La va­lise à 1,5 mil­lion de dol­lars

Sept - - Paris Match -

Le 29 mars 1967 est une jour­née ca­pi­tale pour la fille de Sta­line. C’est sa des­ti­née qui se joue quand elle ren­contre deux avo­cats amé­ri­cains, Ed­ward Green­baum et Alan Sch­wartz, as­sis­tés de deux avo­cats suisses, Willy Stae­he­lin et Pe­ter Haf­ter, pour si­gner des do­cu­ments ju­ri­diques im­por­tants re­la­tifs à l’édi­tion de son ma­nus­crit et aux dé­marches pour être ac­cueillie dans un pays bien dis­po­sé à son en­contre. Seul Pe­ter Haf­ter, qui avait re­joint dans les an­nées 60 le ca­bi­net Stae­he­lin & Gie­zen­dan­ner, l’un des plus gros de Zu­rich de­ve­nu plus tard Lenz & Staeh­lin, a pu être contac­té, Willy Stae­he­lin étant dé­cé­dé. Pre­nant soin de ne di­vul­guer au­cune in­for­ma­tion qui, se­lon lui, pour­rait être «pro­té­gée», in­vo­quant le se­cret pro­fes­sion­nel, les dé­faillances de sa mé­moire et une do­cu­men­ta­tion la­cu­naire, l’avo­cat re­trai­té n’est pas en­tré dans les dé­tails: «J’ai ren­con­tré plu­sieurs fois Mme Al­li­louye­va en Suisse du­rant son sé­jour en 1967. Je l’ai vue une der­nière fois à Prin­ce­ton, aux Etats-Unis, en 1969 ou 1970. En­suite, nous n’avons plus eu que des échanges épis­to­laires. Après ma re­traite en 2009, et après la mort de Mme Al­li­louye­va en 2011, j’ai dé­truit tous mes dos­siers vieux de plus de dix ans, dont tous ceux qui la concer­naient. Je pen­sais que plus per­sonne ne s’in­té­res­se­rait à cette his­toire.» Pe­ter Haf­ter, connu par ailleurs pour avoir été l’or­fèvre en op­ti­mi­sa­tion fis­cale de quelques-unes des plus grosses for­tunes du monde (d’après l’af­faire des Off­shore Leaks ré­vé­lée en 2013), n’a pas da­van­tage sou­hai­té com­men­ter les do­cu­ments d’ar­chives que nous avons re­trou­vés, où son nom fi­gure pour­tant en toutes lettres en lien avec l’af­faire Svet­la­na ­Al­li­louye­va. Heu­reu­se­ment, grâce à un épais dos­sier dé­clas­si­fié en 2011 aux Ar­chives fé­dé­rales suisses, il est néan­moins pos­sible de re­cons­ti­tuer en grande par­tie le vo­let juridique de cette af­faire.

Deux jours avant la si­gna­ture de ces fa­meux do­cu­ments, le 27 mars 1967, le pro­fes­seur Ken­nan quitte la Suisse et re­joint les Etats-unis en pas­sant in­co­gni­to par Mi­lan. Il «briefe les avo­cats amé­ri­cains Green­baum et Sch­wartz qu’il croise à l’aé­ro­port de Mi­lan», note An­to­ni­no Jan­ner. Dans son autobiographie 13, Svet­la­na Al­li­louye­va rap­porte qu’à cette date du 27 mars, elle ren­contre dé­jà les avo­cats amé­ri­cains ve­nus de New York pour elle. Ils lui parlent de contrat d’édi­tion et des droits d’au­teur im­por­tants que rap­por­te­rait la pu­bli­ca­tion de son ma­nus­crit Vingt lettres à un ami. Le 29 mars a lieu la ren­contre dé­ci­sive entre Svet­la­na Al­li­louye­va et ses avo­cats amé­ri­cains et suisses. C’est une af­faire pri­vée, mais le Conseil fé­dé­ral a te­nu à don­ner ses ins­truc­tions à Jan­ner, qu’il est char­gé de faire res­pec­ter par les avo­cats, à sa­voir que Svet­la­na Al­li­louye­va a le droit de né­go­cier avec les édi­teurs de son choix et de si­gner les contrats qu’elle veut, à condi­tion que son livre ne soit pas pu­blié en Suisse et qu’au­cune pu­bli­ca­tion n’in­ter­vienne avant son dé­part de Suisse. Pour le reste, le Conseil fé­dé­ral s’en tient à la ligne dé­jà dé­fi­nie plus tôt: Svet­la­na Al­li­louye­va ne doit pas en­trer en contact avec la presse, au­cune pu­bli­ci­té pour le mo­ment. Elle ra­con­te­ra plus tard des dé­tails tru­cu­lents de cette soi­rée: «Nou­velle en­tre­vue. Cette fois, deux avo­cats suisses, William Ste­che­lin [sic] et Pe­ter Haf­ter y as­sistent. Comme les deux Amé­ri­cains, l’un est as­sez âgé, cor­pu­lent, pro­prié­taire de l’étude, l’autre – son jeune col­lègue. Je com­prends mieux les deux jeunes – Haf­ter et Sch­wartz – mais c’est quand même très com­pli­qué. Cette sorte d’ac­ti­vi­té n’existe pas en URSS et j’ai du mal à m’y faire. C’est une grande jour­née d’af­faires. Je signe di­vers do­cu­ments, re­met­tant entre les mains des ­avo­cats toutes les ques­tions concer­nant la pu­bli­ca­tion du livre, l’ar­gent, le vi­sa. Le livre va pa­raître dans de nom­breux pays, et son édi­teur amé­ri­cain se­ra Har­per & Row. Ce nom – comme ce­lui du tra­duc­teur – ne me dit rien […] Je me suis to­ta­le­ment li­vrée aux gens ve­nus à mon se­cours dans un mo­ment dif­fi­cile.» Con­crè­te­ment, Svet­la­na Al­li­louye­va a pa­ra­phé

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ce jour-là deux pro­cu­ra­tions confé­rant tout pou­voir, conjoin­te­ment et so­li­dai­re­ment, à ses avo­cats amé­ri­cains, Ed­ward S. Green­baum et Alan U. Sch­wartz. La pre­mière les au­to­rise à agir, né­go­cier, exé­cu­ter et mo­di­fier des contrats en son nom pour tout ce qui concerne la vente, la lo­ca­tion ou toute autre ex­ploi­ta­tion de tous les droits à tra­vers le monde de ses livres, ar­ticles ou autres do­cu­ments lit­té­raires écrits de sa main ou al­lant être pu­bliés dans les mé­dias, y com­pris, sans li­mi­ta­tion, les pa­ru­tions dans les livres, ma­ga­zines et quo­ti­diens, ain­si que tout ce qui touche à la pro­duc­tion au­dio­vi­suelle. Les avo­cats sont éga­le­ment au­to­ri­sés à col­lec­ter, sé­cu­ri­ser, dé­po­ser, in­ves­tir et payer des sommes à cet ef­fet. Cette pro­cu­ra­tion fi­gure dans The Fa­ra­way Mu­sic que Svet­la­na Al­li­louye­va a écrit une ving­taine d’an­nées après les faits, où elle re­trace le che­mi­ne­ment de son ma­nus­crit et re­pro­duit les do­cu­ments ju­ri­diques es­sen­tiels. La deuxième pro­cu­ra­tion donne aux avo­cats le droit de s’occuper des as­pects ju­ri­diques de sa mi­gra­tion dans un pays qui vou­dra bien l’ac­cueillir. A prio­ri, les Etats-unis. Mais, comme le note An­to­ni­no ­Jan­ner, ce n’est que «dans les jours qui suivent, [qu’]elle re­çoit en­fin un nou­veau vi­sa de non-im­mi­grant dans son pas­se­port russe en­core va­lable […] et l’as­su­rance qu’elle pour­ra dé­ci­der si, et pour com­bien de temps elle veut res­ter aux USA.»

Du­rant cette même soi­rée du 29 mars 1967, il est aus­si ques­tion des der­nières vo­lon­tés de la fille de Sta­line. Il ne s’agit que d’une dis­cus­sion, car la ré­dac­tion de son tes­ta­ment se dé­rou­le­ra en ­plu­sieurs phases. Le len­de­main, elle fait par­ve­nir aux avo­cats un brouillon ré­di­gé de sa main dont une co­pie est aus­si­tôt en­voyée aux au­to­ri­tés suisses par le bu­reau d’avo­cats Stae­he­lin & Gie­zen­dan­ner. Sur la base de ce brouillon, un acte juridique est ré­di­gé dont l’avo­cat suisse Pe­ter Haf­ter en­voie co­pie à An­to­ni­no ­Jan­ner, le 5 avril 1967. Svet­la­na Al­li­louye­va si­gne­ra le do­cu­ment lé­gal dans les jours qui suivent. Il sub­siste, dans les Ar­chives fé­dé­rales suisses, le masque de cet acte sans les si­gna­tures. Le tes­ta­ment in­dique que Svet­la­na Al­li­louye­va lè­gue­ra 25% de sa for­tune à parts égales à ses deux en­fants res­tés en URSS, 25% à Su­resh Singh ( le frère de son dé­funt ma­ri ­Bra­jesh Singh), et 50% à un trust «cha­ri­table» des­ti­né à pour­suivre l’oeuvre ca­ri­ta­tive de son époux en Inde. La fon­da­tion de­vra s’ap­pe­ler «Bra­jesh Singh Me­mo­rial Fund», elle dé­pen­dra des lois in­diennes et se­ra ad­mi­nis­trée par Su­resh Singh. Les re­ve­nus qui pro­vien­dront de la pu­bli­ca­tion de son livre et d’autres ou­vrages sont in­clus dans la for­tune à lé­guer à la fon­da­tion.

Si la ques­tion fi­nan­cière évo­quée dans le tes­ta­ment est liée aux droits d’au­teur, de quelles res­sources fi­nan­cières dis­pose la Russe de­puis sa fuite D’URSS? Qui paie les frais de son sé­jour en Suisse? Ses vols en avion de­puis Del­hi jus­qu’à Genève? L’es­cale à Rome? Qui paie­ra son vol vers les Etats-Unis? Les do­cu­ments à dis­po­si­tion montrent que les Amé­ri­cains ont avan­cé l’ar­gent pour ses dé­pla­ce­ments en avion. «Au­tant que nous le sa­chions, son voyage de New Del­hi à Rome a été payé par les Amé­ri­cains, écrit le 20 juin 1967 An­to­ni­no Jan­ner à l’am­bas­sa­deur de Suisse à Mos­cou qui lui po­sait la ques­tion. Ils lui ont aus­si avan­cé de l’ar­gent de poche, avec le­quel elle a pu vivre en Suisse, au dé­but. Avant de par­tir pour les Etats-unis, elle a bé­né­fi­cié d’un acompte sur ses droits d’au­teur, qui lui a per­mis non seule­ment de fi­nan­cer son sé­jour en Suisse mais éga­le­ment de rem­bour­ser ses dettes au­près des Amé­ri­cains.» En Suisse, «tous les frais d’as­sis­tance sont pris en charge par le Dé­par­te­ment [po­li­tique fé­dé­ral] se­lon la tra­di­tion des bons of­fices», tan­dis que les frais d’hé­ber­ge­ment et les dé­penses per­son­nelles sont à la charge de la trans­fuge, comme en té­moigne une lettre d’an­to­ni­no Jan­ner à ­l’avo­cat Stae­he­lin à pro­pos d’une fac­ture pré­sen­tée par la Sû­re­té fri­bour­geoise. Mais de quelle ma­nière rem­bourse-t-elle ces frais?

Plus énig­ma­tique est cette lettre que l’avo­cat amé­ri­cain Ed­ward Green­baum adresse le 4 avril 1967 au fonc­tion­naire fé­dé­ral An­to­ni­no Jan­ner: «Nous es­pé­rons que son compte à la Zu­rich Bank se­ra ou­vert et que vous pour­rez vous en ser­vir comme

elle l’a or­don­né.» Ain­si, Svet­la­na Al­li­louye­va bé­né­fi­ciait- elle d’un compte ou­vert à la Zu­rich Bank au dé­but du mois d’avril 1967. Mais de quel ar­gent s’agit-il? Quand et comment est-il ar­ri­vé en Suisse? La Zu­rich Bank évo­quée dans la lettre d’avo­cat con­ser­vée aux Ar­chives fé­dé­rales suisses est-elle la Zu­rich Bank In­ter­na­tio­nal Li­mi­ted dont le siège se trouve dans l’île bri­tan­nique de Man, un paradis fis­cal? Fer­mée aux nou­veaux clients «pour des rai­sons de stra­té­gie com­mer­ciale», elle fait par­tie du groupe d’as­su­rances Zu­rich In­su­rance Group fon­dé à Zu­rich en 1872. Ce mys­té­rieux compte est à nou­veau men­tion­né par An­to­ni­no Jan­ner dans une lettre à l’avo­cat Pe­ter Haf­ter, le 10 avril, dans la­quelle il in­dique avoir ap­por­té à Svet­la­na Al­li­louye­va une ma­chine à écrire Hermes-baby. «Votre cliente est d’ac­cord que Fr. 100.- lui se­ront im­pu­tés à charge pour son uti­li­sa­tion. Elle est au cou­rant qu’un compte ­[ban­caire] est main­te­nant dis­po­nible. Elle n’a ce­pen­dant pas be­soin d’y tou­cher pour le mo­ment, car elle dis­pose en­core de moyens suf­fi­sants.» Dans cette même lettre, Jan­ner, qui avait payé les frais de té­lé­phone et de télégrammes liés aux né­go­cia­tions avec les avo­cats amé­ri­cains, de­mande à Pe­ter Haf­ter de les lui rem­bour­ser sur son compte per­son­nel, ajou­tant que «ces frais peuvent éga­le­ment être rem­bour­sés par le biais du compte de votre cliente».

Or c’est seule­ment le 20 avril 1967 que ­Svet­la­na Al­li­louye­va re­çoit une grosse somme d’ar­gent en échange de ses droits d’au­teur pour son ma­nus­crit Vingt lettres à un ami. Certes ses avo­cats amé­ri­cains ont conclu un ac­cord de prin­cipe ( me­mo­ran­dum of ­agree­ment) entre la mai­son d’édi­tion new-yor­kaise Har­per & Row et une société nom­mée Pa­tien­tia Es­ta­blish­ment, sise à Va­duz (Liech­ten­stein), co­pro­prié­té des avo­cats amé­ri­cains Green­baum et Sch­wartz. Dans le do­cu­ment du 14 avril qui l’at­teste, ­Pa­tien­tia est dé­crite comme dé­ten­trice de tous les droits dans le monde en­tier sur le ma­nus­crit de ­Svet­la­na ­Al­li­louye­va, dont elle vend une par­tie à l’édi­teur Har­per & Row, à sa­voir ceux qui au­to­risent la pu­bli­ca­tion en an­glais de l’oeuvre sur le ter­ri­toire des Etats-unis et le do­mi­nion du Ca­na­da, sous cer­taines condi­tions. Ce­pen­dant, le 20 avril 1967 ap­pa­raît dans des do­cu­ments lé­gaux le nom d’une autre société: Co­pex Es­ta­blish­ment, sise éga­le­ment à Va­duz. Se­lon ces do­cu­ments, Svet­la­na ­Al­li­louye­va cède à la société Co­pex ses droits d’au­teur, sans li­mi­ta­tion. En contre­par­tie, elle re­çoit 1,5 mil­lion de ­dol­lars de la ma­nière sui­vante: un acompte de 73’875 dol­lars lui est ver­sé comp­tant le jour même – sur le compte de la Zu­rich Bank? – le solde de 1,426 mil­lion et des pous­sières lui est payé cash en billets de banque «dé­li­vrés le jour même».

Ce jon­glage entre les so­cié­tés Pa­tien­tia et Co­pex ain­si que les di­verses formes de paie­ment tra­hissent, de toute évi­dence, un ha­bile mon­tage fi­nan­cier des­ti­né «à pro­té­ger Svet­la­na du fisc amé­ri­cain» 15, se­lon sa bio­graphe Mar­tha Schad. Au de­meu­rant, le contrat com­mer­cial pour la pu­bli­ca­tion du ma­nus­crit n’a été conclu que le 29 sep­tembre 1967, soit trois jours avant la sor­tie of­fi­cielle de Vingt lettres à un ami. Une clause de ce nou­veau contrat conclu entre l’édi­teur Har­per & Row et la société Co­pex in­dique que le mé­mo­ran­dum du 14 avril entre la société Pa­tien­tia et l’édi­teur Har­per & Row doit être consi­dé­ré comme en fai­sant par­tie et que Co­pex doit dans tous les cas être sub­sti­tué à Pa­tien­tia. Il est éga­le­ment sti­pu­lé que Co­pex a dé­li­vré le ma­nus­crit ori­gi­nal com­plet en russe de Al­li­louye­va à l’édi­teur Har­per & Row, qu’il a été tra­duit en an­glais par Pris­cil­la John­son-Mcmillan, et que le ma­nus­crit ain­si que la tra­duc­tion ont été ap­prou­vés conjoin­te­ment par Co­pex et Har­per & Row… La fille de Sta­line, en ver­tu de la pro­cu­ra­tion si­gnée et des droits cé­dés, n’a de toute fa­çon plus rien à dire. Ce qu’elle re­pro­che­ra plus tard à ses avo­cats, c’est de ne pas lui avoir ex­pli­qué clai­re­ment les consé­quences de ses si­gna­tures.

Dans The Fa­ra­way Mu­sic, Svet­la­na Al­li­louye­va se livre à plu­sieurs confidences in­tri­gantes concer­nant le pro­ces­sus juridique lan­cé au prin­temps 1967. ­Ain­si note-t-elle à pro­pos du contrat du 29 sep­tembre 1967: «A mes nom­breuses ques­tions: “Qu’est-ce que Co­pex”, mes avo­cats ont ré­pon­du: “Co­pex – c’est vous”. Cette ré­ponse a ren­du l’en­semble du ­pro­ces­sus en­core

plus in­com­pré­hen­sible pour moi.» «En si­gnant les pa­piers de la Co­pex, rap­porte sa bio­graphe Mar­tha Schad, elle vou­lut sa­voir s’il s’agis­sait de l’à-va­loir de l’édi­teur. Le si­lence se fit im­mé­dia­te­ment. L’avo­cat suisse Wil­helm Stae­he­lin ré­pon­dit en riant: “Oui, vous pou­vez le voir comme un à-va­loir”» Bien plus, la fille de Sta­line au­rait af­fir­mé à Mar­tha Schad, qui l’a ren­con­trée en 2004: «Les avo­cats ne m’ont pas ex­pli­qué la si­gni­fi­ca­tion de ces pre­miers ac­cords.» Svet­la­na Al­li­louye­va af­firme aus­si n’avoir pu ré­cu­pé­rer les ori­gi­naux des contrats qu’elle avait si­gnés en 1967 qu’en 1979 au­près de la firme Green­baum, Wolff & Ernst, sur l’in­sis­tance d’un autre avo­cat «qui vou­lait en sa­voir plus sur l’as­pect juridique de la sor­tie de mes livres». Et en­core: «En réa­li­té, le ma­nus­crit a été re­mis à l’édi­teur Har­per & Row et à la tra­duc­trice pour le tra­vailler dé­jà en mars 1967. L’en­re­gis­tre­ment of­fi­ciel a sui­vi beau­coup plus tard, peut-être à la de­mande du re­pré­sen­tant de Co­pex (des avo­cats suisses). A New York, Green­baum, Wolff & Ernst ont sim­ple­ment re­mis le ma­nus­crit à leur client l’édi­teur Har­per & Row. L’éta­blis­se­ment Co­pex res­ta quelque “écran” mys­té­rieux, exis­tant seule­ment sur le pa­pier.»

Le plus éton­nant est ce que Svet­la­na ­Al­li­louye­va dé­clare le 20 avril 1967 à pro­pos du ver­se­ment de 1,5 mil­lion de dol­lars contre la ces­sion de ses droits d’au­teur à Co­pex: «Per­sonne ne m’a ja­mais «payée» et je n’ai ja­mais su où étaient pas­sés ces billets de banque que l’on m’a mon­trés (dans une va­lise) avant de les es­ca­mo­ter. Je suis res­tée com­plè­te­ment sans ar­gent jus­qu’en mai 1967, lorsque j’étais dé­jà aux Etats-unis, à Long Is­land. Per­sonne ne m’a ja­mais ren­du de comptes à ce su­jet. Qui a dé­pen­sé l’ar­gent en mon nom, et pour quel usage, je n’en sais rien. Mais je ne l’ai pas dé­pen­sé moi-même et ne l’ai pas vu. Confor­mé­ment à la pro­cu­ra­tion, tout l’ar­gent était dans les mains des avo­cats.» Qu’est deve

16 nue cette va­lise rem­plie de billets? Ac­ces­soi­re­ment, Fran­çois-dominique Blancpain, le fils de Claude et Ber­trande Blancpain, nous a par­lé d’une va­lise ap­par­te­nant à la Russe res­tée dans leur ma­noir pen­dant quelques jours avant d’être ré­cu­pé­rée par un avo­cat suisse. Etaient-ce des ef­fets per­son­nels de Svet­la­na Al­li­louye­va? Ou autre chose? L’avo­cat Pe­ter Haf­ter ne se sou­vient pas ou ne sou­haite pas ré­pondre... Un do­cu­ment de la Sû­re­té fri­bour­geoise in­dique en tout cas qu’une vi­site a bel et bien été ef­fec­tuée le 20 avril avec un ins­pec­teur de po­lice au ­do­mi­cile des Blancpain. Une vi­site en lien avec la fille de ­Sta­line, puis­qu’un dé­pla­ce­ment en voi­ture a été fac­tu­ré en ce sens. Mais le 20 avril, veille du dé­part de Svet­la­na Al­li­louye­va pour les Etats-unis de­puis l’aé­ro­port de Klo­ten, celle-ci de­vait dé­jà se trou­ver à Zu­rich, pro­ba­ble­ment hé­ber­gée dans la mai­son de l’avo­cat suisse Willy Stae­he­lin, comme nous l’a rap­por­té un té­moin et comme semble l’in­di­quer une lettre de l’avo­cat qui lui a été adres­sée le 19 mai 1967: You know that our gues­troom is al­ways rea­dy for you.

Se­lon d’autres sources ayant tra­vaillé sur cette af­faire, la Co­pex était une forme de «trust» n’exis­tant pas en Suisse, une société boîte aux lettres uti­li­sée pour les opé­ra­tions d’éco­no­mie d’im­pôts (en clair, pour l’op­ti­mi­sa­tion fis­cale, ndlr). Cette struc­ture, conçue et fon­dée par les avo­cats amé­ri­cains ai­dés des Suisses, ne dis­po­sait d’au­cun fonds propre jus­qu’à ce qu’un im­por­tant ver­se­ment re­la­tif aux droits d’au­teur de Svet­la­na Al­li­louye­va soit ef­fec­tué sur son compte, vrai­sem­bla­ble­ment par le tru­che­ment de l’édi­teur Har­per & Row. Une opé­ra­tion ap­pa­rem­ment su­per­vi­sée par le di­plo­mate amé­ri­cain George F. Ken­nan. La plus grande par­tie de cette somme a été trans­fé­rée aux Etats-unis au bé­né­fice de Svet­la­na Al­li­louye­va, le reste étant des­ti­né à payer ses frais de sé­jour en Suisse et à rem­bour­ser les avances oc­troyées par les Amé­ri­cains. Qui a ré­cep­tion­né l’ar­gent aux Etats-unis? ­Svet­la­na Al­li­louye­va elle-même ou l’une de ses fon­da­tions ca­ri­ta­tives? La Bra­jesh Singh Me­mo­rial Fund ou ­l’al­li­luye­va Cha­ri­ty Trust qu’elle a créée peu après son ar­ri­vée aux Etats-unis?

Svet­la­na Al­li­louye­va n’a ja­mais confir­mé la ver­sion du paie­ment de 1,5 mil­lion de dol­lars de la part de Har­per & Row. Lors d’une conver­sa­tion avec l’au­teur et es­sayiste bri­tan­nique Ro­sa­mond Ri­chard­son

à Londres dans les an­nées 1990, elle s’in­ter­ro­geait en­core: «Je ne sais tou­jours pas qui a payé, en 1967, le mil­lion de mon pre­mier livre. Peut-être étaitce la CIA. L’édi­teur n’a pas ré­glé cette somme, mes avo­cats non plus; qui donc, alors?» Sa bio­graphe

17 sou­ligne qu’il est étrange que Svet­la­na ­Al­li­louye­va ne se sou­vienne plus d’au­cun ver­se­ment, d’au­tant plus que tous les contrats sont re­pro­duits dans The Fa­ra­way Mu­sic: «On sait donc […] qu’elle re­çut, à Fri­bourg, 1,426’125 mil­lion de dol­lars en li­quide, dans une va­lise que ses avo­cats ré­cu­pé­rèrent bien vite. […] Svet­la­na tou­cha par la suite d’autres grosses sommes d’ar­gent: entre autres, 225’ 000 dol­lars de Har­per & Row pour les droits du livre; 320’000 dol­lars du Livre du mois; 120’000 dol­lars du Spie­gel pour les droits de pré­pu­bli­ca­tion; 225’000 dol­lars du New York Times; 375’000 dol­lars de Life; 205’000 dol­lars de l’édi­teur Fritz Mol­den pour les droits al­le­mands… En dé­fi­ni­tive, elle re­çut un to­tal re­cord de plus de 3 mil­lions de dol­lars.»

Mais où est pas­sé cet ar­gent? Ce qui est cer­tain, c’est que Svet­la­na Al­li­louye­va, d’après son tes­ta­ment, avait l’in­ten­tion de lé­guer une grande par­tie de sa for­tune à la Fon­da­tion Bra­jesh Singh ­Me­mo­rial Fund. Les re­cettes de son livre Vingt lettres à un ami et de ses ou­vrages sui­vants al­lèrent tous à cette fon­da­tion. Au fil du temps, plu­sieurs per­sonnes se sont in­quié­tées du fait qu’elle sem­blait lui ver­ser trop d’ar­gent. Une autre thèse vou­drait que s’agis­sant ef­fec­ti­ve­ment d’une «op­ti­mi­sa­tion fis­cale» via des so­cié­tés-écrans afin d’échap­per au fisc, Svet­la­na ­Al­li­louye­va avait in­té­rêt à ne pas se rap­pe­ler comment de telles sommes lui avaient été ver­sées, même si elle ne dé­ci­da pas elle-même de telles opé­ra­tions fi­nan­cières dont elle igno­rait par­fai­te­ment les sub­ti­li­tés. Sa gé­né­ro­si­té ne fait d’ailleurs au­cun doute. Au mois d’oc­tobre 1967, la Pitts­burgh Post-­ga­zette ré­vèle que l’ar­gent rap­por­té par son livre Vingt lettres à un ami lui a per­mis de faire lar­ge­ment oeuvre de cha­ri­té: 250’000 dol­lars à un hô­pi­tal de Ka­la­kan­kar, 50’000 dol­lars à la Tol­stoy Foun­da­tion à New York, 10’000 dol­lars à une fon­da­tion pour les en­fants russes à Pa­ris et 10’000 dol­lars à une autre ins­ti­tu­tion du même type à New York… La Suisse n’est pas ou­bliée: elle offre 10’ 000 dol­lars au Vil­lage Pes­ta­loz­zi ( La Li­ber­té, le 3 juillet 1967).

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