Grands maîtres plu­tôt que pa­pys

Le Temps - - Le Temps Week-End - PAR STÉ­PHANE GOBBO @Ste­phGob­bo

C’est dans les vieilles mar­mites qu’on fait les meilleures soupes, dit le dic­ton. En art, vieilles mar­mites a pour sy­no­nyme grands maîtres. On ne compte pas les ar­tistes qui, au cré­pus­cule de leur car­rière, ont su mettre à pro­fit leur par­cours de vie et de créa­tion pour se su­bli­mer et pro­po­ser de flam­boyantes syn­thèses de leur tra­vail. Comme John Ford et Al­fred Hit­ch­cock hier, Clint East­wood ou Woo­dy Al­len conti­nuent, à 87 et 81 ans, de ré­gu­liè­re­ment nous of­frir des films d’une in­son­dable pro­fon­deur, em­prunts d’une phi­lo­so­phie, voire d’une noir­ceur, par­fois nou­velle. Et que dire de ces écri­vains qui, bien après l’âge où les tra­vailleurs ra­baissent leurs manches pour prendre un re­pos bien mé­ri­té, conti­nuent d’écrire du ma­tin au soir, parce que c’est leur rai­son d’être, parce que lâ­cher l’af­faire re­vien­drait à mou­rir?

La mu­sique aus­si a ses grands maîtres. Sou­vent, d’ailleurs, ce sont des jazz­men ou des blues­men, voire des chan­teurs soul, comme si dans les mu­siques noires – à l’ex­cep­tion du rap – la jeu­nesse était dou­teuse. Pre­nons le Bue­na Vis­ta So­cial Club: c’est bien parce que ses membres n’étaient pas de prime fraî­cheur que ce groupe cu­bain a connu il y a vingt ans un suc­cès mon­dial sans pré­cé­dent. Reste une mu­sique où, par contre, c’est au contraire la vieillesse qui a par­fois le don d’aga­cer: le rock. Soit un genre où on parle sou­vent d’éner­gie et d’ur­gence, là où ailleurs on sa­lue la vir­tuo­si­té et l’ex­pé­rience.

Ve­nons-en au fait: les Rol­ling Stones, qui af­fichent à eux quatre l’âge vé­né­rable de 293 ans, ont en­ta­mé une énième tour­née mon­diale qui dans quelques jours fe­ra étape à Zu­rich. Les An­glais ont eu une in­fluence consi­dé­rable sur l’his­toire du rock, c’est un fait. Mais plu­tôt que de les qua­li­fier de grands maîtres ou de gé­nies, ils sont plus sou­vent taxés de «pa­pys du rock», voire de di­no­saures, avec en sous-texte ce cô­té né­ga­tif: ils fe­raient mieux de prendre le thé à l’EMS plu­tôt que de conti­nuer à se tré­mous­ser sur des scènes sur­di­men­sion­nées. Tan­dis qu’un Da­vid Bo­wie, phé­nix pop tou­jours en quête de ré­in­ven­tion, a jus­qu’à sa mort été adu­lé, les Stones sont vus par leurs contemp­teurs comme des gars un peu pa­thé­tiques vou­lant faire croire à plus de 70 ans qu’ils sont en­core de jeunes ro­ckeurs. La faute, peut-être, à la gé­né­ra­tion punk et à leur «No fu­ture», slo­gan plai­sant mais ob­so­lète.

Cer­tains ro­ckeurs, aux veines plus so­lides que d’autres, ont ain­si sur­vé­cu à tous les ex­cès. Les Stones sont en­core vaillants, et c’est une bonne chose. Sa­luons-les comme de grands maîtres et pro­fi­tons du pri­vi­lège qui nous est of­fert d’une fois en­core s’in­cli­ner de­vant leur messe rock’n’roll.

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