Ma­ri­nal­va Dan­tas, Ma­dame Li­ber­té

Née dans une fa­mille pauvre du Nor­deste du Bré­sil, Ma­ri­nal­va Dan­tas a consa­cré une grande par­tie de sa vie à la lutte contre l'es­cla­vage. Pion­nière dans son mé­tier, elle a ex­plo­ré pen­dant 10 ans les re­coins aban­don­nés de son pays pour li­bé­rer plus de 2'00

Sept - - Brésil - Jean-ma­thieu Al­ber­ti­ni (texte) & Tom­my Des­sine (illus­tra­tions)

Les phares de deux vé­hi­cules ap­pa­raissent au loin. A me­sure qu'ils s'ap­prochent, son coeur s'ac­cé­lère. Dans la moi­teur te­nace de cette fin de jour­née, au beau mi­lieu de la fo­rêt ama­zo­nienne, elle sue abon­dam­ment. Em­bour­bée sur cette route per­due, Ma­ri­nal­va Dan­tas craint l'em­bus­cade. Le bois je­té sous les roues ne change rien, le mo­teur ru­git en vain.

Ac­com­pa­gnée de deux po­li­ciers et d'un pro­cu­reur, elle s'est lan­cée sur les traces de Gil­mar, un gé­rant de ferme où s’éreintent 52 per­sonnes ré­duites en es­cla­vage. Mais ce pe­tit homme d'une cin­quan­taine de ki­los ar­mé d'un pis­to­let ca­libre 38 a réus­si à leur échap­per et a fui dans la fo­rêt alors qu’ils fai­saient le tour de la pro­prié­té à la re­cherche des es­claves. Ayant dé­fi­ni­ti­ve­ment per­du sa trace, l'équipe de l’ins­pec­tion du tra­vail s’est ré­so­lue à ren­trer à la ferme avant la nuit quand elle s’est en­li­sée loin de tout.

Deux pick-up viennent de s'ar­rê­ter à quelques mètres, Ma­ri­nal­va s'at­tend à re­ce­voir une vo­lée de plomb. Une femme vin­di­ca­tive bon­dit du pre­mier vé­hi­cule, es­cor­tée par cinq hommes en armes. Elle hurle, exige des ex­pli­ca­tions sur la ten­ta­tive d'ar­res­ta­tion de son ma­ri. Gil­mar l'a pré­ve­nue. L'ins­pec­trice fi­nit par cal­mer la femme du fer­mier qui ac­cepte de les ac­com­pa­gner jus­qu'à la fa­zen­da. Après 24 heures sur le ter­rain, à l'aube du 16 fé­vrier 2004, à 5 h 45, l'opé­ra­tion prend fin lorsque le ma­ri ac­cepte d’in­dem­ni­ser à hau­teur de 106'000 reais (33'500 francs) les 52 per­sonnes en cap­ti­vi­té.

Les mis­sions de Ma­ri­nal­va Dan­tas sont en gé­né­ral moins mou­ve­men­tées, même si le risque est om­ni­pré­sent. Jus­qu'à au­jourd’hui, elle s'en est bien sor­tie. Tous ses col­lègues n'ont pas eu cette chance. En jan­vier 2004, quatre ins­pec­teurs du tra­vail ont été as­sas­si­nés dans une em­bus­cade. Elle a ap­pris à com­po­ser avec ce dan­ger. Au cours de sa car­rière, elle a li­bé­ré 2'354 tra­vailleurs es­claves, jus­qu'à ga­gner le sur­nom de Ma­dame Li­ber­té.

Bour­reau de tra­vail, Ma­ri­nal­va ne li­bère plus d'es­claves de­puis 2005, mais conti­nue de lut­ter contre le tra­vail des en­fants avec pa­nache. Elle court d'un con­grès à l'autre, re­çoit en 2015 le prix Claudia at­tri­bué aux «femmes qui changent l’amé­rique la­tine», puis en 2016 le prix TRIP Trans­for­ma­dores qui ré­com­pense les Bré­si­liens oeu­vrant en fa­veur du déve- lop­pe­ment so­cial… Ce ma­tin de mai 2017, j'ar­rive fi­na­le­ment à la ren­con­trer sur la ter­rasse d'un hô­tel de Rio de Ja­nei­ro du­quel la vue sur la plage de Co­pa­ca­ba­na est spec­ta­cu­laire.

Pe­tites lu­nettes roses as­sor­ties à son che­mi­sier, boucles d'oreilles bleues en har­mo­nie avec son châle. On m'avait pré­ve­nu, Ma­ri­nal­va est du genre co­quette. Même après plu­sieurs jours d'opé­ra­tions en fo­rêt, elle s’ar­range pour avoir un mi­ni­mum d'al­lure, sou­lignent ses an­ciens col­lègues. «C'est im­por­tant d'être bien mise quand on se pré­sente aux tra­vailleurs. Notre ap­pa­rence doit les ras­su­rer, leur mon­trer que leurs en­nuis sont ter­mi­nés», m'ex­plique-t-elle avec un fort ac­cent du Nor­deste qu'elle a mis du temps à as­su­mer, mais qu'elle ar­bore au­jourd'hui fiè­re­ment. Du coup, elle

Ac­com­pa­gnée de deux po­li­ciers et d'un pro­cu­reur, elle s'est lan­cée sur les traces de Gil­mar, un gé­rant de ferme où s’éreintent 52 per­sonnes ré­duites en es­cla­vage.

est tou­jours par­tante pour une pho­to. Quand son amie vient lui dire qu'elle est en re­tard, elle coupe l'in­ter­view en criant comme une en­fant: «Al­lez, on va prendre des pho­tos, c'est trop jo­li ici !»

Avec Val­de­rez Monte et Mar­cia Al­ber­naz, ses fi­dèles aco­lytes, cette femme ré­so­lue fait par­tie des pion­niers de la lutte contre l'es­cla­vage mo­derne au Bré­sil. « Tous les chefs du groupe mo­bile contre le tra­vail for­cé, la "mo­bile" comme on l'ap­pe­lait, étaient alors des femmes, lance Ma­dame Li­ber­té. Peut-être parce que c'étaient des nou­veaux postes dont per­sonne ne vou­lait, je ne sais pas.» De­puis 1995, quand le gou­ver­ne­ment bré­si­lien a fi­ni par re­con­naître l'exis­tence du tra­vail for­cé sur son ter­ri­toire, ces pe­tits groupes d'ins­pec­teurs du tra­vail sillonnent le pays. Prin­ci­pa­le­ment dans la ré­gion nord où l'éloi­gne­ment et l'ab­sence de l'etat fa­vo­risent les abus en tous genres. Sans ju­ris­pru­dence, sans ex­pé­rience, mais avec le sou­tien de leur hié­rar­chie, ces groupes ont lut­té et fait re­cu­ler l'es­cla­vage dans ces coins ou­bliés du Bré­sil.

A tel point que Ma­ri­nal­va a fi­ni par faire l'ob­jet d'un livre, A da­ma da li­ber­dade, qui l'a fait connaître dans le pays tout en­tier. Lors de sa sor­tie en mai 2015, elle était à la fois très fière et très gê­née: «Dé­non­cer et en­di­guer ce fléau est l'ob­jec­tif de ma vie. Trop de gens sont en­core sur­pris d'ap­prendre que ce phé­no­mène existe au Bré­sil, il faut donc en par­ler le plus pos­sible. Mais l'au­teur a abor­dé des su­jets très per­son­nels, no­tam­ment la pre­mière fois que j'ai cou­ché avec mon ma­ri. Il m'a dit qu'il fal­lait un peu de joie au mi­lieu de toutes ces hor­reurs…» Le livre lui a aus­si per­mis de se confier à ses pa­rents. «Ça peut pa­raître pa­ra­doxal mais, avant ce livre, au­cun membre de ma fa­mille ne vou­lait en­tendre par­ler de mon tra­vail.»

Des se­maines de voyage au fin fond du Bré­sil sans pos­si­bi­li­té de joindre ses proches ont eu rai­son de son ma­riage et com­pli­qué les re­la­tions avec ses en­fants. Mal­gré ces dif­fi­cul­tés, elle ne regrette pas son com­bat. A 63 ans, elle conti­nue à tra­vailler d'ar­rache-pied, mo­ti­vée no­tam­ment par sa pe­tite en­fance qui a pro­fon­dé­ment in­fluen­cé ses choix de car­rière. Née en 1954 à Cam­pi­na Grande, pe­tite ville de 50'000 ha­bi­tants à l'in­té­rieur des terres du Nor­deste, Ma­ri­nal­va est la fille d'un chauf­feur de bus qui peine à sub­ve­nir aux be­soins de sa fa­mille. Pour s'en sor­tir, il ac­cepte un tra­vail dans une fa­zen­da proche de la ville de São Rai­mun­do de No­na­to, igno­rant que cette ré­gion concentre à cette époque de nom­breux pro­prié­taires ter­riens adeptes de l’es­cla­vage. A peine âgée de trois mois, la pe­tite Ma­ri­nal­va est pi­quée par une guêpe à l'in­té­rieur de l'oreille gauche. Son état em­pi­rant, ses pa­rents sont contraints de re­tour­ner à Cam­pi­na Grande pour l’y faire soi­gner. Soixante ans plus tard, l’ins­pec­trice est per­sua­dée que son père au­rait été ré­duit en es­cla­vage si elle n'avait pas été at­ta­quée par cette guêpe.

Iro­nie du sort, c'est une autre ma­la­die qui la sor­ti­ra de la pau­vre­té. Après trois ans pas­sés dans un 15m2 avec ses quatre frères et soeurs, sans eau cou­rante ni sys­tème d'éva­cua­tion des eaux usées, elle est in­fec­tée par des vers. La fièvre ne la quitte plus et aux toi­lettes, son in­tes­tin sort par son anus. At­ter­rés, ses pa­rents dé­cident de l'en­voyer 220 km plus au nord, chez sa tante qui a les moyens de la soi­gner et de l'éle­ver, son ma­ri pos­sé­dant une en­tre­prise de trans­port flo­ris­sante. Son exis­tence prend alors une nou­velle tour­nure. Elle dé­couvre l'eau cou­rante, l'élec­tri­ci­té, les vi­sites ré­gu­lières chez le mé­de­cin … Un bon par­cours sco­laire lui per­met de suivre des études de droit à l'uni­ver­si­té de Na­tal, ca­pi­tale de sa ré­gion d'adop­tion. Après avoir ca­res­sé l'idée de de­ve­nir juge, elle passe le

«Ça peut pa­raître pa­ra­doxal mais, avant ce livre, au­cun membre de ma fa­mille ne vou­lait en­tendre par­ler de mon tra­vail.»

concours d'ins­pec­trice du tra­vail et com­mence à cô­toyer des en­fants et ado­les­cents obli­gés de tra­vailler dans des condi­tions in­hu­maines. Pe­tit à pe­tit, elle se spé­cia­lise dans ce do­maine et ne laisse rien pas­ser. Chaque en­fant au tra­vail lui rap­pelle la mi­sère qu’ont dû af­fron­ter ses frères et soeurs.

Une fin de soi­rée en 1986, alors qu’elle em­mène son fils man­ger une glace, elle aper­çoit un en­fant d’une di­zaine d’an­nées en train de pré­pa­rer le cor­net, l’air épui­sé. Ni une ni deux, elle dresse un pro­cès-ver­bal contre le ma­ga­sin. Son ar­deur in­épui­sable at­tire l’at­ten­tion de ses su­pé­rieurs qui la nomment di­rec­trice des opé­ra­tions d’ins­pec­tion du tra­vail en 1993. Elle voyage à Bra­si­lia, puis dans tout le pays pour as­sis­ter à des confé­rences. Ins­pi­rée par ses nou­veaux contacts, elle dé­cide de créer un groupe spé­cial contre le tra­vail des en­fants, par­ti­cu­liè­re­ment ré­pan­du dans cette ré­gion si pauvre du Nor­deste. Grâce à l'ef­fi­ca­ci­té de cette équipe, son nom com­mence à être connu et res­pec­té dans l’ad­mi­nis­tra­tion. En 1995, sa car­rière prend un tour nou­veau: elle est ap­pe­lée à in­té­grer la «mo­bile», une nou­velle uni­té de lutte contre l'es­cla­va­gisme au Bré­sil. Fas­ci­née par le tra­vail de ter­rain, elle saute sur l'oc­ca­sion sans hé­si­ter. Son ma­ri, qui avait or­ga­ni­sé un voyage en Suisse pour ten­ter de sau­ver leur couple mis à mal par ses longues ab­sences, ne le lui par­don­ne­ra pas.

Xa­vier Plas­sat, prêtre et membre de la Com­mis­sion pas­to­rale de la terre a sou­vent ren­con­tré Ma­ri­nal­va; il la dé­crit comme «in­croya­ble­ment at­ten­tion­née et d'une grande hu­ma­ni­té. Sa grande connais­sance tech­nique des lois lui per­met­tait d'être très in­ven­tive. Au­jourd'hui, les ins­pec­teurs sont mieux for­més, mais plus en­ca­drés aus­si; ils prennent moins d'ini­tia­tives.» La pug­na­ci­té des membres de la «mo­bile» s’avère payante: entre 1995 et 2002, ils li­bèrent 6'000 es­claves dans tout le pays.

Sa pre­mière mis­sion sur le ter­rain, à 41 ans, la dé­fen­de­resse des droits de l'en­fant s'en sou­vient par­fai­te­ment. C'était le 27 no­vembre 1995 dans l'ala­goas, tout pe­tit Etat du Nor­deste. Un groupe de 25 per­sonnes était par­ti de Re­cife, ca­pi­tale de l'etat voi­sin, afin d'évi­ter que les fer­miers in­cri­mi­nés ne soient aler­tés. Les huit po­li­ciers fé­dé­raux qui l'es­cor­taient igno­raient eux-mêmes leur des­ti­na­tion, les es­cla­va­gistes ne se pri­vant pas de comp­ter sur la cor­rup­tion qui gan­grène l'en­semble de la so­cié­té bré­si­lienne. «Pour des rai­sons de sé­cu­ri­té, il faut qu'on dé­gage avant la nuit, avait pré­ve­nu la cheffe de l'opé­ra­tion Ruth Vi­le­la. Soyez prêts à tout, même à des échanges de tirs, la ferme est sé­cu­ri­sée par des mi­li­taires.»

Tan­dis que le convoi en­trait dans l'ex­ploi­ta­tion de canne à sucre, Ma­ri­nal­va aper­çut im­mé­dia­te­ment une cin­quan­taine d'hommes cou­verts de sueur, ma­chette à la main, s'échi­nant sous un so­leil dé­jà sans pi­tié mal­gré l'heure ma­ti­nale. Par­mi eux, quelques en­fants et une di­zaine de mi­li­taires en uni­forme et ar­més. «Je m'at­ten­dais au pire, ra­conte la mi­li­tante. Je me suis re­cro­que­villée au mo­ment où nos po­li­ciers fé­dé­raux sont sor­tis de leur voi­ture, pis­to­let au poing. Les deux groupes se sont ob­ser­vés et ont dia­lo­gué sans que je par­vienne à en­tendre quoi que ce soit. Ma ten­sion n'est re­tom­bée que lorsque l'un des po­li­ciers nous a dit: "Vous pou­vez faire votre boulot main­te­nant, per­sonne ne vous em­bê­te­ra"»

Les soup­çons de tra­vail for­cé des ins­pec­teurs sont confir­més: 70% des 3'000 tra­vailleurs em­ployés par l'ex­ploi­ta­tion ne pos­sèdent pas de per­mis de tra­vail sus­cep­tible de faire va­loir leurs droits et ne per­çoivent au­cun sa­laire de­puis plu­sieurs mois mal­gré des jour­nées ha­ras­santes de 15 heures. Cette pre­mière mis­sion se­ra éga­le­ment mar­quée par les cris d'un pay­san bles­sé à la jambe par sa ma­chette et un coup de feu par­ti «tout seul» de l'arme de l'un des po­li­ciers fé­dé­raux. «Je vou­lais ren­trer chez moi, fuir cet en­droit, sur­tout ne pas voir un corps», se sou­vient Ma­ri­nal­va en­core sous le choc. Mais ce n'est que son bap­tême du feu… Au cours des deux se­maines sui­vantes, l'équipe ins­pec­te­ra sept usines et fermes de la ré­gion et ré­gu­la­ri­se­ra la si­tua­tion de 20'000 ma­noeuvres, sans en li­bé­rer au­cun ce­pen­dant. «Au dé­but, on ne fai­sait que consta­ter le tra­vail for­cé. J'ai res­sen­ti une grande sa­tis­fac­tion mê­lée d'une im­mense frus­tra­tion, avec l'im­pres­sion qu'on pou­vait faire plus.» Ce d'au­tant qu'au fur et à me­sure des opé­ra­tions, elle croise et re­croise des tra­vailleurs «li­bé­rés» re­tom­bés en es­cla­vage, faute de re­ve­nus suf­fi­sants et par manque d'édu­ca­tion (62% des vic­times ex­ploi­tées sont anal­pha­bètes et 27% n'ont plus fré­quen­té l'école après l'âge de 10 ans).

#Fa­zen­dei­ros

L’his­toire de Vil­mar Fer­rei­ra, un agri­cul­teur li­bé­ré d'une fa­zen­da dans le Para, en 2001, en est une par­faite illus­tra­tion. Ma­ri­nal­va le ren­contre à l'oc­ca­sion de cette fa­meuse opé­ra­tion de fé­vrier 2004, à la fa­zen­da de Gil­mar. L'homme de 38 ans en pa­raît 50, les rides creu­sées par une vie de la­beur, les mains ru­gueuses et tailla­dées. Après 90 jours d'es­cla­vage, il est li­bé­ré par la «mo­bile» et se tient de­vant l'équipe, ti­mide et si­len­cieux … Trois mois plus tôt, Vil­mar comp­tait les heures qui passent dans son pe­tit vil­lage du Piaui, un autre Etat très pauvre du Nor­deste et per­dait aux do­mi­nos le peu d'ar­gent qu'il avait gagné. Un jour, un étran­ger lui a pro­po­sé un tra­vail dans l'agri­cul­ture, sa­laire men­suel et lo­ge­ment in­clus. Sans for­ma­tion ni di­plôme, Vil­mar n'a pas hé­si­té une se­conde. Dans ce coin du pays, n'im­porte quel em­ploi est une oc­ca­sion en or.

Em­bar­qué dans un ca­mion avec d'autres com­pa­gnons d’in­for­tune, son pas­se­port lui est aus­si­tôt confis­qué afin, lui dit-on, de «pas­ser plus ra­pi­de­ment les po­ten­tiels contrôles de po­lice». Vil­mar ne sait pas vrai­ment où il va, et le conduc­teur reste vague sur la des­ti­na­tion fi­nale. La ca­cha­ça qui coule à flots fait ou­blier aux voya­geurs leurs in­quié­tudes et in­ter­ro­ga­tions. Après une qua­ran­taine d'heures de route, ils débarquent, saouls, dans une fa­zen­da. Le re­cru­teur leur ex­pose le rè­gle­ment et leur four­nit un équi­pe­ment ru­di­men­taire (des bottes, des pelles, des cas­quettes) dû­ment ré­per­to­rié dans un car­net. Dès le len­de­main, ils se mettent au boulot. A la pe­tite épi­ce­rie de la ferme, unique com­merce à des cen­taines de ki­lo­mètres à la ronde, ils peuvent ache­ter leur nour­ri­ture à des prix ja­mais in­di­qués. L'eau est crou­pie et jau­nâtre, le ha­mac sus­pen­du sous une bâche de plas­tique trouée est in­fes­té de puces, les toi­lettes in­exis­tantes. Des gardes ar­més, les ga­tos, les sur­veillent, es­sen­tiel­le­ment pour évi­ter qu'ils s'en­fuient, comme le leur a ex­pli­qué leur chef, car le pro­prié­taire a beau­coup in­ves­ti pour les ame­ner ici et les nour­rir. Et comme leur sa­laire ne suf­fit pas à payer la nour­ri­ture, il leur faut donc tra­vailler da­van­tage pour rem­bour­ser les dettes contrac­tées à l'épi­ce­rie. Vil­mar et ses col­lègues sont pris au piège, ils sont de­ve­nus des es­claves.

Ma­ri­nal­va re­marque une énorme ci­ca­trice le long de l'in­dex gauche de ce grand gaillard. «Ils m'ont char­cu­té le doigt au cou­teau parce que j'ai de­man­dé de l'eau propre», lâche-t-il en larmes. L'ins­pec­trice pleure aus­si. De­puis six ans qu'elle ar­pente les pires coins du Bré­sil, c'est la pre­mière fois qu'elle craque. Elle a pour­tant vu des en­fants es­claves sexuels de pro­prié­taires ter­riens, d'autres qui n'ont ja­mais fê­té leur an­ni­ver­saire … «Par­fois, les ani­maux dont ils doivent s'oc­cu­per sont beau­coup mieux trai­tés qu'eux. Il m’est ar­ri­vé de contrô­ler un ranch luxueux où les bêtes, qui étaient re­ven­dues 250'000 reais (79'000 francs), dor­maient dans des étables cli­ma­ti­sées quand les tra­vailleurs es­claves ne bé­né­fi­ciaient, eux, que de quelques heures de som­meil dans une cha­leur moite, à la mer­ci des mous­tiques et de la ma­la­ria.»

L'ins­pec­trice se rap­pelle aus­si des ca­davres ja­mais iden­ti­fiés qu'elle a re­trou­vés dans des tombes de for­tune, tou­jours en loques, ha­bits dé­la­vés et dé­chi­rés. La tor­ture et l'exé­cu­tion étant mon­naie cou­rante en cas de ten­ta­tive de fuite. Nom­breux sont donc les es­claves à ne pas se re­bel­ler contre ces condi­tions in­hu­maines de tra­vail, d'au­tant plus que les fa­zen­das sont sou­vent iso­lées, en pleine fo­rêt hos­tile. Comme Fran­cis­co Mo­rei­ra Lopes, main­te­nu 19 ans en es­cla­vage, la plus longue pé­riode de ser­vi­tude que Ma­ri­nal­va n'ait ja­mais consta­tée: «Cho­qué par cer­taines scènes, il a très ra­pi­de­ment aban­don­né l'idée de s’en­fuir. L'un de ses com­pa­gnons de mi­sère qui a vou­lu s’échap­per a été je­té, cou­vert de sucre, sur une four­mi­lière avant d'être abat­tu.» Lors­qu'elle le li­bère, en 2003, avec 36 autres hommes, il re­çoit en guise de paie­ment pour ses presque deux dé­cen­nies de la­beur 40'226 reais (12'500 francs), re­mis, comme à chaque fois, en li­quide dans un sac à pain en pa­pier pour plus de dis­cré­tion. «Comme cer­tains d'entre eux se fai­saient bra­quer, no­tam­ment par des pro­prié­taires re­van­chards, la Po­lice fé­dé­rale a été di­li­gen­tée pour pro­té­ger les bus qui les ra­me­naient dans leur vil­lage», com­plète l’ex-ins­pec­trice. Aus­si mo­destes que soient ces sommes, elles re­pré­sentent des for­tunes pour ces for­çats qui n'ont ja­mais vu au­tant d'ar­gent de leur vie.

Une fois le constat de tra­vail for­cé éta­bli, Ma­ri­nal­va doit faire vite pour que les in­dem­ni­tés, cal­cu­lées sur la base du temps de tra­vail et d'un sa­laire mi­ni­mum, soient ver­sées aux vic­times. «Les fa­zen­dei­ros pro­testent, s'in­surgent, mais fi­nissent tou­jours par payer, as­sure-t-elle. Avec le temps, ils se sont ha­bi­tués à nos ac­tions. Du coup, pour évi­ter des amendes trop lourdes, ils dé­placent sou­vent leurs es­claves d'un do­maine à un autre.»

Les pre­mières an­nées de sa car­rière dans le groupe «mo­bile», Ma­ri­nal­va a tra­vaillé dans l'ombre. Son com­bat était in­vi­sible aux yeux de la po­pu­la­tion bré­si­lienne qui n’ima­gi­nait pas que l'es­cla­va­gisme soit en­core si dé­ve­lop­pé dans le pays. C'est la dif­fu­sion, en no­vembre 2001, d'un re­por­tage réa­li­sé par Mar­ce­lo Ca­nel­las de l’émis­sion d’in­ves­ti­ga­tion Fan­tastí­co sur l'une des opé­ra­tions de l'équipe qui va éveiller les consciences: les lo­ge­ments en bois mi­teux, les tra­vailleurs dé­non­çant l'ab­sence de sa­laire, le pro­prié­taire as­su­rant qu'il n'y a pas de gardes ar­més alors même qu'un mi­li­cien passe dans le cadre avec son fu­sil, la li­bé­ra­tion des es­claves tout sou­rire … Tout est réuni pour émou­voir le pu­blic. A cette époque, le Bré­sil se vante d'être la sep­tième éco­no­mie mon­diale, et le contraste marque les es­prits.

Pho­to­gra­phiant et fil­mant les opé­ra­tions, Ma­ri­nal­va ac­cu­mule des do­cu­ments comme au­tant de preuves de ce tra­fic qu'elle glisse de temps à autre à des jour­na­listes. Son ex­po­si­tion mé­dia­tique lui vaut tous les hon­neurs et, le 1er avril 2003, elle re­çoit le prix Chi­co Mendes de la ré­sis­tance, qui ré­com­pense des per­son­na­li­tés en­ga­gées en fa­veur des droits de l'homme au Bré­sil. Ses col­lègues de la «mo­bile» ap­pré­cient ces coups de pro­jec­teurs sur leur tra­vail, per­sua­dés que plus la pres­sion sur le gou­ver­ne­ment se­ra in­tense, plus leur com­bat contre l’es­cla­vage se­ra ef­fi­cace. Ce­la se tra­dui­ra no­tam­ment quelques mois plus tard, en no­vembre 2003, par la condam­na­tion du Bré­sil par l'or­ga­ni­sa­tion des Etats amé­ri­cains (OEA) à ver­ser 52'000 reais (16'400 francs) à Jo­sé Pe­rei­ra Fer­rei­ra, es­clave de­puis l'âge de 8 ans. Au cours d’une ten­ta­tive d’éva­sion à l’âge de 17 ans, il s’est pris une balle en pleine tête ti­rée par un ga­to. Mi­ra­cu­lé, il porte plainte à la Po­lice fé­dé­rale. En l'ab­sence de ré­ac­tion de l'etat bré­si­lien, des ONG l'aident à por­ter son cas de­vant L'OEA qui consi­dère le pays res­pon­sable par omis­sion.

L'af­faire fait grand bruit et le pré­sident de l'époque tout juste élu, Luiz Iná­cio Lu­la da Sil­va, dé­cide de lan­cer un gi­gan­tesque plan pour éra­di­quer l'es­cla­vage. Le Con­grès bré­si­lien re­dé­fi­nit la loi sur le tra­vail for­cé, per­met­tant ain­si aux ins­pec­teurs de prou­ver plus ai­sé­ment l'as­ser­vis­se­ment et d'in­ten­si­fier leurs ac­tions. «A par­tir de ce mo­ment-là, on a vrai­ment pu tra­vailler ef­fi­ca­ce­ment avec le sou­tien de la hié­rar­chie», as­sure Ma­ri­nal­va. Mais, mal­gré la prise de conscience des pou­voirs pu­blics et un cadre lé­gal ré­vi­sé, per­sonne n'est ja­mais mis en pri­son pour es­cla­va­gisme. Tout au plus, les cou­pables passent-ils quelques jours en pré­ven­tive … Ce qui dé­sole au­jourd'hui en­core Ma­da­ma Li­ber­té: «La jus­tice du tra­vail est très ra­pide, le juge peut dé­ci­der de blo­quer les biens ou les ré­coltes des cou­pables presque im­mé­dia­te­ment. Du coup, ceux-ci pré­fèrent payer les in­dem­ni­sa­tions pour pou­voir re­prendre leurs ac­ti­vi­tés. En re­vanche, le droit cri­mi­nel, c'est une tout autre his­toire. Il faut des preuves ma­té­rielles, alors même que les es­claves li­bé­rés n'ont pas de pa­piers …» Val­de­rez Monte, sa col­lègue, confirme: «Quand tu trouves les armes des ga­tos, il faut les mettre sous scel­lés dans les 24 heures pour pou­voir éta­blir le fla­grant dé­lit. Or nos opé­ra­tions durent gé­né­ra­le­ment plus long­temps et les po­li­ciers qui nous ac­com­pagnent ne peuvent pas par­tir avant la fin d'une mis­sion sans ris­quer de nous lais­ser à la mer­ci des hommes ar­més, les pis­to­lei­ros. »

A force de se frot­ter à ces puis­sants, Ma­ri­nal­va est fi­na­le­ment tom­bée sur un gros pois­son. En juin 2003, en mis­sion dans le Ma­to Gros­so, un jeune homme de 25 ans l'aborde: «J'ai réus­si à m'échap­per d'une fa­zen­da, mais beau­coup de co­pains sont en­core coin­cés là-bas.» L'homme veut bien la gui­der si on le cache der­rière une ca­goule et des lu­nettes de so­leil. Une fois sur place, Ma­ri­nal­va et son équipe es­timent à 168'000 reais (53'000 francs) les in­dem­ni­tés qui doivent être ver­sées aux 41 pay­sans pré­sents. Le ga­to en charge de la ferme re­fuse de payer et ap­pelle son pa­tron qui n'est autre que le pré­sident de l'as­sem­blée lé­gis­la­tive de Rio de Ja­nei­ro, Jorge Pic­cia­ni, dont le fils Leo­nar­do est éga­le­ment dé­pu­té fé­dé­ral. Forte de sa ren­contre quelques se­maines au­pa­ra­vant avec le pré­sident Lu­la, Ma­ri­nal­va est convain­cue d’être sou­te­nue par ses su­pé­rieurs et ne se laisse au­cu­ne­ment in­ti­mi­der. Après trois jours de né­go­cia­tions, les avo­cats de la fa­mille, ar­ri­vés en ur­gence par avion, ac­ceptent de payer et les es­claves sont li­bé­rés. Le len­de­main, un jour­na­liste aler­té par un ad­ver­saire po­li­tique de Pic­cia­ni té­lé­phone à Ma­ri­nal­va pour s'en­qué­rir de cer­tains dé­tails sur l'af- faire. C'est le dé­but d'une tour­mente mé­dia­tique qui au­ra rai­son de la car­rière de Ma­ri­nal­va dans la «mo­bile».

Après la pu­bli­ca­tion du pre­mier ar­ticle pa­ru dans le jour­nal O dia dès le len­de­main de l’opé­ra­tion, les ap­pels se mul­ti­plient et Ma­ri­nal­va, tou­jours dans l'op­tique de mé­dia­ti­ser au maxi­mum le tra­vail for­cé, prend le temps de ré­pondre à tout le monde. Son fils lui trans­met alors un mes­sage lais­sé en son ab­sence: «Un as­sis­tant du mi­nistre du Tra­vail te de­mande d'ar­rê­ter de don­ner au­tant d'in­ter­views, il n'ap­pré­cie guère que tu ap­pa­raisses au­tant.» Dé­sap­poin­tée, elle ap­pelle sa su­pé­rieure, Ruth Vi­le­la, qui lui confirme qu'elle de­vrait le­ver le pied. Mais Ma­ri­nal­va re­fuse de faire pro­fil bas et donne une autre in­ter­view au Jor­nal na­cio­nal, le jour­nal té­lé­vi­sé du soir du ré­seau Glo­bo. Le su­jet ne pas­se­ra ja­mais à l'an­tenne.

Un autre re­por­tage dif­fu­sé en 2004 par le Jor­nal na­cio­nal cho­que­ra les 40 mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs réunis chaque soir de­vant la prin­ci­pale chaîne du pays. On y voit les ins­pec­teurs du tra­vail for­cé dé­cou­vrir le ca­davre d'un homme, le crâne dé­fon­cé à coups de bâ­ton. Se­lon Ma­ri­nal­va, il s’agit, hy­po­thèse ja­mais confir­mée, d’un meurtre per­pé­tré par un pro­prié­taire qui au­rait je­té le corps le long de la route pour ga­gner du temps afin de ca­cher des do­cu­ments et ses autres es­claves avant l'ar­ri­vée de la «mo­bile» sur ses terres. Mal­gré l’émo­tion sus­ci­tée par l’émis­sion, Ma­dame Li­ber­té sent bien qu’elle est lâ­chée par sa hié­rar­chie. Ruth Vi­le­va n'au­to­rise plus ses opé­ra­tions, ne lui parle plus et lui pro­pose une pro­mo­tion pour di­ri­ger la lutte contre le tra­vail des en­fants à Bra­si­lia, loin du Nor­deste. «J'ai fi­ni par ac­cep­ter en 2005, sa­chant par­fai­te­ment qu'on vou­lait m'éloi­gner sans faire de vagues, ex­plique-t-elle un peu triste. J'ai ap­pris plus tard que ma tête avait été mise à prix à cette époque. Donc, sans le sa­voir, ma hié­rar­chie m'a pro­ba­ble­ment sau­vé la vie.» Jorge Pic­cia­ni, lui, n'a ja­mais été in­quié­té et conti­nue d'exer­cer des res­pon­sa­bi­li­tés po­li­tiques.

A Bra­si­lia, Ma­ri­nal­va s'en­nuie et, en août 2015, dé­mis­sionne pour re­tour­ner là où elle a dé­bu­té sa car­rière et tra­vaille tou­jours au­jourd'hui. «Chaque fois que je croise d'an­ciens col­lègues, je leur de­mande si la barre des 60'000 li­bé­ra­tions a été fran­chie. La ré­ponse est tou­jours né­ga­tive, les chiffres stag­nent à quelques 53'000, se dé­sole-t-elle. Les fa­zen­dei­ros se sont adap­tés, ils tra­vaillent avec des plus pe­tits groupes d’es­claves qu'ils font tour­ner sur leurs terres. Quand les ins­pec­teurs débarquent, ils en trouvent 10 par-ci, 15 par-là, contre 150 à notre époque. Mais ce n'est pas parce qu'on dé­couvre beau­coup moins de tra­vailleurs for­cés que leur nombre a bais­sé.»

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