 : An­tibes et sa « sou­riante phi­lo­so­phie »

Monaco-Matin - - L’interview - AN­DRÉ PEYREGNE

emaine après se­maine, nous sui­vons dans cette page l’ac­tua­li­té de ja­dis au tra­vers de l’Illustration. Comme tous les jour­naux, il ar­ri­vait à l’Illustration d’édi­ter des « nu­mé­ros spé­ciaux ». Ce­lui du 5 oc­tobre 1929 por­tait une nou­velle fois sur l’ « Au­to­mo­bile et le tou­risme » . L’au­to­mo­bile, ici, est une af­faire de luxe! Les aris­to­crates et les élé­gantes pa­radent sur la Côte d’Azur ou cir­culent à tra­vers la France dans leurs beaux vé­hi­cules de­puis le dé­but du XXe siècle. Ils s’adonnent même à des courses au­to­mo­biles, dont l’une des pre­mières a été celle de la Tur­bie dans les Alpes-Ma­ri­times. Bien sûr, la tra­gique cou­pure de la Pre­mière Guerre mon­diale a tout ar­rê­té. Mais les an­nées folles sont re­ve­nues. Et les gens chic ont re­pris le vo­lant pour tra­ver­ser la France, se rendre dans les pa­laces, gra­vir les routes de mon­tagne ou s’adon­ner à un tou­risme élé­gant. Dans ce nu­mé­ro de l’Illustration, plu­sieurs des­ti­na­tions sont com­men­tées et conseillées : la route de la Bé­rarde dans les Alpes, le Par­me­lan en Haute-Sa­voie, l’Al­sace, le Mor­van, Dieppe, Fou­gères en Bre­tagne, et... An­tibes. C’est à An­tibes, bien sûr, que nous nous di­ri­ge­rons, en com­pa­gnie du jour­na­liste Émile Ri­pert.

Le fé­libre à Nice et Tou­lon

Voi­là comment il com­mence son ar­ticle : « An­tibes... An­ti­po­lis, la ville qui est en face... En face de Nice, la ville de la Vic­toire , cette Nice qui, de­puis deux mille cinq cents ans, chante ici tous les ma­tins le triomphe du jour sur la nuit, les pres­tiges de la lu­mière et de la joie... Vivre en face d’une telle ville, c’est une des­ti­née à la fois glo­rieuse et mé­lan­co­lique, la sen­sa­tion d’être un re­flet et tout aus­si bien un poste d’ob­ser­va­tion. » Tel est An­tibes, se­lon Ri­pert : la ville qui ob­serve et la ville qui est. « Ain­si pla­cée dans une sorte de loge confor­table pour un spec­tacle qui ne fi­nit ja­mais, écrit-il, An­tibes en­seigne une sou­riante phi­lo­so­phie. De­puis des siècles, elle contemple, elle ob­serve, elle guette aus­si et, sen­ti­nelle vi­gi­lante, elle sait ré­sis­ter au be­soin, comme l’en­seigne son Fort Car­ré et ce qu’on a bien vou­lu lui lais­ser de mu­railles. » Émile Ri­pert n’est pas n’im­porte quel jour­na­liste. C’est un écri­vain connu dans notre ré­gion, né à la Cio­tat, qui pas­sa les pre­mières an­nées de sa vie à Dra­gui­gnan, qui ren­con­tra Fré­dé­ric Mis­tral, de­vint fé­libre et membre de la chaire de lit­té­ra­ture pro­ven­çale au Centre uni­ver­si­taire mé­di­ter­ra­néen à Nice, en­sei­gna au ly­cée de Tou­lon à par­tir de 1907. Une ave­nue porte son nom à Nice.

La ville des écri­vains

Il n’est pas éton­nant que cet éru­dit s’in­té­resse aux écri­vains à An­tibes. Paul Arène, par exemple, dont il rap­porte ce point de vue : « An­tibes, une ville char­mante, qui ne rou­git pas d’être pe­tite, et qui a par­tout quelque chose d’ai­mable et d’in­time » ; Mau­pas­sant qui, ar­ri­vé à An­tibes à bord du Bel-Ami, s’écrit : « Je suis en sève... Le prin­temps ici re­mue toute ma na­ture de plante et me fait pro­duire ces fruits lit­té­raires qui éclosent en moi je ne sais comment... » Tel est l’An­tibes de Ri­pert, ha­bi­té de sou­ve­nirs his­to­riques et d’écri­vains. « Ici toute une lit­té­ra­ture en­roule ses pres­tiges au­tour des vieilles tours do­rées d’An­tibes, de son Fort Car­ré, des mâts dan­sants de ses tar­tanes et de ses barques. A par­cou­rir ses ruelles, à flâ­ner sur ses quais, à lon­ger ses vieux rem­parts, à re­gar­der sa porte de France qu’or­na Jean Dolle (N.D.L.R. : sculp­teur an­ti­bois du XVIIIe, dont le vrai pré­nom était Jacques, et dont un ly­cée d’An­tibes porte le nom), la porte de l’église où il a sculp­té saint Sé­bas­tien et saint Roch, à cau­ser avec les pê­cheurs et les jar­di­niers, on voit peu à peu se des­si­ner sous ses yeux toute la des­ti­née de cette pe­tite ville, d’abord pa­ci­fique contem­pla­trice, de­ve­nue guer­rière par né­ces­si­té et re­de­ve­nue, par la réunion du com­té de Nice à la France, un sé­jour de gens pai­sibles qui ont gar­dé de la Grèce l’art de sa­voir sa­vou­rer leurs loi­sirs. » Ces loi­sirs, quels sont-ils ? Se­lon Ri­pert « On peut les em­ployer au mieux : soit qu’en al­lant vers Nice on vi­site Cagnes et son vieux châ­teau Gri­mal­di sur son pit­to­resque co­teau, soit qu’on aille voir fa­bri­quer des jarres à Biot, ou des po­te­ries plus ma­niables à Val­lau­ris, soit qu’on monte à la cha­pelle de la Ga­roupe où sont toutes sortes de char­mants ex vo­to - pour y voir un des plus beaux dé­ve­lop­pe­ments de côtes mé­di­ter­ra­néennes qui soient, de Saint-Tro­pez à Bor­di­ghe­ra, avec comme fond de dé­cor la barre rou­geâtre de l’Es­té­rel ou le cou­ron­ne­ment bleu et blanc des Alpes. » Et voi­là comment l’au­to­mo­bi­liste éru­dit vient vi­si­ter An­tibes et ses en­vi­rons.

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