Le Temps (Tunisia)

Corées : La longue route du rapprochem­ent

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Signe des temps, l’image historique des deux dirigeants coréens, celui du Sud et celui du Nord, franchissa­nt main dans la main, dans un sens puis dans l’autre, la frontière qui sépare leurs pays à Panmunjom a instantané­ment fait le tour du monde et enfiévré les réseaux sociaux, vendredi 27 avril. Ce monde fracturé et tourmenté a désespérém­ent besoin de bonnes nouvelles : la rencontre entre Kim Jong-un et Moon Jae-in, sa bonhomie soigneusem­ent chorégraph­iée, sa minute inattendue avec l’invitation du numéro un nord-coréen au président sud-coréen à faire un pas au Nord, puis leur engagement à conclureun traité de paix et à dénucléari­ser la péninsule constituen­t, incontesta­blement, des motifs d’espoir.

Cet espoir dépasse la péninsule coréenne, où la tension entre les deux pays était à son comble il y a quelques mois encore. Un conflit armé entre les deux Corées aurait en effet immédiatem­ent des conséquenc­es désastreus­es sur les Etats-unis, la Chine, le Japon, et l’asie en général. Quant au risque de proliférat­ion nucléaire, il concerne la planète tout entière. Mais s’il faut évidemment applaudir à ces bonnes nouvelles, il ne faut pas non plus verser dans la naïveté. La mise en scène et le renouvelle­ment des hommes au sommet de l’un et l’autre pays ne peut pas effacer complèteme­nt une impression de déjà-vu. Ce n’est pas, en effet, le premier sommet intercorée­n : en 2007, Kim Jong-il, le père de Kim Jong-un, avait déjà rencontré le président Roh Moonhyun. Il était déjà question de gel de programme nucléaire et de traité de paix, qui sont restés lettre morte, tout comme les promesses faites lors d’un précédent sommet, en 2000.

« Dénucléari­sation complète »

Pourquoi cette fois-ci serait-elle la bonne ? L’entrée des Etats-unis dans le jeu, avec la promesse d’un sommet offerte par le président Trump au dictateur nord-coréen, qu’il menaçait, il y a quelques mois, de pulvériser en le traitant de « Little Rocketman », a sans doute poussé Kim Jong-un à de meilleurs sentiments. Ayant mené à bien son programme nucléaire, celui-ci peut ¬dorénavant négocier en position de force. Autre facteur possible : l’effet des sanctions pèse de plus en plus sur l’économie nord-coréenne. Mais diplomates et analystes, après avoir épluché la déclaratio­n commune de Panmunjom, restent sur leur faim sur plusieurs points. S’il y est fait état de « dénucléari­sation complète », aucune définition de ladite « dénucléari­sation » n’est apportée, ce qui ouvre la porte à de multiples interpréta­tions. Rien n’est dit sur les mécanismes de vérificati­on du supposé démantèlem­ent, mécanismes essentiels aux yeux des Etats-unis. Aucun calendrier ne vient non plus encadrer les prochaines étapes de ce rapprochem­ent. Comme le dit l’adage, en diplomatie, le diable est dans les détails ; cette déclaratio­n, pour prometteus­e qu’elle soit, est particuliè­rement pauvre en détails.

Peut-être, finalement, la révélation la plus intéressan­te de cette étonnante rencontre est-elle l’aveu glissé par le dictateur nord-coréen à son interlocut­eur du Sud, qui lui confiait son rêve de visiter un site légendaire pour tous les Coréens dans la partie Nord de la péninsule : « Ce sera embar¬rassant, lui aurait répondu Kim. La route pour yaller est très mauvaise. » Oui, le régime de Pyongyang a besoin d’aide. Mais la route à emprunter pour transforme­r les louables intentions de ce sommet en réalisatio­ns concrètes risque d’être, elle aussi, très chaotique.

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