Faites en­trer les ci-de­vant Sykes et Pi­cot

Le Temps - - Débats - GEORGES ASSIMA AN­CIEN PRO­FES­SEUR

Se­lon une doxa so­li­de­ment an­crée au pé­ché ori­gi­nel d'im­pé­ria­lisme in­hé­rent à toute me­née mi­li­taire ex­té­rieure, MM. Sykes et Pi­cot se­raient à l'ori­gine de nos maux les plus dé­lé­tères de­puis un siècle. Leur crime: avoir cou­ché sur pa­pier en 1916 un pro­jet de par­tage des ter­ri­toires ot­to­mans du Moyen-Orient arabe entre deux ac­teurs ma­jeurs de la vic­toire sur les puis­sances cen­trales dans la Grande Guerre. Et donc d'avoir vi­cié, ab ini­tio, de fu­tures bonnes re­la­tions entre l'Orient et l'Oc­ci­dent, l'is­lam et la ch­ré­tien­té, les An­ciens et les Mo­dernes.

On ne sau­rait sur­es­ti­mer le legs de l'ac­cord scel­lé entre la Grande-Bre­tagne et la France, le 16 mai 1916, se­lon ces Cas­sandre. Le propos mé­rite qu'on s'y at­tarde. Fin 1914, Pe­tro­grad, Pa­ris et Londres dé­cla­raient la guerre à Cons­tan­ti­nople après le ral­lie­ment de la Turquie à la coa­li­tion des Em­pires cen­traux sa­lué par le bom­bar­de­ment des côtes russes de la mer Noire par une flotte ger­ma­no-turque. Avec, entre autres consé­quences, l'in­cor­po­ra­tion im­pé­ra­tive par le Royaume-Uni à la cause des Al­liés de Chypre et de l'Egypte, for­mel­le­ment ot­to­manes, dans les­quelles mu­sul­mans, chré­tiens et juifs co­ha­bi­te­ront long­temps en­core.

De fait, les vastes éten­dues d'un sous-con­tinent arabe de l'océan In­dien à la Mé­di­ter­ra­née consti­tuaient de­puis plu­sieurs siècles des co­lo­nies de la Su­blime Porte, sous le sabre et le tur­ban du sul­tan et ca­life de Cons­tan­ti­nople. L'ou­ver­ture par les Al­liés d'un nou­veau front à l'est, ser­pen­tant des Bal­kans et du Cau­case au Le­vant, suit dès lors les lois de la guerre. Même si elle achop­pe­ra sur le hâ­tif rac­cour­ci his­to­rique qua­li­fiant l'Em­pire ot­to­man «d'homme ma­lade de l'Eu­rope», que le dé­sastre des Al­liés en 1915 de­vant Gal­li­po­li en­ver­ra par le fond.

1916 sonne l'of­fen­sive al­le­mande mas­sive sur Ver­dun et le dé­but de la fin du front russe, qui cir­cons­crivent le contexte mi­li­taire de l'Ac­cord Sykes-Pi­cot. Londres y re­vient sur sa pro­messe de Grand Royaume arabe dans la cor­res­pon­dance en 1915-1916 de Sir Hen­ry McMa­hon, pre­mier haut-com­mis­saire en Egypte, avec le ché­rif Hus­sein de la fa­mille des Be­ni-Ha­chem, des­cen­dants du Pro­phète et gar­diens de La Mecque.

Le ché­rif Hus­sein, l'homme, sans doute le plus avi­sé d'Orient, au­rait-il ac­quis, par cor­res­pon­dance et de bonne foi, d'un pro­con­sul an­glais des ter­ri­toires em­bras­sant La Mecque et Jé­ru­sa­lem, soit peu ou prou la dis­tance d'Ajac­cio au sphinx? Est-il à l'af­fût d'une al­liance avec le Royaume-Uni parce qu'une nou­velle dy­nas­tie, sous le sceptre d'Ibn Seoud, cher­chait au même mo­ment à le chas­ser de La Mecque? Il fau­dra toute la sa­gesse du plus grand pen­seur po­li­tique et stra­tège de la guerre du dé­sert de son temps, La­wrence d'Ara­bie, pour gal­va­ni­ser, à dos de cha­meau ou dans sa Rolls-Royce Blue Mist de ser­vice, les tri­bus arabes et réus­sir la join­ture des gé­né­raux Maud et Al­len­by avec les princes Ab­dal­lah et Fay­çal, fils du ché­rif Hus­sein.

Les Ac­cords Sykes-Pi­cot dé­vi­de­ront, en réa­li­té, un fil qui court jus­qu'au Trai­té de Lau­sanne de 1923. Dans un pre­mier temps, la Cou­ronne bri­tan­nique se rend aux ar­gu­ments de La­wrence, qui in­tro­duit à la Confé­rence de la paix à Pa­ris l'émir Fay­çal et lui livre Da­mas eu égard au rôle dé­ter­mi­nant des ca­va­liers bé­douins dans la vic­toire. Que la France de­vra prendre par la force. Cle­men­ceau ob­tien­dra, lors d'une confé­rence se­crète du Con­seil su­prême al­lié, la confir­ma­tion de la ces­sion de man­dats sur le Li­ban et la Sy­rie. Londres ré­si­gné, se ran­geant au rôle ma­jeur joué par les gé­né­ra­lis­simes Foch à l'ouest et Fran­chet d'Es­pe­rey à l'est, com­man­dants en chef des ar­mées al­liées, dans la vic­toire.

Le Trai­té de Sèvres de 1920 par­rai­ne­ra in fine la nais­sance de deux royaumes, l'Irak de Fay­çal et la Trans­jor­da­nie d'Ab­dal­lah, ex­cu­sez du peu, cô­toyant les deux ré­gimes ré­pu­bli­cains du Li­ban et de la Sy­rie, simple dé­tail. La Palestine étant confiée aux bons soins de la Grande-Bre­tagne. Pour mé­moire, son ar­ticle 88 re­con­naît l'Ar­mé­nie comme un Etat libre et in­dé­pen­dant et son ar­ticle 64 dé­fi­nit le pro­ces­sus d'in­dé­pen­dance des Kurdes sous l'égide de la SDN. Qui ne mè­ne­ra à terme que le pro­to­type d'épu­ra­tion eth­nique entre la Grèce et la Turquie dé­cré­té par le Trai­té de Lau­sanne de 1923, im­po­sant l'échange de plus de deux mil­lions de femmes et d'hommes de vieille souche entre les deux pays.

Soyons justes, c'était il y a un siècle. Les res­pon­sables au pre­mier de­gré des atro­ci­tés qui se mul­ti­plient et dé­fient les hommes de bonne vo­lon­té sont nos contem­po­rains. Leurs noms cir­culent dans le nuage.

On ne sau­rait sur­es­ti­mer le legs de l’ac­cord scel­lé entre la Grande-Bre­tagne et la France, le 16 mai 1916, se­lon les Cas­sandre. Le propos mé­rite qu’on s’y at­tarde

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