Rock & Folk : 2020-06-25

La Vie En Rock Marc Zermati : 65 : 65

La Vie En Rock Marc Zermati

Il voulut écrire avec moi. Et si nous parlions fringues ? C’était après tout en privé une de nos discussion­s préférées. Boots, pantalons à rayures, cols de chemise ! Je défrichais le terrain auprès des éditeurs. Hélas, aucun ne se montra vraiment intéressé. Je fis semblant de me désintéres­ser du projet. Et si je racontais son histoire ? Oui, bien sûr, j’acceptai ! Mais je voyais cela façon enfant du siècle, de l’Algérie au Drugstore, l’histoire des Pieds-Noirs, les fifties, le jazz cool et Elvis, FLN, révolution et light show Mandala. Oui, il avait tout traversé. Hélas, les éditeurs n’étaient pas vraiment impression­nés, là encore. Ne préféraisj­e pas me lancer dans une bio d’Etienne Daho, d’Aubert ou Indochine ? Je me retirai donc. Mais Marc, je le sais, avait toujours cela dans un coin de sa tête. Laisser une trace, témoigner d’une vision. Récemment encore, il y avait un ou deux projets qui couraient. Un jour peut-être... Sinon, comment dire ? L’histoire du rock en France, de cette famille que j’ai davantage fréquentée que ma vraie famille, ressemble au roman d’Agatha Christie : “Dix Petits Nègres”, et on se demande quel sera le prochain sur la liste. Moi, je sais que je n’entendrai plus la voix de Marc au téléphone, que je n’aurais plus l’occasion de me fâcher avec lui et de me réconcilie­r une fois encore. C’est cela le monde d’après, dont on nous parle tant ? Les 20 ans du punk C’ETAIT EN 1996. Philippe Manoeuvre m’avait proposé d’écrire un livre sur les Sex Pistols pour la collection Rock&FolkAlbin Michel. J’avais interviewé le groupe au grand complet, ainsi que Malcolm McLaren, mais je voulais le témoignage de Zermati. Marc a refusé de me rencontrer, c’était les 20 ans du punk et il estimait s’être fait entuber par des journalist­es anglais, donc il ne voulait plus en entendre parler, à moins d’être payé. Manoeuvre et mon ami Tony Truant, qu’il adorait depuis qu’il avait managé les Dogs, ont finalement réussi à le convaincre de me recevoir. Deux heures avant d’aller chez lui, j’avais rendez-vous chez le photograph­e Dennis Morris. Je voulais qu’il me fasse découvrir quelques uns des disques de dub qu’il écoutait avec Johnny Rotten lorsqu’ils vivaient en colocation. Dennis me dit : “Pour mieux comprendre, il faut fumer ça”, et me sort un joint d’herbe superforte. Peu après, je prends mon Vespa GTR et me rends chez Marc. Il m’ouvre, méfiant, puis je fais littéralem­ent un malaise à cause de la skunk de Dennis. Je suis vert de honte d’autant qu’il avait fallu des mois de négociatio­ns pour que je puisse finalement rencontrer la légende atrabilair­e. Il n’en revient pas, m’allonge sur son canapé, me passe un gant d’eau froide sur le front, soupire, et me dit : “Les rock critiques d’aujourd’hui, vous êtes vraiment des petits pédés...” Finalement, j’ai retrouvé mes esprits, nous avons fait l’interview puis sommes devenus amis, en particulie­r lorsque je traitais ses disques dans la rubrique Rééditions. Comme le disait Marlene Dietrich dans “La Soif Du Mal” : “He was some kind of a man”. H Nicolas Ungemuth JUILLET 2020 R&F 065

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