Le pa­ra­doxe amé­ri­cain

Monaco-Matin - - Elections Américaines - ERIC GAL­LIA­NO egal­lia­no@ni­cema­tin.fr

Do­nald Trump c’est un peu « Moi, moche et mé­chant ». L’an­ti-hé­ros par ex­cel­lence qui vou­lait s’em­pa­rer de la Mai­son Blanche. Un ego sur pattes de 70 ans, coif­féd’une « queue d’écu­reuil » (1) qui passe son tempsà­dé­bi­ter des in­sa­ni­tés. Sur ses concur­rents à la­pré­si­dence des EtatsU­nis - passe en­core - mais aus­si sur les femmes ou les « his­pa­nos ». L’an­ti-pré­sident de la pre­mière puis­sance mon­dia­len’était, jus­qu’à au­jourd’hui du moins, qu’une ca­ri­ca­ture de lui-même… Dont il a d’ailleurs lar­ge­ment contri­bué à bros­ser le portrait gros­sier en pas­sant sa pen­sée po­li­tique au Pis­to

ré­duc­teur de son compte Twit­ter. Son ou­til de com­mu­ni­ca­tion pré­fé­ré face aux mé­dias « mains

tream » (do­mi­nants) qui n’ont eu de ces­sed’an­non­cer son « in­évi­ta

ble » dé­faite. À tort. Do­nald Trump est dé­sor­mais au­som­met de ce « sys­tème » qu’il a tant cri­ti­qué du­rant la cam­pagne. Mais « le Do­nald » n’est pasàun­pa­ra­doxe­près tant la per­son­na­li­té de ce mil­liar­daire, ani­ma­teur de la té­lé­réa­li­té de­ve­nu le 45e pré­sident amé­ri­cain, est com­plexe. Si l’on de­vait, comme lui, ré­su­mer le phé­no­mène Trump en 140 signes, on di­rait qu’il est à la fois tout et son contraire!

Le « self-made-man » qui n’en était pas un

Le pa­ra­doxe Trump semble se for­ger dès l’en­fance. Plu­tôt bon élève, le pe­titDo­nald­va­pour­tant don­ner ses ini­tiales au pi­quet de­pu­ni­tion tant il y passe de temps. Las de re­nou­ve­ler le stock de gommes que ce fils, dé­jà ré­cal­ci­trant à l’au­to­ri­té éta­blie, s’em­ploie à lan­cer sur ses pro­fes­seurs, son père, Fred Trump, fi­nit par l’ins­crire à l’aca­dé­mie mi­li­taire de New York. Et contre toute at­tente, Do­nald, qui n’a alors que 13 ans, s’y épa­nouit. « Mais tout de même pas au point de par­tir pour le Viet­nam » , note Anne Tou­louse( 2) qui a été la cor­res­pon­dante de RFI en Amé­rique, puis­qu’il « s’est fait ré­for­mer, tout comme Bill Clin­ton ».

Est-ce la rai­son pour la­quelle le can­di­dat ré­pu­bli­cain a ac­cor­dé tant d’im­por­tance dans sa cam­pagne aux vé­té­rans de l’ar­mée que le pays « traite si mal » ? À moins que ça ne soit par op­por­tu­nisme po­li­tique ? Do­nald Trump au­ra su mieux que per­sonne jouer sur la corde sen­sible de l’élec­to­rat moyen amé­ri­cain. Les vé­té­rans, mais aus­si les cols bleus (les ou­vriers) et les « small bu­si­ness ow

ners » (les pe­tits en­tre­pre­neurs) qui lui ont don­né une ma­jo­ri­té. Il n’ap­par­tient pour­tan­tàau­cune de ces ca­té­go­ries so­ciales. Les ou­vriers, il les a sur­tout cô­toyés sur les chan­tiers de son père. Bien avant Do­nald, Fred Trump a dé­jà bâ­ti une pe­tite for­tune fa­mi­liale dans l’im­mo­bi­lier. Et, con­trai­re­ment à ce que pré­tend ce fa­meux « rêve amé­ri­cain » que le fu­tur can­di­dat à la Mai­son Blanche a pro­mis de res­sus­ci­ter, ce n’est pas avec un dol­lar en poche qu’il se lance dans les af­faires du haut de ses 22 ans… Mais bien un mil­lion­prê­té­par pa­pa. Ce qui n’en­lève rien à son sens des af­faires: pour son pre­mier coup, le jeune Trump réus­sit à faire fruc­ti­fier l’in­ves­tis­se­ment fa­mi­lial de 4500% ! Il vient de construire son pre­mier im­meuble.

Il a fait de Trump une marque

Le pre­mierd’une longue sé­rie, tous plus haut, plus luxueux, tous ou presque af­fu­blés du même nom: Trump To­wer, Trump Pla­za, Trump Ta­jMa­hal… Àdé­faut d’être un « self-made-man » l’hom­med’af­faires s’est em­ployé à faire de son pa­tro­nyme une marque. Et pour ce­la tous les moyens sont bons. Do­nald Trump est ob­sé­dé par sa propre pu­bli­ci­té. Qu’im­porte qu’elle soit bonne ou mau­vaise. L’im­por­tant c’est qu’on parle de lui. Il ne s’en cache pas et ex­pli­cite même ses re­cettes mar­ke­ting dans un livre, « The art of the deal », dès 1987. Le mil­liar­daire n’hé­site pas à s’af­fi­cher dans les ta­bloids, voire au grand écran. Il fait une ap­pa­ri­tion dans « Ma­man, j’ai en­core ra­té l’avion » et quelques séries comme « Le prince de Bel-Air ». En 2004, il de­vient même l’ani­ma- teur ve­dette d’une émis­sion de té­lé­réa­li­té, « The Ap­pren­tice », dans la­quelle il joue son propre rôle de pa­tron. Le prin­cipe: faire pas­ser des en­tre­tiens d’em­bauche aux can­di­dats. Le gim­mick de l’émis­sion, « you are fi­red » (vous êtes vi­ré), est de­ve­nu culte. Do­nald Trump n’a ar­rê­té sa par­ti­ci­pa­tion qu’en 2015, à l’an­nonce de sa can­di­da­ture à la pré­si­den­tielle. Douze sai­sons du­rant, ce­lui qui pré­tend au­jourd’hui re­don­ner du tra­vail auxA­mé­ri­cains, a pas­sé son temps à « vi­rer » des gens à la té­lé. Qu’im­porte, lui qui s’était dé­jà fait un nom­dans les af­faires, s’est fait un pré­nom au­près du grand pu­blic: il est de la té­lé­vi­sion. Le plus po­pu­laire des pro­duits de la marque Trump, c’est dé­sor­mais lui-même. Et ça fait un­mo­ment qu’il en­vi­sage d’ailleurs de se mettre sur le mar­ché… élec­to­ral. « leDo­nald »

Au­tant ré­pu­bli­cain que dé­mo­crate

Dès 1988, il ca­resse l’idée de se pré­sen­ter aux pri­maires ré­pu­bli­caines. Une dé­cen­nie plus tard, ce sont celles du par­ti dé­mo­crate qu’il brigue. Avant de re­ve­nir vers sa pre­mière fa­mille, le mil­liar­daire a d’ailleurs fi­nan­cé la cam­pagne sé­na­to­riale d’une cer­taine Hilla­ry Clin­ton. Un pa­ra­doxe­de­plus pour cet ani­mal po­li­tique qui ne re­cule de­vant au­cune contra­dic­tion. Ses ré­cents pro­pos sexistes ont cho­qué. Ses trois ma­riages et sur­tout ses re­ten­tis­sants di­vorces ont contri­bué à for­ger l’image d’un mi­so­gyne qui ap­pré­cie les femmes sur­tout pour leur plas­tique. D’Iva­na Trump sa pre­mière épouse à la dis­crète Me­la­nia, une ex top-mo­dèle slo­vène. Et pour­tant, Anne Tou­louse ré­vèle que la plu­part des postes à res­pon­sa­bi­li­té de ses en­tre­prises sont trus­tés par des femmes choi­sies pour des qua­li­tés qui n’ont rien d’es­thé­tiques. Ses dé­cla­ra­tions fra­cas­santes sur les im­mi­grés lui ont éga­le­ment va­lu l’éti­quette de ra­ciste, voire d’an­ti­sé­mite. Et pour­tant Do­nald Trump est lui-même d’ori­gine ir­lan­daise par sa mère et al­le­mande par son père. Quan­tà­sa fille ché­rie, Ivan­ka, qui di­rige avec ses frères l’em­pire Trump, elle s’est conver­tie au ju­daïsme. Le Do­nald de tous les pa­ra­doxes a même un temps an­non­cé qu’il al­lait lé­ga­li­ser les drogues pour cou­per l’herbe sous le pied des tra­fi­quants. Lui qui abhorre toute forme d’ad­dic­tion et a pro­mis de ne ja­mais boire une goutte d’al­cool en­mé­moi­rede son frère, Fred, mort des suites de son al­coo­lisme. Il est clair que Do­nald Trump ne peut se ré­su­mer à ce qu’il dit. Même si ses dé­cla­ra­tions de cam­pagne l’en­gagent dé­sor­mais. Tant vis-à-vis des élec­teurs amé­ri­cains qui lui ont fait confiance, que du reste du monde… qui en ac­corde si peu à cet an­ti-hé­ros. Reste à sa­voir s’il réus­si­ra, par ses actes cette fois, l’ul­time pa­ra­doxe de de­ve­nir un bon pré­sident. 1- Les che­veux teints de Do­nald Trump ont sus­ci­té bien des com­men­taires du­rant la cam­pagne. L’un de ses concur­rents à la pri­maire Bo­by Jin­dal les avait com­pa­résà «une queue d’écu­reuil as­sis sur sa tête». 2- Anne Tou­louse, au­teur du livre Dans la tête de Do­naldT­rump, pa­ru chez Stock (17,50 €).

(Pho­to MaxPPP)

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