Fa­ti­ma Sof­tic, une his­toire in­time qui s’est muée en livre de la ré­si­lience

Le juge qui l’a condam­né à mort était un ami de Mi­cky, le pé­diatre de leurs deux en­fants, Ne­j­ra et Ta­rik Elle a fui la Bos­nie en 1992. Son ma­ri est mort là-bas. Elle a te­nu chaque jour un jour­nal qu’elle des­ti­nait à ses pe­tits-en­fants. C’est au­jourd’hui u

Le Temps - - La une - CH­RIS­TIAN LE­COMTE @chris­lecdz5

Son livre, au fond, est une longue lettre. Celle d’une femme à son amou­reux. Et si nous avons ac­cès à cette in­ti­mi­té, c’est qu’une tra­gé­die hache le ré­cit, un évé­ne­ment ma­jeur de la fin du siècle der­nier, la guerre de Bos­nie (1992-1995). Fa­ti­ma Sof­tic a per­du là-bas 51 des siens, tom­bés au champ d’hor­reur. Dont Mi­cky, son ma­ri.

Un jour de mai 1992, le phar­ma­cien de Bra­tu­nac, bour­gade proche de la fron­tière serbe, est em­me­né par des mi­li­ciens d’Ar­kan, le cri­mi­nel de guerre qui, à l’époque, «net­toyait» éth­ni­que­ment la ré­gion. Mi­cky est bos­no-mu­sul­man dans une ville à ma­jo­ri­té serbe. Fa­ti­ma ap­pren­dra que le juge qui l’a condam­né à mort était un ami de Mi­cky, le pé­diatre de leurs deux en­fants, Ne­j­ra et Ta­rik. Les deux couples étaient proches. Fa­ti­ma a re­vu Mi­lan­ka, l’épouse du pé­diatre, après la guerre, par ha­sard, dans une rue de Bra­tu­nac. «Com­ment va Mi­cky?» a de­man­dé Mi­lan­ka. Qui sa­vait for­cé­ment que le phar­ma­cien de Bra­tu­nac avait été exé­cu­té. Fa­ti­ma ne lui a rien ré­pon­du. Elle s’est éloi­gnée puis a pleu­ré.

Par­ler avec Mi­cky

No­vembre 2017, à Nyon. Un im­meuble où Fa­ti­ma vit à l’étage 11. Vue sur le lac, les Alpes, la Bos­nie très au loin, ima­gi­née. Elle ha­bite seule là-haut. Ne­j­ra et Ta­rik ont bien gran­di, sont ma­riés, pa­rents. Elle est quatre fois grand­mère. Chez elle, cette im­pres­sion de net­te­té, de pro­pre­té. Dé­cor plu­tôt dé­pouillé. On l’ima­gine as­sise, ayant au­pa­ra­vant tout bien ré­cu­ré et ran­gé, libre donc d’at­tendre. Fa­ti­ma croit au mi­racle: re­voir Mi­cky. Pour­tant elle a re­con­nu son corps, du moins ce qu’il en res­tait, en 2007 alors qu’une cen­taine d’autres vic­times iden­ti­fiées al­laient en­fin quit­ter leur char­nier et re­po­ser dans une tombe. Fa­ti­ma va tous les ans là-bas dans ce ci­me­tière, par­ler avec Mi­cky. Son ap­par­te­ment à Nyon est grand, fait pour deux, il y a de la place. Quand on entre, on en­lève les chaus­sures comme en Bos­nie. Parce qu’il ne faut pas sa­lir et que l’on fait la prière à terre. Fa­ti­ma est pieuse. Elle ne le fut pas tou­jours. C’est sa fille qui l’a gui­dée parce qu’elle ne vou­lait pas que sa mère aille en en­fer après la vie. Alors Fa­ti­ma prie cinq fois par jour, fait le ra­ma­dan, a même ac­com­pli le Hadj (pè­le­ri­nage à la Mecque). La re­li­gion lui est d’un grand secours. Du temps de la You­go­sla­vie, les fêtes étaient cé­lé­brées par tout le monde sans dis­tinc­tion de re­li­gion, Noël, Pâques juive, Nou­vel An or­tho­doxe, Aïd-el-Ké­bir. De bonnes rai­sons pour boire, fu­mer, man­ger, chan­ter et cou­vrir les gosses de ca­deaux.

Em­ployé au CHUV

Fa­ti­ma était cé­ra­miste à Bra­tu­nac lors­qu’elle a ren­con­tré Mi­cky, étu­diant en phar­ma­cie à Sa­ra­je­vo. Un cou­ra­geux cet homme-là, qui s’en al­lait l’été jus­qu’en Suisse pa­nos­ser les sous­sols du CHUV pour ga­gner un peu d’ar­gent. Un jour de 1993, alors que Fa­ti­ma avait trou­vé re­fuge à Bex, elle marche dans Lau­sanne et lit tout à coup CHUV sur un pan­neau. Elle y va, entre, voit des cou­loirs si longs que des gens se dé­placent en trot­ti­nette, re­joint les sous-sols et va là où Mi­cky tra­vaillait, croise des agents qui poussent le même cha­riot d’en­tre­tien que ce­lui de Mi­cky.

L’exil

Fa­ti­ma ne vou­lait pas le quit­ter. En 1992, la guerre ar­ri­vait mais elle vou­lait res­ter avec lui à Bra­tu­nac. Mi­cky a tran­ché. Il y avait leurs deux en­fants, en bas âge. Alors il les a pous­sés dans un au­to­bus, di­rec­tion Za­greb en Croa­tie. Il les re­join­drait après. Les ré­fu­giées bos­niaques, des femmes avec des en­fants, ont été ache­mi­nées à Pu­la sur la côte Adria­tique, puis ins­tal­lées dans une an­cienne ca­serne you­go­slave.

Lorsque les Croates et les Bos­niaques, unis jusque-là face aux Tchet­niks (ul­tra­na­tio­na­listes serbes), se sont dé­cla­ré la guerre, les ré­fu­giées n’étaient plus les bien­ve­nues. Elles furent les en­ne­mies in­fil­trées. Des sol­dats ve­naient cher­cher les plus jo­lies «pour qu’elles aillent soi­gner les sol­dats sur le front et leur faire la cui­sine». La Croix-Rouge s’in­ter­pose et ex­tirpe ces femmes. Fa­ti­ma s’exile en Suisse. Centre de ré­fu­giés de Bex où on se sou­vient en­core d’elle parce qu’elle ou­tre­pas­sait le rè­gle­ment: elle par­tait le ma­tin avec Ne­j­ra et Ta­rik et les po­sait à l’école la plus proche «parce que la place d’un en­fant, c’est dans une classe avec les autres en­fants». Le di­rec­teur a plié face à la dé­ter­mi­na­tion de cette femme. Puis un ap­par­te­ment à Ve­vey, la vie qui se nor­ma­lise, de mul­tiples pe­tits bou­lots, coif­feuse à do­mi­cile, les mé­nages, femme de chambre sur les hauts de Mon­treux dans un pen­sion­nat de jeunes filles nan­ties.

Per­mis B

Quand la paix en Bos­nie est si­gnée en 1995, une pé­ti­tion cir­cule pour que les au­to­ri­tés fé­dé­rales ac­cordent aux ré­fu­giées l’au­to­ri­sa­tion de res­ter en Suisse. Le 9 mars 1998, une cen­taine de per­sonnes ras­sem­blées à la salle paroissiale de la Co­lom­bière sou­tiennent Fa­ti­ma, qui est la pré­si­dente de l’As­so­cia­tion des femmes bos­niaques. Le 4 juin 1998, elle ob­tient le per­mis B. Ce qui lui per­met de sor­tir du pays pour y re­ve­nir à sa guise. Fin dé­cembre 1998, elle re­tourne pour la pre­mière fois en Bos­nie. Mais ce n’est que neuf ans plus tard que le corps de Mi­cky se­ra iden­ti­fié par l’ADN, une cein­ture, un col de che­mise et une chaus­sure.

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