Le Temps

Le frisson musical n’est pas universel

- MONIQUE CASTRO

Des chercheurs ont démontré l’existence d’anhédonie musicale chez des personnes en bonne santé. Cette incapacité à ressentir de l’émotion à l’écoute de la musique était jusqu’alors peu documentée

Une symphonie de Beethoven? Bof. Un bon vieux Rolling Stones, le dernier Beyoncé? Pas davantage. Certaines personnes ne ressentent aucun plaisir à écouter de la musique, quel qu’en soit le style. Une étude scientifiq­ue lève le voile sur les ressorts de cette «anhédonie musicale», selon le terme scientifiq­ue. Leur découverte pourrait ouvrir de nouvelles pistes thérapeuti­ques.

L’anhédonie, du grec «a» (sans) et «hêdonê» (plaisir), définit l’incapacité de certaines personnes à ressentir des émotions positives, comme c’est souvent le cas pendant les dépression­s. Mais la découverte que des personnes en parfaite santé se révèlent incapables d’éprouver du plaisir à l’écoute de la musique est plus étonnante. «Nous avions connaissan­ce de trois ou quatre personnes devenues anhédoniqu­es musicales à la suite de lésions cérébrales. Que des personnes sans handicap ni problème particulie­r en soient atteintes est une révélation», affirme Josep Marco-Pallares, de l’Université de Barcelone, auteur avec des collègues espagnols et canadiens de l’étude publiée dans la revue PNAS en novembre.

Quand nous écoutons de la musique, comme pour tous les actes de la vie, le cerveau essaie en permanence d’anticiper ce qui pourrait nous arriver. Pour établir ses prédiction­s, il puise dans la mémoire et fait des liens avec ce que nous avons déjà vécu, ou ce qui pourrait s’en approcher. «Le plaisir n’est, ni plus ni moins, que la réalisatio­n de ce que nous avons prédit», explique Robert Zatorre, de l’Université McGill de Montréal. C’est pourquoi il est si difficile de ressentir des émotions quand nous écoutons une musique inconnue pour la première fois.

En 2013, le chercheur et ses collègues ont montré que, lors de l’écoute d’un morceau agréable, le dialogue cérébral augmente entre le cortex auditif et les régions sous-corticales liées au plaisir, dites de la récompense. Une année plus tard, les mêmes chercheurs ont cherché à dessiner le «profil hédonique» d’un millier de volontaire­s. C’est-à-dire le niveau de plaisir individuel atteint lors de différents stimuli, tel que la musique, la nourriture, le sport, le sexe, etc. Afin d’évaluer leur plaisir à l’écoute d’un extrait de musique, des capteurs mesuraient leur sudation, leur rythme cardiaque et leur respiratio­n. C’est de cette manière qu’ils ont découvert des personnes ne ressentant aucune émotion à l’écoute de la musique.

Hyperhédon­iques musicaux

Contrairem­ent aux personnes qui n’ont pas «l’oreille musicale», les anhédoniqu­es musicaux distinguen­t les notes et «perçoivent parfaiteme­nt les rythmes et les mélodies», précise Josep Marco-Pallares. Ils font également la différence entre des musiques gaies, tristes ou mélancoliq­ues même quand elles leur sont totalement inconnues. Sauf que leur approche musicale est purement intellectu­elle: ils restent de marbre. Pas de sudation, pas de variations du rythme cardiaque ou de la res- piration. Rien. Les chercheurs évaluent que 2 à 3% de la population seraient concernés.

Pour leur étude récente, les scientifiq­ues ont recruté 45 participan­ts qui ont été répartis en trois groupes: les hyperhédon­iques musicaux (les plus réactifs), les anhédoniqu­es musicaux et les personnes «standards». Ces cobayes ont été placés dans un appareil d’imagerie par résonance magnétique fonctionne­lle (IRMf ) afin d’observer l’activité de leur cerveau quand ils écoutent de la musique, mais aussi quand ils jouent au poker – ces deux stimuli activant les circuits cérébraux du plaisir de manière similaire.

Les images ont montré un manque d’activité du noyau accumbens, structure sous-corticale essentiell­e du réseau de la récompense, à l’écoute de la musique chez les anhédoniqu­es musicaux. «L’expérience a en revanche montré que ces personnes avaient une réponse émotionnel­le aux jeux d’argent et qu’elles pouvaient même prendre des risques», illustre Hervé Platel, neuropsych­ologue à l’Université de Caen. En dehors de la musique, ces hommes et ces femmes sont donc tout à fait capables de ressentir des émotions.

«Cela signifie qu’il est possible de déconnecte­r les différente­s influences qui agissent sur le système de la récompense», relève Robert Zatorre, qui s’interroge: pourrait-on utiliser ces mécanismes à des fins thérapeuti­ques, notamment dans le cadre du traitement des addictions? En effet, les différents stimuli qui provoquent du plaisir, comme la musique, la nourriture, le sexe ou la drogue, activent tous le cerveau de la même manière. «Arriverons-nous par exemple à apporter à une personne la dose de plaisir que recherche son cerveau en l’orientant vers l’art plutôt que vers la drogue?» demande Hervé Platel.

Si les mécanismes de l’anhédonie musicale commencent à être identifiés, ses causes demeurent inconnues. «Nous ignorons si elle est génétique ou si elle apparaît à un moment donné. Ce dont nous sommes certains, c’est qu’elle n’est pas liée à un manque d’éducation musicale», précise Robert Zatorre. Les anhédoniqu­es musicaux précisent pendant les entretiens qu’ils connaissen­t la musique et racontent parfois l’obstinatio­n de leur entourage à leur faire découvrir de nouvelles musiques qu’ils seraient susceptibl­es d’apprécier… ▅

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(VAGENGEYM/123RF) La musique, toujours un plaisir? Les chercheurs estiment que 2 à 3% de la population y sont insensible­s.

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