L’im­passe

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Nous ne sommes plus en crise. Nous nous trou­vons dans une im­passe. Dans une im­passe, il n’y a pas d’is­sue. Que faire ? Rien. Se de­man­der comment on en est ar­ri­vé là. Il s’agit plu­tôt de sa­voir si nous étions en me­sure d’échouer autre part qu’ici. Nous ne pou­vons pas dire que ce n’est pas de notre faute, nous sommes to­ta­le­ment res­pon­sables de ce qui nous ar­rive. De­puis le dé­but, nous avons eu tout faux. Nous n’avons ja­mais par­ta­gé une vi­sion à long terme pour un pays à construire, mais ar­ran­gé de pe­tites com­bines entre des tri­bus ma­fieuses pour se par­ta­ger les res­sources col­lec­tives. Nous n’avons ja­mais agi pour l’in­té­rêt com­mun, mais cha­cun pour ses propres in­té­rêts, à tous les ni­veaux. Col­lec­ti­ve­ment, nous sommes nuls, in­di­vi­duel­le­ment nous ne pou­vons rien faire, à part nous plaindre puis ren­trer dans les rangs et suivre le cou­rant. En éco­no­mie, nous avons créé une illu­sion éco­no­mique. Il s’agit d’une crois­sance ar­ti­fi­cielle, do­pée par la dette et ba­sée sur la spé­cu­la­tion, non pas sur l’in­ves­tis­se­ment, sur la consom­ma­tion et non pas sur la pro­duc­tion, sur un pou­voir d’achat gé­né­ré par le cré­dit et non pas sur la créa­tion de ri­chesses. La spé­cu­la­tion, la consom­ma­tion et l’en­det­te­ment, mis à la sauce de la cor­rup­tion, pro­duisent un mé­lange ex­plo­sif. Sur­tout quand les mé­dias, to­ta­le­ment in­féo­dés au pou­voir, s’in­gé­nient à nous abru­tir. De­puis le dé­but, nous n’avons pas cher­ché à par­ta­ger une iden­ti­té na­tio­nale. Nous étions très fiers de notre di­ver­si­té. Nous nous men­tions et nous men­tions aux autres parce que nous n’avions pas le cou­rage d’af­fron­ter nos dif­fé­rences et de tis­ser des liens qui nous ras­semblent. Nous avons ap­pe­lé notre men­songe mul­ti­con­fes­sion­na­lisme ou mul­ti­cul­tu­ra­lisme et nous l’avons éri­gé en marque dé­po­sée. Di­ver­si­té des cul­tures alors que ce qui nous lie c’est l’in­cul­ture, l’in­cul­ture dans toute sa splen­deur, la di­ver­si­té de l’in­cul­ture qui dé­lie les liens et nous ra­baisse dans la pla­ti­tude. Ce qui nous a liés, c’est l’ab­sence d’un lien. Sauf l’ar­gent. L’ar­gent vo­lé, l’ar­gent de la cor­rup­tion, des cor­rom­pus et des cor­rup­teurs, nous autres. L’ar­gent aux mul­tiples vi­sages, l’ar­gent po­li­tique, l’ar­gent cri­mi­nel, l’ar­gent des dic­ta­tures dé­chues, l’ar­gent blan­chi, l’ar­gent noir­ci, l’ar­gent qui se dé­verse, achète nos voix et brade notre di­gni­té hu­maine. L’ar­gent des dé­chets, de la pour­ri­ture qui se ré­pand aus­si­tôt qu’on sort de l’aé­ro­port de Bey­routh en ren­trant au Li­ban. Quand cet ar­gent est ve­nu à man­quer, nous avons com­men­cé à sen­tir la pré­ca­ri­té de notre si­tua­tion et nous sommes de­ve­nus comme de vieilles au­tos tam­pon­neuses qui s’en­tre­choquent sur une es­pla­nade dé­vas­tée pour faire le spec­tacle. Or faire le spec­tacle n’est pas faire l’éco­no­mie. Et cha­cun de nous s’est re­trou­vé seul, en train d’ajus­ter un cos­tume de­ve­nu trop grand pour lui. Le dés­équi­libre du sys­tème main­te­nu en équi­libre à coup de trans­ferts d’ar­gent et de ca­deaux gra­tuits aux banques et aux po­li­tiques a re­trou­vé son dés­équi­libre : ceux qui mo­no­po­lisent la ri­chesse ont sen­ti l’op­por­tu­ni­té qui s’éloigne et ceux qui paient de leurs vies pour faire vivre le sys­tème se sont re­trou­vés dans l’im­pos­si­bi­li­té de payer da­van­tage.

Et chaque tri­bu confes­sion­nelle s’est re­tour­née vers son propre trou­peau, les uns font la guerre en Sy­rie, d’autres es­saient de se dé­mar­quer de leur propre in­té­grisme et d’autres se ré­fu­gient chez leurs saints et dans les mi­racles. Tant de fuites en avant avec un re­gard bra­qué sur le ré­tro­vi­seur et un re­tour pour ido­lâ­trer les mar­tyrs et les hé­ros du siècle der­nier tant le spec­tacle des vi­vants est de­ve­nu af­fli­geant. De­puis le dé­but, nous avons ins­tau­ré une po­li­tique de bri­gands qui se sont spé­cia­li­sés dans le pillage des res­sources au nom de la re­cons­truc­tion, de la ré­forme et du dé­ve­lop­pe­ment. La sé­rie de scan­dales dans tous les sec­teurs est de­ve­nue un long-mé­trage pour di­ver­tir la masse. On achète des ter­rains à des prix dé­ri­soires puis on fait pas­ser une au­to­route pour faire aug­men­ter le prix des ac­tifs im­mo­bi­liers pour vendre des par­celles de bé­tons en­ve­lop­pées en rêves. Le bé­ton de­vient le rêve et le rêve de­vient bé­ton, aus­si lourd à por­ter que le poids des in­té­rêts à payer. Ce qu’on au­rait dû se pro­cu­rer, c’est moins de bé­ton, mais plus de rêve.

Puis pour re­cons­truire la ca­pi­tale, on dé­mo­lit la ban­lieue. Pour dé­mo­lir une ré­gion, quoi de mieux que d’ins­tal­ler un dé­po­toir de dé­chets à son en­trée. Et puis obs­truer l’ac­cès à la ca­pi­tale en gé­né­rant ar­ti­fi­ciel­le­ment des em­bou­teillages monstres pour rendre les ter­rains in­ac­ces­sibles et rares, ce qui fait aug­men­ter leur prix. On y dé­ve­loppe alors des pro­jets im­mo­bi­liers qui sont en réa­li­té au­tant de comptes ban­caires dé­con­nec­tés de la réa­li­té éco­no­mique. C’est ain­si que se construit une ville à vendre plu­tôt qu’une ville à vivre.

De­puis le dé­but, nos re­la­tions sont ba­sées sur le pou­voir et non pas sur le droit, sur la do­mi­na­tion et non pas sur la loi, sur la sou­mis­sion et non pas sur l’éga­li­té et la di­gni­té des hommes. Nous n’avons pas cher­ché à édi­fier des ins­ti­tu­tions, mais nous avons éle­vé le culte de la per­son­na­li­té en dogme su­prême; un homme dans un État, un État dans un homme, ce qui se tra­duit par l’état c’est lui, nous avons dé­po­sé notre di­gni­té dans les ves­tiaires et nous nous sommes dra­pés d’idées pré­con­çues, de pré­ju­gés et de slo­gans vides. Au mieux, nous nous sommes com­por­tés comme des cour­ti­sans, au pire, comme moins que des hommes. Et notre pays est de­ve­nu le pays où rien ne se passe, où chaque jour n’est qu’une ré­pé­ti­tion en­nuyeuse du jour pré­cé­dent.

Nous avons fait le choix de l’in­cul­ture et de l’igno­rance au dé­tri­ment de la vraie culture, et nous avons mis sur un pied d’éga­li­té les mé­diocres et les ta­len­tueux. Nous n’avons pas éta­bli des normes et des stan­dards de qua­li­té et de dif­fé­ren­tia­tion, tous se valent, les bons et les mau­vais, les mau­vais mieux que les bons, les der­niers sont les pre­miers et les pre­miers sont éjec­tés de­hors, à la re­cherche de leur des­tin ; adieu Li­ban. Ceux qui res­tent croient rem­plir un vide dé­jà rem­pli par le vide. Un vide dans le­quel la mu­sique est un bruit, l’art une lai­deur mar­chan­di­sée, la po­li­tique une ma­ni­pu­la­tion et une rente, l’éco­no­mie des trans­ferts ban­caires, la na­ture une vieille femme dé­fi­gu­rée par des pseu­do­mé­de­cins es­thé­tiques, les femmes des créa­tures pro­gram­mées pour consom­mer, les jeunes des pro­duits à ex­por­ter en échange de voi­tures et les vieux les re­buts de la so­cié­té. L’état, quant à lui, ne sert plus qu’à pla­cer des dettes afin de payer tous ceux qu’on y place pour ne pas tra­vailler. Heu­reu­se­ment, nous disent-ils, vous ne payez pas d’im­pôts. Et ce n’est pas vrai. En plus des im­pôts et taxes di­rects et in­di­rects dont nous nous ac­quit­tons, ils ont trou­vé d’autres noms aux im­pôts que nous payons, ce sont les frais de gar­de­rie, les frais sco­laires, les frais uni­ver­si­taires, les frais de trans­port, les frais mé­di­caux, les fac­tures té­lé­pho­niques, les fac­tures d’eau et d’élec­tri­ci­té, les droits d’en­trée à la plage, les pots-de-vin, les com­mis­sions, les in­té­rêts des dettes, les ca­deaux aux banques, les sur­coûts de la cor­rup­tion. Nous payons les im­pôts les plus éle­vés au monde sans nous en rendre compte. Pour ce­la, nous avons été sur­pris quand notre pou­voir d’achat et notre épargne ont dis­pa­ru.

Et chaque se­maine, nous avons droit au sou­rire lisse et au rire pro­non­cé du pré­sen­ta­teur ve­dette à la té­lé qui an­nonce la pa­role des gens. La pa­role des gens ? De quels gens? Plu­tôt la pa­role des banques et celle de la féo­da­li­té po­li­tique. Celles des po­li­ti­ciens de la pre­mière ca­té­go­rie car il y a des ca­té­go­ries chez les po­li­ti­ciens aus­si, les chefs des clans et tous les autres, ceux qui se croient chefs, jus­qu’au jour où ils se re­trouvent rien du tout. La pa­role des gens, elle, a été confis­quée dès le dé­but. Au com­men­ce­ment, nous nous sommes tus parce que nous nous sommes ef­for­cés de croire au prin­temps li­ba­nais. Puis nous avons conti­nué à nous taire parce que nous avons eu peur. Notre si­lence se pro­longe jus­qu’au­jourd’hui parce que nous avons conscience que par­ler est de­ve­nu in­utile. Nous sommes comme des équi­li­bristes ama­teurs qui marchent sur une corde raide. Nous sa­vons que nous al­lons tom­ber, mais nous es­sayons de faire du­rer notre nu­mé­ro un peu plus.

Notre ci­vi­li­sa­tion res­semble au­jourd’hui à la gre­nouille dans une mar­mite d’eau qui ne sait pas qu’elle était cuite. Si vous faites bouillir une so­cié­té à l’eau tiède de la cor­rup­tion et vous faites chauf­fer l’eau gra­duel­le­ment en y ajou­tant la re­li­gion, la confes­sion, l’in­cul­ture, l’igno­rance, l’in­éga­li­té, la pau­vre­té, l’im­pu­ni­té, l’ir­res­pon­sa­bi­li­té, l’en­det­te­ment, l’im­mi­gra­tion in­con­trô­lée, l’ar­ro­gance et la pe­ti­tesse, cette so­cié­té, af­fai­blie et ré­si­gnée, va fi­nir par cuire et mou­rir sans ja­mais sa­voir pour­quoi et comment.

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