L’em­pire du réel sur les scènes de théâtre

Le Temps - - La une - ALEXANDRE DEMIDOFF @alexan­dredmdff

Un coup de tor­chon et un sym­bole. Le fes­ti­val La Bâ­tie s’achève à Ge­nève ce week-end, mais dé­jà on sait qu’on n’ou­blie­ra pas Co­rinne Da­dat. Sur scène, cette femme de mé­nage, qui a 35 ans de mé­tier, livre un peu de son his­toire, de ses joies et de ses dou­leurs. Ce­la pour­rait tour­ner au rea­li­ty show, au quart d’heure de voyeu­risme: ce nan­ti de spec­ta­teur sau­rait en­fin ce qu’il y a dans le cer­veau d’une ou­vrière de l’ombre. C’est tout le contraire. L’au­teur du spec­tacle, le Fran­çais Mo­ha­med El Kha­tib, a ima­gi­né un dis­po­si­tif qui per­met une in­tru­sion drôle et am­bi­guë, c’est-à-dire com­plexe, dans un monde que la plu­part d’entre nous mé­con­naissent.

Moi, Co­rinne Da­dat a va­leur de symp­tôme. Sha­kes­peare, Tche­khov, Mi­chel Vi­na­ver ne sont certes pas pas­sés à la trappe. Les co­mé­diens au­ront tou­jours des soi­rées de feu de­vant eux. Mais une gé­né­ra­tion de créa­teurs a dé­ci­dé de faire en­trer en scène des corps non aguer­ris, fra­giles, voire bles­sés, ar­ra­chés à leur quo­ti­dien, des ama­teurs éclai­rants en somme. Si­gni­fi­ca­ti­ve­ment, ces ar­tistes se dé­fi­nissent non comme met­teurs en scène, mais comme «re­por­ters en­ga­gés» ou «so­cio­logues-poètes». Ha­sard? Dans cette tri­bu qui re­ven­dique le droit aux mains sales brillent le Lau­san­nois Mas­si­mo Fur­lan, le Ber­nois Mi­lo

Rau, le So­leu­rois Ste­fan Kae­gi, au­tant de fi­gures dans leur do­maine, en Suisse et dans le monde.

Ce théâtre do­cu­men­taire est ce­lui des gens, il pour­rait nous convier, vous ou moi, à nous ra­con­ter, à condi­tion de trou­ver la forme, le cadre, la ten­sion poé­tique. Par ses su­jets – l’ac­cueil des ré­fu­giés, la pos­si­bi­li­té d’une ré­con­ci­lia­tion après une guerre ci­vile – , ses ques­tions, il as­pire à ren­con­trer des pu­blics qui ont pu pen­ser que cet art-là ne leur était pas des­ti­né. Il ne se drape dans au­cune vé­ri­té ré­vé­lée, mais il veut éclai­rer, quitte à trem­bler.

Alors que les images du réel dé­ferlent dans une grande vague hyp­no­tique, Mo­ha­med El Kha­tib et ses pairs misent sur le temps long d’une re­pré­sen­ta­tion pour per­mettre au spec­ta­teur d’in­ter­ro­ger ce qu’il vit et voit, de ré­flé­chir au dis­po­si­tif à l’oeuvre, d’éla­bo­rer un sens qui lui ap­par­tient. Dans ces spec­tacles, il ne s’agit pas de ré­cits de vie, au sens lit­té­ral, mais d’une com­po­si­tion, d’un jeu avec la vie. Comme pour sug­gé­rer que les théâtres sont ces lieux rares où on peut construire sa pen­sée, c’est-à-dire sa li­ber­té.

Ce théâtre do­cu­men­taire est ce­lui des gens

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