Quand Harvey ren­contre sa lie

Le Temps - - Conversation - ALEXIS FAVRE COPRODUCTEUR D’«INFRAROUGE» (RTS) @alexis­favre

La pla­nète s’est trou­vé un nou­veau mé­ta-sa­laud: Harvey Weinstein. Producteur hol­ly­woo­dien jusque dans le double men­ton, pré­da­teur sexuel, agres­seur, vio­leur pré­su­mé, d’ores et dé­jà pro­mis à une place de choix au pan­théon des dé­gueu­lasses. A me­sure que ses cé­lèbres vic­times, pré­su­mées elles aus­si, sortent du si­lence, Harvey s’en­fonce dans l’op­probre en mon­do­vi­sion.

La chute est ver­ti­gi­neuse. Comme l’im­pu­ni­té dont jouis­sait le ma­gnat quand il ne jouis­sait pas d’autre chose. The Weinstein Com­pa­ny. Un bla­son, un pou­voir sans li­mite, une for­tune co­los­sale. Harvey était tout, il n’est plus rien. Lâ­ché par ses amis, par sa femme et bien­tôt traî­né en jus­tice, le mé­ta-sa­laud paie au­jourd’hui pour les mil­lions de pe­tits sa­lauds qui – par­tout – battent, in­sultent, violent ou in­ti­mident au­tant de vic­times ano­nymes. Ran­çon de la cé­lé­bri­té: il n’est pas un vio­leur pré­su­mé, il est tous les vio­leurs du monde.

Pour­tant, trois pe­tites choses me tur­lu­pinent. La pre­mière est d’ordre nar­ra­tif. Un producteur abu­sant des plus belles ac­trices du monde dans des pa­laces, jusque sur la Côte d’Azur: l’af­faire res­semble à un très mau­vais film. Tout est vrai, pour­tant, et par­fai­te­ment sor­dide. Mais tout sonne faux. De­par­dieu n’au­ra plus qu’à se glis­ser dans le ju­teux na­vet que Fer­ra­ra consa­cre­ra au scandale, et tout se­ra ou­blié avant la fin du gé­né­rique.

La deuxième est mo­rale. Il ne s’agit pas de la seule dé­viance d’un homme, nous ex­pli­quet-on, mais de celle d’un sys­tème. Tout le monde sa­vait, pa­raît-il, mais tout le monde se tai­sait. Loi du si­lence, omer­ta, big bu­si­ness. D’ac­cord. Mais si tout le monde sa­vait, alors tout le monde est com­plice. Les mâles, bien sûr, que la ru­meur fai­sait ri­go­ler, mais aus­si celles qui se sou­viennent au­jourd’hui avoir souf­fert hier. Tous sexes confon­dus, Hollywood s’est tu pour ne pas perdre son job. Ben Af­fleck est ac­cu­sé d’avoir su et de n’avoir rien fait? De toute évi­dence, Ash­ley Judd sa­vait aus­si, et n’a rien fait non plus.

La troi­sième est an­ti­ci­pa­trice. Asia Ar­gen­to, Ro­san­na Ar­quette, Ash­ley Judd, Ju­dith Go­drèche, Em­ma de Caunes, Gwy­neth Pal­trow, An­ge­li­na Jo­lie: la liste (non ex­haus­tive) des vic­times pré­su­mées fe­rait rê­ver tous les di­rec­teurs de cas­ting. Il n’est donc pas exclu qu’une star­lette en mal de re­con­nais­sance ait un jour en­vie d’in­té­grer cette Olympe ou­tra­gée. En toute lo­gique, les fausses ac­cu­sa­tions vien­dront donc bien­tôt se mê­ler aux vraies.

Alors, le doute s’ins­tal­le­ra. Pour le déses­poir de celles et ceux qui savent que l’af­faire Weinstein n’est pas une fic­tion.

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