Squa­dra az­zur­ra, les rai­sons d’un échec

In­ca­pable de mar­quer un but contre la Suède, l’Ita­lie se re­trouve ex­clue de la Coupe du monde 2018, une pre­mière de­puis soixante ans. Le score est iro­nique mais la sanc­tion lo­gique pour un foot­ball sur le dé­clin de­puis plu­sieurs an­nées

Le Temps - - La une - LAURENT FAVRE @Lau­rentFavre

La non-qua­li­fi­ca­tion de la Squa­dra az­zur­ra pour le Mon­dial, une pre­mière de­puis soixante ans, est vé­cue comme une tra­gé­die na­tio­nale en Ita­lie. Mais la sanc­tion est lo­gique pour un foot­ball sur le dé­clin de­puis plu­sieurs an­nées. Le pays du Cal­cio ne pro­duit plus de grands joueurs, parce que les clubs ont fait le choix de la spé­cu­la­tion sur le mar­ché des trans­ferts plu­tôt que de mi­ser sur la for­ma­tion.

L’Ita­lie n’avait pas connu nau­frage aus­si spec­ta­cu­laire de­puis le Cos­ta Con­cor­dia. Pri­vée de Coupe du monde pour la pre­mière fois de­puis soixante ans, son équipe de foot­ball, la Squa­dra, a échoué en bar­rage, en­voyée par le fond par la Suède.

De­puis plu­sieurs mois, le ré­flexe de cette Ita­lie en­li­sée dans la suf­fi­sance consis­tait à mettre la tête dans le sable en imi­tant l’au­truche. Le sé­lec­tion­neur Giam­pie­ro Ven­tu­ra a cri­ti­qué l’ar­bi­trage du match al­ler (ce­lui du match re­tour a pri­vé la Suède, en deux oc­ca­sions, d’un pe­nal­ty). Dé­but sep­tembre, après une dé­faite 3-0 en Es­pagne qui condam­nait l’Ita­lie au bar­rage, le pré­sident de la Fé­dé­ra­tion ita­lienne (FIGC) Car­lo Ta­vec­chio avait pes­té contre ce sys­tème de qua­li­fi­ca­tion «in­juste», qui ne tient «pas compte des quatre titres mon­diaux ga­gnés par l’Ita­lie».

Les stars ont 39 ans de moyenne d’âge

Ta­vec­chio avait pro­mis «d’en par­ler à Gian­ni» [In­fan­ti­no, le pré­sident de la FIFA], comme si les pro­blèmes de l’Ita­lie pou­vaient éter­nel­le­ment se ré­gler dans les cou­lisses. Il doit d’abord par­ler mer­cre­di à Ven­tu­ra, très contes­té, mais qui n’a pas pré­vu de dé­mis­sion­ner et ne voit d’ailleurs pas pour­quoi. «C’est le foot­ball, et je connais le foot­ball. […] Ma plus grande er­reur, c’est que nous ne sommes pas par­ve­nus à mar­quer. […] On ne peut pas at­ta­quer le sé­rieux, la vo­lon­té et le pro­fes­sion­na­lisme avec les­quels j’ai fait ce tra­vail.»

L’Ita­lie peut comp­ter sur des joueurs plus dignes que leurs di­ri­geants. Ain­si Gi­gi Buf­fon qui, comme contre la France un an plus tôt, a os­ten­si­ble­ment ap­plau­di avant le match l’hymne sué­dois que le pu­blic de San Si­ro s’ap­pli­quait à conspuer. Mettre la pres­sion, une autre ha­bi­tude qui ne peut plus ser­vir de cache-mi­sère. «On n’a ja­mais vu un but mar­qué de­puis les tri­bunes, rap­pe­lait le néo-re­trai­té An­drea Pir­lo quelques jours plus tôt. Les joueurs doivent don­ner da­van­tage que ce qu’ils n’ont fait en Suède.» Lu­cide éga­le­ment, Da­niele De Rossi, lorsque l’en­traî­neur as­sis­tant lui de­man­da de se pré­pa­rer à en­trer en jeu. «Pour­quoi moi? On a be­soin de ga­gner, pas de te­nir le match nul», s’éton­na le de­mi-dé­fen­sif de l’AS Ro­ma, en dé­si­gnant l’at­ta­quant de Naples Lo­ren­zo In­signe, plus à même se­lon lui de qua­li­fier l’Ita­lie.

En d’autres temps, la réaction de De Rossi au­rait été très mal ac­cueillie mais lun­di, tout un pays a par­ta­gé son in­ter­ro­ga­tion. Tout le monde était éga­le­ment d’ac­cord avec le ju­ge­ment sans ap­pel de Gior­gio Chiel­li­ni: «Nous avons tou­ché le fond. C’est le ni­veau le plus bas de­puis long­temps.»

L’Ita­lie ne par­ti­ci­pe­ra pas à une Coupe du monde dont elle avait été sor­tie dès le pre­mier tour en 2010 (dé­faite contre la Slo­va­quie, matches nuls contre le Pa­ra­guay et la Nou­velle-Zé­lande) et en 2014 (dé­faites contre le Cos­ta Ri­ca et l’Uru­guay). Mais il y avait eu la fi­nale de l’Eu­ro 2012, l’éli­mi­na­tion de l’Es­pagne en 2016 avec «la sé­lec­tion la plus faible de l’his­toire du cal­cio», ce mythe bien an­cré qu’un en­traî­neur ita­lien pour­ra tou­jours faire des mi­racles, et puis cette idée qu’une qua­li­fi­ca­tion poussive est plu­tôt bon signe. Au­tant de rai­sons d’y croire en­core et tou­jours, au­tant d’ex­cuses pour ne pas voir la réa­li­té en face.

Cette éli­mi­na­tion marque la fin de car­rière in­ter­na­tio­nale des trois der­niers cham­pions du monde 2006: Da­niele De Rossi, An­drea Bar­za­gli et sur­tout Gian­lui­gi Buf­fon, vingt ans dans le maillot gris de gar­dien de la Na­zio­nale (175 sé­lec­tions). L’an­née 2017 au­ra éga­le­ment vu le dé­part à la re­traite d’An­drea Pir­lo et de Fran­ces­co Tot­ti. Buf­fon, Pir­lo, Tot­ti: les stars du foot ita­lien ont 39 ans de moyenne d’âge.

«Notre tra­di­tion s’est per­due»

Der­rière, il n’y a rien, ou presque. La Botte ne pro­duit plus de grands joueurs, parce que les clubs ont fait le choix des trans­ferts spé­cu­la­tifs et des ef­fec­tifs mon­dia­li­sés plu­tôt que des ta­lents lo­caux. Se­lon le Centre in­ter­na­tio­nal d’étude du sport (CIES) de Neu­châ­tel, le Cal­cio est le cham­pion­nat qui forme le moins (seule­ment 9% de ses joueurs). Dans le onze ti­tu­laire lun­di à San Si­ro, six joueurs avaient moins de 10 matches en Ligue des cham­pions. Le foot­ball ita­lien ne compte plus les faillites et les sa­laires im­payés. Et ce­la ne va pas s’ar­ran­ger. Le manque à ga­gner de cette éli­mi­na­tion, entre les primes de par­ti­ci­pa­tion non per­çues de la FIFA et l’ac­ti­va­tion de clauses à la baisse des contrats de spon­so­ring, est es­ti­mé à 100 mil­lions d’eu­ros.

A ces ex­pli­ca­tions struc­tu­relles, Gior­gio Chiel­li­ni ajoute une perte d’iden­ti­té du foot­ball ita­lien. Au pays du 0-0, les dé­fen­seurs s’in­té­ressent dé­sor­mais da­van­tage à éclai­rer le jeu qu’à éteindre leur at­ta­quant. «Le «guar­dio­lisme» a rui­né toute une gé­né­ra­tion, notre tra­di­tion s’est per­due», re­grette le dé­fen­seur à l’an­cienne de la Juve. Pour re­ve­nir dans l’élite mon­diale, nous de­vons re­trou­ver le type de dé­fen­seurs que nous avions il y a vingt ans.»

A l’Ita­lie de faire le tra­vail que, suc­ces­si­ve­ment, la France, l’Es­pagne, l’Al­le­magne et l’An­gle­terre ont fait avant elle. D’ici là, c’est donc un iro­nique 0-0 qui l’obli­ge­ra à re­gar­der le Mon­diale 2018 à la té­lé. Une rude pers­pec­tive pour un pays à qui le foot­ball, écri­vait mar­di le Cor­riere del­la Se­ra, don­nait «l’illu­sion de comp­ter en­core pour quelque chose».

Gian­lui­gi Buf­fon. Le lé­gen­daire gar­dien de la Squa­dra az­zur­ra, qui tire sa ré­vé­rence sur cet échec re­ten­tis­sant, n’a pu re­te­nir ses larmes après le match.

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