To­nie Mar­shall, un film pour dé­non­cer la mi­so­gy­nie au sein du CAC 40

La réa­li­sa­trice signe un film, «Nu­mé­ro une», sur la pre­mière femme à de­ve­nir di­rec­trice gé­né­rale d'une en­tre­prise du CAC 40. Re­tour sur un tra­vail d'en­quête qui a pris plus de deux ans et nous fait plon­ger dans l'in­dus­trie fran­çaise et ses codes

Le Temps - - La une - TO­NIE MAR­SHALL MA­THILDE FA­RINE @Ma­thil­deFa­rine

C’est un film qui, s’il ne change pas la pers­pec­tive du spec­ta­teur, a au moins chan­gé celle de sa réa­li­sa­trice. To­nie Mar­shall est «en cam­pagne élec­to­rale», ven­dre­di après-mi­di et ces der­niers jours où elle mul­ti­plie les ren­contres et pré­sen­ta­tions de Nu­mé­ro une, sor­ti ce mer­cre­di en Suisse et en France. Lors de notre ren­contre, c’est au Fes­ti­val du film de Zu­rich qu’elle dé­voile sa nou­velle oeuvre, quelque peu mi­li­tante.

«C’est un su­jet que je dé­fends et sur le­quel j’ai plein de choses à dire. Je me dis que ça doit être ça, une cam­pagne élec­to­rale, on va, on ré­pète, on in­siste, on dé­bat.» Le dis­cours est en tout cas ro­dé et la «can­di­date» plu­tôt cha­leu­reuse. Ce qui res­semble à une prouesse en soi lorsque l’on sait qu’elle voit dé­fi­ler les jour­na­listes de­puis le ma­tin dans une suite sur­chauf­fée qui sur­plombe la Lim­mat et que la jour­née est dé­jà bien avan­cée.

Une fois n’est pas cou­tume, la réa­li­sa­trice fran­çaise de 65 ans a mis de cô­té les co­mé­dies pour pro­po­ser un film à mi-che­min entre le drame, le thril­ler éco­no­mique et le por­trait, où le per­son­nage prin­ci­pal, in­car­né par Em­ma­nuelle De­vos, veut de­ve­nir la pre­mière femme à di­ri­ger une en­tre­prise du CAC 40, l’in­dice bour­sier des plus grands groupes fran­çais. Face à elle, son ri­val, puis­sant homme de ré­seau, ul­tra­con­nec­té, ne re­cule de­vant pas grand-chose pour ar­ri­ver à ses fins, ni la vio­lence ver­bale, ni les ar­ran­ge­ments, ni la contrainte, ni les stra­ta­gèmes.

Jeunes femmes ins­pi­rées

Dur? Ça au­rait pu être pire. «Le film est en dessous de la réa­li­té du point de vue de la vio­lence ver­bale, mais la rap­por­ter tel quelle n’au­rait pas été in­tel­li­gent.» L’au­teure, qui cite She­ryl Sand­berg, la res­pon­sable opé­ra­tion­nelle de Fa­ce­book éga­le­ment connue pour son livre, Lean In, de temps en temps, re­con­naît que «c’est un ter­rain vierge, donc il faut af­fron­ter des obs­tacles», faire sa place dans «cette or­ga­ni­sa­tion mas­cu­line, très an­cienne, très an­crée, très bru­tale». La ci­néaste veut pour­tant nuan­cer cette im­pres­sion de dé­cou­ra­ge­ment: «Le film se veut ins­pi­rant. J’ai eu des réac­tions de jeunes femmes qui trou­vaient le par­cours af­freux, gla­çant. Mais, heu­reu­se­ment, la plupart se sont dites ins­pi­rées.»

To­nie Mar­shall s’est plon­gée pen­dant deux ans dans le monde de l’in­dus­trie fran­çaise, a ren­con­tré des cadres qui y ont fait car­rière, s’est fait gui­der et ou­vrir des portes par une journaliste du Monde, Ra­phaëlle Bac­qué. La réa­li­sa­trice, née à Neuilly-sur-Seine d’une mère ac­trice fran­çaise et d’un père réalisateur et ac­teur amé­ri­cain, a été «éton­née». Pas tant de l’op­po­si­tion de «cer­tains man­da­rins que je pou­vais bien ima­gi­ner», mais de la mi­so­gy­nie «gen­tille», «bien­veillante» de cer­tains hommes, qui se montrent «pa­ter­na­listes», qui comptent «une femme dans leur co­mi­té exé­cu­tif et la traite comme une mas­cotte».

Sur un point en par­ti­cu­lier, la réa­li­sa­trice a chan­gé d’avis: les quo­tas. «Ouais, lâche-t-elle dans un souffle. Vous sa­vez, j’étais contre, et main­te­nant je suis pour.» Contre, celle qui a été la pre­mière – et la seule – femme à remporter le Cé­sar de la meilleure réa­li­sa­trice pour Vé­nus Beau­té (ins­ti­tut) sor­ti en 1998, le reste dans son propre mé­tier. «C’est un mé­tier ar­tis­tique, on ne peut pas «gen­rer» les films. Je ne veux pas qu’on dise que je fais des films de femmes. Et je vois des re­mar­quables por­traits de femmes faits par des hommes.» L’idée l’avait tou­jours «in­sup­por­tée», donc elle l’avait ap­pli­qué au monde en gé­né­ral. C’était avant son en­quête. «Après, je me dis, mais bien sûr les quo­tas!»

Plus que ça, To­nie Mar­shall se dé­couvre fé­mi­niste. «J’ai tou­jours ai­mé les femmes, mais je ne me suis ja­mais dit que j’étais fé­mi­niste jus­qu’à très ré­cem­ment, ex­plique-t-elle. C’est comme si je n’en avais pas eu be­soin. Ce n’est pas que je ne croyais pas en la so­li­da­ri­té fé­mi­nine, mais on ne m’au­rait pas fait si­gner un truc fé­mi­niste.» Elle a chan­gé, tout comme l’en­vi­ron­ne­ment: notre époque est très mo­ra­li­sa­trice, très iden­ti­taire, re­li­gieuse, di­telle. «Et quand tout ce­la se mé­lange, l’idée re­vient que les femmes doivent re­trou­ver leur place, à la mai­son, à éle­ver des en­fants, à obéir.»

«Bor­gen» vole la ve­dette

Consta­tant que la po­si­tion des femmes n’évo­lue plus, elle lance un pro­jet de mini-sé­rie. Huit épi­sodes pour par­ler des femmes dans la po­li­tique, l’éco­no­mie, le sport. On est en 2009. La sé­rie da­noise Bor­gen oc­cupe tel­le­ment bien le ter­rain qu’au­cune chaîne ne veut la fi­nan­cer. To­nie Mar­shall change son fu­sil d’épaule, se fo­ca­lise sur l’in­dus­trie «très pho­to­gé­nique», concrète, qui re­pré­sente le monde du tra­vail, qui n’est pas la po­li­tique qui la «fa­tigue». Parce que celle qui n’a «pas son bac» dit ad­mi­rer ces femmes qui ont fait de très belles études.

D’un coup, la ci­néaste s’ar­rête en pleine phrase et s’ex­clame: «Voi­là! Voi­là ce que j’ai ou­blié de dire aux autres jour­na­listes! C’est ré­vé­la­teur: jus­qu’à mes 30-35 ans, dans chaque bis­trot fran­çais qua­si­ment, des plan­chettes en bois ac­cro­chées aux murs af­fi­chaient des maximes. L’une d’elles se trou­vait presque par­tout: «Bat ta femme, si tu ne sais pas pour­quoi, elle, elle le sait». Vous vous ren­dez compte? C’est in­sen­sé.»

Les plan­chettes ont dis­pa­ru, mais la mi­so­gy­nie pas com­plè­te­ment. To­nie Mar­shall se prend à rê­ver. «Je vais peut-être être to­ta­le­ment idéa­liste, mais je crois qu’une plus grande mixi­té chan­ge­rait la fa­çon de tra­vailler, ren­drait les rap­ports moins vio­lents, moins fron­taux. J’ai l’im­pres­sion qu’une femme se mo­tive da­van­tage si elle a un pro­jet qui peut chan­ger les choses au-de­là de sa per­sonne.» Comme ce film, à l’image de son per­son­nage prin­ci­pal, pour «chan­ger les choses de son vi­vant».

«Je crois qu’une plus grande mixi­té chan­ge­rait la fa­çon de tra­vailler, ren­drait les rap­ports moins vio­lents, moins fron­taux»

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