Les “fron­tières du coeur” d’er­do­gan hé­rissent ses voi­sins

Le Temps (Tunisia) - - Kiosque International -

En re­ven­di­quant de ma­nière très émo­tion­nelle l’hé­ri­tage ot­to­man, le pré­sident turc s’est at­ti­ré l’ire de tous ses voi­sins, de l’irak à la Bul­ga­rie en pas­sant par la Grèce La po­li­tique de “zé­ro pro­blème avec les voi­sins” (Komşu­lar­la Sıfır So­run Po­li­ti­kası), éri­gée en doc­trine par L’AKP, le par­ti au pou­voir en Tur­quie de­puis bien­tôt quinze ans, semble avoir vé­cu. Dans une sé­rie de dé­cla­ra­tions, le pré­sident Re­cep Er­do­gan a réus­si à se mettre à dos pra­ti­que­ment tous ses voi­sins. Et pour cause : le chef de l’etat turc a re­mis en cause le trai­té de Lau­sanne de 1923 – fon­da­teur de l’etat turc mo­derne – et évo­qué une géo­gra­phie du “coeur”, très dif­fé­rente de la géo­gra­phie po­li­tique de la ré­gion, dans la­quelle les îles grecques, mais aus­si des lo­ca­li­tés aus­si éloi­gnées que Mos­soul, Alep et Kard­ja­li, en Bul­ga­rie, fai­saient par­tie d’une même en­ti­té, l’em­pire ot­to­man. Dans un dis­cours pro­non­cé fin sep­tembre de­vant des élus lo­caux à Is­tan­bul, Re­cep Er­do­gan s’est tout d’abord at­ti­ré l’ire de la Grèce, par­lant avec re­gret de la perte des îles de la mer Egée si­tuées “à por­tée de voix” et qui abritent des “sanc­tuaires et des mos­quées”turques. Des “dé­cla­ra­tions sul­fu­reuses” dont le di­ri­geant turc a“l’ha­bi­tude”, a dé­non­cé sur Skai TV le mi­nistre des Af­faires étran­gères d’athènes, Ni­kos Xy­da­kis. Les au­to­ri­tés grecques ont aus­si fer­me­ment dé­non­cé la re­mise en cause du trai­té de Lau­sanne, un ac­cord qui fixe les fron­tières de la Tur­quie mo­derne et est au­jourd’hui consi­dé­ré comme fon­da­teur de la sta­bi­li­té dans les Bal­kans. Ce­la n’a pas em­pê­ché Re­cep Er­do­gan d’en re­mettre une couche deux se­maines plus tard, à Rize, au bord de la mer Noire, où il a évo­qué avec émo­tion ces “fron­tières du coeur” des Turcs. “On nous de­mande pour­quoi on s’in­té­resse à l’irak et à la Sy­rie, à l’ukraine, à la Géor­gie et à la Cri­mée, à l’azer­baïd­jan et au Ka­ra­bakh [ré­gion dis­pu­tée par Ere­van et Ba­kou], aux Bal­kans et à l’afrique du Nord. Mais ces pays ne nous sont pas étran­gers. Com­ment faire la dif­fé­rence entre Rize et Ba­tou­mi [en Géor­gie]. Com­ment évo­quer Edirne sans par­ler de Thes­sa­lo­nique et Kard­ja­li [en Bul­ga­rie] ? Com­ment ne pas ad­mettre que Ga­zian­tep, Alep, Mar­din, Syrte et Mos­soul ne sont pas liés ? De Ha­tay au Ma­roc, vous trou­ve­rez les traces de nos an­cêtres. C’est la même chose en Th­race [ré­gion à che­val entre la Tur­quie, la Grèce et la Bul­ga­rie] et en Eu­rope de l’est.” Pi­qués au vif, les Grecs ont été là aus­si les pre­miers à ré­agir en dé­non­çant des pro­pos “pro­vo­ca­teurs et qui me­nacent la sta­bi­li­té ré­gio­nale”, se­lon le quo­ti­dien­ka­thi­me­ri­ni. En Bul­ga­rie, les pro­pos de Re­cep Er­do­gan ont éga­le­ment été très com­men­tés, l’op­po­si­tion re­gret­tant que les au­to­ri­tés ne fassent pas preuve de la même fer­me­té que les voi­sins grecs. “Je ne suis pas en me­sure de com­men­ter les fron­tières du coeur de Mon­sieur Er­do­gan. En re­vanche, nous pour­rions nous in­quié­ter de ce que ces der­nières ne coïn­cident d’au­cune ma­nière avec celles de la Ré­pu­blique de Tur­quie”, a ré­agi le mi­nistre des Af­faires étran­gères Da­niel Mi­tov qui a de­man­dé à ses ser­vices d’ana­ly­ser “mot pour mot” les dis­cours du pré­sident turc, écrit le jour­nal en ligne Club Z de So­fia. Le pré­sident turc a don­né en­core du grain à moudre aux Bul­gares le 23 oc­tobre, lorsque, à Bur­sa, près de la fron­tière, il a pro­non­cé un long speech où il a de nou­veau rap­pe­lé l’hé­ri­tage ot­to­man de la Tur­quie. “Au­jourd’hui, lorsque nous par­lons de la Sy­rie, de l’irak, de la Cri­mée, de la Th­race oc­ci­den­tale et de la Bos­nie, des gens nous re­gardent comme si nous étions des ex­tra-ter­restres. […] Mais pour nous, il ne s’agit pas d’autres mondes mais de mor­ceaux de notre âme”, a-t-il lan­cé. Quelle mouche a pi­qué le pré­sident turc de re­muer le pas­sé de cette ma­nière ? Pour les ob­ser­va­teurs, ce dis­cours, à la fois ly­rique et na­tio­na­liste, s’ex­plique par une vo­lon­té de res­sou­der une na­tion ébran­lée par le putsch avor­té d’août der­nier. Le quo­ti­dien grec Ka­thi­me­ri­ni rap­pelle que ces dé­cla­ra­tions in­ter­viennent éga­le­ment dans un contexte où la Tur­quie veut pe­ser de tout son poids dans la crise d’alep, en Sy­rie, tout comme dans la cam­pagne mi­li­taire de re­prise de Mos­soul, en Irak, qui sont aus­si au­tant de “mor­ceaux de l’âme turque” à en croire Re­cep Er­do­gan.

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.