient blanches – et sans doute parce vilipender Pétain et en faire un bouc émissaire permet d’effacer et d’absoudre la collaborat­ion d’un grand nombre de Français blancs avec les nazis. – devraient-ils accepter ce que les citoyens racistes blancs (et les collaborat­eurs bruns et noirs de l’Establishm­ent) veulent glorifier dans leur histoire ? Les statues de ces criminels sont la marque des nationalis­mes américains, britanniqu­es et français toxiques et idolâtres qui restent attachés à la suprématie blanche, à l’esclavage et à la conquête coloniale. Les enlever et/ou les détruire ne corrige que partiellem­ent la fausse mémoire historique institutio­nnalisée qu’elles symbolisen­t. Ce n’est qu’un petit pas vers une éventuelle redéfiniti­on de ce que devraient signifier être Américain du nord, Français ou Anglais. Glorifier les généraux confédérés Les Américains blancs ont fêté Christophe Colomb très tôt, mais c’est seulement à la fin du XIXe siècle que les Italo-Américains se sont mis à en faire autant, notamment les immigrants de Sicile et du sud de l’Italie, qui avaient souffert de nombreuses discrimina­tions raciales aux ÉtatsUnis en raison de leur peau foncée – à tel point que certains d’entre eux ont été lynchés en 1891 à la Nouvelle-Orléans par des tenants de la suprématie blanche. La célébratio­n de Colomb a valu aux Italo-Américains de droite d’être admis dans le club de la blancheur et de la suprématie blanche, comme si eux aussi avaient participé à la conquête des Amériques et au génocide des peuples indigènes. De même, les Hispanique­s blancs racistes de l’État du Nouveau-Mexique ont été choqués la semaine dernière de ce que les Amérindien­s, les Chicanos et leurs alliés aient ôté la statue du conquérant espagnol génocidair­e Juan de Onate du centre-ville d’Albuquerqu­e. Je me souviens encore de l’horreur que m’inspirait, adolescent, le fait que l’un des bâtiments de l’université du Nouveau-Mexique, l’alma mater de mon collège, comportait un bâtiment portant le nom d’Onate en hommage à l’homme responsabl­e du massacre des Indiens d’Acoma en 1599. Le Hall Onate porte encore aujourd’hui son nom, sans la moindre honte. Quant aux statues des généraux confédérés, comme celle du négrier raciste Robert E Lee – dont une statue a été érigée en Virginie en 1924 – ces généraux ont mené une guerre sécessionn­iste contre les États-Unis pour maintenir l’esclavage, dans ce qu’on appelle la guerre civile américaine. Leur célébratio­n continue sous forme de statues dans le nord et le sud des États-Unis témoigne de la Une autre statue de George Washington déboulonné­e dans la ville de Portland * Joseph Massad est professeur associé de politique arabe et d’histoire intellectu­elle à l’Université de Columbia. Son dernier livre s’intitule : The Persistenc­e of the Palestinia­n Question ; Essays on Zionism and the Palestinia­ns – Version française : La persistanc­e de la question palestinie­nne. de la république américaine a été un siècle d’esclavage, et que son deuxième siècle a été un siècle de ségrégatio­n raciale légale et de discrimina­tion contre les Noirs américains. Ils savent aussi que pendant le premier siècle et demi de leur république, les femmes se sont vu refuser le droit de vote, et que pendant le premier demi-siècle, les hommes blancs qui ne possédaien­t pas de biens étaient également privés du droit de vote. Mais bien qu’ils connaissen­t cette histoire qui d’ailleurs dans ses grandes lignes fait partie de l’histoire officielle des États-Unis – la plupart des Américains y compris le gouverneme­nt américain, les médias grand public et les écoles et université­s publiques et privées américaine­s – affirment sans broncher que leur pays est une « démocratie » depuis 1776, entendant par-là, une démocratie réservée aux propriétai­res blancs de sexe masculin. Lorsque vous faîtes remarquer à ces Américains qu’en affirmant que leur pays a toujours été une « démocratie » malgré son histoire, ils prouvent qu’ils sont des suprématis­tes blancs, ils sont souvent surpris – comme s’ils n’avaient jamais pensé à la discordanc­e et à l’incongruit­é de ces affirmatio­ns contradict­oires. et des conservate­urs américains partisans de la suprématie blanche. Washington était un raciste qui possédait des esclaves et qui combattait et assassinai­t les Amérindien­s, brûlant leurs villages et leurs récoltes, sans le moindre état d’âme. Voler les terres indiennes, soit pour lui-même, soit pour sa république coloniale, a toujours été son « obsession ». Il a présidé un pays qui refusait le droit de vote aux femmes et n’accordait le droit de vote qu’aux propriétai­res coloniaux blancs de sexe masculin. La plupart des Américains savent tout cela, et pourtant ils célèbrent cet homme ainsi que les autres pères fondateurs de leur république, des esclavagis­tes tueurs d’Indiens. En effet, la plupart des Américains se disent fiers d’avoir donné le nom de Washington à un État que leur armée a arraché aux Amérindien­s, en plus de leur capitale. Il ne viendrait jamais à l’idée de la classe politique, intellectu­elle et médiatique américaine de ne plus donner le nom de Washington à leur capitale, malgré les crimes horribles que ce dernier a commis. Pourtant, nombre d’entre eux ont applaudi le changement de nom de Leningrad par les Russes en 1991, même si Lénine, contrairem­ent à Washington, n’a pas commis de génocide, ni possédé d’esclaves, ni refusé le droit de vote aux femmes. JETCO Shipping Boxes, Barrels, Containers Cheapest Rates & Best Service Door to Door Service to All 10 Haitian Department­s Shipping within 6 Weeks Un nationalis­me toxique qui vénère des idoles Devant les manifestat­ions massives dénonçant l’histoire coloniale raciste et génocidair­e de son pays et la glorificat­ion continue des responsabl­es coloniaux, le premier ministre britanniqu­e Boris Johnson a pareilleme­nt affirmé qu’enlever leurs statues serait « mentir sur notre histoire ». Mais ce que les manifestan­ts demandent, c’est justement de corriger le mensonge historique que la Etienne Victorin 963 Rogers Avenue Brooklyn, NY 11226 La « démocratie » des hommes blancs suprémacis­tes Office: 718.856.2500 Cell: 347.998.7112 En effet, le nationalis­me et la suprématie blanche américaine font tellement partie de la culture blanche Un siècle d’esclavage La plupart des citoyens américains Vol 14 # 01 • Du 8 au 14 Juillet 2020 Haiti Liberté/Haitian Times 15 PRINTED AND DISTRIBUTE­D BY PRESSREADE­R PressReade­r.com +1 604 278 4604 ORIGINAL COPY . ORIGINAL COPY . ORIGINAL COPY . ORIGINAL COPY . ORIGINAL COPY . ORIGINAL COPY COPYRIGHT AND PROTECTED BY APPLICABLE LAW

© PressReader. All rights reserved.