La Grande Guerre, bles­sure et dé­fi fran­çais

En choi­sis­sant d’ar­pen­ter cette se­maine les lieux de mé­moire de l’est et du nord de l’Hexa­gone, Em­ma­nuel Ma­cron a mis en lu­mière une évi­dence: cent ans après, les bles­sures de la Grande Guerre marquent tou­jours le pays

Le Temps - - INTERNATIONAL - RI­CHARD WERLY, PA­RIS @LT­wer­ly

«De­vant moi, face à l’en­trée, un ali­gne­ment sur plu­sieurs ran­gées de tombes mi­li­taires: des sol­dats et des of­fi­ciers, pour la plu­part tués en mars et avril 1918. Je scrute an­xieu­se­ment les noms, je les lis à mi-voix comme je le fais tou­jours de­vant les mo­nu­ments aux morts sur les places de vil­lages.» La ro­man­cière Da­nièle Sal­le­nave, membre de l’Aca­dé­mie fran­çaise, est l’un des au­teurs réunis par Gal­li­mard pour son ma­gni­fique opus Ar­mis­tice, pu­blié pour la com­mé­mo­ra­tion du cen­te­naire de l’ar­mis­tice du 11 no­vembre 1918. Son pro­pos? Ra­con­ter, à tra­vers un voyage au pied de quelques mo­nu­ments aux morts, ces bles­sures fran­çaises qui ne s’es­tom­pe­ront ja­mais. Vil­lages dé­ci­més, com­munes han­tées par le re­tour des «gueules cas­sées» contraintes de se ca­cher des autres ha­bi­tants, villes en liesse au mo­ment d’ac­cueillir les ma­ré­chaux vain­queurs, dont ce­lui qui tra­hi­ra plus tard la Ré­pu­blique et cou­vri­ra les dé­por­ta­tions de juifs: le vain­queur de Ver­dun, Phi­lippe Pé­tain…

La France et ses mo­nu­ments aux morts. Plus de 30000 sta­tues, stèles, ci­me­tières or­nés de ca­nons ou d’ogives d’obus sont inau­gu­rés entre 1918 et 1925. Soit 15 inau­gu­ra­tions par jour du­rant les trois pre­mières an­nées d’après-guerre. Avec, à chaque fois, le même ri­tuel ré­pu­bli­cain: hom­mage aux sur­vi­vants, dé­pôts de gerbes, son­ne­rie du clai­ron. Plus qu’un raz de ma­rée mé­mo­riel, une trans­for­ma­tion pro­fonde des pay­sages dans chaque lo­ca­li­té où la mo­bi­li­sa­tion gé­né­rale, au fil de la guerre, avait fait ir­rup­tion: «Les codes de ci­vi­li­té avaient ex­plo­sé, ra­conte l’his­to­rien Fré­dé­ric Rous­seau dans son pas­sion­nant es­sai 14-18, pen­ser le pa­trio­tisme (Ed. Fo­lio). La mo­bi­li­sa­tion puis la guerre avaient im­po­sé l’ur­gence du be­soin res­sen­ti de par­ta­ger, d’échan­ger, de com­mu­nier, c’est-àdire de par­ti­ci­per à quelque chose de plus grand que soi.»

Cette France pro­fon­dé­ment abî­mée dans ses chairs par la Grande Guerre est celle à la­quelle Em­ma­nuel Ma­cron a cher­ché à rendre hom­mage lors de son «iti­né­rance mé­mo­rielle» d’une se­maine dans l’est et le nord du pays. Ven­dre­di, la pre­mière mi­nistre bri­tan­nique, The­re­sa May, l’a re­joint dans la Somme, à la né­cro­pole de Thiep­val. Sa­me­di, c’est dans la clai­rière de Re­thondes, où fut si­gné l’Ar­mis­tice – dans le wa­gon de com­man­de­ment de Foch, re­quis vingt ans plus tard par Hit­ler pour la red­di­tion des troupes fran­çaises le 22 juin 1940 –, que le pré­sident Fran­çais re­trou­ve­ra An­ge­la Mer­kel. Une af­faire de mé­moire? Pas seule­ment. Un ren­dez-vous, sur­tout, avec un pays qui ne s’est ja­mais com­plè­te­ment re­mis de l’ef­froyable bou­che­rie ra­con­tée par l’écri­vain Mau­rice Ge­ne­voix, qui en­tre­ra bien­tôt au Pan­théon: «La Grande Guerre fit jus­qu’à 900 morts par jour en France. Les chiffres sont ahu­ris­sants: 1,4 mil­lion de morts, plus de 3 mil­lions de bles­sés sur 8 mil­lions de mo­bi­li­sés, alors que le pays compte à peine 40 mil­lions d’âmes», ex­pli­quait, avant l’iti­né­rance pré­si­den­tielle, l’his­to­rien An­toine Prost, membre de la Mis­sion du cen­te­naire. Toutes les com­munes

Consé­quence? «14-18 reste l’épreuve la plus abo­mi­nable tra­ver­sée par la France de­puis la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. Elle marque la fin d’un monde agri­cole, igno­rant des réa­li­tés mon­diales. Le peuple fran­çais entre dans le monde mo­derne par les hor­reurs des tran­chées», pour­suit l’au­teur de Ver­dun 1916, ou­vrage consa­cré à l’une des plus grandes ba­tailles de ce conflit. Comment, à l’époque, conju­rer aus­si la peur et les dou­leurs que les res­ca­pés portent sur leurs épaules, in­ca­pables sou­vent de com­prendre pour­quoi ils sur­vé­curent? «Les quelque 35000 mo­nu­ments aux morts fran­çais, si l’on in­clut les ci­me­tières na­tio­naux et les mé­mo­riaux of­fi­ciels comme ce­lui de Douau­mont, vi­saient à re­fer­mer les plaies pour se tour­ner vers un ave­nir de paix in­car­né par la So­cié­té des Na­tions à Ge­nève, juge An­toine Prost. Or c’est sou­vent l’in­verse qui s’est pro­duit. En France, au ni­veau lo­cal, la mé­moire des poi­lus s’est ins­crite dans le pay­sage de fa­çon ir­ré­mé­diable. Ils sont plus pré­sents que les vic­times – bien moins nom­breuses – des hos­ti­li­tés de 39-40 ou des guerres co­lo­niales, dont les noms, d’ailleurs, ont sou­vent été ra­jou­tés sur les stèles.»

La pro­fonde ori­gi­na­li­té de la Pre­mière Guerre mon­diale a été de pé­né­trer toutes les com­munes, même les plus re­cu­lées. Le 11 no­vembre 1917, l’inau­gu­ra­tion par Em­ma­nuel Ma­cron de l’An­neau de la mé­moire de Notre-Dame-deLo­rette, dans le Pas-de-Ca­lais, or­né des noms de 580000 sol­dats morts dans les com­bats de 14-18, se vou­lait le sym­bole d’une his­to­rio­gra­phie dif­fé­rente, mo­der­ni­sée. Plus de croix trouant le pay­sage à l’in­fi­ni. Pas de sculp­ture mon­trant les poi­lus en gar­diens im­muables de l’ordre ré­pu­bli­cain. Mais la réa­li­té de 14-18 ne peut pas être cen­tra­li­sée, ra­me­née sur un seul site. Elle est dif­fuse, éparse, pré­sente dans toutes les lo­ca­li­tés, y com­pris les plus éloi­gnées des fronts de la Grande Guerre, qui ne pous­sa ja­mais plus au sud que la Marne. Elle fut sur­tout le dé­clen­cheur d’un uni­ver­sa­lisme re­nou­ve­lé, et d’une nou­velle mis­sion fran­çaise, sou­vent sym­bo­li­sée par les al­lé­go­ries des mo­nu­ments aux morts.

«Il faut que, dans le vieux pa­lais si­len­cieux où elle som­meille, vous pé­né­triez, tout ani­més de la lutte, tout cou­verts de la pous­sière du com­bat, du sang coa­gu­lé du monstre vain­cu. Et qu’ou­vrant les fe­nêtres toutes grandes, ra­ni­mant les lu­mières et rap­pe­lant le bruit, vous ré­veilliez de votre vie à vous, de votre vie chaude et jeune, la vie gla­cée de la Prin­cesse en­dor­mie…», écri­vait en 1920 Lu­cien Febvre, l’un des fon­da­teurs de l’école his­to­rique des An­nales, à pro­pos de la dé­mo­cra­tie et de la Ré­pu­blique. Cent ans après, ce dé­fi reste en­tier.

«14-18 reste l’épreuve la plus abo­mi­nable tra­ver­sée par la France de­puis la Ré­vo­lu­tion» AN­TOINE PROST, HIS­TO­RIEN

(CHICUREL AR­NAUD/HEMIS.FR)

La né­cro­pole na­tio­nale de Notre-Dame-de-Lo­rette, dans le dé­par­te­ment du Pas-de-Ca­lais.

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