Pour la tête, le pa­pier est mieux qu’In­ter­net

Le Temps - - Conversation - MA­RIE-PIERRE GENECAND

On est tous pa­reils. Et ceux qui ne le font pas sont dignes de Boud­dha. A une soi­rée, chez des amis, au ca­fé, si­tôt qu’on bute sur le titre d’un film, le nom d’une ca­pi­tale ou la date d’une dé­ci­sion his­to­rique, on sort les smart­phones et on cherche l’in­fo. Qui ne vient ja­mais seule. Et ça aus­si, c’est Noël. De lien en lien, on tisse une toile, c’est le prin­cipe, et l’on se sent plus riche des ren­sei­gne­ments ain­si gla­nés. Non seule­ment on a pu sa­tis­faire la dé­man­geai­son ter­rible qui s’était em­pa­rée de l’as­sem­blée, mais en plus, on la ré­gale de deux-trois scoops qui n’en sont pas, mais qui nour­rissent le dé­bat. On se dit qu’In­ter­net est bon pour la tête. Et l’on a rai­son.

Il y a un en­droit ce­pen­dant où In­ter­net pèche. Fait dé­faut. Ne rem­plit pas sa fonc­tion. C’est la lec­ture du jour­nal. Comme ce­lui que vous te­nez dans vos mains. Ou non. De­puis deux ans, je ne lis presque plus les jour­naux dans leur ver­sion pa­pier – sauf un, au­quel je reste in­dé­fec­ti­ble­ment abon­née. Ces jour­naux, je les lis évi­dem­ment, plu­sieurs fois par jour, mais sur leur site in­ter­net.

Dès lors, je manque beau­coup d’ar­ticles. Tous ceux qui ne sont pas mis en ma­jes­té sur la page d’ac­cueil ou ne s’illus­trent pas sur les ré­seaux so­ciaux. Pour lire l’in­té­gra­li­té des pa­piers, je de­vrais dé­rou­ler les me­nus de chaque ru­brique, prendre le temps de les dé­tailler. Ce que je ne fais pas, évi­dem­ment, car sur In­ter­net, on est tou­jours pres­sé et, sur­tout, dans un ar­ticle, il y a sou­vent un lien qui nous amène sur un autre site, qui lui­même contient un lien qui nous em­mène en­core ailleurs… Au point où par­fois, après trois-quatre sal­tos de ce type, j’ai ou­blié ce que je li­sais au dé­part.

Avec le pa­pier, on est ca­drés, li­mi­tés peu­têtre, mais aus­si sur­pris par tel ou tel su­jet dont on n’au­rait pas soup­çon­né l’im­por­tance. On lit des plumes. On suit une ligne. Il n’y a pas de dis­per­sion, mais, au contraire, une force de co­hé­sion. Bien sûr, par­fois des frus­tra­tions sur­gissent, car on ai­me­rait ap­pro­fon­dir tel ou tel su­jet. Mais on peut aus­si dé­cou­vrir une brève ou une chro­nique qui font rê­ver. Le pa­pier per­met la sé­ren­di­pi­té, le fait de trouver autre chose que ce que l’on cher­chait, alors qu’In­ter­net est le cham­pion de la quête vo­lon­taire, au­to­cra­tique et ci­blée. Sur In­ter­net, je veux, je l’ai. Sur pa­pier, je me laisse por­ter et prends ce qu’on a choi­si pour moi. Pour (ne pas perdre) la tête, le se­cond me semble le meilleur choix.

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