Mick Har­ris, le bruit du nerf

Le Temps - - Culture - PHI­LIPPE SI­MON

Le mu­si­cien bri­tan­nique au­ra tout connu des voies qui mènent du punk au dub et très loin au-de­là. Il joue à Berne, dans le cadre du Fes­ti­val Saint Ghet­to, ce sa­me­di

C’était en 1992, par une de ces blêmes soi­rées d’au­tomne fi­nis­sant comme l’Ar­go­vie en pro­duit toute l’an­née. On était ar­ri­vé au Kiff (la salle al­ter­na­tive d’Aa­rau) lar­ge­ment en avance; on par­lait mal la langue, mais les pa­trons, pris de pi­tié, nous avaient per­mis d’as­sis­ter au sound­check du groupe qu’on était ve­nu écou­ter ce soir-là: Scorn. A l’époque, c’était un trio: Nic Bul­len à la basse, Paul Ne­ville à la gui­tare et Mick Har­ris à la bat­te­rie.

Ces jeunes gens de Bir­min­gham (la géo­lo­ca­li­sa­tion est im­por­tante, on le ver­ra) ve­naient de sor­tir – avec l’aide d’un autre gui­ta­riste du cru, Jus­tin Broa­drick – un ma­gni­fique pre­mier al­bum: Vae So­lis, chez Ea­rache.

En­té­né­bré

Le sound­check fut une ca­tas­trophe: après avoir ta­pé ses peaux quelques mi­nutes, éner­vé par on ne sait trop quoi (peut-être par lui­même), Mick Har­ris – un pe­tit ra­sé mous­ta­chu consti­tué de nerf à hau­teur de 85% – sou­le­vait sa bat­te­rie à bout de bras et la ba­lan­çait dans la salle presque vide. Le concert qui a sui­vi, lui, fut une mer­veille de transe col­lec­tive: un choc de me­tal en­té­né­bré, in­dus­triel, lourd et puis­sant – guère éton­nant pour des in­di­vi­dus qui, quelques an­nées au­pa­ra­vant, avaient lan­cé la dé­fla­gra­tion ul­tra-vio­lente du grind­core avec Na­palm Death, leur an­cien groupe.

Avec les an­nées, Scorn s’est dé­can­té. Le trio est de­ve­nu un duo dès Co­los­sus (Ea­rache, 1993), puis le pro­jet du seul Mick Har­ris dès 1995 et Gy­ral (Scorn Re­cor­dings). Le pro­jet a aus­si chan­gé d’es­thé­tique, pas­sant d’une va­riante mé­tal­lique à une forme de dub in­dus­triel (l’hyp­no­tique Eva­nes­cence de 1994, chez Ea­rache) puis à une in­car­na­tion to­ta­le­ment élec­tro­nique qu’on peut dé­crire comme un chau­dron dans le­quel s’en­tre­cho­que­raient des basses géantes et des rythmes ti­ta­nesques. Cer­tains ont pu y voir, à tort, une loin­taine pro­phé­tie an­non­cia­trice de la scène dubs­tep, qui al­lait ex­plo­ser à Londres du­rant la pre­mière dé­cen­nie du XXIe siècle.

La car­rière de Mick Har­ris a pa­ral­lè­le­ment connu une évo­lu­tion glo­ba­le­ment contre-in­tui­tive. Elle a en ef­fet été mar­quée par de nom­breuses éclipses, que lui­même a mises en lien avec un sé­rieux manque de confiance en soi (ce­ci ex­pli­quant peut-être le jet de bat­te­rie de 1992). On ne re­cense d’ailleurs plus les adieux de sa part. A chaque fois, Mick Har­ris as­sure ne plus vou­loir em­poi­gner que sa canne à pêche pour al­ler se res­sour­cer au bord d’une ri­vière à truites – on ne ment pas: taquiner le gou­jon est son autre pas­sion.

Troué, son parcours mu­si­cal s’est (pa­ra­doxa­le­ment?) amé­na­gé des pas­sages vers d’autres genres, d’autres es­thé­tiques. Si la mé­ca­nique de Scorn reste son pro­jet prin­ci­pal et s’il a en­core tâ­té du me­tal au dé­but des an­nées 90 – entre autres au sein de De­fe­ca­tion (bon ap­pé­tit!) avec son presque ho­mo­nyme flo­ri­dien Mitch Har­ris –, Mick Har­ris a ex­plo­ré beau­coup d’es­paces: l’am­bient (entre autres sous le nom de Lull), le jazz mor­di­cant (c’est le trio Pain­killer, avec Bill Las­well à la basse et John Zorn au saxo­phone), ou en­core des formes par­ti­cu­liè­re­ment tor­tueuses de drum’n’bass (le pro­jet Quoit) ou de trip hop (le duo Ma­te­ra, avec Te­ho Tear­do).

Lourd et ra­pide

Comme de cou­tume an­non­cé après plu­sieurs an­nées de si­lence, le nou­veau pro­jet de Mick Har­ris se nomme Fret – le concert que le Bri­tan­nique don­ne­ra sa­me­di à Berne ne se­ra d’ailleurs que le deuxième sous cette éti­quette, le ver­nis­sage ayant eu lieu en août der­nier à Ber­lin, dans le cadre du fes­ti­val Ato­nal. A écou­ter Over Depth, al­bum très ré­cem­ment sor­ti chez Karl­re­cords, on peut dé­crire cette der­nière hy­po­stase comme une syn­thèse de plu­sieurs iden­ti­tés pré­cé­dentes: on y re­trouve tout le poids de Scorn, mais avec une vo­lon­té de mar­te­ler en­core plus évi­dente, et ame­née sur des tem­pi sou­vent plus ra­pides.

On re­noue sur­tout dans Fret avec une des ca­rac­té­ris­tiques ma­jeures du sa­voir-faire de Mick Har­ris: celle qui lui per­met, sans avoir l’air d’y tou­cher, de pro­po­ser des rythmes ex­trê­me­ment sa­vants, en constante évo­lu­tion, ba­li­sés de syn­copes et de sur­gis­se­ments de temps faibles qui mènent à la li­mite de l’aber­ra­tion, mais sans ja­mais la fran­chir. C’est, chose somme toute as­sez peu ba­nale dans le do­maine de la musique d’al­go­rithmes, la ré­sul­tante d’un tra­vail qui veut conser­ver la pré­va­lence de l’humain et de ses dé­fauts. At­tra­pé au bout de son cla­vier, Mick Har­ris ex­plique – sur le mode, une fois de plus, d’une co­los­sale mo­des­tie: «Je suis un au­to­di­dacte, un bat­teur de punk – et en­core, pas un bon [il ment, ndlr]. Tout ce que j’ai ap­pris, je l’ai ap­pris en jouant des concerts sans fin, nuit après nuit. Je n’ar­rive pas à re­pro­duire un rythme cor­rec­te­ment [re­be­lote, ndlr], mais je joue avec mes tripes – c’est ce que John Zorn di­sait qu’il ai­mait dans mon style. Quand je pro­gramme, c’est un peu la même chose. Si j’ai une idée en tête, j’en­re­gistre ma bat­te­rie dans le sé­quen­ceur, j’édite mes sons, et on y va. Je n’aime pas y pas­ser trop de temps.» Hu­man, above all.

Amours contra­riées

«Je suis un au­to­di­dacte, un bat­teur de punk – et en­core, pas un bon [il ment, ndlr]. Tout ce que j’ai ap­pris, je l’ai ap­pris en jouant des concerts sans fin, nuit après nuit» MICK HAR­RIS

Mick Har­ris re­pro­duit ain­si quelque chose qui, no­lens vo­lens, ré­sume un peu de l’es­prit de Bir­min­gham: cap­ter une idée noire, et sur­tout ne pas trop la po­lir. La ville des West Mid­lands est de­puis long­temps un creu­set de créa­ti­vi­té dans le do­maine des mu­siques qui brusquent les tym­pans et les coeurs. Tous genres confon­dus, elle vit naître Black Sab­bath, dans les an­nées 70; The Spe­cials (de Co­ven­try, juste à cô­té), dans les an­nées 80; Na­palm Death et God­flesh à la fin de la même dé­cen­nie; Gol­die et Sur­geon celle d’après. Elle nous of­frit même Du­ran Du­ran (on plai­sante un peu, mais c’est pour­tant vrai).

Pour­quoi? C’est cer­tai­ne­ment l’ef­fet bleak – tra­dui­sons par «morne». Bir­min­gham l’in­dus­trielle, la char­bon­neuse, la grise. Bien des ac­teurs de cette scène ré­pètent in­las­sa­ble­ment (nos ex­cuses à la maire Anne Un­der­wood) que cette ville leur a ap­pris dès leur en­fance à hur­ler contre elle et, plus tard, à créer des mu­siques de blin­dage. Mick Har­ris, tou­jours au bout de son e-mail: «Il y a de la co­lère, dans ma musique. Quelque chose de sombre qui n’a pu être construit que dans cette ville. Je la hais pro­fon­dé­ment. Moi et ma femme ne rê­vons que d’une chose: par­tir. On peut tou­jours rê­ver.» Ou pas.

Fret. Dans le cadre du Fes­ti­val Saint Ghet­to. Dampf­zen­trale, Mar­zi­lis­trasse 47, Berne. Sa 18, dès 20h30.

(KASIA ZACHARKO)

Mick Har­ris, bat­teur ti­ta­nesque et en constante évo­lu­tion.

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