Quand Nice vou­lait créer un tou­risme mo­ral

Pour sau­ver son éco­no­mie, la ville tente de re­te­nir les tou­ristes qui dé­sertent face à l'in­sé­cu­ri­té et la pé­nu­rie. Elle pro­pose des at­trac­tions «dé­centes» qui in­dignent une par­tie de la France

Monaco-Matin - - La Une - AN­DRÉ PEYREGNE

C

oup de gueule du jour­nal l'«Éclai­reur» de Nice dans son édi­tion du 8 oc­tobre 1916, il y a cent ans : «La si­tua­tion dans les Alpes-Ma­ri­times est la plus grave de tous les dé­par­te­ments non en­va­his ! » Le jour­nal est alar­mant. Il ar­gu­mente que la Côte d'Azur vi­vant es­sen­tiel­le­ment de son tou­risme est plus tou­chée des consé­quences de la guerre que d'autres ré­gions de France qui tirent leurs ri­chesses d'autres ac­ti­vi­tés éco­no­miques. Tel est le di­lemme de Nice et de la Côte d'Azur en ces an­nées de guerre : soit elles re­noncent à ce qui per­met de les faire vivre, soit elles ap­pa­raissent « im­mo­rales» à s'oc­cu­per d'ac­ti­vi­tés fu­tiles en pé­riode de deuil et de tra­gé­die ! Il y a ceux qui, comme le gou­ver­neur mi­li­taire de Nice, in­sultent les hô­te­liers qui main­tiennent leurs ter­rasses de ca­fé : «Pen­dant que nos vaillants of­fi­ciers et nos braves pe­tits sol­dats se font tuer hé­roï­que­ment sur les champs de ba­taille, l'éta­lage des oi­sifs et des in­cons­cients sur les ter­rasses des ca­fés consti­tue une in­dé­cence in­to­lé­rable. » (Ci­té par Ralph Schor dans «Nice pen­dant la guerre de 1914-1918»). Et il y a ceux qui, comme le dé­pu­té Er­nest Lai­rolle, consi­dèrent qu'on ne peut pas pri­ver notre ré­gion de sa prin­ci­pale source de re­ve­nu et qu'au bout du compte une par­tie de l'ar­gent rap­por­té par le tou­risme par­ti­ra en aides à la France com­bat­tante. Car, en cette fin d'an­née 1916 - il y a cent ans - la France com­bat plus que ja­mais.

Main­te­nir des dis­trac­tions sans in­sul­ter la France

L'atroce ba­taille de Ver­dun a com­men­cé le 21 fé­vrier et du­re­ra jus­qu'au 19 dé­cembre. Elle cau­se­ra ce nombre in­sup­por­table de 300 000 morts. Pen­dant ce temps, entre le 1er juillet et le 18 no­vembre 1916 a lieu la ba­taille de la Somme dont le nombre de tués aug­mente en­core : 400 000 morts. Alors, par­ler tou­risme pen­dant ce temps-là ? Dans son édi­tion du 21 jan­vier 1915, l’«Éclai­reur» de Nice a avan­cé une nou­velle no­tion, celle du «tou­risme

to­lé­rable» ,du «tou­risme dé­cent» ,du « tou­risme mo­ral » -ce tou­risme qui ne sem­ble­ra pas in­sul­tant aux yeux de la France com­bat­tante : « Par­mi les dis­trac­tions to­lé­rables... il faut cher­cher des sen­sa­tions que donnent la belle mu­sique, ou une belle con­fé­rence ou un beau spec­tacle sus­cep­tible de par­ler au coeur.» Bien sûr, les grandes fêtes ont été an­nu­lées : le car­na­val et les grands bals qui vont avec comme les Ve­glione, mais aus­si les courses de che­vaux et d'au­to­mo­bile, les mee­tings aé­riens. Dans le do­maine spor­tif, les bains de mer res­tent ad­mis. Aus­si le gé­né­ral Goi­ran, maire de Nice, signe-t-il son ar­rê­té an­nuel dont cer­tains ar­ticles font sou­rire : « Ar­ticle 1 : Toutes les per­sonnes qui vou­dront se bai­gner à la mer, de­puis le val­lon de Ma­gnan jus­qu'au po­teau pla­cé au La­za­ret, ne pour­ront le faire sans être mu­nies d'un ca­le­çon ou de tout autre vê­te­ment. Ar­ticle 6 : Il est ex­pres­sé­ment dé­fen­du de sus­pendre par les pieds les noyés qui se­raient re­ti­rés de l'eau. » (Sic !) Concer­nant les spec­tacles, les grandes salles sont closes de­puis le dé­but de la guerre : les théâtres, les ca­si­nos. L'opé­ra de Nice a fer­mé ses portes, contrai­re­ment à ceux de Mo­na­co et de Tou­lon qui vivent au ra­len­ti. Comment faire vivre le tou­risme dans ces condi­tions ! Les pa­laces de la Côte d'Azur ont été trans­for­més en hô­pi­taux de guerre. Les bles­sés ar­rivent par wa­gons en­tiers. Dans les parcs des hô­tels se pro­mènent les conva­les­cents et les es­tro­piés. Sous des bâches s'en­tassent le mo­bi­lier hô­te­lier que des voyous viennent piller la nuit.

Les pays neutres font de la concur­rence

La riche clien­tèle russe, an­glaise, belge a fui la Côte. Pro­fi­tant scan­da­leu­se­ment de cette si­tua­tion, des pays mé­di­ter­ra­néens concur­rents font leur pu­bli­ci­té à nos frais. C'est ain­si que dès la fin de l'an­née 1914, les sta­tions bal­néaires ita­liennes et es­pa­gnoles font sa­voir que leur pays n'étant pas en guerre (ce qui est vrai au dé­but du conflit pour l'Ita­lie qui n'entre en guerre qu'en mai 1915. L'Es­pagne elle est res­tée neutre) ils peuvent pro­po­ser aux tou­ristes les mêmes avan­tages que la Côte d'Azur dans un pays en paix ! Ralph Schor re­lève une pu­bli­ci­té émise par la ville de Saint-Sé­bas­tien en Es­pagne : «L'hi­ver à San Se­bas­tian. Cli­mat dé­li­cieux et le plus sain, le sé­jour le plus agréable. Ca­si­nos ou­verts.» Le Jour­nal de Nice ré­plique vio­lem­ment le 8 oc­tobre 1914 : «Saint-Sé­bas­tien est un nid d'es­pions al­le­mands, il faut se mé­fier des pu­bli­ci­tés en­voyées par cette sta­tion !» Pour es­sayer de ren­ver­ser la si­tua­tion, une grande cam­pagne, re­layée par le mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et les am­bas­sades et consuls de France dans le monde, est lan­cée en 1915. Elle in­forme « qu'en de­hors des grandes fêtes, la vie sur la Côte d'Azur est sem­blable aux hi­vers pré­cé­dents». Mais, bien sûr, per­sonne n'y croit !

En par­ti­cu­lier, pas les hô­te­liers. Dé­but 1915, leur Union ré­gio­nale fait sa­voir :

« Pour amé­na­ger les hô­pi­taux, on a ré­qui­si­tion­né sans ré­flé­chir les plus beaux hô­tels, alors qu'on pou­vait trou­ver des mai­sons plus simples, tout aus­si conve­nables, qui au­raient rem­pli le même but et qui au­raient coû­té moins cher à l’État...» Les au­to­ri­tés mi­li­taires ad­mettent la chose et, en 1915, res­ti­tuent plu­sieurs pa­laces. Mais, en rai­son des in­évi­tables dé­gra­da­tions qui sont in­ter­ve­nues dans les bâ­ti­ments, le mo­bi­lier et le ma­té­riel, et sur­tout en rai­son du manque de per­son­nel, seuls le Ruhl sur la Pro­me­nade des An­glais et le Ri­vié­ra dans le quar­tier de Ci­miez à Nice peuvent à nou­veau fonc­tion­ner. Vi­sant la clien­tèle amé­ri­caine, on crée en jan­vier une ligne de trains Bor­deaux-Nice afin d'ame­ner les tou­ristes ve­nus par pa­que­bot de New-York à Bor­deaux. Le Ca­si­no de la Je­tée-Pro­me­nade, qui était centre de conva­les­cence rouvre en an­non­çant des

« di­ver­tis­se­ments hon­nê­te­ment ré­créa­tifs ». Le Ca­si­no mu­ni­ci­pal de la place Mas­sé­na se re­met lui aus­si à fonc­tion­ner par­tiel­le­ment en 1916, don­nant des soi­rées de bien­fai­sance, des spec­tacles pa­trio­tiques aux titres évo­ca­teurs com-me l'«Hon­neur de mou­rir ». On ne lé­sine pas sur la qua­li­té des ar­tistes. Les stars du mu­si­chall se suc­cèdent : Dal­bret, Po­lin, la Belle Oté­ro, Mis­tin­guet, le tou­lon­nais Mayol, Dra­num, Cé­cile So­rel, Ré­jane, la dan­seuse Po­laire, Mau­rice Che­va­lier. L'opé­ra, en re­vanche, reste fer­mé. Alors on dé­cide de don­ner des ou­vrages ly­riques au châ­teau Val­rose à Ci­miez (de­ve­nu au­jourd'hui la Fa­cul­té des Sciences). Il y a là une grande salle de spec­tacle. On pro­gramme «Aï­da». Pas de chance, le té­nor meurt su­bi­te­ment dans les jar­dins du châ­teau ! Une sai­son de ten­nis a éga­le­ment lieu au Lawn Ten­nis Club, avec la gloire ni­çoise de ce sport, Su­zanne Len­glen. Tous ces ef­forts, hé­las, ne don­ne­ront pas grand-chose. Le tou­risme de­meure en berne.

Les do­mes­tiques pri­vés de vin et de thé

«Pauvre Côte d'Azur , la voi­là dé­serte et à moi­tié rui­née !», écrit le 27 avril 1916 l’Éco­no­miste du Lit­to­ral. En 1917, les choses ne s'ar­ran­ge­ront pas. En fé­vrier, les salles de spec­tacles se­ront in­vi­tées à fer­mer par manque de char­bon pour les chauf­fer ! Beau­coup conti­nue­ront sans chauf­fage. Cou­rant 1917, l'Union ré­gio­nale des hô­te­liers fait des pro­po­si­tions : « Un fonds spé­cial, ali­men­té par des pré­lè­ve­ments de 0,20 franc par lit, se­ra créé pour amé­lio­rer le ra­vi­taille­ment. Une aug­men­ta­tion de 20 % des prix se­ra faite par rap­port à la sai­son pré­cé­dente. Pour pal­lier la pé­nu­rie de sucre, la soupe rem­pla­ce­ra le ca­fé au lait pour la nour­ri­ture du per­son­nel. Face à la pé­nu­rie de char­bon, l'eau chaude ne se­ra plus fournie que les mer­cre­di et sa­me­di. Pour les do­mes­tiques de fa­mille, le vin ne se­ra plus comp­té dans le prix de la pen­sion et on ne leur ser­vi­ra plus de thé. » La si­tua­tion tou­ris­tique de Nice et de la Côte reste pré­caire. A vrai dire, il n'y qu'une so­lu­tion. Une seule et unique so­lu­tion. Une so­lu­tion sou­hai­tée par le monde en­tier : que la guerre cesse !

« Pour pal­lier la pé­nu­rie de sucre, la soupe rem­pla­ce­ra le ca­fé au lait pour la nour­ri­ture du per­son­nel. Face à la pé­nu­rie de char­bon, l'eau chaude ne se­ra plus fournie que les mer­cre­di et sa­me­di.» L'Union ré­gio­nale des hô­te­liers

❶ Dé­serte, la Pro­me­nade des An­glais avec son Ca­si­no de la Je­tée. ➋ Les af­fiches tou­ris­tiques du dé­but du siècle étaient pour­tant si belles ! ➌ Em­blème du tou­risme à Nice, le Né­gres­co a été trans­for­mé en hô­pi­tal mi­li­taire. ➍ Dans le hall des grands pa­laces ni­çois s'en­tassent les bles­sés. ➎ Les bains de mer «dé­cents» de­meurent l'une des dis­trac­tions ni­çoises. (DR) ❶ ❷ ❹ ❺ ❸

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Les hé­ros de Wa­gner ne sont plus sou­hai­tés sur les scènes ni­çoises.

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Les tran­sports fonc­tionnent au ra­len­ti : la gare manque de per­son­nel, les co­chers de nour­ri­ture pour leurs che­vaux.

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Ci-des­sus, la joueuse de ten­nis ni­çoise Su­zanne Len­glen ap­porte sa contri­bu­tion per­son­nelle au sau­ve­tage de la sai­son. Ci-contre, le chan­teur tou­lon­nais Mayol est l'un des in­vi­tés ve­dettes de la sai­son .

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