Dans l’en­gre­nage de la vio­lence conju­gale

Le Temps - - La Une - MI­CHEL GUILLAUME, SYL­VIA REVELLO ET CÉ­LINE ZÜND. ILLUS­TRA­TIONS KALONJI POUR LE TEMPS @mf­guillaume, @syl­via­re­vel­lo, @ce­li­ne­zund

En moyenne, 13 femmes et 1 homme meurent chaque an­née en Suisse sous les coups de leur par­te­naire. Et les vio­lences au sein du couple ne cessent d’aug­men­ter

■ Loin de se can­ton­ner aux po­pu­la­tions vul­né­rables, pré­ca­ri­sées ou mi­grantes, ce fléau des­truc­teur im­prègne toutes les couches de la so­cié­té

■ Long­temps confi­née dans le cadre pri­vé, la vio­lence do­mes­tique est de­ve­nue au­jourd’hui un en­jeu po­li­tique et so­cial, un ob­jet de lutte pour l’éga­li­té des sexes

■ Entre honte, culpa­bi­li­té et dif­fi­cul­té à ob­te­nir jus­tice, les té­moi­gnages montrent que de nom­breux ta­bous sub­sistent tant pour les femmes que pour les hommes

Mal­gré trente ans de com­bat pour une re­con­nais­sance pu­blique, les vio­lences au sein du couple de­meurent un fléau meur­trier en Suisse. Entre honte, culpa­bi­li­té et dif­fi­cul­té à ob­te­nir jus­tice, les té­moi­gnages montrent que de nom­breux ta­bous sub­sistent tant pour les femmes que pour les hommes

«En sor­tant de la boîte, il m’a cou­ru après et m’a vue en­trer dans ce par­king. J’étais prise au piège. Il a sau­té et m’a frap­pée en pleine poi­trine avec ses deux jambes. Je suis tom­bée à terre, je ne pou­vais plus res­pi­rer. Je n’ar­ri­vais pas à crier. Il a conti­nué à frap­per, avec ses pieds et ses poings. J’ai cru qu’il ne s’ar­rê­te­rait ja­mais, que j’al­lais mou­rir sur place.»

Cette scène d’ago­nie, Ani­ta* a mis des an­nées avant de pou­voir la ra­con­ter. Sur le mo­ment, l’Ar­go­vienne d’à peine 20 ans, si­dé­rée par la vio­lence in­ouïe, tente de com­prendre comment la soi­rée, en­ta­mée en club, a dé­gé­né­ré, quel re­gard ou quel mot a pu dé­clen­cher ce dé­chaî­ne­ment de bru­ta­li­té chez Lo­rik*, son com­pa­gnon, cou­tu­mier des crises de ja­lou­sie. Ce soir-là, pour­tant, Ani­ta n’ap­pel­le­ra pas la po­lice, elle ren­tre­ra avec ce­lui qui, après les coups, se confond en ex­cuses et en bai­sers. Elle s’al­lon­ge­ra à ses cô­tés sans pou­voir fer­mer l’oeil. Il lui fau­dra six ans pour rompre la chape de contrôle que Lo­rik a bâ­tie au­tour d’elle.

L’his­toire d’Ani­ta montre à quel point des actes, qui fe­raient scan­dale s’ils se dé­rou­laient entre deux per­sonnes sans lien, peuvent être pas­sés sous si­lence dès lors qu’ils sur­viennent dans l’in­ti­mi­té d’un couple. Par­fois jus­qu’à l’ir­ré­pa­rable. En moyenne, 13 femmes et 1 homme sont tués par leur par­te­naire ou ex-par­te­naire chaque an­née en Suisse, se­lon l’Of­fice fé­dé­ral de la sta­tis­tique (OFS).

C’est l’une des in­éga­li­tés les plus mar­quantes de notre époque: lorsque la vio­lence éclate au sein du couple, les vic­times sont en large ma­jo­ri­té des femmes (78%). Et alors que dans tous les do­maines, la si­tua­tion des femmes tend à s’amé­lio­rer, les sta­tis­tiques de la vio­lence conju­gale, elles, em­pirent: +6% en 2019 par rap­port à l’an­née pré­cé­dente, +26% de­puis 2014. Les don­nées de 2019 aug­mentent en­core si l’on consi­dère uni­que­ment les lé­sions cor­po­relles graves (+25%), les in­jures (+14%) ou en­core le viol (+6%). Même s’ils ne re­flètent que les cas connus des au­to­ri­tés, ces chiffres laissent pen­ser que les vic­times dé­clarent da­van­tage les agres­sions. Peut-on y voir le re­flet d’une prise de conscience?

1•SOR­TIR LES VIO­LENCES DE LA SPHÈRE PRI­VÉE

Si Ani­ta a at­ten­du six ans pour par­ler, nombre de vic­times sont à ja­mais res­tées dans l’ombre. C’est que la vio­lence do­mes­tique s’est long­temps can­ton­née au cadre pri­vé. Lors­qu’un drame sur­ve­nait, l’af­faire, était sou­vent qua­li­fiée de crime pas­sion­nel dans la ru­brique faits di­vers sans que l’on en in­ter­roge les causes. Le po­li­tique, ju­geait-on alors, n’avait pas à s’im­mis­cer dans l’in­ti­mi­té du foyer. Dès les an­nées 1970, les mou­ve­ments fé­mi­nistes s’en­gagent pour faire re­con­naître ce fléau comme un pro­blème de so­cié­té né­ces­si­tant l’in­ter­ven­tion des pou­voirs pu­blics. Au­jourd’hui, le su­jet est de­ve­nu un en­jeu po­li­tique et so­cial, un ob­jet de lutte pour l’éga­li­té des sexes.

De nom­breux ta­bous sub­sistent néan­moins. A tra­vers l’his­toire d’Ani­ta, de Ma­rie, de Fa­tou et de Da­niel*, mais aus­si à tra­vers les té­moi­gnages de pro­fes­sion­nels qui aident les vic­times au quo­ti­dien et de pion­nières dans la lutte pour la re­con­nais­sance des vio­lences conju­gales,

Le Temps a vou­lu mon­trer l’am­pleur du che­min par­cou­ru, dé­cor­ti­quer l’en­gre­nage de la vio­lence, le poids des pré­ju­gés, la pres­sion fa­mi­liale, la dé­pen­dance éco­no­mique ou en­core la honte qui em­pêchent par­fois les vic­times de dé­non­cer leur par­te­naire, leur ma­ri, leur femme, le père ou la mère de leur en­fant. Au­tant de fac­teurs qui ex­pliquent que la vio­lence s’en­ra­cine sou­vent sur des an­nées.

Car les abus au sein du couple com­mencent ra­re­ment du jour au len­de­main. Ils s’ins­tallent pro­gres­si­ve­ment. Il y a d’abord des at­taques ver­bales, des me­naces, des mots qui ra­baissent, très vite sui­vis d’ex­cuses, puis de grandes dé­cla­ra­tions d’amour. «On ob­serve sou­vent, de la part de l’agres­seur, une vo­lon­té de contrô­ler l’autre, son em­ploi du temps, ses contacts ou ses échanges té­lé­pho­niques. Et un jour, c’est l’ex­plo­sion: les coups partent», ob­serve Pia Al­le­mann, ac­com­pa­gna­trice de­puis treize ans au centre de conseils aux femmes vic­times de vio­lence do­mes­tique LAVI de Zu­rich. Puis vient le mo­ment, qua­si­ment sys­té­ma­ti­que­ment, où la per­sonne vio­lente ac­cuse sa vic­time de l’avoir pro­vo­quée. «On as­siste à des com­por­te­ments qui res­semblent à de l’ad­dic­tion, sou­ligne la spé­cia­liste. Ac­cès de vio­lence et mo­ments de ré­con­ci­lia­tion s’al­ternent. Ces ac­cal­mies nour­rissent l’es­poir que les choses vont s’amé­lio­rer, que ce n’est qu’une crise pas­sa­gère.» Le cycle se ré­pète, s’in­ten­si­fie avec le temps et at­teint son pa­roxysme lorsque sur­vient une sé­pa­ra­tion, mo­ment le plus dan­ge­reux pour la vic­time. Un sché­ma qui se vé­ri­fie dans l’his­toire d’Ani­ta.

Ani­ta: «Il s’ex­cu­sait, je le croyais»

Au len­de­main de cette nuit de ter­reur dans le par­king, la jeune femme, au­jourd’hui âgée de 26 ans, dé­couvre qu’elle est en­ceinte. «Ma plus grande er­reur a été de faire comme si rien ne s’était pas­sé, confie-t-elle. La nou­velle de la gros­sesse a com­plè­te­ment éclip­sé ce qu’il m’avait fait. J’étais ber­cée par ma re­pré­sen­ta­tion de la fa­mille idéale. Alors, j’ai tout pas­sé sous si­lence.» Mais, à me­sure que le ventre d’Ani­ta s’arrondit, Lo­rik se montre plus bru­tal et in­stable. Trois mois après la nou­velle, il lui de­mande d’avor­ter. Lors­qu’elle re­fuse, il me­nace de la frap­per «jus­qu’à ce que l’en­fant sorte de son corps». Pour la pre­mière fois, cette nuit-là, Ani­ta par­vient à se dé­fendre en criant à l’aide, jus­qu’à ce que sa belle-fa­mille in­ter­vienne. «J’ai trou­vé le cou­rage de m’op­po­ser à lui, car il vou­lait s’en prendre à mon en­fant. Cette fois, il s’agis­sait de quel­qu’un d’autre que moi.» Les mois sui­vant, la re­la­tion se dé­lite. Lo­rik aban­donne son ap­pren­tis­sage, sort beau­coup, boit et prend des drogues. La jeune femme s’éloigne, part chez sa mère, mais fi­nit tou­jours par re­ve­nir. «Il s’ex­cu­sait par de longs mes­sages poé­tiques. Il était doué pour ce­la. Je le croyais. Je pen­sais qu’on pour­rait res­sem­bler un jour à une fa­mille.»

Au cours de cette tra­jec­toire de vio­lence, la po­lice se rend à plu­sieurs re­prises au do­mi­cile du jeune homme, aler­tée par le voi­si­nage. A chaque fois, le même scé­na­rio se ré­pète: les agents in­ter­rogent chaque per­sonne sé­pa­ré­ment, pro­posent à Ani­ta de dé­po­ser plainte. Elle s’y re­fuse. La po­lice re­part. «J’étais face à un di­lemme: si je por­tais plainte contre lui, j’en­voyais le père de mon en­fant en pri­son. Que pen­se­rait mon fils de moi?» sou­ligne Ani­ta.

En 2012, la jeune femme par­vient en­fin à se sé­pa­rer de Lo­rik, qui conti­nue néan­moins à la har­ce­ler, entre me­naces de mort et chan­tage au sui­cide. Un ma­tin, il se rend à son tra­vail et laisse en­tendre qu’il l’at­ten­dra à la sor­tie avec un pis­to­let. C’est le geste de trop. La jeune femme dé­pose plainte pour me­nace de mort. Dans le rap­port qu’elle fe­ra à la po­lice, elle évoque les vio­lences su­bies, mais tombe de haut. Les coups, les hu­mi­lia­tions et les in­sultes en­du­rés du­rant des an­nées ne peuvent faire l’ob­jet de pour­suites car elle ne vi­vait pas sous le même toit que son com­pa­gnon. «Comme il s’agis­sait d’in­frac­tions pour­sui­vies sur plainte, j’avais trois mois, après chaque nou­velle agres­sion, pour me re­tour­ner contre lui. Pour une in­frac­tion pour­sui­vie d’of­fice, le dé­lai est de cinq ans.» Plus tard, Lo­rik se re­trou­ve­ra en pri­son, mais pas pour le cal­vaire qu’il a fait su­bir à la jeune femme. Il se­ra condam­né pour avoir poi­gnar­dé un in­con­nu dans la rue.

2•NAIS­SANCE D’UN PRO­BLÈME PO­LI­TIQUE

De­puis 2004, les actes de vio­lence com­mis au sein du couple sont pour­sui­vis d’of­fice. De­puis 2007, la norme de pro­tec­tion contre la vio­lence per­met à la po­lice et aux tri­bu­naux ci­vils d’or­don­ner à l’au­teur de quit­ter le lo­ge­ment com­mun et de lui in­ter­dire de s’ap­pro­cher de la vic­time. Des pro­grès im­menses tant la Suisse re­vient de loin. «Les pre­mières mi­li­tantes qui ont sou­li­gné le grand ta­bou de la vio­lence contre les femmes ont ren­con­tré une très forte ré­sis­tance à Zu­rich et à Ge­nève, à la fin des an­nées 1970, ra­conte Su­san A. Pe­ter, l’ac­tuelle di­rec­trice de la fon­da­tion zu­ri­choise Frauenhaus, ac­tive dans ce do­maine de­puis 1984. De nom­breuses per­sonnes, aus­si du cô­té des au­to­ri­tés,

«J’ai trou­vé le cou­rage de m’op­po­ser à lui, car il vou­lait s’en prendre à mon en­fant. Cette fois, il s’agis­sait de quel­qu’un d’autre que moi» ANI­TA*

«Celles qui se sont bat­tues pour la pro­tec­tion des vic­times ont été re­je­tées, consi­dé­rées comme des femmes frus­trées ou des les­biennes»

SU­SAN A. PE­TER, DI­REC­TRICE DE LA FON­DA­TION ZU­RI­CHOISE FRAUENHAUS

dé­cla­raient sim­ple­ment qu'il n'y avait pas de vio­lence contre les femmes en Suisse. Celles qui se sont bat­tues pour la re­con­nais­sance du pro­blème et pour la pro­tec­tion des vic­times ont été re­je­tées, consi­dé­rées comme des femmes frus­trées ou des les­biennes.»

Sous la pres­sion de la so­cié­té ci­vile et l'in­fluence de nou­veaux cadres in­ter­na­tio­naux, l'Etat met en place des po­li­tiques pu­bliques consa­crées au trai­te­ment des vio­lences dans la sphère fa­mi­liale et en­tame des ré­formes lé­gis­la­tives dans les an­nées 1990. Le viol entre époux est re­con­nu en 1992. Un an plus tard, en 1993, la loi sur l'aide aux vic­times d'in­frac­tions (LAVI) entre en vi­gueur. Les can­tons ouvrent des centres de consul­ta­tion des­ti­nés à ac­com­pa­gner les vic­times et à les conseiller en cas de pro­cé­dure pé­nale. «La nais­sance de la LAVI n'est pas en lien di­rect avec la vio­lence au sein du couple, rap­pelle néan­moins Mu­riel Go­lay, di­rec­trice du centre LAVI à Ge­nève. Les exemples ci­tés lors des dé­bats fai­saient ré­fé­rence à des si­tua­tions où un agres­seur in­con­nu sur­git vio­lem­ment de nuit dans le foyer, sans conce­voir que le dan­ger se si­tue sou­vent au sein même du mé­nage.» Or, en 2019, les vio­lences fa­mi­liales et conju­gales ont re­pré­sen­té près de 45% des cas trai­tés par le centre genevois.

A tra­vers la lente prise de conscience qui s'opère, le cli­ché de l'homme violent, for­cé­ment pauvre, peu édu­qué et ma­cho vole en éclats. Loin de se can­ton­ner aux po­pu­la­tions vul­né­rables, pré­ca­ri­sées ou mi­grantes, le fléau des vio­lences conju­gales im­prègne toutes les couches de la so­cié­té. On prend aus­si conscience que la vio­lence ne se ré­sume pas aux coups et s'ac­com­pagne sou­vent de pres­sions psy­cho­lo­giques, sexuelles et d'in­éga­li­tés éco­no­miques.

Un fléau uni­ver­sel

Ma­rie, uni­ver­si­taire ge­ne­voise d'une qua­ran­taine d'an­nées, en sait quelque chose. «Je me suis sou­vent de­man­dé quand l'en­gre­nage a com­men­cé», confie-t-elle pu­di­que­ment. Du­rant près de dix ans, elle a su­bi des vio­lences psy­cho­lo­giques, sexuelles et éco­no­miques de la part de son ma­ri, un homme «en ap­pa­rence char­mant, sen­sible, flat­teur», avec qui elle a eu deux en­fants. Avec le re­cul, il y a bien eu des signes avant-cou­reurs. Un «ap­pé­tit sexuel dé­me­su­ré», qui pousse son conjoint à lui dé­chi­rer sa cu­lotte en pleine rue, à la ré­veiller plu­sieurs fois par nuit. Un «es­prit ma­ni­pu­la­teur» qui ex­prime tou­jours le be­soin de par­ler pour elle, de contrô­ler ses dé­penses, ses re­la­tions, ses choix mé­di­caux, jus­qu'aux plats qu'elle com­mande au res­tau­rant. Lors­qu'elle ex­prime des doutes, son com­pa­gnon lui ré­pond sou­vent: «Si ça ne te plaît pas, c'est que tu es fri­gide et prude.»

Long­temps, Ma­rie reste «dans le brouillard», s'ac­croche à un rêve de fa­mille par­faite. «Dans ma tête de bour­geoise bien édu­quée, naïve, la vio­lence conju­gale, c'était un ma­ri rustre qui bat­tait sa femme lors­qu'il était ivre, confie-t-elle. Je n'ar­ri­vais pas à me consi­dé­rer comme vic­time.» D'in­sultes en me­naces, de conflits en ré­con­ci­lia­tions, la vio­lence s'ins­talle de ma­nière in­si­dieuse. Son quo­ti­dien de­vient peu à peu chao­tique. «Où est la li­mite entre ce qui est ac­cep­table et ce qui ne l'est pas?» s'in­ter­roge la jeune femme, qui se sou­vient avoir ten­té de «se res­sai­sir», «d'ou­vrir les yeux». En vain.

Ma­rie: «Plu­sieurs fois je l’ai re­pous­sé»

Sur le plan in­time, elle su­bit une pres­sion constante. «Il était du genre à prendre ce qu'il vou­lait sans me de­man­der mon avis, je ne le fai­sais pas tou­jours avec en­vie, ra­conte-t-elle. Plu­sieurs fois, je l'ai re­pous­sé mais ce­la ne l'a pas ar­rê­té.» Un soir où elle ne peut re­te­nir ses larmes pen­dant l'acte, son conjoint lui lance: «Ar­rête de pleu­rer, j'ai l'im­pres­sion de te vio­ler.» Sur le mo­ment, ces mots ne la choquent pas. «Dans ma tête, la sexua­li­té fai­sait par­tie du de­voir d'une femme ma­riée, j'avais in­té­gré cette sou­mis­sion, confie Ma­rie. Le viol conju­gal, ça n'exis­tait pas. S'il m'avait frap­pée, j'au­rais ré­agi dif­fé­rem­ment. Il le sa­vait et il jouait là-des­sus.»

Iso­lée de sa fa­mille avec qui elle a peu à peu cou­pé les ponts, dé­mu­nie, Ma­rie fait face à un ma­ri ab­sent, iras­cible, qui n'hé­site pas à cas­ser des ob­jets pour ma­ni­fes­ter son désac­cord. Tou­jours sur le qui-vive, elle tente de se faire ou­blier, de ne pas l'éner­ver. «Un soir de fu­reur, il a fra­cas­sé une porte et a me­na­cé de s'en prendre à notre fils de 7 ans.» C'est le dé­clic. «A cet ins­tant, j'ai com­pris qu'il était ca­pable de tout, que j'étais en dan­ger avec lui, confie Ma­rie, je sens en­core cette peur gla­ciale des­cendre dans mes tripes.» S'en­suit un par­cours du com­bat­tant pour prendre un avo­cat, quit­ter la mai­son avec ses deux en­fants, dont elle a au­jourd'hui la garde par­ta­gée. «Il a ten­té de me re­te­nir, m'a dit que je n'étais rien sans lui, mais j'ai te­nu bon.» En ins­tance de di­vorce, Ma­rie ré­sume ces an­nées en une phase: «In­té­rieu­re­ment, j'étais dé­truite, j'avais mal, mais je m'étais ha­bi­tuée à cette dou­leur. Un jour, elle est de­ve­nue in­sup­por­table.»

3•LES FOYERS COMME RÉ­PONSE UR­GENTE

Sym­bole ul­time de quié­tude, le do­mi­cile n'est pas tou­jours le lieu sûr que l'on ima­gine. Pour les vic­times de vio­lences conju­gales, fuir est par­fois une ques­tion de sur­vie. L'ou­ver­ture du pre­mier foyer de Suisse, en juillet 1979 à Zu­rich dans un bâ­ti­ment ap­par­te­nant à la ville, marque donc un tour­nant. «L'in­for­ma­tion a cir­cu­lé sans tar­der au­près des hô­pi­taux et des ca­bi­nets mé­di­caux et nous avons été im­mé­dia­te­ment dé­bor­dées. Comme nous n'avions pas de fi­nan­ce­ment, l'en­ca­dre­ment a été réa­li­sé bé­né­vo­le­ment par des as­so­cia­tions de femmes. Elles s'oc­cu­paient de 15 à 20 femmes et en­fants en per­ma­nence, dans un ap­par­te­ment de quatre pièces», se sou­vient la ju­riste Jeanne Du­Bois, pion­nière dans la lutte contre les vio­lences conju­gales. Po­pu­la­tions mar­gi­na­li­sées, mi­grantes, jeunes mères suisses confron­tées à des vio­lences ex­trêmes: dès le dé­part, le lieu ac­cueille des vic­times de tous les ho­ri­zons.

Conçus pour ré­pondre aux si­tua­tions les plus ur­gentes, les foyers ne sont qu'un pre­mier pas dans la ré­so­lu­tion du pro­blème. Au­jourd'hui, la Suisse en compte 18, in­éga­le­ment ré­par­tis sur le ter­ri­toire. Plu­sieurs can­tons dont Schaff­house, le Ju­ra et les deux Ap­pen­zell n'ont au­cun lieu d'ac­cueil. Les struc­tures exis­tantes, elles, manquent de moyens pour faire face à la de­mande.

Fa­tou, elle, a trou­vé re­fuge au foyer genevois Ara­belle pour échap­per aux in­sultes, aux me­naces, aux coups, aux pres­sions fa­mi­liales aus­si. C'était fin 2019. Seule du can­ton à ac­cueillir des femmes avec en­fants, la struc­ture est ul­tra-sol­li­ci­tée. «Nous re­ce­vons une de­mande tous les deux jours, confirme le di­rec­teur du lieu, Marc-An­toine La Torre. Ac­tuel­le­ment, une cen­taine de femmes sont sur liste d'at­tente. On doit éva­luer l'ur­gence des si­tua­tions, tout en sa­chant que cer­taines me­nacent d'ex­plo­ser.»

Ori­gi­naire d'Afrique de l'Ouest, Fa­tou a dû épou­ser son cou­sin. «Mon ma­ri, je ne l'ai pas choi­si, c'est ma fa­mille qui l'a fait pour moi, ra­conte la jeune tren­te­naire. Il ha­bi­tait dé­jà en Suisse, on a com­men­cé à dis­cu­ter sur les ré­seaux so­ciaux. Au té­lé­phone, il était doux, ou­vert, pe­tit à pe­tit on s'est ac­cep­tés.» Dans sa tête, ce «frère» ne peut que la pro­té­ger. A son ar­ri­vée, Fa­tou tombe très ra­pi­de­ment en­ceinte. Af­fai­blie, la jeune femme s'ac­quitte des tâches mé­na­gères tan­dis que son ma­ri se mure dans le si­lence: «Il me lais­sait seule à la mai­son, re­fu­sait de man­ger ce que je lui pré­pa­rais, me re­pous­sait, me ra­bais­sait conti­nuel­le­ment.» Lors des dis­putes, il lui lance: «Si c'est la gros­sesse qui te re­tient de par­tir, tu peux avor­ter et ren­trer.»

Fa­tou: «De vic­time, j’al­lais de­ve­nir cou­pable»

Fa­tou tombe de haut, pa­nique dans cette ville où elle ne connaît per­sonne. «Je m'en­fer­mais dans les toi­lettes pour pleu­rer, ra­conte-t-elle. Je ne vou­lais pas in­quié­ter ma mère, je de­vais gé­rer mes pro­blèmes moi-même.» Elle sait qu'en cas de conflits, sa com­mu­nau­té, au pays, ver­ra d'un mau­vais oeil une sé­pa­ra­tion. Elle tente de cher­cher du sou­tien au­près de la soeur de son ma­ri, mais celle-ci l'ac­cuse d'être une mau­vaise épouse. Les in­sultes quo­ti­diennes re­doublent. Entre-temps, elle ac­couche de son se­cond en­fant. Son nou­veau-né dans les bras, Fa­tou trime à la mai­son. Im­pos­sible d'ou­vrir un compte en banque, de sor­tir li­bre­ment ou en­core d'en­ta­mer une for­ma­tion d'aide-soi­gnante, comme elle en a tou­jours rê­vé. Son ma­ri contrôle ses faits et gestes. A bout, elle met son oncle dans la confi­dence, mais ce der­nier minimise les faits. «C'était pen­dant le ra­ma­dan, sou­ligne-t-elle. Dans notre pays, la femme est sou­mise, doit tout ac­cep­ter. Si elle se plaint, on ne la croit en gé­né­ral pas.»

Au coeur de l'hi­ver, la vio­lence phy­sique vient ag­gra­ver son cal­vaire. Lors d'une nou­velle dis­pute qui sur­vient dans le par­king au mo­ment de se rendre à un en­ter­re­ment, son ma­ri veut prendre le vo­lant en la lais­sant seule avec ses deux en­fants. Fa­tou tente de l'en em­pê­cher. «Il m'a me­na­cée en hur­lant et a ser­ré mon cou si fort que je n'ar­ri­vais plus à res­pi­rer.» Je­tée à terre, rouée de coups, la jeune femme perd connais­sance et se ré­veille dans son sa­lon avec une dou­leur atroce à la nuque. «Je ne sa­vais pas comment j'étais ar­ri­vée là, ra­conte-t-elle. Désem­pa­rée, j'ai ap­pe­lé l'am­bu­lance.» Mais après la dou­leur vient la peur. «De vic­time, je sa­vais que j'al­lais de­ve­nir cou­pable, que la com­mu­nau­té al­lait s'achar­ner sur moi.»

La po­lice ar­rive avec les am­bu­lan­ciers qui l'em­mènent faire un constat

«Dans ma tête, la sexua­li­té fai­sait par­tie du de­voir d’une femme ma­riée, j’avais in­té­gré cette sou­mis­sion. S’il m’avait frap­pée, j’au­rais ré­agi dif­fé­rem­ment» MA­RIE*

mé­di­cal. Mal­gré les traces sur son cou, Fa­tou re­nonce à por­ter plainte. «C'était la pre­mière fois, souffle-telle, il reste le père de mes en­fants.» Dans sa tête ré­sonne une me­nace, celle de voir sa fa­mille hu­mi­liée, ses en­fants mau­dits. Dans son pays, une femme qui dé­nonce son ma­ri le paye très cher. Après l'al­ter­ca­tion, plu­sieurs proches lui conseillen­t même de lui de­man­der par­don. Les jours qui suivent, la jeune femme, ter­ro­ri­sée, ap­pelle en­core son oncle à l'aide. Il fi­nit par la croire et alerte une as­so­cia­tion. Un soir que son ma­ri s'est ab­sen­té, Fa­tou quitte en­fin la mai­son avec ses en­fants. Au­jourd'hui, elle vit avec eux au foyer. Le Mi­nis­tère pu­blic a por­té plainte d'of­fice et la sé­pa­ra­tion d'avec son com­pa­gnon est en cours. «En ve­nant en Suisse, je ne pen­sais pas qu'il gâ­che­rait ma vie, souffle-t-elle. Mon er­reur a été de lui faire confiance.»

4• LA SOUF­FRANCE NIÉE DES HOMMES BAT­TUS

Du pri­vé au po­li­tique, l'ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion de la lutte contre les vio­lences conju­gales ne s'est pas faite sans ten­sions, comme le sou­ligne un ré­cent ou­vrage**, qui en re­trace l'his­to­rique. Dans les an­nées 1990 et 2000, à me­sure que l'aide aux vic­times se pro­fes­sion­na­lise et que les po­li­tiques pu­bliques se mettent en place, la ques­tion des in­éga­li­tés entre hommes et femmes s'ef­face. Im­pli­quer de nou­veaux ac­teurs dans la lutte contre les vio­lences – po­lice, jus­tice, mé­de­cins et psy­chiatres – conduit à «lis­ser le dis­cours», sou­lignent les au­trices. Au même mo­ment, la dé­fi­ni­tion de la vio­lence de­vient un champ de ba­taille: on ne parle plus de «vio­lences faites aux femmes», ni de «vio­lences mas­cu­lines», mais de «vio­lences do­mes­tiques», un terme plus consen­suel qui en­globe les femmes, les hommes et les en­fants. Les ap­proches et les grilles d'ana­lyse se mul­ti­plient: on s'oc­cupe da­van­tage des au­teurs, on met en avant les fac­teurs psy­cho­lo­giques et in­di­vi­duels de la vio­lence. Le sexisme n'est plus l'ex­pli­ca­tion cen­trale, mais un fac­teur par­mi d'autres.

Dans le même temps, un ul­time ta­bou de­meure: ce­lui de l'homme bat­tu. La so­cié­té consi­dère en­core les hommes comme des bour­reaux et les femmes comme des vic­times, ce qui est vrai dans la grande ma­jo­ri­té des cas. Mais se­lon les don­nées de l'OFS, qui se fonde sur la sta­tis­tique po­li­cière de la cri­mi­na­li­té, il y a tout de même 20% «d'hommes lé­sés par une femme pré­ve­nue». Le pro­blème est donc loin d'être mar­gi­nal.

Car les hommes – comme beau­coup de femmes, il est vrai – se taisent, pré­fé­rant souf­frir sans por­ter plainte. Sieglinde Kliemen, qui s'oc­cupe d'un re­fuge pour hommes à Berne, peut en té­moi­gner. «Les hommes pensent qu'ils doivent être ca­pables de ré­soudre leur pro­blème tout seuls, si­non ils se consi­dèrent comme des lo­sers. Et puis, ils ont honte car ils sont sûrs de ne pas être crus», re­late-t-elle. En tant que gé­rante de ce foyer, celle-ci est presque tou­jours la pre­mière à leur par­ler. «A la tri­viale ques­tion de sa­voir comment ils vont, 90% des hommes com­mencent par fondre en larmes.» Qu'ils soient tra­vailleurs, mé­de­cins, cadres ou chefs d'en­tre­prise.

Da­niel: «Les in­sultes, c’est la ma­gni­tude 1 sur l’échelle de Rich­ter»

Da­niel, chef d'une PME à la sta­ture de bas­ket­teur, a vé­cu cet en­fer. Avec sa femme, épou­sée en 2009, ils vivent une re­la­tion stable avant que la si­tua­tion ne se dé­té­riore après l'ar­ri­vée des en­fants. Ce­la com­mence par des vio­lences psy­cho­lo­giques, mais Da­niel ne s'in­quiète pas trop. «Les in­sultes, c'est la ma­gni­tude 1 sur l'échelle de Rich­ter de la vio­lence do­mes­tique», ra­conte-t-il. Il y a pire: le dé­ni­gre­ment de son ma­ri au­près de son em­ployeur, «la ma­gni­tude 5». Et même net­te­ment pire: la «ma­gni­tude 8», c'est la me­nace – sans la moindre preuve – d'une plainte pour at­tou­che­ments sur les en­fants.

Du­rant trois ans, Da­niel souffre en si­lence. Il se plonge dans la lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée sur la ges­tion non vio­lente des conflits et pro­pose une thé­ra­pie de couple à sa femme, ce qu'elle re­fuse. Il fi­nit par s'adres­ser à l'Uni­té in­ter­dis­ci­pli­naire de mé­de­cine et de pré­ven­tion de la vio­lence (UIMPV) à Ge­nève. «J'ai pu ver­ba­li­ser ma souf­france et prendre un peu de dis­tance.» En l'ap­pre­nant, sa femme «vol­ca­nique» en­rage et passe à la vio­lence phy­sique: dé­chi­rure d'ha­bits, me­naces au cou­teau, gifles, coups de poing. Jus­qu'au jour où elle tente de l'étran­gler en pré­sence des en­fants.

Sur la base des nom­breux cer­ti­fi­cats mé­di­caux qu'il pro­duit, la jus­tice prend des me­sures su­per­pro­vi­sion­nelles en juin 2016, en lui at­tri­buant aus­si bien le do­mi­cile conju­gal que la garde des en­fants. Mais sa femme re­fuse de quit­ter l'ap­par­te­ment. Lors­qu'il cherche l'aide de la po­lice, celle-ci, très em­bar­ras­sée, pré­fère re­non­cer à in­ter­ve­nir: «Il vous faut ex­pul­ser votre femme tout seul», conseille-t-elle. Mal­gré le ju­ge­ment en sa fa­veur, c'est lui qui doit trou­ver re­fuge dans un foyer d'ac­cueil du­rant trois se­maines, dont le coût se­ra tout de même as­su­mé par le centre LAVI genevois.

L'homme vic­time? La so­cié­té n'est pas prête à ac­cep­ter cette réa­li­té, ses ins­ti­tu­tions non plus. Da­niel en est fran­che­ment écoeu­ré. Il montre plu­sieurs bro­chures da­tant des an­nées 2010-2015, qui ne s'adressent qu'aux femmes, même lors­qu'elles ont dé­jà adop­té l'écri­ture in­clu­sive! Lors­qu'il s'adresse à une ligne d'ur­gence «stop à la vio­lence», il s'en­tend ré­pondre: «Bon­jour ma­dame.»

Sieglinde Kliemen confirme ces pro­pos: «En cas de dis­pute conju­gale, la po­lice in­ter­vient et éva­cue tou­jours l'homme, même si la femme est le bour­reau», af­firme-t-elle. En no­vembre 2018, elle as­siste à une confé­rence na­tio­nale consa­crée à la mise en oeuvre de la Conven­tion d'Is­tan­bul sur la vio­lence conju­gale, à la­quelle as­sistent près de 400 per­sonnes. «Du­rant toute la jour­née, on n'a men­tion­né que trois fois le fait que les hommes puissent aus­si être des vic­times», se dé­sole-t-elle.

A Ge­nève, le psy­cho­logue et thé­ra­peute de couple Serge Gui­not a fon­dé en 2008 l'as­so­cia­tion Pha­ros pour ve­nir en aide aux hommes vic­times de vio­lence en couple, cons­ta­tant le manque d'offre en la ma­tière. «La vio­lence n'a pas de sexe, elle est hu­maine, re­lève-t-il. La vio­lence mas­cu­line est as­so­ciée à la sexua­li­té et au pou­voir par la force, tan­dis que la vio­lence fé­mi­nine est as­so­ciée à la pa­ren­ta­li­té et au pou­voir par l'émo­tion­nel.» Au­jourd'hui, la pa­role de l'homme com­mence à émer­ger, mais elle n'est pas for­cé­ment écou­tée. «Ce qui manque, c'est l'in­clu­sion de cette pro­blé­ma­tique par les dif­fé­rentes ins­tances confron­tées à la vio­lence do­mes­tique», dé­plore-t-il.

Par­mi ces ins­tances, il y a le Bu­reau fé­dé­ral de l'éga­li­té entre femmes et hommes (BFEG), qui de­vrait être exem­plaire à cet égard mais qui ne l'est pas tou­jours. Le 23 mars der­nier, il se pré­pa­rait à pu­blier un com­mu­ni­qué dans le­quel il ne par­lait que des au­teurs – au mas­cu­lin uni­que­ment – de vio­lence do­mes­tique, et ne ci­tait pas les re­fuges des­ti­nés aux hommes. Il a fal­lu l'in­ter­ven­tion de la Co­or­di­na­tion ro­mande des or­ga­ni­sa­tions pa­ter­nelles (CROP) pour qu'il cor­rige le tir. Con­tac­té, le BFEG ad­met une er­reur dans la ver­sion fran­çaise du com­mu­ni­qué, mais conteste le re­proche fait à son en­contre. «La Conven­tion d'Is­tan­bul, en­trée en vi­gueur en 2018 pour la Suisse, traite aus­si de la pro­tec­tion des hommes vic­times de vio­lence do­mes­tique et les centres can­to­naux d'aide aux vic­times ac­cueillent toute per­sonne quel que soit son sexe», tient-il à pré­ci­ser.

Ce­la ne ras­sure que moyen­ne­ment les pro­fes­sion­nels de ce com­bat, les­quels doutent que les chiffres of­fi­ciels four­nis soient re­pré­sen­ta­tifs de la réa­li­té dans la me­sure où ils ne re­portent que les cas connus de la po­lice. «Les hommes sont beau­coup plus ré­ti­cents que les femmes à dé­po­ser plainte, de sorte que le taux de 20% est pro­ba­ble­ment beau­coup plus éle­vé», es­time le porte-pa­role du CROP, Pa­trick Ro­bin­son. Ce der­nier cite plu­sieurs études, dont celle du pro­fes­seur Guy Bo­den­mann, ef­fec­tuée de ma­nière ano­nyme au­près de 1200 femmes et 700 hommes en 2004, concluant qu'il n'y a «pas de dif­fé­rence si­gni­fi­ca­tive entre les vio­lences su­bies par les femmes et les hommes». Mais pour s'ap­pro­cher de la vé­ri­té sur ce plan, il fau­dra que les hommes sortent de leur si­lence.

5•PRENDRE EN CHARGE LES AU­TEURS OU AU­TRICES

Près de trente ans après les pre­mières re­con­nais­sances ju­ri­diques, quel bi­lan ti­rer de la lutte contre les vio­lences au sein du couple? «Au­jourd'hui, nous n'avons plus be­soin de prou­ver que la vio­lence do­mes­tique existe», ré­sume la ju­riste Jeanne Du­Bois. De grands pro­grès ont, se­lon elle, été réa­li­sés dans la prise en charge des vic­times, du moins dans le can­ton de Zu­rich, où la po­lice in­ter­vient en moyenne 13 fois par jour pour des vio­lences do­mes­tiques. Sou­vent les pre­miers sur les lieux lors­qu'un conflit éclate, les agents sont for­més à l'in­ter­ro­ga­toire des vic­times. «C'est sans com­pa­rai­son avec le pas­sé, lorsque le po­li­cier de quar­tier in­ter­ve­nait sans avoir été for­mé sur les sé­quelles cau­sées par la vio­lence. Une vic­time peut te­nir des pro­pos contra­dic­toires, mi­ni­mi­ser la si­tua­tion, ou avoir des trous de mé­moire. Ce qui peut être in­ter­pré­té comme une fai­blesse du té­moi­gnage est sou­vent le signe d'un trau­ma­tisme.» Ani­ta, Ma­rie, Fa­tou et Da­niel: les vic­times ont toutes at­ten­du plu­sieurs an­nées et une dé­té­rio­ra­tion ex­trême de leurs re­la­tions de couple pour se plaindre. Elles ne sont pas une ex­cep­tion: la voie ju­ri­dique de­meure un long che­min de croix à l'is­sue in­cer­taine. Une étude me­née en 2019 à Zu­rich a per­mis de mon­trer qu'une large ma­jo­ri­té (64,6%) des af­faires liées à la vio­lence do­mes­tique sont clas­sées sans suite. Dans la moi­tié des cas, les vic­times dé­cident de re­ti­rer leur plainte, ou re­noncent à té­moi­gner. Sou­vent, elles re­tournent vivre avec leur bour­reau. Mal in­ter­pré­tée par l'en­tou­rage ou par les au­to­ri­tés, cette at­ti­tude est pour­tant bien connue des pro­fes­sion­nels. «Les vic­times ne veulent pas pu­nir leur agres­seur. Ce qu'elles sou­haitent avant tout, c'est que les vio­lences s'ar­rêtent et que le com­por­te­ment de leur agres­seur change», sou­ligne l'as­sis­tante so­ciale Pia Al­le­mann. Qui pré­cise: «Il faut en moyenne cinq à sept ten­ta­tives de rup­ture avant d'ar­ri­ver à une sé­pa­ra­tion dé­fi­ni­tive.» L'écueil ju­ri­dique de­meure aus­si un frein à Ge­nève. «La vio­lence conju­gale s'exerce sou­vent sans té­moins, c'est la pa­role de l'un contre celle de l'autre, pour­suit Mu­riel Go­lay. Dans bien des cas, la jus­tice n'entre pas en ma­tière. Un mes­sage dé­vas­ta­teur pour la vic­time.» De même, le re­cours aux me­sures de pro­tec­tion des vic­times pour­rait cer­tai­ne­ment être aug­men­té. En 2019, la po­lice ge­ne­voise a me­né 700 in­ter­ven­tions et pro­non­cé 60 me­sures d'éloi­gne­ment al­lant de 10 jours à 3 mois. «Le dis­po­si­tif est donc en­core très peu ap­pli­qué, alors même que le taux de ré­ci­dive des au­teurs qui ont été éloi­gnés est très bas», re­grette Mu­riel Go­lay.

Thé­ra­pies obli­ga­toires

Plu­tôt que de se conten­ter d'éloi­gner la vic­time de son do­mi­cile pour la pro­té­ger, ne fau­drait-il pas mieux prendre en charge les au­teurs, homme ou femme, pour évi­ter la ré­ci­dive? Ma­rie au­rait sou­hai­té que son agres­seur soit ame­né à ques­tion­ner son com­por­te­ment, Fa­tou aus­si. Si la plu­part des can­tons sont dé­sor­mais do­tés de lois per­met­tant d'éloi­gner un agres­seur de son do­mi­cile, ain­si que de struc­tures d'en­ca­dre­ment spé­cia­li­sées, rien n'obli­geait jus­qu'ici un homme violent à se soi­gner. Ce­la vient de chan­ger avec l'en­trée en vi­gueur de la loi fé­dé­rale sur l'amé­lio­ra­tion de la pro­tec­tion des vic­times de vio­lence le 1er juillet 2020. Celle-ci pré­voit la pos­si­bi­li­té pour les tri­bu­naux d'or­don­ner à un pré­ve­nu de suivre un pro­gramme de pré­ven­tion de la vio­lence, même avant la fin d'une pro­cé­dure. Le re­cours au bra­ce­let élec­tro­nique pour faire res­pec­ter les in­ter­dic­tions géo­gra­phiques se­ra, quant à lui, in­tro­duit en 2022.

Des­ti­né à faire ré­flé­chir les au­teurs, homme ou femme, aux rai­sons qui les ont pous­sés à user de vio­lence en­vers leur par­te­naire, un tel pro­gramme existe de­puis 2000 à Zu­rich. En 2019, 50 in­di­vi­dus l'ont sui­vi, soit deux fois plus que la moyenne ha­bi­tuelle. Alors que, jus­qu'ici, les au­to­ri­tés sem­blaient plu­tôt igno­rer cette me­sure, très ra­re­ment pres­crite par les pro­cu­reurs, faut-il y voir le signe d'un chan­ge­ment d'ap­proche? Une chose est sûre, les can­tons de­vront à l'ave­nir exa­mi­ner leurs po­li­tiques de prise en charge des au­teurs de vio­lences. En ef­fet, la Conven­tion d'Is­tan­bul exige des Etats si­gna­taires qu'ils éla­borent des pro­grammes des­ti­nés à «pré­ve­nir de nou­velles vio­lences et chan­ger les sché­mas com­por­te­men­taux».

Au sein des mi­lieux concer­nés, la me­sure sus­cite l'es­poir de voir, un jour, flé­chir en Suisse la courbe des dé­lits do­mes­tiques et leur lot de sé­quelles, par­fois in­dé­lé­biles. Dans la rue aus­si, les at­tentes sont gran­dis­santes. De­puis 2016 et l'émer­gence du mou­ve­ment #MeToo, les marches contre les vio­lences ou en­core la grève des femmes du 14 juin 2019, un élé­ment cen­tral re­vient au centre du dé­bat: les vio­lences prennent ra­cine dans les rap­ports in­égaux entre hommes et femmes qui fa­çonnent le couple. De plus en plus re­pris dans les ma­ni­fes­ta­tions, un terme ap­pa­ru ré­cem­ment re­flète cette ap­proche mi­li­tante qui re­noue avec les fon­da­men­taux fé­mi­nistes de 1970: ce­lui de «fé­mi­ni­cide», soit le fait qu'un homme tue une femme pour le seul fait de son genre.

* Pré­noms d’em­prunt

** «Contrer les vio­lences dans le couple, émer­gence et re­con­fi­gu­ra­tions d’un pro­blème pu­blic», Pau­line De­lage, Ma­ry­lène Lie­ber, Mar­ta Ro­ca i Es­co­da, 2020.

«En ve­nant en Suisse, je ne pen­sais pas qu’il gâ­che­rait ma vie. Mon er­reur a été de lui faire confiance» FA­TOU*

«Au­jourd’hui, nous n’avons plus be­soin de prou­ver que la vio­lence do­mes­tique existe» JEANNE DU­BOIS, JU­RISTE

«Les hommes pensent qu’ils doivent être ca­pables de ré­soudre leur pro­blème tout seuls, si­non ils se consi­dèrent comme des lo­sers» SIEGLINDE KLIEMEN, DI­REC­TRICE D’UN RE­FUGE POUR HOMMES À BERNE

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