Jour­nal d’une cam-girl

Les in­ter­nautes qui mon­naient leurs charmes sur In­ter­net par le biais d’une web­cam ont bous­cu­lé l’in­dus­trie de l’éro­tisme. San­dy, Lau­san­noise de 29 ans, est un des «mo­dèles» les mieux payés au monde. Elle s’est confiée au «Temps»

Le Temps - - La une - CÉLIA HÉRON @ce­lia­he­ron

San­dy, Lau­san­noise de 29 ans, mon­naie ses charmes sur In­ter­net via une web­cam. Elle est l’un des mo­dèles les mieux payés du monde, et dé­fend vo­lon­tiers son oc­cu­pa­tion. Ren­contre.

Le ri­tuel est aus­si lent qu’il est im­por­tant. Tous les soirs de la se­maine, San­dy* écar­quille les yeux, ap­plique une épaisse couche de mas­ca­ra après l’autre. De­vant le mi­roir de la salle de bains, elle se pré­pare pour ses fans. San­dy est «cam-girl». Par le biais d’une web­cam (sur son or­di­na­teur), elle se met en scène en di­rect sur une pla­te­forme en ligne et re­çoit de l’ar­gent de spec­ta­teurs connec­tés, prêts à payer pour ad­mi­rer ses courbes, son sou­rire, son show. «Mon style, c’est ce cô­té in­gé­nu, faus­se­ment in­no­cent. C’est ce qui marche pour moi. Je gagne tou­jours plus quand je me fais des tresses.»

San­dy nous ra­conte son quo­ti­dien dans sa cui­sine, portes et fe­nêtres fer­mées mal­gré l’air chaud de sep­tembre, «juste pour être sûre, au cas où les voi­sins pour­raient m’en­tendre». De grands yeux bleus sur un vi­sage de por­ce­laine, jean et dé­bar­deur blanc sur ce corps de jeune fille, me­nu et dé­li­cat. Per­sonne ne se doute que der­rière les fram­boi­siers et les plants lourds de to­mates trop mûres en cette fin d’été, der­rière les murs épais du cha­let spec­ta­cu­laire dont elle oc­cupe le rez-de-chaus­sée, se cache une star de l’éro­tisme.

La nuit, dans sa chambre, elle s’ins­talle de­vant un Mac­book po­sé sur son lit. «Nulle part ailleurs. C’est ton in­ti­mi­té qu’ils veulent.» Oreillers fleu­ris, peaux de mou­ton, bois blanc: le dé­cor res­semble plus à un cot­tage de Nou­velle-An­gle­terre qu’à un temple du sexe en ligne. Der­rière l’oeil in­dif­fé­rent de sa web­cam, des fans du monde en­tier se connectent à sa cha­troom pour un spec­tacle «sexy, sen­suel, drôle: on ap­pelle ça du tea­sing». Pour eux, quel que soit le ré­glage du ther­mo­stat, elle est bien sou­vent en sous-vê­te­ments, par­fois en py­ja­ma. Ja­mais nue, tou­jours far­dée. «A l’écran, j’ai l’air morte si je ne suis pas ma­quillée.»

San­dy n’est pas n’im­porte quelle cam-girl. C’est une star in­ter­na­tio­nale. La Lau­san­noise de 29 ans est une des 20 pro­fes­sion­nelles du sec­teur les mieux payées du monde. «Je suis même dans le top 5 de ma ca­té­go­rie, le non nude» – le «non-nu», ou l’art de ne pas être ha­billée sans pour au­tant tout mon­trer. Deux ans dé­jà qu’elle a créé son compte sur MyF­reeCams, une des prin­ci­pales pla­te­formes du genre, sur la­quelle plus de 100000 mo­dèles sont en­re­gis­trés. «Quand je me pré­sente, je dis par­fois que je suis dan­seuse bur­lesque pour fa­ci­li­ter les choses. J’ai peur que ce soit un bu­si­ness qui me mar­gi­na­lise dans une si pe­tite ville. Mais quand j’y pense, il m’a quand même un peu sau­vé la vie.»

Une bonne dose de thé­ra­pie

Tout a com­men­cé en sep­tembre 2015. Mère cé­li­ba­taire d’un en­fant de 6 ans, San­dy, fin de ving­taine et sans em­ploi fixe, se met à pa­ni­quer: «Au dé­part, je vou­lais être co­mé­dienne, j’adore le théâtre. Mais après mon ba­che­lor en his­toire du ci­né­ma et so­cio­lo­gie, j’ai en­chaî­né les stages en pro­duc­tion, ré­di­gé des cri­tiques de films, été at­ta­chée de presse pour des évé­ne­ments cultu­rels… J’ai même pen­sé de­ve­nir jour­na­liste. Tout ce que j’en­tre­pre­nais n’était ja­mais vrai­ment ré­mu­né­ré, ou à peine. A un mo­ment, j’ai eu peur, fi­nan­ciè­re­ment. En Suisse, les mères cé­li­ba­taires se re­trouvent vite dans des si­tua­tions ul­tra-pré­caires.»

Un soir, après avoir re­gar­dé un do­cu­men­taire sur les cam-girls, un en­chaî­ne­ment d’hy­per­liens et une bonne dose de fas­ci­na­tion l’amènent à s’in­vi­ter dans la cha­troom d’une de ces femmes: un fo­rum com­bi­nant la vi­déo en di­rect de la cam-girl et les mes­sages si­mul­ta­nés d’in­ter­nautes. Ces der­niers sont prêts à payer en to­kens (une mon­naie vir­tuelle ache­tée sur le site) une chan­son fre­don­née, un vê­te­ment non­cha­lam­ment ôté, quelques mots chu­cho­tés en an­glais – ou juste le plai­sir d’être là, sans rien de­man­der. Le conte­nu et les mon­tants du tips me­nu (pour­boires), se­lon le terme consa­cré, sont en­tiè­re­ment fixés par la cam­girl.

Au dé­part, San­dy se dit qu’elle n’ose­ra ja­mais. Elle fi­nit par se lan­cer sur un coup de tête. «J’ai créé un compte en cinq mi­nutes le len­de­main. Il faut une pho­to, un pas­se­port, pas plus com­pli­qué que pour louer son ap­par­te­ment sur Airbnb.»

Sa toute pre­mière heure de cam­girl, elle la passe, tout ha­billée, à se dé­ta­cher les che­veux avec une len­teur in­sou­te­nable. Elle em­poche 40 francs et éteint son or­di­na­teur, in­cré­dule. «C’était un après-mi­di en­so­leillé. Je suis al­lée cher­cher mon fils et on est al­lés à la plage. Mais une fois cou­chée, je ne pou­vais pas ar­rê­ter d’y pen­ser. J’ai com­pris que j’ado­rais ça. Ce qui m’a plu, c’est la créa­ti­vi­té de ces shows: cha­cune peut faire ab­so­lu­ment ce qu’elle veut. Le for­mat offre une li­ber­té in­croyable.» Elle se met à chan­ter face ca­mé­ra, à se dé­voi­ler avec hu­mour… En quelques se­maines, son ré­per­toire s’étoffe et elle de­vient une des «mo­dèles» les plus convoi­tées. Sur son «me­nu», on trouve des per­for­mances al­lant de 4 francs (le choix de la mu­sique d’am­biance) à 500 francs (pour dé­bu­ter un show pri­vé, en­suite fac­tu­ré à la mi­nute).

Deux ans plus tard, son fan-club est com­po­sé à 99% d’hommes, sur­tout ca­na­diens et amé­ri­cains, dis­po­nibles pen­dant ses nuits suisses grâce au dé­ca­lage ho­raire. «Ce sont eux que je vise. Ils dé­pensent plus que les Eu­ro­péens. Quant aux Asia­tiques, ils ont dé­jà leurs propres sites lo­caux.» Par­mi ses ad­mi­ra­teurs, on trouve quelques femmes, as­sez rares pour qu’elles soient men­tion­nées. «Pour cer­taines je suis un fan­tasme, pour d’autres une amie. Le mé­tier donne éga­le­ment lieu à des ren­contres im­pro­bables. Il y a une jeune fille au­tiste que j’aime beau­coup qui m’écrit sou­vent de­puis l’hô­pi­tal. Je lui parle, je la calme. Ce bou­lot, c’est aus­si une bonne dose de thé­ra­pie, même si ça, per­sonne ne le dit.»

Les bons mois, San­dy em­poche entre 20000 et 50000 francs, en tra­vaillant entre 2 et 10 heures par jour, jus­qu’à 6 jours par se­maine. Les pla­te­formes de web­ca­ming pré­lèvent entre 20 et 60% de tout ce que les spec­ta­teurs dé­boursent. Les cam-girls ne se sentent-elles pas ex­ploi­tées? «Non, parce qu’au­cune de nous n’a le sen­ti­ment de tra­vailler pour un pa­tron. La so­cié­té met en place les ser­veurs, mais nous sommes nos propres boss.

Nos ho­raires, les zones géo­gra­phiques dans les­quelles nous sommes vi­sibles, nos per­for­mances, nos prix… On contrôle tout.» Ou presque. Les cam-girls peuvent aus­si être vic­times de har­cè­le­ment. «On peut blo­quer des in­ter­nautes, mais il res­te­ra tou­jours des trolls pour nous in­sul­ter, se mo­quer. Cer­tains dé­ve­loppent des ob­ses­sions, es­saient de nous re­trou­ver. Ils y ar­rivent par­fois. Il faut vrai­ment avoir l’es­to­mac bien ac­cro­ché.»

La peur d’être in­com­prise

A ceux qui jugent le mé­tier dé­gra­dant, elle ré­torque qu’elle «l’en­vi­sage au contraire sous une op­tique très fé­mi­niste». D’une part il per­met à des femmes de mettre en scène leur corps comme elles le sou­haitent et d’être (bien) ré­mu­né­rées pour le faire. D’autre part, «il per­met de sor­tir d’une image hon­teuse de la sexua­li­té, du plai­sir».

Ne craint-elle pas de re­pré­sen­ter la femme-ob­jet par ex­cel­lence? «Pour moi, l’ob­jec­ti­vi­sa­tion est un pro­blème quand le corps est mis en scène pour pro­mou­voir autre chose que lui-même, par exemple une voi­ture. Là, ça n’a rien à voir: je me mets en scène, on est dans le di­ver­tis­se­ment. Il est so­cia­le­ment ac­cep­table de payer pour un spec­tacle de danse, pour­quoi est-ce que ce de­vrait être dif­fé­rent pour une cam-girl qui se met en scène? Il faut sor­tir de cette vi­sion ta­boue et sa­cra­li­sée du sexe, et com­men­cer à en avoir une image po­si­tive.»

Pour­tant, l’an­goisse est là, der­rière ses grands yeux calmes, tra­hie par ses mains qui grattent son cou nu, en­ca­dré de deux tresses blondes. Il y a bien sûr la peur d’être ju­gée et in­com­prise, «de pas­ser pour une idiote, une sa­lope». Sa fa­mille est au cou­rant, même si l’an­nonce fut rude, sur­tout pour sa mère. «Quand je lui ai dit, elle s’est mise à pleu­rer. Au­jourd’hui, elle com­prend l’at­trait qu’a pour moi le fait de me mettre en scène, ayant pas­sé toute ma vie sur les planches. En plus, je peux aus­si l’ai­der fi­nan­ciè­re­ment: elle ne bé­né­fi­cie que d’une toute pe­tite re­traite après avoir tra­vaillé toute sa vie comme in­fir­mière.»

Une autre crainte s’im­pose avec le temps. «J’ai 29 ans. Bien­tôt 30. Il y a tel­le­ment de filles plus jeunes que moi sur la pla­te­forme, j’ai peur de ne pas avoir d’ave­nir dans ce mé­tier, même si tout le monde a sa place… C’est quand même moins le stress que dans le man­ne­qui­nat.» Elle n’a rien lais­sé au ha­sard. «J’ai in­ves­ti toutes mes éco­no­mies dans un parc im­mo­bi­lier à Du­blin. Avec un peu de chance, d’ici à quelques an­nées, je pour­rai en­tre­prendre de nou­velles études, sans avoir au ventre l’an­goisse constante de sa­voir si elles offrent de bons dé­bou­chés pro­fes­sion­nels. Ou bien me consa­crer en­tiè­re­ment à la pein­ture, au théâtre.»

L’heure du re­tour de l’école ap­proche, et avec elle, celle de la fin de l’en­tre­tien. Pour son fils de 8 ans, San­dy est seule­ment «pro­duc­trice». «Comme ça, per­sonne ne l’em­bête. Je ne lui ai pas en­core ex­pli­qué toute la si­tua­tion.» Si le terme est gé­né­rique, il ne tra­hit pas non plus la vé­ri­té: San­dy est ef­fec­ti­ve­ment di­rec­trice et pro­prié­taire d’une SARL dé­po­sée au Re­gistre du com­merce, à tra­vers la­quelle elle dé­clare tous ses re­ve­nus: ceux qui pro­viennent de ses shows sur MyF­reeCams, mais aus­si ceux, plus ponc­tuels, de ses séances de pho­tos pour des ma­ga­zines. Que se pas­se­ra-t-il, quand son fils sau­ra? «J’es­père qu’il se­ra as­sez pro­gres­siste et ou­vert d’es­prit pour m’ac­cep­ter, m’ai­mer telle que je suis. Qu’il se­ra, lui aus­si, fé­mi­niste.» ▅

* pré­nom d’em­prunt

«Il est so­cia­le­ment ac­cep­table de payer pour un spec­tacle de danse, pour­quoi pas pour une cam-girl?»

SAN­DY

(KALONJI)

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