Boy­cott, où est l’État ?

La Nouvelle Tribune - - Au fil de la semaine - Fahd YATA

La puis­sance pu­blique est-elle vi­sible dans ce Ma­roc de 2018, en cette fin de Ra­ma­dan, alors que la co­lère des sa­la­riés de Cen­trale Da­none s’ex­prime haut et fort de­vant l’en­ceinte du Parlement, tan­dis que les pe­tits pro­duc­teurs de lait s’ap­prêtent éga­le­ment à ma­ni­fes­ter ?

Le boy­cott, lan­cé le 20 avril, ali­men­té par des mil­liers de fake news sur les ré­seaux so­ciaux, y com­pris par des hommes en robe noire di­rec­te­ment sor­tis des pré­toires, sou­te­nu par cer­tains titres de presse BCBG prompts à adop­ter des pos­tures po­pu­listes par op­por­tu­nisme, en­cen­sé par quelques op­po­sants d’ex­trême gauche qui y voient l’oc­ca­sion d’émer­ger de leur «his­bi­cu­li­té» struc­tu­relle, a fi­ni par cau­ser des dé­gâts ma­jeurs.

Mais, les marques vic­times de cette opé­ra­tion, Si­di Ali, Afri­quia et Da­none, sont-elles les seules à en payer au­jourd’hui le prix fort ?

Le coût fi­nan­cier de cette cam­pagne sur les ré­seaux so­ciaux n’est pas, en ef­fet, l’unique consé­quence de cette opé­ra­tion vi­rale dont on ne connaît tou­jours pas les vé­ri­tables com­man­di­taires.

Le boy­cott a des consé­quences éco­no­miques, et so­ciales dra­ma­tiques pour des cen­taines de mil­liers de Ma­ro­cains et de Ma­ro­caines, is­sus des mi­lieux po­pu­laires, à la cam­pagne comme à la ville !

Dé­ser­tion gé­né­ra­li­sée

Mais qui en a cure ? En cette af­faire, en ef­fet, une évi­dence s’est ra­pi­de­ment im­po­sée à tous, celle de la dé­mis­sion du gou­ver­ne­ment, de la puis­sance pu­blique, de l’État !

Hor­mis des dé­cla­ra­tions lé­ni­fiantes, des condam­na­tions orales, des ad­ju­ra­tions à re­fu­ser le boy­cott, ou des pro­pos qui ont eu pour consé­quences d’en­flam­mer en­core plus la Toile, les of­fi­ciels et no­tam­ment le Gou­ver­ne­ment, sont res­tés aux abon­nés ab­sents en termes de ré­ac­tions concrètes, de contre-me­sures, de stra­té­gies pour contrer les boy­cot­teurs, confondre les men­teurs, pour­suivre les dif­fa­ma­teurs, ré­duire l’im­pact éco­no­mique et so­cial de ce mou­ve­ment des­truc­teur.

Si les ser­vices de la sé­cu­ri­té pu­blique sont ca­pables de re­trou­ver et d’in­ter­pel­ler, en quelques heures, des in­di­vi­dus ca­gou­lés cou­pables d’agres­sion phy­sique sur un couple dans la ré­gion de Sa­fi, est-il im­pos­sible d’adop­ter la même ré­ac­ti­vi­té lors­qu’un soi-di­sant jour­na­liste té­moigne à vi­sage dé­cou­vert de­vant une ca­mé­ra sur la sé­che­resse et le dé­nue­ment qui au­raient frap­pé les en­vi­rons et les ha­bi­tants proches des sources de Lal­la Haya et Si­di Ali Ché­rif ?

S’il est fa­cile de pour­suivre l’au­teur d’une ten­ta­tive de viol sur mi­neure à par­tir d’une vi­déo d’ama­teur prise par un com­parse, est-il im­pos­sible d’ar­rê­ter les in­di­vi­dus qui bloquent des sta­tions-ser­vices ou agressent les chauf­feurs des vé­hi­cules de dis­tri­bu­tion des marques pré­ci­tées ?

Mais, sur­tout, que fait l’État pour af­fir­mer sa pré­sence, sa force, sa pé­ren­ni­té, la lé­ga­li­té, le res­pect de la pro­prié­té et de la sé­cu­ri­té des ci­toyens?

120 000 pe­tits pro­duc­teurs de lait contraints de vi­der sur le sol un tiers de leur pro­duc­tion lai­tière, n’est-ce pas une si­tua­tion d’ur­gence ab­so­lue qui ré­clame, illi­co, l’in­ter­ven­tion di­li­gente des pou­voirs pu­blics ?

Quelles me­sures conser­va­toires ont été prises pour ré­duire l’im­pact so­cial de la dé­faillance an­non­cée et as­su­mée comme telle par Cen­trale Da­none ? Il est du rôle pre­mier du Gou­ver­ne­ment de M. Saad Ed­dine El Oth­ma­ni d’agir et de ré­agir pour sou­te­nir et pré­ser­ver le pou­voir d’achat de ces ci­toyens et ci­toyennes.

Il est du rôle pre­mier des or­ganes en charge de la sé­cu­ri­té et la paix pu­blique et de sé­vir en cas de vio­la­tion de la Loi, en stricte ap­pli­ca­tion des pres­crip­tions lé­gales.

Tel Ponce Pi­late

Il est du rôle pre­mier de l’ap­pa­reil de Com­mu­ni­ca­tion de l’État de mettre en place les moyens les plus évi­dents pour ex­pli­quer et in­for­mer sur les mé­faits et consé­quences du boy­cott, en mo­bi­li­sant ra­dios et chaînes de TV pu­bliques plu­tôt que d’abru­tir les ci­toyens par des pro­grammes in­si­pides et dé­biles.

Or, tout est fait comme si le boy­cott était une af­faire pri­vée entre quelques grandes marques, quelques per­son­na­li­tés et des «bri­gades de l’ombre» achar­nées à leur perte ! Per­sonne, au sein du Gou­ver­ne­ment, de l’État, des ins­ti­tu­tions, ne semble me­su­rer le sen­ti­ment de dé­li­ques­cence, d’aban­don des res­pon­sa­bi­li­tés, d’im­mo­bi­lisme qui, ain­si, s’ex­prime si for­te­ment et s’im­prime si pro­fon­dé­ment dans l’es­prit des ci­toyens !

C’est à une vi­gou­reuse, ra­pide et puis­sante ré­ac­tion que l’on est en droit d’at­tendre des pou­voirs pu­blics, d’abord pour un tra­vail de pé­da­go­gie ci­vique sur le boy­cott, ses ori­gines et ses consé­quences, mais aus­si de pré­ven­tion des ac­tions mal­hon­nêtes et mal­veillantes qui, di­rec­te­ment et in­di­rec­te­ment, me­nacent la sta­bi­li­té so­ciale, af­fectent gra­ve­ment les cir­cuits éco­no­miques, en­travent la li­ber­té du com­merce, ruinent des cen­taines de mil­liers de pe­tits agents éco­no­miques que sont les pro­duc­teurs de lait.

Parce que dans les se­maines, les mois et les an­nées à ve­nir, lors­qu’il s’agi­ra de dres­ser le bi­lan d’une ac­tion gou­ver­ne­men­tale, du rôle de l’État dans la dé­fense de ses propres fon­da­men­taux, per­sonne n’ou­blie­ra la béance et la va­cui­té créées par l’ab­sence de ceux qui ont pour charge de nous dé­fendre, de nous pro­té­ger, de nous com­prendre, de nous ai­der !!!

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